samedi 28 décembre 2024

From 4 to 5 a.m.

Aux cimaises

C’est un rêve. Est-ce que je suis en train de m’endormir

ou suis-je déjà dans un sommeil profond avec la vague conscience que je suis en train de rêver ? Je

rêve de Cléo, une ancienne collègue que j’ai revue récemment à une soirée et qui m’a semblé toujours aussi belle. Je devrais dire aussi

bandante. Pas très grande, un mètre soixante-cinq

un corps tout en courbes, de gros seins, bien montés, un visage agréable, toujours souriant. L’éclat de la jeunesse, l’éclat des clichés… Déjà, à l’époque, quand on travaillait ensemble, j’avais envie de la baiser, non seulement de la baiser mais de lui faire

une faciale sur son joli sourire. Mais je pensais n’avoir aucune chance, elle semblait tellement amoureuse de son mari, un grand mec très beau à la voix claire qui portait loin. Non, je n’étais pas

à la hauteur. Et puis, je l’avais revue, toujours aussi bien roulée, c’est le mot. À cette soirée, je m’étais retrouvé derrière elle et j’avais admiré son fessier, ses hanches, ses cuisses, qui semblaient bouger de manière aussi fluide qu’un roulement à billes. Plutôt une rotule bien huilée, un

cul fuselé par un pantalon moulant. Mais mon complexe d’infériorité était toujours le même, et j’avais essayé de ne pas trop la reluquer comme un sale voyeur. Voyeur, voyeur. La porte d’entrée, je crois que j’ai oublié de la fermer à clé. Je ne sais plus. Non, elle doit être fermée. Oublie ça. Rêve à son cul, à ce cul qui s’agite devant toi.

Hors d’atteinte

Mais, dans le rêve à présent, c’est elle qui me fait de la gringue. (D’ailleurs, oui, à cette soirée-là, elle avait été trop souriante, trop aimable avec moi, trop demandeuse

« fais-moi une faciale puisque tu en as envie… moi aussi j’ai envie » aurait-elle pu me dire.)

Assise à mes côtés, sur un tabouret de bar, comme dans un film américain, elle croise les jambes pour me faire apercevoir au travers de sa jupe fendue le haut de ses cuisses. Je sais qu’elle mouille, et j’ai hâte de lui enfoncer un doigt dans la chatte entre ses lèvres trempées. Mais ce n’est pas possible d’être

ouvertement infidèles dans cette soirée où tout le monde nous sait mariés par ailleurs. Mais, dans un rêve, il est facile de changer de pièce, et, même si les murs sont transparents, il semblerait que plus personne ne nous voie. On se trouve derrière une paroi japonaise coulissante en papier translucide. Le Fuji, Pearl Harbor. Perle, perle, clitoris. Un paysage de rêve. Le désert. S’égarer. Est-ce qu’il pleut ? Revenir, remonter, retrouver le rêve. Je rêve de caresser son clitoris gonflé, mouillé entre ses cuisses.

Quels sont nos rêves ?

Elle m’embrasse, je sens sa langue qui s’immisce pleine de désir entre mes lèvres. Elle devrait murmurer comme dans ce film déjà vu « Mike, oh Mike ». Plus directement : « J’ai envie que tu me baises ». Et je sens ma queue qui bande

spontanément. Elle se dresse dure, sans que mes doigts ne doivent l’enserrer, la branler. L’incroyable sensation de l’érection spontanée, forte, dure, dressée. Pur plaisir de l’érection dans le noir. Survient par magie un type, sans visage, mais que Cléo semble bien connaître. Il est blanchâtre, presque transparent. Il est déjà nu. Il s’appelle X. Elle semble très heureuse de le voir. Elle sourit. Elle lui dit des choses agréables. Elle se met à genoux devant lui et prend sa queue en main. « Mike, Mike, mets-toi à genoux avec moi.

Oui, oui, suce-le, suce-le ! » Elle se relève, se met derrière moi et me pousse par derrière pour que j’avale la bite de X. C’est la première fois que je suce un mec. C’est une vidéo porno, c’est une bite bien grosse, bien dure, mais terriblement agréable à sucer. J’avale,

je pompe cette queue (abstraite), je mets les mains sur les fesses de X pour mieux contrôler le mouvement. Pendant ce temps, sa bouche et celle de Cléo se mélangent, leurs langues de salopes s’échangent des baisers et de la salive. Leur excitation m’excite

et érige plus fortement encore la bite que je suce. J’attends, j’espère le foutre, saumâtre, dégoulinant dans ma bouche. Mais j’en oublie ma propre queue qui est en train de s’affaiblir. Il faut relancer la machine à fantasmes. Devinant mon injonction, Cléo se retourne — elle est nue maintenant — se dresse au-dessus de moi, sa chatte au-dessus de ma bouche

et elle se met à pisser. Ma bite durcit instantanément, m’amenant au bord de l’éjaculation. (Je sais que je rêve, je garde les yeux fermés, mais la délicieuse sensation de la bandaison est bien au bas de mon ventre, et il faut que je replonge dans le sommeil, dans le rêve, pour que l’érection se prolonge, s’accentue même, pour que cette délicieuse sensation perdure indéfiniment jusqu’à la fin de la nuit, jusqu’à la fin du sommeil.) L’infâme salope me pisse dans la bouche, sur le visage, sur le corps entier, entièrement nu, je suis sa chienne, son esclave… mais non, je vais la baiser, je vais la foutre, l’enculer, sentir sa mouille sur mes doigts, lui défoncer

le cul. «  Dans mon cul, dit-elle en se retournant à nouveau. Vas-y, fourre ta langue dans mon cul ». J’écarte ses fesses de deux mains, et je commence à lui lécher le cul, mais je suis trop excité, j’ai trop envie d’enfoncer ma langue dans son trou

et de me branler. Il faut que je me branle, que je me réveille. Je dois… continuer à rêver. Le jour se lève, ne se lève pas, c’est la nuit encore, le plaisir exquis de l’obscurité. Sombre, sombre vide, Titanic. Elle revient, elle mène la danse nuptiale,

animale. « Venez, on va faire une DP… » Une double pénétration ! elle est incroyable ! alors qu’il y a plein de monde à trois mètres de nous, juste derrière ce paravent ! Il faut aller à l’hôtel, l’hôtel à côté, une chambre, un lit. On va baiser, connaître à nouveau l’excitation

des débuts de rencontre, où l’on est encore habillé, où l’on se déshabille frénétiquement, maladroitement. Toucher les seins, les gros seins qui se libèrent du soutien-gorge, les pointes qui se dressent que j’embrasse. Je ferme les rideaux rouges, cramoisis. Elle est installée sur le lit, couchée sur le dos, les cuisses bien écartées. Elle sait que j’aime voir son sexe, ouvert, mouillé, trempé même. La sensation des doigts qui s’enfoncent dans son trou humide, la délicieuse sensation qui

me fait bander, la sensation délicieuse de la bandaison. Elle m’appelle, mène la danse bestiale. « J’ai envie que tu me baises », encore.

Je me tourne à peine, et ma queue frotte contre le drap. Elle est aimantée par la chatte où se diriger, où plonger, où s’enfoncer lentement mais jusqu’aux couilles, la chatte qui s’ouvre, qui m’engloutit comme le Titanic, non, qui engloutit mon petit chalutier… Toujours ce plaisir inouï de la bandaison s’enfonçant délicieusement dans son trou humide, trop attirant, trop aimantant. Je suis entre ses cuisses, et je la baise, je la pénètre lentement, profondément, doucement, jouissivement. Je vais jouir

pas tout de suite, pas tout de suite. Prolonger l’excitation, prolonger encore et encore, pendant que X s’approche à son tour. Il s’approche de nous, dans mon dos. Je sens sa queue, sa bite dure, énorme contre mes fesses que Cléo écarte bientôt des deux mains, pour faciliter l’intromission, tout en m’attirant plus profondément en elle. Non, ce n’était pas ce qui était prévu, ce n’était pas ça la DP ! mais je ne peux pas résister, elle veut que je me fasse enculer, et je veux aussi sentir cette bite forcer le passage, ouvrir mon cul, s’y enfoncer profondément régulièrement, sans hésitation, jusqu’aux couilles. De tout son poids, X m’écrase (mais il est tellement transparent qu’il est léger comme une plume), mon visage s’abaisse contre la joue de Cléo, ma bouche s’approche de son oreille, et je murmure : « Mon dieu, mon dieu… » (elle est trop grosse, trop dure, tellement agréable). Et je l’entends me répondre en riant : « Tu es un vrai pédé

maintenant !

