jeudi 3 mars 2022

Capuchon de sécurité

« Dans la voiture la chaleur est si agréable que le sang luit à travers les corps. Dans la nature s’est fait un grand vide. Au loin, plus un enfant ne s’époumone. Ils braillent à présent, bâillonnés, dans les chambres sévères des chaumières sur lesquelles s’abat la grêle paternelle, en cette heure d’obscurité précoce où les femmes se voient remettre comptant toute la grandeur de l’homme. Dehors le souffle gèle au menton. Cette mère-ci toutefois est activement recherchée par son infâme famille. Son Tout-Puissant, le directeur de l’usine, ce cheval colossal, encore tout fumant du rôti qu’il vient de manger, souhaite démesurément l’enserrer des bras et des jambes, éplucher goulûment son fruit, et la lécher à fond avant que son braquemart lui porte l’estocade. Cette femme est là pour être croquée et grignotée. Il rêve de dépiauter ses bas quartiers et de les avaler encore fumants, arrosés d’un bon jus. Entre ses cuisses, le membre agile attend. Contre les lourdes bourses se presse une toison, un instant, et il déchargera dans la tête inclinée ! Une seule femme suffit quand l’homme enflé d’appétit marche dans le droit chemin. Qu’il aimerait frapper avec ses tripes aux portes de son ventre, histoire de voir s’il y a quelqu’un. Bon gré mal gré il faudra bien qu’elles s’entrouvrent ces lèvres coincées dans une barboteuse rose, et se laissent comparer à d’autres, similaires, explorées en d’autres temps. Car de tous les stades de l’enfance, cet homme en est resté à l’anal et l’oral. Que faire d’autre que se rafraîchir, enlever le capuchon de sécurité, secouer ses boucles et sauter tout joyeux dedans ? Personne ne se perd, pas un son dans l’air. »

L’écrivaine autrichienne met en scène, d’après les critiques des lecteurs ou lectrices, un porc, un prédateur, un phallocrate qui considère sa femme comme un bout de viande. C’est un roman sur l’exploitation, la possession, la soumission d’une femme réduite à pratiquement à l’inexistence : elle est transparente, subissant les assauts brutaux de son mari, silencieuse, soumise à un pur rapport de forces comme le sont les ouvriers exploités par l’infâme mari et patron d’usine. À première vue, on pourrait croire qu’il s’agit, pour cette écrivaine qui se dit communiste et féministe, d’une dénonciation du pouvoir, de la domination, de l’exploitation, et que toute sa sympathie va à la pauvre victime. Mais celle-ci n’existe pas, n’a aucune présence, n’est qu’une chair muette, un trou que son maître ramone brutalement sans égard ni considération. Mais en fait, il n’en est rien. C’est le maître qui fascine l'écrivaine, c’est à lui qu’elle s’identifie parce qu’il est fort, qu’il prend ce dont il a envie, qu’il jouit autant que faire se peut, qu’il est complètement égoïste, que seul compte pour lui son propre plaisir. Ce n’est pas un gagne-petit, il ne se retient pas, il assouvit ses pulsions, rien ne le retient (si ce n’est la peur du Sida…), il n’a pas peur, il commande, rien ne sert de discuter.

Attention, c’est de la littérature, mais il ne faut pas croire que c’est une vengeance littéraire dirigée contre le père, contre la scandaleuse domination masculine. Car ce qui fait jouir l’écrivaine, c’est de pouvoir prendre la place du maître abject tout le temps de cette écriture. Il faut montrer le porc, l’abjection, décrire l’infâme en action, mais le plaisir sinon la jouissance est bien là, dans cette description dégueulasse d’un maître égoïste dont elle prend ainsi la place. Maintenant elle sait ce que c’est que d’être le maître. Enfin, elle croit savoir, car ce maître est bien sûr sa propre création, c’est celui qu’elle voudrait être, qu’elle aurait voulu être si le destin l’avait mise à sa place. Elle jouit d’imaginer ce que peut être la jouissance du porc.

