samedi 2 novembre 2024

La pénétration dialogique

Parole d’artiste
« Au lieu de la plénitude inépuisable de l’objet lui-même, le prosateur découvre une multitude de chemins, routes, sentiers, tracés en lui par sa conscience sociale. En même temps que les contradictions internes en l’objet même, le prosateur découvre autour de lui des langages sociaux divers, cette confusion de Babel qui se manifeste autour de chaque objet ; la dialectique de l’objet s’entrelace au dialogue social autour de lui. Pour le prosateur, l’objet est le point de convergence de voix diverses, au milieu desquelles sa voix aussi doit retentir : c’est pour elle que les autres voix créent un fond indispensable, hors duquel ne sont ni saisissables, ni “résonnantes” les nuances de sa prose littéraire.
L’artiste-prosateur érige ce plurilinguisme social à l’entour de l’objet jusqu’à l’image parachevée, imprégnée par la plénitude des résonances dialogiques, artistement calculées pour toutes les voix, tous les tons essentiels de ce plurilinguisme. Mais aucun discours de la prose littéraire, — qu’il soit quotidien, rhétorique, scientifique — ne peut manquer de s’orienter dans le “déjà dit”, le “connu”, l’“opinion publique”, etc. L’orientation dialogique du discours est, naturellement, un phénomène propre à tout discours. C’est la fixation naturelle de toute parole vivante. Sur toutes ses voies vers l’objet, dans toutes les directions, le discours en rencontre un autre, “étranger”, et ne peut éviter une action vive et intense avec lui. Seul l’Adam mythique abordant avec sa première parole un monde pas encore mis en question, vierge, seul Adam-le-solitaire pouvait éviter totalement cette orientation dialogique sur l’objet avec la parole d’autrui. Cela n’est pas donné au discours humain concret, historique, qui ne peut l’éviter que de façon conventionnelle et jusqu’à un certain point seulement. »
Actionnisme (pas très viennois ?)
« La parole peut être tout entière perçue objectivement (quasiment comme une chose). Telle est-elle dans la plupart des disciplines linguistiques. Dans cette parole objectivée, le sens aussi est réifié : il ne permet aucune approche dialogique, immanente à toute conception profonde et actuelle. C’est pourquoi la connaissance est ici abstraite : elle s’écarte totalement de la signification idéologique de la parole vivante, de sa vérité ou de son mensonge, de son importance ou de son insignifiance, de sa beauté ou de sa laideur. La connaissance de cette parole objectivée, réifiée, est privée de toute pénétration dialogique dans un sens connaissable, et l’on ne peut converser avec une telle parole.
Toutefois, la pénétration dialogique est obligatoire en philologie (car sans elle, aucune compréhension n’est possible : elle découvre dans la parole de nouveaux éléments (sémantiques, au sens large) qui, révélés d’abord par la voie du dialogue, se réifient par la suite. Tout progrès de la science de la parole est précédé de son “stade génial” : une relation dialogique aiguë à la parole, révélant en elle de nouveaux aspects.
« Mon corps est devenu un lieu de débat »
C’est cette approche qui s’impose, plus concrète, ne s’abstrayant pas de la signification idéologique actuelle de la parole, et alliant l’objectivité de la compréhension à sa vivacité et sa profondeur dialogiques. Dans les domaines de la poétique, de l’histoire littéraire (de l’histoire des idéologies en général), et aussi, dans une grande mesure, dans la philosophie de la parole, aucune autre approche n’est possible : dans ces domaines, le positivisme le plus aride, le plus plat, ne peut traiter la parole de façon neutre, comme une chose, et se trouve contraint ici de se référer à la parole, mais aussi de parler avec elle, afin de pénétrer dans son sens idéologique, accessible seulement à une cognition dialogique incluant tant sa valorisation que sa réponse. Les formes de transmission et d’interprétation qui réalisent cette cognition dialogique peuvent, pour peu que la cognition soit profonde et vive, se rapprocher considérablement d’une représentation littéraire bivocale de la parole d’autrui. Il faut absolument noter que le roman lui aussi inclut toujours un élément de cognition de la parole d’autrui représentée par lui. »
Peut-on y voir une mise en pratique ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Tel est le sens du thème de l’homme qui parle dans tous les domaines de l’existence courante et de la vie verbale et idéologique. D’après ce qui vient d’être dit, on peut affirmer que dans la composition de presque chaque énoncé de l’homme social, depuis la courte réplique du dialogue familier jusqu’aux grandes œuvres verbales idéologiques (littéraires, scientifiques et autres), il existe, sous une forme avouée ou cachée, une part notable de paroles notoirement “étrangères”, transmises par tel ou tel procédé. Dans le champ de quasiment chaque énoncé a lieu une interaction tendue, un conflit entre sa parole à soi et celle de “l’autre”, un processus de délimitation ou d’éclairage dialogique mutuel. Il apparaît donc que l’énoncé est un organisme beaucoup plus compliqué et dynamique qu’il n’y paraît, si l’on ne tient compte que de son orientation objectale, et de son expressivité univocale directe.
Le fait que la parole est l’un des principaux objets du discours humain, n’a pas encore été pris suffisamment en considération, ni apprécié dans sa signification radicale. La philosophie n’a pas su largement embrasser tous les phénomènes qui s’y rapportent. On n’a pas compris la spécificité de cet objet du discours, qui commande la transmission et la reproduction de l’énoncé “étranger” lui-même : on ne peut parler de celui-ci qu’avec son aide, en y intégrant, il est vrai, nos propres intentions, en l’éclairant à notre façon par le contexte. Parler de la parole comme de n’importe quel autre objet, c’est-à-dire de manière thématique, sans transmission dialogique, n’est possible que si cette parole est purement objectivée, réifiée ; on peut parler ainsi, par exemple, du mot dans la grammaire, où nous intéresse, précisément, son enveloppe réifiée, amorphe. »
Serait-ce donc un mythe ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm

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