— Mais qu’est-ce qui te fait penser que je suis gay ? » Je baise et je suis baisé, d’avant en arrière, c’est à moi à présent d’accomplir les mouvements, d’assurer plus exactement la mouvance qui nous unit, tant mon cul et ma bite sont lubrifiés, soyeux, mouillés. Et je vais et je viens entre X et Cléo. À la poursuite de l’orgasme… Je suis hanté. Le Cul ! le Cul ! le Cul ! le Cul  ! Mais pas de poète impuissant ici ! Personne ne bande mou dans mon cul ! Jouir

enfin. Il faut que j’éjacule tant que je sens ma bite dure, tant que dure ma bite, tant que l’érection raide… élections piège à cons ! Cléo, laisse-moi éjaculer sur ton visage, ta bouche ouverte, tes cheveux, tes lèvres, tes joues. Trop de pornographie tue la pornographie ! Je m’agenouille au-dessus d’elle, je me branle, ou plus exactement, c’est X qui a pris ma place, transparent, il m’a traversé, il est devant moi au-dessus de Cléo, il se branle, il va éjaculer, il va la couvrir de sperme, de foutre, il le fait pour moi, pour que je regarde, pour que je voie les jets de foutre, il va jouir et je jouirai en même temps. Un coup de sonnette soudainement. Il a l’air tellement

réel. Je suis éveillé. Il m’a réveillé. Je ne suis plus en train de rêver. Mais personne ne sonne à cette heure-ci. Il est trois ou quatre heures du matin : quatre heures vingt. Le coup de sonnette, je l’ai rêvé, mais il avait l’air tellement vrai. Il m’a réveillé pourtant. L’érection faiblit rapidement.

J’ai besoin de pisser. Il faut que j’aille pisser. Sorti de la chambre, je me penche par-dessus la rampe de l’escalier, mais il n’y a personne évidemment à la porte d’entrée (même si je ne peux pas en être absolument sûr, mais personne ne sonne à cette heure-ci). Je descends lentement à l’entresol vers les toilettes. Foutue prostate. HPB (hyperplasie prostatique bénigne). Ça s’est bien bloqué pendant le sommeil, pendant le rêve. Il me faut du temps pour commencer à pisser. Foutue vieillesse. Quatre-vingt-quatre ans. Je n’irai plus très loin. Je pisse lentement, par à-coups. Foutue vieillesse.

Ma vie n’a-t-elle encore de sens que parce que je bande encore, parce que je ressens au milieu de la nuit, dans un demi-sommeil, l’ineffable plaisir d’une érection spontanée ? Le rêve nécessaire car la jeunesse des corps est trop éloignée. Quelle femme, quelle belle salope aurait encore envie de moi ? J'ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, Et je t'emmerde en attendant. Vieux pervers, vieillard lubrique, gros cochon, maigre lard…

Je remonte. Mourir dans son sommeil. Dormir encore.

Rêver encore.

Cinquante nuances de gris… ou de brun
Taille originale : 2 fois 21 x 29,7 cm

jeudi 12 décembre 2024

Un réceptacle de l'esprit saint

In contrast to common assumptions in the literature, as well as the findings of content analyses of popular videos, very few viewers expressed a preference for ejaculation on a woman’s face or in her mouth, with many more viewers (both men and women) finding these practices unappealing or even disturbing.

Les mystiques : saintes ou hérétiques ?