C’est l’inverse de la position littéraire de Sade. On croit généralement que le marquis était sadique (ce qu’il était effectivement) mais, quand il écrit Justine (dont il a donné trois versions de plus en plus développées), il prend sa place, il veut partager ses infortunes, ressentir son effroi, son dégoût, éprouver dans son âme et dans sa chair — les libertins se font fouetter pour bander — toutes les infamies qu’ils font subir à pauvre héroïne. Il est de son côté. Il imagine être Justine en particulier quand elle est confrontée au spectacle des malheureuses livrées à leurs bourreaux avant qu’elle-même connaisse un sort similaire. Il veut ressentir le même tremblement, être violenté comme elle et être soumis à la toute-puissance du désir de ses maîtres. Et tous les discours des libertins qui justifient philosophiquement les multiples outrages auxquels ils viennent de soumettre Justine n’ont pour effet que de faire éprouver au marquis l’impuissance de Justine, qui est tout aussi bien la sienne propre. Même les ridicules qu’il attribue à sa vertueuse héroïne sont les siens, car il sait qu’il lui est impossible de retrouver l’innocence naïve de la jeunesse. Il rit de lui-même, libertin cruel qui voudrait jouer à la donzelle.

Pollution et jouissance

« Ces philosophes sont tristes, sévères, durs ; nous serons gais, doux, complaisants. Tout Âme, ils font abstraction de leur corps ; tout corps, nous ferons abstraction de notre Âme. Ils se montrent inaccessibles au plaisir et à la Douleur ; nous nous ferons gloire de sentir l’un et l’autre. S’évertuant au sublime, ils s’élèvent au-dessus de tous les événements, et ne se croient vraiment hommes, qu’autant qu’ils cessent de l’être. Nous, nous ne disposerons point de ce qui nous gouverne ; nous ne commanderons point à nos sensations ; avouant leur empire, et notre esclavage, nous tâcherons de nous les rendre agréables, persuadés que c’est là où git le Bonheur de la vie. »
Théorie critique
Taille originale : 21 x 36 cm
« Quoique le bonheur ne doive pas être placé en général dans la volupté des sens, il y a cependant de fortunés mortels pour qui c’est un besoin si urgent que, sans cet acte vénérien qu’il leur faut répéter tous les jours, ils seraient malheureux et fort à plaindre. Au contraire, donnez une ample carrière à leur luxure, ils sont heureux, non seulement dans la volupté et par la volupté même, mais dans le sein de la débauche, de la folie et du désordre. Quelle preuve en demandez-vous ? Leurs jours s’écoulent, presque sans qu’ils s’en aperçoivent, parce qu’ils sentent vivement et ne réfléchissent point. Ils sont de toutes les fêtes, de tous les festins, de tous les plaisirs. »
L'agir communicationnel
Taille originale : 21 x 36 cm
« Et toi-même, voluptueux, puisque sans plaisirs vifs, tu ne peux parvenir à la vie heureuse, laisse là ton Âme et Sénèque, chansons pour toi que toutes les vertus stoïques ! ne songe qu’à ton corps. Ce que tu as d’âme ne mérite pas en effet d’être distingué. Que la pollution et la jouissance, lubriques rivales, se succédant tour à tour, te faisant nuit et jour fondre de volupté, rendent ton âme aussi lascive qu’il se peut et, pour ainsi dire, aussi gluante que ton corps. Enfin, puisque tu n’as point d’autres ressources, tires-en parti : bois, mange, ronfle, rêve, et si tu penses quelquefois, que ce soit comme entre deux vins ; et toujours, ou au plaisir du moment présent ou, si tu as cet esprit d’économie, au désir ménagé pour l’heure suivante. Mais si, non content d’exceller dans le grand art des voluptés, la crapule et la débauche n’ont rien de trop fort pour toi, l’ordure et l’infamie sont ton partage ; vautre-toi comme font les porcs et tu seras heureux à leur manière. Je ne te dis au reste que ce que tu te conseilles à toi-même, et que ce que tu fais, mais de manière à t’en inspirer de l’horreur, si tu m’entends : je perdrais mon temps et ma peine à prendre un autre ton : parler de tempérance à un débauché, c’est parler d’humanité à un tyran. »