« On peut constater à partir du XIIe siècle, et plus encore au XIIIe, l’existence d’une “profonde inquiétude religieuse” qui a poussé beaucoup d’hommes et de femmes à abandonner les formes traditionnelles de piété et, rassemblés le plus souvent en groupes ou en groupuscules de croyants animés par les mêmes idées, à chercher le salut de leur âme par des voies que l’Église n’avait pas indiquées, ou qu’elle avait même interdites, et qui conduisaient à l’hérésie et à la persécution. Au nord des Alpes, cet élan nouveau était surtout soutenu par les femmes, au point que le poète Ulrich de Lichtenstein, au milieu du XIIIe siècle, se plaignait, par manière de plaisanterie, de ce que soudainement toutes les femmes, telles des nonnes, courussent en tout sens, voilées et munies du rosaire, se hâtant jour et nuit vers l’église, sans plus octroyer aux chevaliers et à l’amour courtois un mot plaisant.
Ce mouvement, qui s’étendit à l’ensemble du continent européen mais s’épanouit surtout dans les grandes villes commerçantes possédant des capitaux et un haut niveau de développement économique, en Italie, en France, en Flandre et le long du Rhin, avait des objectifs variés ; au premier chef, il visait cependant au renouveau religieux de la chrétienté et au retour vers des valeurs ascétiques et apostoliques telles que la pauvreté, l’humilité, la chasteté, et enfin le travail, la vita activa.
Galvanisées par les prédicateurs qui parcouraient le pays et appelaient à se détourner du monde de l’ignoble Mammon, du bien-être superficiel et de l’usure, toutes choses qu’ils pensaient trouver dans les villes florissantes où les tensions sociales allaient croissant, des femmes se rassemblèrent dans des maisons privées ou dans de petites cabanes à la limite des villes pour mener une “vie apostolique” et subsister, à l’image des disciples du Christ, grâce à la prédication et à la mendicité. L’amour chrétien du prochain devait également occuper une grande place dans cette nouvelle existence plus agréable à Dieu. C’était une entreprise téméraire pour des femmes, dans une société où celles qui vivaient dans la rue sans être contrôlées et organisées étaient plutôt considérées comme des putains que comme des saintes. Sous la pression croissante de la société, des instances laïques et surtout ecclésiastiques, cette manière de vivre, à laquelle avaient aspiré par exemple Claire d’Assise, Élisabeth de Thuringe ou Mechthild de Magdebourg (vers 1250), fut de plus en plus restreinte et condamnée. Lorsqu’il devint évident qu’on ne pouvait pas endiguer le mouvement et que femmes et jeunes filles, issues de toutes les couches sociales, décidaient, en nombre toujours plus grand, de suivre cette nouvelle forme de vie religieuse, on tenta, avec succès, de diviser et de canaliser le mouvement.
L’approbation et la reconnaissance furent réservées aux groupes et aux communautés qui avaient accumulé suffisamment de biens et qui s’étaient installés dans une maison fixe. Quant aux autres groupes et aux communautés qui vivaient de mendicité et, parfois, “vagabondaient” par groupes mixtes dans les rues, sur les places et par les grands chemins, on les considéra désormais comme des “hérétiques”, des destructeurs de la communauté chrétienne et des gens qui divulguaient des doctrines blasphématoires, d’autant plus que, souvent, ils répandaient des idées très anticléricales et extrêmement critiques vis-à-vis de l’Église. Ces “Frères et Sœurs du Libre Esprit” devinrent dans le courant du XIVe siècle la cible principale des poursuites inquisitoriales. Beaucoup d’entre eux connurent le même sort que Marguerite Porète, mystique cultivée et auteur du traité du Libre Esprit le Miroir des simples âmes, qui finit sur le bûcher à Paris en 1310 après avoir comparu devant le tribunal de l’Inquisition .
C’est en particulier l’intérêt que montraient de nombreuses communautés féminines pour la théologie qui éveillait la méfiance chez leurs contemporains. La multiplication des textes d’inspiration mystique venus des cercles de ces communautés féminines animées par un idéal religieux et qui y circulaient, par exemple les vers d’une Hadewijch (vers 1230), l’autobiographie de Béatrice de Nazareth ou la Lumière ruisselante de la Divinité de Mechthild de Magdebourg (vers 1250), aboutit finalement à une floraison culturelle “féminine” jusque-là inconnue en Europe — un état de fait qui provoquait un grand étonnement, même chez ceux qui leur étaient favorables. Vers la fin du XIIIe siècle, le franciscain Lamprecht de Ratisbonne constatait avec surprise que “de nos jours les femmes aussi s’expriment sur des questions théologiques, et même semblent s’y entendre mieux dans les questions religieuses que des hommes avisés”. Il donnait à ce phénomène l’explication suivante : “Quand une femme s’efforce de mener une vie agréable à Dieu, son cœur tendre et la moindre volonté quelle doit à la simplicité de ses facultés intellectuelles l’enflamment plus rapidement, si bien que son désir de Dieu appréhende mieux la sagesse du Ciel que ne le ferait un homme rude qui est peu apte à cela.”
Thinking Sex: Notes for a Radical Theory of the Politics of Sexuality
Cette explication manquait de pertinence dans la mesure où les femmes auteurs d’écrits mystiques n’étaient en aucune manière moins bien pourvues en “facultés intellectuelles” que leurs contemporains masculins ; la plupart d’entre elles ne manquaient pas non plus de formation théologique. Le traité de Marguerite Porète témoigne, comme les œuvres d’une Hildegarde de Bingen (✝ 1196) ou d’une Catherine de Sienne, de leurs bonnes connaissances des écrits théologiques et de la Bible et d’une volonté déclarée de développer une autre “vision” des questions théologiques controversées. Cependant, la parole de l’apôtre Paul déclarant que la femme doit se taire à l’intérieur de la communauté chrétienne s’appliquait encore aux femmes de la fin du Moyen Age ; elles étaient privées de l’ordination sacerdotale et, par là, de l’accès à la théologie ainsi qu’à la prédication publique. Aussi la voie que les femmes animées d’un sentiment religieux choisirent à la fin du Moyen Age fut-elle celle du “discours mystique”. Hildegarde de Bingen se définit elle-même comme un “réceptacle de l’Esprit saint”, image que les mystiques venant après elle reprirent à leur compte ; de ce fait, ces femmes pouvaient éprouver le sentiment d’être “l’instrument de Dieu”, et elles trouvèrent presque partout une oreille attentive auprès des croyants désorientés par l’état de désolation où était tombée l’“Église pontificale”, divisée en factions rivales luttant pour le pouvoir, et déchirée par le Grand Schisme jusqu’à la “réconciliation” provisoire du concile de Constance (1414-1418).
En fait, tout au long du Moyen Âge tardif, des femmes ne cessèrent de prendre la parole jusque dans des situations politiques très explosives ; Catherine de Sienne et Brigitte de Suède, qui tentèrent toutes deux de mettre fin au Grand Schisme, étaient certainement les plus connues d’entre elles, mais n’étaient pas, de loin, les seules. Dans le sud et le sud-ouest de l’Allemagne vivaient plusieurs femmes animées par un sentiment religieux “ayant le don de mysticisme”, et qui non seulement mettaient ou faisaient mettre par écrit leurs visions et révélations mystiques, mais aussi s’immisçaient activement dans les conflits sociaux et politiques. Et elles étaient écoutées, ainsi la Suissesse Marguerite Ebner ou son homonyme de Nuremberg Christine Ebner (toutes deux vers 1350), ou en Italie, outre Catherine de Sienne, des femmes éminentes comme Angèle de Foligno et Claire de Montefalco (✝ 1308). Dans la France ravagée par la guerre de Cent Ans, ce furent surtout des femmes qui se sentirent appelées à sauver le pays, l’Église et la chrétienté : Jeanne d’Arc, qui s’intitulait elle-même la libératrice, n’était qu’une des nombreuses “envoyées de Dieu” qui n’avaient cessé de faire parler d’elles depuis la fin du XIVe siècle et qui n’étaient pas mieux vues de l’Inquisition que la “Pucelle d’Orléans” : par exemple la “veuve de Rabastens” dans le Sud-Ouest, vers 1350, ou Jeanne-Marie de Maillé en Touraine (1331-1414).
Dans cette mesure, la fin du Moyen Âge fut une époque particulièrement marquée par les femmes dans les domaines politique et religieux ; jamais le nombre des femmes canonisées n’avait été et ne devait être aussi élevé que durant les trois derniers siècles du Moyen Age : les femmes constituent jusqu’au quart de l’ensemble des saints canonisés à cette époque — et une grande partie d’entre elles étaient même des femmes mariées et des mères. Jamais auparavant ni par la suite, les femmes n’eurent le sentiment de vivre dans un monde de fidèles et de saints aussi “féminisé”, même si leur exclusion du service de l’autel et du sacrement sacerdotal ne fut jamais sérieusement remise en question - du moins à l’intérieur du cadre ecclésiastique.
Car, comme dans le monde du travail où les femmes se préoccupaient manifestement peu — trop peu, ainsi que l’historienne américaine Martha C. Howell l’a récemment écrit — d’assurer leur position sur le plan juridique et institutionnel, les visionnaires, les mystiques et toutes les femmes animées par un idéal religieux ne profitèrent pas de cette importance nouvellement acquise pour obtenir un statut meilleur et bien établi au sein de l’Église ; elles se fièrent au contraire au charisme des mystiques, c’est-à-dire à la force de l’esprit divin capable de faire voler en éclats autorités et hiérarchies.
Alors que Brigitte de Suède et Catherine de Sienne, plus avisées, se mettaient à couvert en recherchant la protection de la curie et d’une organisation monastique, et réussissaient, au moins partiellement, à faire partager leurs aspirations politiques et leurs idées théologiques, la mauvaise humeur grandit à l’encontre du “goût excessif des femmes pour le miraculeux” au cours du XVe siècle, et pas seulement dans le milieu des théologiens. De plus en plus de femmes furent dénoncées comme “fausses prophétesses”, et Rome refusa la canonisation à des mystiques et des visionnaires déjà vénérées communément comme des saintes - notamment Jeanne d’Arc ! Dès les débuts de la Réforme et, avec elle, d’une critique radicale du concept de sainteté promu par l’Église catholique, les possibilités qu’avaient les femmes d’exercer une influence sur la théologie, en ce monde comme dans l’autre, diminuèrent sensiblement. La fin du Moyen Age sonna le glas de la célébrité et de la sainteté féminines. Dès le XVIe siècle, lorsque, dans le sillage de la Réforme et de la Contre-Réforme, les faits et les arguments, la connaissance solide de la Bible et la formation théologique commencèrent à compter davantage que l’inspiration divine, le nombre des femmes vénérées comme saintes, voire canonisées, baissa nettement. Au XVIe siècle, finalement, on ne fit plus que se méfier de la spiritualité féminine, du “tendre cœur” des mystiques et de leur “volonté amoindrie par la simplicité de leurs facultés intellectuelles” ; ne pouvaient-elles pas, aussi bien, être inspirées par le Diable, voire “pénétrées” par lui ? La place réservée à la spiritualité féminine, quand celle-ci revêtait un caractère exceptionnel, fut dorénavant la chambre de torture des inquisiteurs et pour finir le bûcher, et non plus l’autel. On transforma les ravissements extatiques des mystiques en voyages nocturnes de sorcières.
Jetons un dernier regard sur l’ensemble des évolutions multiformes qui ont affecté l’existence et l’expérience quotidiennes des femmes, telles qu’on peut les appréhender au travers des sources textuelles et iconographiques de la fin du Moyen Age. Comme on l’a montré pour le travail féminin, mais aussi pour le mariage et la religiosité, la fin du Moyen Age a été une époque de renouveau et de formidables changements qui, vers la fin de la période, pour partie se consolidèrent, et pour partie cédèrent la place à d’autres transformations radicales. Tous ces bouleversements marquèrent de leur empreinte et transformèrent la vie et la place de la femme, par le fait qu’ils impliquaient et modifiaient les relations entre les sexes, que ce fût d’un point de vue économique ou juridique, religieux ou idéologique.
Il nous semble assez clair que, dans les trois derniers siècles du Moyen Age, avec des différences selon les couches sociales et les régions, les femmes conquirent des espaces de liberté et purent ouvrir des brèches dans la structure patriarcale du “mâle Moyen Age” ; ainsi en alla-t-il de leur place dans les corporations artisanales des villes, ou de leur situation juridique de “mineures”. Dans l’ensemble, le rapport des sexes apparaît vers 1500 plus ambigu qu’auparavant.
C’est ce que montre, par exemple, la polémique menée par Christine de Pizan contre une tradition fondée sur des croyances et une culture misogynes, à laquelle la femme de lettres franco-italienne dans sa Cité des Dames opposa le projet de “sauver l’honneur du sexe féminin” ; mais c’est ce que montrent aussi les attaques toujours menées contre l’ensemble du sexe féminin par les maîtres de métier et les compagnons s’efforçant d’évincer la concurrence féminine. L’émancipation et la répression, la valorisation et la dévalorisation des femmes sont les deux côtés d’une même médaille. Tel est le legs de la société médiévale à l’“époque moderne” : la dispute sur la valeur des femmes et sur leur place dans la société, la “querelle des femmes”, même au plus noir des siècles de la ”chasse aux sorcières”, ne finira plus. »
L'abus d'alcool nuit à la santé
Taille originale : 29,7 x 42 & 21 x 29,7 cm

vendredi 6 décembre 2024

Deux continents qui se touchent

Une question de propriété
« Deux heures plus tard à la Hamburger Bahnhof, S…, qui ne badine plus dès qu'il est question d'art, se penche vers moi comme pour me faire part d'une réflexion sur l'œuvre que nous avons sous les yeux (en l'occurrence une installation sinistre de Joseph Beuys) :
“Je bande.
— Pourquoi ?
— Comme ça, je ne sais pas.”
Nous nous déplaçons en crabe vers le mur d’en face, où sont épinglés des croquis réalisés avec ce qui semble être du sang ou du jus de fraise. Ça ne passionne plus S…, qui ne lit les notices qu'en coup de vent, tout fébrile, cherchant des yeux un coin sombre. Il le trouve sous la forme d’une chambre noire où sont projetés des courts-métrages expérimentaux, et comme nous nous fondons au mince public qui écoute debout, il chuchote :
“Donne-moi ta main.
— C'est toi qui m’as traînée à cette exposition.
— Je ne sais pas ce qui me prend, j’ai une montée de testostérone, là…
— Ça va passer.
— Tu ne veux pas savoir ce que je te ferais si c’était possible. Au beau milieu de cette pièce.”
Vénus était-elle transgenre ?
Taille originale  29,7 x 42 et 29,7 x 21 cm
Comment ça, je ne veux pas savoir ? D'un seul coup, et alors que je commençais à m'intéresser à l’exposition, je tends la main à S… qui la glisse dans sa poche, et je l’enroule autour de sa queue. Et c’est fascinant de réaliser qu’ainsi saisi, cet homme n’a plus une once de raison - nous avons marché deux kilomètres durant dans la neige avant de parvenir à ce musée qu'il voulait absolument visiter, non sans nous disputer trois fois parce que j’avais trop présumé de mon sens de l’orientation,
S… a entamé la visite comme si personne sinon Beuys ne méritait le nom d'artiste, mais voilà qu'une main, une petite main tiède autour de sa pine lui ôte toute capacité de penser.
Et l'excitation que je ressens, dont je lui fais part, il ne lui vient pas à l’esprit quelle est totalement détachée de ma chair. Il ne lui vient pas à l’esprit que mon corps s’en fout mais que ma tête bande — que ce sont son excitation, les images qui le traversent, qui suscitent en moi cette allégresse. N’est-ce pas exactement le nom de ce mensonge entre lui et moi ? Il prétend que je suis la source de cette érection, et je prétends être au diapason de ce désir qui ne m’appartient pas, qui plus probablement est le fait du changement brutal de température entre la rue et le musée : les femmes baisent pour un tas d’excellentes raisons qui n’ont rien à voir avec le plaisir physique. Comment un homme pourrait-il le savoir ? Comment S… pourrait-il se douter que ma bonne raison à moi, là, tout de suite, est de faire se toucher les deux continents que nous représentons et qui, sans ces conditions météorologiques passagères, cet ouragan, ne se rapprocheraient jamais l’un de l’autre ? C’est pour cette magie - pour le voir s'abandonner, redevenir aussi jeune, aussi malléable que moi, pour entendre sa voix grave prendre des aigus désespérés de petit garçon lorsque je l'enfourche, et regarder S… ouvrir grand ses yeux, pétrifié semble-t-il par la puissance que je prends, assise sur lui. »
Avoir la banane…

lundi 18 novembre 2024

Jeu de pouvoir

Un bel enculé ?
Taille originale : 29,7 x 21 cm
« Ce qui est refusé ici [par Leo Bersani], c’est l’idée répandue, théorisée et revendiquée dans la communauté SM selon laquelle il existe une discontinuité radicale et une différence de nature entre les rapports de domination (érotiques ou pas) tels qu’ils sont vécus dans la société et les rapports de pouvoir/domination tels qu’ils sont ritualisés dans une scène SM, entre les options politiques des SM et leurs comportements sexuels ; qu’il n’y a pas forcément de continuité entre les rapports de domination qu’a pu subir un sujet donné hors SM et les rapports de domination que ce même sujet vivra dans un cadre SM. La propension de Bersani à citer les adeptes du SM qui évoquent une forme de continuité en faisant référence au caractère cathartique ou thérapeutique du SM cautionne implicitement l’idée que le SM n’est rien d’autre que le sadomasochisme freudien et que c’est le SM psychique qui permet de rendre compte de l’ensemble des pratiques SM.
C’est en cet instant où s’ouvre la trappe discursive et épistémologique que le tour critique foucaldien est nécessaire. Le SM continue d’être pensé à l’aide des catégories médicales et psychiatriques datant du XIXe siècle. L’analyse de Bersani reste puissamment animée et inspirée par une nomination exogène : c’est Freud qui a accouplé les termes sadisme et masochisme… C’est Krafft-Ebing qui a créé le terme de masochisme en souvenir de Sacher-Masoch, celui de sadisme en référence à Sade. N’est-il pas temps de “traduire” sadomaso sans l’aide de Krafft-Ebing et de Freud ? Grands classificateurs devant l’éternel et dignes représentants d’un savoir/pouvoir qui sévit encore de nos jours… Ne serait-ce qu’en France où il ne se passe pas une année éditoriale sans que l’on vienne nous rabattre les oreilles avec un Sade qui n’était pas sado-maso, sadique tout au plus ?
Admiration ?
Taille originale : 29,7 x 21 cm
L’utilisation de termes aussi chargés de ce que les SM ne sont pas — des sadiques, les héritiers directs de Sacher-Masoch, des femmes au top de leur masochisme séculaire — contribue à entretenir la confusion. Il y mille et une raisons dont certaines sont communes aux pédés, aux gouines, aux sado-masos, aux bisexuel(le)s, aux transsexuel(le)s et aux transgenres, aux travailleuses et aux travailleurs du sexe, aux minorités sexuelles en général, de créer son propre langage et d’opter pour l’auto-nomination de manière à se réapproprier leur site d’énonciation (que l’on ne parle plus à notre place) et une capacité de savoir (que l’on ne sache plus mieux que nous ce que nous sommes ou ce nous faisons). Nul doute qu’il serait politiquement intéressant et pertinent plus que correct de substituer au syntagme “sadomasochisme” celui de jeu de pouvoir (“power play”), de redéfinir périphrastiquement le SM comme “une forme d’érotisme fondée sur un échange consensuel de pouvoir” ainsi que le propose le collectif Corning to Power ou plus lapidairement d’y substituer une équation du type : pouvoir = confiance (“power = trust”).
À critiquer le néo-freudisme de Bersani, on se dit que Foucault avait raison de se méfier de la redoutable science discipline que reste la "psy" en général. Faut-il pour autant, si tant est que l’on ait envie de croire au potentiel subversif et/ou critique du SM, sur le plan personnel et politique, adhérer à l’utopie intellectuelle et discursive foucaldienne ? Cette dernière a ceci de post-moderne et de quelque peu téléologique, dans la formulation du moins, qu’elle appelle à la fuite hors d’un champ particulier maudit : celui de la psychologie. À cette vision un peu défensive, on peut opposer une perception plus modeste des glissements à l’intérieur des champs de savoir comme il est des glissements de terrains. Qui parle “psy” et comment. La voix de son maître dans l’article de Bersani. Mais dans les scènes SM et nombre d’articles des membres de la communauté SM ? Comment ne pas penser qu’il s’est produit une appropriation des concepts ressortissant de la psychologie au sens large tels qu’“identification”, “figure paternelle” ou “maternelle”, “famille”, “père et mère de substitution” comme le montre la terminologie de la scène daddy par exemple. Loin d’être les outils réservés des psychologues et sexologues, ces notions sont devenues les instruments favoris des SM, et l’exploration “mentale” l’un de leur jeu préféré. C’est dans cette instrumentalisation de la psy, du savoir et du pouvoir psy que l’on peut déceler un potentiel subversif, voire une stratégie d’appropriation et de résistance. À quoi bon partager les réticences de Foucault quant au discours psy à partir du moment où le site d’énonciation de celui-ci a changé : ce ne sont plus les médecins ou les psychanalystes qui formulent ou utilisent à eux seuls la psychologie ? Et si l’une des forces du SM, c’était — au jour d’aujourd’hui — son côté simili cuir et kitsch psy ? La récupération des concepts (une psycho pop sans psychotropes) et la création d’un langage relationnel et contractuel spécifique ? »
Deux morts accidentelles dans un violent incendie

mardi 12 novembre 2024

Elle l'aime parce qu'il est beau et qu'il a les jambes droites !