lundi 28 février 2022

Théorie de bistrot…

Taille originale : 21 x 29,7 cm

Il n’était pas (encore) saoul, seulement dans cet état où l’alcool, sans entamer la lucidité, libère l’esprit de sa retenue comme du souci des possibles réactions de son interlocuteur, et en particulier du fait que celui-ci se fiche peut-être complètement de ce qu’on est susceptible de lui raconter. Heureusement, j’étais encore capable de l’écouter et surtout de retenir l’essentiel de ses propos.

— Pour moi, il y a deux types de mecs avec deux types de sexualité, tu vois.

Je ne voyais rien, mais j’écoutais vaguement, m’attendant à un défilé de clichés et de lieux communs, sur les hommes, les femmes et l’humanité en général (et peut-être la bestialité s’il comptait m’entretenir de sexualité toujours plus ou moins animale).

— Ce n’est pas une question de personnalité ou de nature intime. Enfin si, mais ça s’explique pour moi par des parcours personnels différents. À l’adolescence, les gars, ils ne pensent qu’à baiser.
— À l’exception de cette nouvelle espèce en voie d’apparition, tu sais… les asexuels…
— Oui, on m’a informé… Enfin bon. Parlons d’une supposée majorité qui n’existe peut-être pas. Tu m’embrouilles. Imagine une situation type : le gars veut baiser ; au minimum à l’adolescence, il veut embrasser, il veut s’enfoncer, plonger sa bite dans une chatte ou dans une bouche complaisante… Tout ce qu’il attend pour la première fois, c’est une fille qui accepte ça, qui l’accueille entre ses bras, entre ses cuisses…
— Je vois, oui…
— Mais il faut imaginer l’autre côté, le côté de la fille. Suppose qu’elle aussi, c’est sa première fois. Elle, elle attend. Elle attend de voir.
— C’est un peu conventionnel. Pourquoi elle, elle n’aurait pas aussi envie ? Pour quoi elle attendrait passivement ? C’est vieux jeu, non ?
— Oui, bon, c’est conventionnel, mais convenu ne veut pas dire faux. Je parle d’une situation type avec plein d’exceptions possibles. Ou de nuances. Évidemment, il n’y a sans doute plus la peur de la grossesse non désirée… mais il y a d’autres mots, d’autres représentations qui sont toujours là, toujours prégnantes. Défloration, pénétration… Elle s’attend à être pénétrée. Défoncée. Elle a dû entendre ça : « je vais te défoncer ». Même si elle sait que c’est excessif, l’image est là. Elle va attendre, elle va s’attendre à quoi ? au pire ? au meilleur ? Ça dépend des mecs, paraît-il… s’ils savent s’y prendre ou pas. Tu comprends pourquoi elles commencent par la fellation…
— Non, pas vraiment…
— Parce qu’elles ont le sentiment de contrôler la situation. Là, elles goûtent à la chose, mais c’est elles qui mènent le jeu.
— Expression un peu malheureuse…
— Quoi ?
— Goûter…
— Bof ! J’imagine juste une situation type : le gars qui veut embrasser, qui veut baiser, et la fille en attente, disponible mais en attente… Ça peut bien se passer. Le type aura l’impression d’avoir atteint son but, embrasser, baiser en se disant que la fille y a trouvé son compte. Elle aura pu lui montrer des signes d’excitation, ou même de plaisir, mais tout ce qu’il pourra lui demander, c’est : ça t’a plu ? Et après ça, il se conduira toujours comme un bourrin. Peut-être pas toujours, mais généralement, par principe. C’est lui qui a envie et c’est lui qui donne du plaisir… Et s’il a bien retenu sa leçon, il se sentira obligé de « tenir » le plus longtemps possible pour que sa partenaire accède à l’orgasme.
— C’est un schéma traditionnel. Je ne vois pas ce que ça apporte…
— Attends. Imagine que le type, c’est sa première fois, mais pas la fille. Elle est plus âgée ou plus expérimentée. Elle, elle a repéré un mec, et elle a envie de lui. Ce qui va se passer, c’est que le gars va être confronté à son désir à elle, à son excitation, à ses envies. Ça peut être peu de choses : c’est elle qui le regarde, un regard tellement intense qu’il vaut signe. C’est elle qui lui propose d’aller ailleurs, dans un endroit plus tranquille. Il se dit qu’il va l’embrasser, mais c’est sa bouche à elle qui se colle presque immédiatement à la sienne. Et elle pose rapidement sa main sur le haut de sa cuisse, contre son sexe qui se met à bander. Il a des gestes maladroits mais elle n’en arrête aucun, et quand il met sa main sur son sein, il le sent pointer sous le tissu de la blouse… Et elle n’arrête pas de l’embrasser. Il lui fourre la langue au fond de la bouche mais elle fait pareil, elle n’arrête pas de l’embrasser et ça dure pendant des minutes et des minutes à tel point que c’est lui qui perd le souffle…
— Ça sent l’expérience vécue, cette histoire-là !
— Sans doute, sans doute ! Mais ce n’est pas ça qui importe…
— Pour un écrivain, si.