Cadre ancien
dimensions : hauteur : 4 190 mm ; largeur : 2 830 mm
Cadre moderne
(Taille originale : 42 x 29,7 cm)

Traduction nouvelle :

« Sur sa lyre l’aède préludait avec art à son chant : celui des amours d’Arès et d’Aphrodite au beau diadème, et comment pour la première fois ces deux-là baisèrent en secret dans la demeure d’Héphaistos ; il l’avait séduite par maints présents et par son engin bien érigé, et c’est ainsi qu’il déshonora la couche du puissant Héphaistos en la fourrant jusqu’aux couilles. Mais bientôt Hélios vint tout révéler à ce dernier ; car il les avait vus tous deux bien baiser jusqu’à l’orgasme. Dès qu’Héphaistos eut entendu ce récit qui le mit en rage, il s’en alla dans sa forge, ruminant sa vengeance. Il disposa son énorme enclume et fabriqua au marteau des liens infrangibles, inextricables, afin d’y retenir fixés cette salope et ce salopiaud. Puis quand il eut, dans sa colère contre Arès, fabriqué ce piège, il se rendit dans la chambre, où se trouvait son plumard puant le foutre et la cyprine ; autour de tous les montants du lit, il déploya son attirail de bondage ; une grande partie pendait d’en haut, du plafond ; c’était comme une fine toile d’araignée, que personne ne pouvait apercevoir, pas même l’un des dieux bienheureux, tant le piège était bien fabriqué. Quand il eut entouré de ce piège toute sa couche, il feignit de partir pour Lemnos à l’acropole bien construite, la terre qu’il préfèrait de beaucoup à toutes les autres.
Et Arès aux rênes d’or avait l’œil bien ouvert pour guetter Héphaistos, et il le vit s’éloigner, lui le glorieux artisan et le sinistre cocu. Il partit donc pour la demeure du très noble et très imbécile Héphaistos, avec l’impatient désir de s’unir à la salope au beau diadème (enfoui entre ses cuisses). Elle, qui venait de quitter son père, le fils de Cronos à la force invincible, s’était assise en arrivant. Entré dans la maison, l’amant la caressa de la main jusqu’à la faire mouiller, prit la parole et la salua de ces mots : “Viens ici, chérie, dans ce plumard ; baisons avec volupté et sans retenue ; Héphaistos n’est plus dans l’Olympe ; il vient, je crois, de partir pour Lemnos, chez les Sintiens au parler sauvage.”
Ainsi disait-il, et la déesse sentit monter le désir de s’accoupler bestialement avec lui. Tous deux allèrent donc au lit et s’enfilèrent à de multiples reprises et de multiples façons ; mais autour d’eux était déployé le réseau de cordes, artificieux ouvrage de l’ingénieux Héphaistos. Soudainement, ils se retrouvèrent coincés, ne pouvant plus remuer ni soulever leurs membres. Ils comprirent immédiatement qu’il ne leur restait plus aucun moyen de s’échapper. Et près d’eux arriva l’illustre cocu boîteux ; il était revenu sur ses pas avant d’arriver à l’île de Lemnos ; car Hélios faisait le guet et lui avait tout raconté. Il revint donc à sa demeure, le cœur affligé. Il s’arrêta au seuil de la chambre, et une sauvage colère le saisit. Il poussa un cri terrible et appela tous les dieux : “Zeus, notre père, et vous autres, dieux bienheureux et éternels, venez ici voir une chose risible et monstrueuse : parce que je suis boiteux, la fille de Zeus, Aphrodite, me couvre toujours de ridicule ; elle aime Arès, le destructeur, parce qu’il est beau, qu’il a les jambes droites, tandis que, moi, je suis infirme. Mais la faute en est à mes seuls parents, qui auraient mieux fait de ne pas me donner naissance. Venez voir comment ces deux-là sont allés baiser et forniquer dans mon propre lit, et j’enrage devant ce spectacle pornographique ! Mais je crois qu’à présent, ils ne souhaitent plus rester ainsi enlacés, avec sa bite enfoncée au plus profond de sa chatte, aussi excités soient-ils. Bientôt, ils ne voudront plus baiser ensemble ; mais mon piège, mon réseau les tiendra prisonniers, jusqu’à ce que le père de cette chienne m’ait exactement rendu tous les présents que je lui ai donnés pour sa salope de fille ; car elle peut être belle, c’est quand même une magnifique putain !”
Il éructa tout cela alors que les dieux s’assemblaient sur le seuil de bronze. Alors vint Poséidon porteur de la terre, et le très utile Hermès, et le puissant Apollon, qui écarte le malheur. Les déesses restaient chacune chez soi, par décence (on en doute…). Les dieux, dispensateurs des biens, s’arrêtèrent dans l’antichambre, et un rire inextinguible s’éleva parmi les Bienheureux, à la vue du piège de l’artificieux Héphaistos. Ils se disaient entre eux, chacun regardant son voisin : “Non ! Les mauvaises actions ne profitent pas ! Le plus lent attrape le plus prompt ; voici qu’aujourd’hui Héphaistos, ce gros lourdaud, a pris le plus rapide des dieux qui habitent l’Olympe, lui, le boiteux cocu, grâce à ses artifices ; aussi le coupable doit-il payer le prix de l’adultère.” Ainsi parlaient-ils en riant entre eux.
Le puissant Apollon, fils de Zeus, dit en aparté à Hermès : “Et toi, fils de Zeus, messager, dispensateur de biens, ne voudrais-tu pas, dusses-tu être pris au piège par de forts liens, baiser passionnément Aphrodite aux joyaux d’or et à la chatte enflammée ?” Le messager rayonnant et en érection à cette seule idée lui répondit : “Puissé-je avoir cette jouissance, puissant Apollon dont les traits portent au loin. Que des liens triples, sans fin, m’enserrent, et que vous me voyiez ainsi prisonnier, vous, tous les dieux et toutes les déesses, mais que je baise cette salope d’Aphrodite au cul en feu !” Et il éjacula sur ces paroles. »

N.d.E. : Cet épisode est considéré comme une interpolation licencieuse et vulgaire, ne faisant pas partie du texte original, et était considéré déjà comme tel à l’époque antique.
Son interprétation la plus vraisemblable est que la véritable passion érotique est réservée aux plus parfaits des dieux, Arès et Aphrodite, et que la grande majorité des humains sont, comme Héphaistos, les témoins jaloux et ridicules de telles amours.

samedi 2 novembre 2024

La pénétration dialogique

Parole d’artiste
« Au lieu de la plénitude inépuisable de l’objet lui-même, le prosateur découvre une multitude de chemins, routes, sentiers, tracés en lui par sa conscience sociale. En même temps que les contradictions internes en l’objet même, le prosateur découvre autour de lui des langages sociaux divers, cette confusion de Babel qui se manifeste autour de chaque objet ; la dialectique de l’objet s’entrelace au dialogue social autour de lui. Pour le prosateur, l’objet est le point de convergence de voix diverses, au milieu desquelles sa voix aussi doit retentir : c’est pour elle que les autres voix créent un fond indispensable, hors duquel ne sont ni saisissables, ni “résonnantes” les nuances de sa prose littéraire.
L’artiste-prosateur érige ce plurilinguisme social à l’entour de l’objet jusqu’à l’image parachevée, imprégnée par la plénitude des résonances dialogiques, artistement calculées pour toutes les voix, tous les tons essentiels de ce plurilinguisme. Mais aucun discours de la prose littéraire, — qu’il soit quotidien, rhétorique, scientifique — ne peut manquer de s’orienter dans le “déjà dit”, le “connu”, l’“opinion publique”, etc. L’orientation dialogique du discours est, naturellement, un phénomène propre à tout discours. C’est la fixation naturelle de toute parole vivante. Sur toutes ses voies vers l’objet, dans toutes les directions, le discours en rencontre un autre, “étranger”, et ne peut éviter une action vive et intense avec lui. Seul l’Adam mythique abordant avec sa première parole un monde pas encore mis en question, vierge, seul Adam-le-solitaire pouvait éviter totalement cette orientation dialogique sur l’objet avec la parole d’autrui. Cela n’est pas donné au discours humain concret, historique, qui ne peut l’éviter que de façon conventionnelle et jusqu’à un certain point seulement. »
Actionnisme (pas très viennois ?)
« La parole peut être tout entière perçue objectivement (quasiment comme une chose). Telle est-elle dans la plupart des disciplines linguistiques. Dans cette parole objectivée, le sens aussi est réifié : il ne permet aucune approche dialogique, immanente à toute conception profonde et actuelle. C’est pourquoi la connaissance est ici abstraite : elle s’écarte totalement de la signification idéologique de la parole vivante, de sa vérité ou de son mensonge, de son importance ou de son insignifiance, de sa beauté ou de sa laideur. La connaissance de cette parole objectivée, réifiée, est privée de toute pénétration dialogique dans un sens connaissable, et l’on ne peut converser avec une telle parole.
Toutefois, la pénétration dialogique est obligatoire en philologie (car sans elle, aucune compréhension n’est possible : elle découvre dans la parole de nouveaux éléments (sémantiques, au sens large) qui, révélés d’abord par la voie du dialogue, se réifient par la suite. Tout progrès de la science de la parole est précédé de son “stade génial” : une relation dialogique aiguë à la parole, révélant en elle de nouveaux aspects.
« Mon corps est devenu un lieu de débat »
C’est cette approche qui s’impose, plus concrète, ne s’abstrayant pas de la signification idéologique actuelle de la parole, et alliant l’objectivité de la compréhension à sa vivacité et sa profondeur dialogiques. Dans les domaines de la poétique, de l’histoire littéraire (de l’histoire des idéologies en général), et aussi, dans une grande mesure, dans la philosophie de la parole, aucune autre approche n’est possible : dans ces domaines, le positivisme le plus aride, le plus plat, ne peut traiter la parole de façon neutre, comme une chose, et se trouve contraint ici de se référer à la parole, mais aussi de parler avec elle, afin de pénétrer dans son sens idéologique, accessible seulement à une cognition dialogique incluant tant sa valorisation que sa réponse. Les formes de transmission et d’interprétation qui réalisent cette cognition dialogique peuvent, pour peu que la cognition soit profonde et vive, se rapprocher considérablement d’une représentation littéraire bivocale de la parole d’autrui. Il faut absolument noter que le roman lui aussi inclut toujours un élément de cognition de la parole d’autrui représentée par lui. »
Peut-on y voir une mise en pratique ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Tel est le sens du thème de l’homme qui parle dans tous les domaines de l’existence courante et de la vie verbale et idéologique. D’après ce qui vient d’être dit, on peut affirmer que dans la composition de presque chaque énoncé de l’homme social, depuis la courte réplique du dialogue familier jusqu’aux grandes œuvres verbales idéologiques (littéraires, scientifiques et autres), il existe, sous une forme avouée ou cachée, une part notable de paroles notoirement “étrangères”, transmises par tel ou tel procédé. Dans le champ de quasiment chaque énoncé a lieu une interaction tendue, un conflit entre sa parole à soi et celle de “l’autre”, un processus de délimitation ou d’éclairage dialogique mutuel. Il apparaît donc que l’énoncé est un organisme beaucoup plus compliqué et dynamique qu’il n’y paraît, si l’on ne tient compte que de son orientation objectale, et de son expressivité univocale directe.
Le fait que la parole est l’un des principaux objets du discours humain, n’a pas encore été pris suffisamment en considération, ni apprécié dans sa signification radicale. La philosophie n’a pas su largement embrasser tous les phénomènes qui s’y rapportent. On n’a pas compris la spécificité de cet objet du discours, qui commande la transmission et la reproduction de l’énoncé “étranger” lui-même : on ne peut parler de celui-ci qu’avec son aide, en y intégrant, il est vrai, nos propres intentions, en l’éclairant à notre façon par le contexte. Parler de la parole comme de n’importe quel autre objet, c’est-à-dire de manière thématique, sans transmission dialogique, n’est possible que si cette parole est purement objectivée, réifiée ; on peut parler ainsi, par exemple, du mot dans la grammaire, où nous intéresse, précisément, son enveloppe réifiée, amorphe. »
Serait-ce donc un mythe ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm

dimanche 27 octobre 2024

Qu'est-ce qui nous fascine ?

Taille originale : 28,4 x 21 & 29,7 x 21 cm 
« Je peux rester longtemps plongée dans le regard de l’homme de la photo. Je peux m’y perdre. Qu’y a-t-il derrière ce regard ? Qu’est-ce qui nous fascine chez les criminels, les monstres ? On pense qu’ils détiennent des éléments de réponse sur une des plus grandes énigmes de l’existence : le mal. On se dit que, puisqu’ils ont commis l’irréparable, ils ont sans doute au moins appris quelque chose. Ils savent ce que c’est que le mal, ou, en tout cas, s’ils ne peuvent connaître par leur seul méfait le mal universel, ils sont au moins censés connaître le mal particulier qu’ils ont choisi. Ils sont de l’autre côté d’une frontière qu’on ne franchira pas. Mais on est souvent déçus. Il semble y avoir au cœur du crime lui-même une banalité qui n’est pas seulement due au caractère de certains criminels, ceux qui obéissent à des pulsions, ceux qui exécutent des ordres, les moutons du mal. Même les vrais monstres, ceux qui font le choix délibéré de plonger la tête dans l’obscurité, ne répondent pas à nos attentes.
Les études sur les abuseurs d’enfants montrent qu’il n’y a pas de profil type, en dehors du fait qu’ils sont de sexe masculin dans la grande majorité des cas. Ils viennent de tous les milieux, de toutes les classes d’âge, de tous les pays. Selon certaines études cliniques, il existe deux grandes familles de prédateurs : les “fixés”, ceux qui ont des troubles liés à la dépendance et à l’évitement, caractérisés par la soumission, la passivité, l’isolement social, et les “régressés”, ceux qui ont des troubles liés au narcissisme, des tendances antisociales et psychopathiques, caractérisés par le pouvoir, la domination et la violence. Parmi les premiers il y a beaucoup de personnes immatures, qui ne comprennent même pas que leurs gestes sont inappropriés. Les seconds résolvent un problème de souffrance profonde en dominant un être plus faible, plus facile à manipuler qu’un adulte, plus apte à devenir une proie. Les pervers appartiennent plutôt à ce groupe-là, mais en plus de résoudre un conflit intérieur par le viol, ils éprouvent du plaisir dans la souffrance de leurs victimes. Ils sont manipulateurs, fabriquent un système philosophique qui justifie leurs actes à leurs yeux, se croient au-dessus de la morale et des lois, se sentent supérieurs, assument leur geste.
Ceux qui fascinent le public sont plutôt ceux-là. On pourrait croire en effet qu’ils conduisent à des personnalités plus intéressantes, car a priori plus lucides, plus à même de nous dire quelque chose sur le mal qu’ils commettent et dont ils jouissent. On sera tout aussi déçu que par les autres, qui relèvent de la maladie psychique, du manque, du malheur, du serpent qui se mord la queue. Les pervers peuvent parler d’eux-mêmes pendant des heures, analyser leur propre tragédie, même essayer de comprendre l’absence d’empathie qui les caractérise. Ils se trouvent passionnants et sont souvent contents d’avoir un auditoire, mais ils n’ont rien à dire de neuf sur ce qu’ils ont fait. »

« Les travaux de Moscovici ont montré que l’influence sociale n’est pas le seul apanage de la majorité. Une minorité peut également exercer son influence en diffusant avec un certain succès ses normes novatrices, et ce malgré le fait que par définition elle ne dispose pas de pouvoir, qu’elle voit rarement sa compétence reconnue socialement, en bref qu’elle ne bénéficie pas d’une relation de dépendance avec sa cible qui lui soit favorable, ce qui a longtemps été considéré comme la condition nécessaire de tout processus d’influence sociale.
Lorsque ce conflit, généré par la consistance des comportements dont fait preuve la minorité, est bloqué également face à la population, lorsque donc la minorité n’est pas seulement consistante mais aussi rigide, l’influence minoritaire diminue sensiblement tout le moins au niveau manifeste.
Plusieurs recherches menées dans ce domaine ont montré que ces divers styles de comportement n’ont pas de valeur en soi, mais que s’ils sont à même de moduler de manière déterminante l’issue d’un processus d’influence minoritaire, c’est essentiellement au travers de l’image de la source qu’ils génèrent, en bref de sa représentation sociale. En effet, un style de comportement n’est pas simplement lu par la population mais également, et surtout, interprété par elle. C’est ainsi que nous pouvons constater que la rigidité minoritaire, pour prendre cet exemple, amène une interprétation spécifique de la consistance dont cette même minorité fait preuve par ailleurs, en induisant chez les sujets une forte catégorisation de celle-ci en termes de dogmatisme (ce qui est de nature, on le sait, à diminuer considérablement l’impact de la source sur la population), allant même jusqu’h “contaminer” la perception de la consistance même, masquant par là le fait que la minorité propose une véritable alternative aux normes dominantes. »

« L’évaluation de la toxicité s’appuie sur des études qualitatives (non mesurables) ou quantitatives (mesurables) adéquates. Il existe plusieurs types d’études qui nous permettent d’évaluer les effets d’un toxique. On peut les classer dans quatre catégories :

  • les études épidémiologiques, qui comparent plusieurs groupes d’individus ou les études de cas;
  • les études expérimentales in vivo, qui utilisent des animaux (ex. : lapin, rat et souris);
  • les études in vitro, effectuées sur des cultures de tissus ou des cellules;
  • et les études théoriques par modélisation (ex. : structure-activité). »

mardi 15 octobre 2024

Pas de désagréables problèmes juridiques

« Si cet homme était un véritable prophète, il saurait de quelle espèce est la femme qui le touche, et que c’est une pécheresse. »
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Que les trafiquants d’esclaves aient capturé de préférence des jeunes filles et des jeunes femmes reflète l’importance de la demande en concubines. Les Africains qui faisaient la chasse aux esclaves pour le compte des marchés musulmans recherchaient particulièrement ces proies qui atteignaient de plus hauts prix que les hommes. Lors des razzias qui s’abattaient sur les paisibles villages juste avant l’aube, il n’était pas rare que les Africains, souvent responsables de ces raids, tuent la plupart des hommes et des femmes âgées : ils n’avaient plus, ensuite, qu’à amener les jeunes femmes jusqu’aux points de rassemblement, points de départ du long chemin jusqu’au marché des esclaves. Ibn Battuta, un voyageur du XIVe siècle, en allant de Takedda, dans l’ouest du Soudan, à Fez, rencontra une caravane de six cents esclaves, toutes des femmes. On voyait d’ailleurs assez souvent des caravanes composées exclusivement de femmes et de jeunes filles sur les routes commerciales reliant le bilad as-Soudan à l’Afrique du Nord. Au milieu du XIXe siècle, l’érudit botaniste allemand Georg Schweinfurth rencontra ce qu’il décrit comme une petite caravane d’esclaves de cent cinquante jeunes filles. Schweinfurth, qui fut l’un des deux premiers Européens à tenter la traversée nord-sud du continent africain, a noté que beaucoup d’esclaves mouraient au cours de ces longues marches dans le désert à cause de l’imprévoyance de leurs ravisseurs qui n’emportaient pas assez d’eau ni de nourriture.
Les femmes blanches étaient presque toujours plus recherchées que les Africaines ; les Arabes étaient prêts à payer très cher pour les Circassiennes ou les Géorgiennes du Caucase et des colonies circassiennes d’Asie Mineure. Mais les Russes s’emparèrent de la Géorgie et de la Circassie au début du XIXe siècle et, en 1829, obtinrent par le traité d’Andrinople les forteresses qui contrôlaient le passage de Circassie en Turquie, et la traite des Circassiennes s’arrêta. Le résultat fut la hausse brutale de leur prix à Constantinople et au Caire. La situation se renversa au début des années 1840 quand les Russes, en échange de la promesse des Turcs de ne plus attaquer leurs forts de la rive est de la mer Noire, acceptèrent tranquillement de ne pas se mêler de la traite des esclaves. Les trafiquants ayant les mains libres, il y eut surplus sur les marchés de Constantinople et du Caire : les prix chutèrent et les Circassiennes devinrent accessibles au Turc et à l’Égyptien moyen. Dans plus d’un cas, le statut de ces femmes — esclave ou concubine — fut transformé par un mariage. Marier un de ses fils à une esclave représentait un choix plein de bon sens dans une société où se fiancer avec une femme libre entraînait souvent de grandes dépenses, en particulier sous forme d’une dot que la femme conservait en cas de divorce. En outre, une esclave était souvent plus soumise qu’une femme libre et il n’y avait pas de désagréables problèmes juridiques. »
Paroles de psy…
Taille originale : 29,7 x 21 cm

jeudi 10 octobre 2024

Tu aimes peut-être les ennuis ?

Exhibition ?
Version ancienne

 

« Le docteur Evans et Joseph étaient assis sous la véranda lorsque Catherine démarra. Elle klaxonna et les salua de la main.
“Tu ne crois pas que tu devrais t’en tenir aux adultes pour ce qui est de la bagatelle, gros malin ?”
“Oui.” Joseph savait qu’il fallait s’attendre à une réflexion de ce genre.
“Quand elles sont aussi jeunes que ça, et aussi détraquées que ça, on risque des ennuis. Je soigne sa mère.”
Le docteur sirota son verre. “Bien sûr, tu aimes peut-être les ennuis. Alors tu peux être sûr que tu vas en avoir. Ça fait combien de temps que ça dure cette histoire ?”
“Depuis octobre. C’était son idée à elle.”
Un nouveau cadre
Le docteur siffla et persifla. “Tu as quarante-trois ans et elle en a dix-sept, et tu voudrais me faire croire que c’était son idée. Tu dérailles, mon garçon.”
“Comment va ma mère ?” Il vida son verre et se leva pour s’en servir un autre.
“Elle ne passera pas le mois. Et toi non plus si le major découvre le pot-aux-roses.”
En perspective
Autre mise en scène
Le docteur riait à cette idée. “Bien sûr, il a probablement des doutes sur la nature profonde de sa fille. Peut-être se contentera-t-il de tirer dans ta jambe valide.” Il se remit à rire. “Elle n’a pas l’air mal du tout, surtout pour la région. Elles ont tendance à engraisser assez jeunes par ici. Tu prends des vitamines ? […] Bien sûr, tu sais que ça ne peut pas durer et qu’il faudra en finir d’une manière ou d’une autre.”
Effet de miroir
Joseph, d’abord troublé, se rebella. “Si ça doit finir un jour, autant que ça dure le plus longtemps possible, parce que c’est bon et parce que j’ai déjà perdu trop de temps dans ma vie, à attendre comme un con.”
“Ne monte pas sur tes grands chevaux. J’ai presque soixante-dix ans et je me débrouille encore pas trop mal quand l’occasion se présente et elle se présente plus souvent qu’on ne pourrait le croire. Mon père me disait qu’on ne regrette pas les coups qu’on tire quand on est vieux, on regrette seulement ceux qu’on n’a pas tirés.”
Le docteur lui donna une tape sur la jambe et lança :
“Et si on s’en prenait un autre ?”
Regarder, photographier
Joseph emporta son verre. “Tu veux toujours aller au Canada en juin ?”
“Si tu ne te fais pas descendre.” Le docteur le suivit à l’intérieur de la maison et désignant les côtelettes de daim que Joseph avait fait dégeler sur le comptoir de la cuisine : “Est-ce que je peux rester pour le dîner ?”
“Bien sûr. À condition que je ne t’entende plus dire que je vais me faire descendre.” »
Vice et versa

lundi 7 octobre 2024

Même si la mer se déversait entre nous

Sous le regard… (d'un possible échevin amstellodamois)
À son aimée, fermement retenue dans le secret d’une mémoire éternelle : tout ce qui mène à l’être dont la plénitude ne manque de rien.
Ceux qui nous envient, que les motifs de leur envie se prolongent et qu’ils se languissent longtemps de notre fortune, puisque c’est là ce qu’ils désirent. Me séparer de toi, même si la mer se déversait entre nous, serait impossible. Je t’aimerai toujours, je te garderai toujours à l’esprit. Tu ne dois pas t’étonner qu’une jalousie mauvaise jette ses regards sur une amitié aussi remarquable et harmonieuse que la nôtre, car si nous étions pitoyables, assurément nous pourrions vivre tant bien que mal parmi les autres sans subir la moindre marque d’envie. Qu’ils médisent donc, qu’ils calomnient, qu’ils mordent, qu’ils croupissent sur place, que notre bonheur fasse leur amertume : toi, pourtant, tu seras ma vie, mon esprit, mon réconfort dans les difficultés et pour finir ma joie parfaite.
Porte-toi bien, toi qui me fais bien porter.
Obsession muséale
Mise au goût du jour d'un dessin ancien

En latin médiéval

Dilecte in eterna memoria, tenaciter recondite : quicquid ad illud esse conducit, cuius plenitudini nichil déficit.
Qui nobis invident, utinam invidendi longa eis materia detur, et utinam nostris opimis rebus diu marcescant, quandoquidem ita volunt. Me a te separare, ipsum si nos mare interluat, non potest ; ego te semper amabo, semper in animo gestabo. Nec mirari debes si in nostram tam insignem, tam aptam amiciciam, prava emulacio suos obliquat oculos, quia si miseri essemus sine omni profecto livida notacione vivere cum aliis utcumque possemus. Rodant ergo, detrahant, mordeant, in seipsis liquescant, nostra bona suam amaritudinem faciant ; tu tamen mea eris vita, meus spiritus, mea in angustiis recreacio, meum denique perfectum gaudium.
Vale que valere me facis.

jeudi 26 septembre 2024

Des concurrentes embarrassantes

Un peu de retenue…

Un “mouvement des femmes” au Moyen Âge ?

« Depuis le haut Moyen Âge, seul le monastère offrait aux femmes isolées une existence digne de leur rang : en Angleterre et en Irlande, les monastères doubles aux ambitions intellectuelles et à la vocation missionnaire, sur le continent les fondations monastiques depuis le VIe siècle. À l’époque de la féodalité, enfin, apparurent dans toute l’Europe des couvents réservés aux filles de la haute noblesse et quelques fondations canoniales — peu nombreuses — pour les célibataires ou les veuves. Le nombre de ces “refuges” destinés aux célibataires était réduit : là, seules les dames de la haute noblesse pouvaient trouver un lieu de retraite convenable. L’apparition de nouvelles catégories sociales à partir du XIIe siècle, ainsi que l’importance croissante prise par l’organisation familiale favorisèrent la création de structures d’aide aux femmes dans le besoin et augmentèrent considérablement la “clientèle” aspirant à la vie de nonne.
Ainsi apparurent, à partir du début du XIIIe siècle, un grand nombre d’ordres et de couvents féminins, d’abord chez les cisterciens, puis chez les dominicains et les franciscains — la première fondation d’une maison dominicaine fut le couvent féminin de Prouille, dans le sud-ouest de la France. On vit même apparaître une forme de vie religieuse particulière et spécifique aux femmes, celle des béguines, dont les communautés se répandirent et attirèrent de nombreuses femmes, surtout dans les centres de production textile et de grand commerce des pays rhénans, et notamment en Flandre et en Brabant. L’ampleur de cette vague de fondations et le nombre des femmes qui menaient une vie religieuse ne peuvent être estimés qu’approximativement, mais une partie de ces estimations se révèle fort éclairante : vers 1300, on trouvait, dans la seule Allemagne, 74 couvents de dominicaines (bien que l’ordre des dominicains n’eût commencé sa mission sur le sol allemand que cinquante ans auparavant) ; ajoutons que ces maisons étaient surpeuplées, comme celles des autres nouveaux ordres religieux, à savoir celles des franciscains (pour les femmes, les clarisses) et des cisterciens. Le nombre des communautés féminines menant une vie semi-religieuse était encore plus élevé. La ville de Cologne à elle seule possédait au milieu du XIVe siècle 169 béguinages avec environ 1170 résidentes ; Strasbourg comptait à la même époque environ 600 béguines : on estime jusqu’à 10 % la proportion de femmes menant une vie religieuse dans cette ville.
Extase ou martyre
Taille originale : 29,7 x 42 & 21 x 29,7 cm
Le fait que les béguines vivaient avant tout de salaires provenant d’un travail manuel ou des soins prodigués aux malades a renforcé la conception de la recherche historique traditionnelle selon laquelle il y aurait eu à la fin du Moyen Âge un énorme excédent de femmes et, de ce fait, un grand nombre de femmes sans subsistance — on parlait même d’une “question féminine” (Frauenfrage); ce problème n’aurait pu être maîtrisé et surmonté que par la fondation de nombreuses communautés religieuses féminines.
Beaucoup d’éléments vont dans le sens de cette interprétation ; et en premier lieu la difficile situation sociale et économique des femmes seules décrite plus haut. On remarque aussi que les communautés de béguines offraient aux femmes issues des couches assez pauvres de la population des possibilités de travail et de logement, bien plus que ne pouvaient le faire tous les autres couvents de femmes fondés aux XIIIe et XIVe siècles. De plus, les béguines se trouvaient, la plupart du temps, sous la surveillance et la juridiction des autorités municipales dont elles recevaient leurs statuts et des consignes de conduite — tout comme les hôpitaux, les orphelinats ou même les “maisons de prostitution”, mais en aucune façon comme un couvent régulièrement incorporé à un ordre et placé sous la seule surveillance de celui-ci et de la curie. En outre, l’entrée dans une communauté de béguines n’obligeait pas au célibat définitif. D’après le statut des béguines de la ville de Strasbourg, seules devaient être acceptées des femmes de bonnes mœurs et des vierges, mais ces dernières n’avaient pas à prononcer à l’entrée de vœux de chasteté. Pendant deux mois, elles pouvaient vérifier si cette façon de vivre leur convenait, et c’est seulement après qu’elles devaient revêtir de simples habits gris, prononcer des vœux d’obéissance et de chasteté — qui avaient une valeur temporaire — et se conformer aux strictes règles de vie de la communauté. Elles demeuraient par ailleurs autorisées à disposer des biens qu’elles pouvaient avoir apportés avec elle, un facteur qui risquait de conduire à de fortes inégalités économiques et à des tensions sociales au sein même de la communauté.
Don ou abandon
À l’origine, les béguines avaient travaillé, contre de faibles rémunérations, dans le domaine social surtout : assister les pauvres, soigner les malades et s’occuper des morts faisaient partie de leurs devoirs, tout comme dispenser un enseignement aux jeunes filles et parfois aux garçons ; ainsi en allait-il à Mayence, Cologne ou Lübeck. Vers la fin du Moyen Âge, certaines communautés de béguines furent organisées d’une manière plus stricte et affectées aux hôpitaux en tant que personnel soignant ; pendant les épidémies de peste, le conseil municipal pouvait même les réquisitionner contre leur gré.
Les béguines exerçaient également des activités artisanales, en particulier dans le textile, comme beaucoup d’autres femmes seules, et elles y connurent parfois une très grande réussite économique. Elles parvinrent, surtout dans les grandes métropoles textiles de Flandre et des pays rhénans, à gagner beaucoup d’argent et à confier des travaux, contre un salaire journalier, à des servantes et à des personnes extérieures, comme le faisaient les grandes sociétés de commerce ou les marchands-fabricants — une situation qui provoqua à la fin du Moyen Âge un nombre croissant de conflits entre leurs communautés et les corporations. Ces dernières cherchaient dans la plupart des grandes villes à tenir en échec ou à éliminer des concurrentes aussi embarrassantes — et dont la position politique était bien mal assurée !
Toutefois, malgré la relation, évidente à première vue, entre l’“excédent féminin” et les institutions d’assistance en milieu urbain que représentaient les communautés de béguines du XVe siècle, l’explication qu’on y a trouvée de l’apparition de nombreuses communautés religieuses féminines à la fin du Moyen Âge a été assez tôt vivement remise en question. Herbert Grundmann, historien de l’Église et des ordres religieux, y a vu bien davantage un “mouvement féminin à caractère religieux”, analogue aux mouvements socioreligieux qui ont contribué à définir le climat spirituel et social de l’Europe depuis le Moyen Âge central. »
La lumière du ciel