Appartement à vendre

— Ce que je veux dire, c’est que lorsque ta première expérience est celle-là, de ce type-là, et bien, tu ne découvres pas seulement le plaisir partagé, mais le désir partagé… Le désir. Ça ne vient pas de toi, tu ne te contentes pas seulement de donner du plaisir (ou tu crois en donner), non, tu sens un désir qui vient vers toi, qui t’arrive sans que tu l’aies décidé, qui t’envahit même, te submerge. Et tu as envie de renouveler l’expérience. Tu as envie de sentir ce désir-là, tu as envie que l’autre te désire, de ressentir cet emportement, cette excitation qui n’est pas la tienne mais qui vient de l’autre. C’est tout à fait différent comme première expérience.
— Même si ce n’est qu’un baiser ?
— Disons une longue séance de baisers réciproques. Après, tu n’as pas seulement envie de baiser, de tirer ton coup comme on dit. Tu as envie que l’autre ait envie de toi, absolument, qu’elle manifeste qu’elle te désire autant que toi, tu peux la désirer. Tu n’es plus un bourrin.
— Et ceux que tu appelles des bourrins, ils ne peuvent pas faire cette expérience ultérieurement ? Ils sont condamnés à rester des bourrins comme tu dis ?
— Haha, oui, c’est la première expérience qui compte ! Enfin, j’en sais rien. Mais les témoignages littéraires sont à mon avis éloquents : quand les romanciers évoquent une première fois avec une femme plus expérimentée, ça marque les gars à vie, et on devine que c’est pour eux une révélation. C’est le mot : ils ne s’attendaient pas à cela, ils ne sont pas dominés, ils sont envahis par quelque chose qui ne leur appartient pas, qui vient de cette femme qui n’hésite pas, qui montre qu’elle a envie, qu’elle te désire, même si bien sûr ce n’est qu’une passade…
— Et le pauvre bourrin, qu’est-ce qu’il ressent d’après toi ?
— Au mieux, il recherche le plaisir de sa partenaire, pas son désir. Il ne cherche pas à éprouver son désir, il se contente de la faire jouir, avec d’ailleurs le soupçon qu’elle simule peut-être.
— Et au pire ?
— Il bourre, il tire son coup ! Enfin, tu vois bien. Pour moi, ce sont des expériences qui produisent des personnalités différentes. Quand tu as ressenti le désir d’une femme, c’est ça que tu cherches à retrouver ; tu ne peux pas baiser sans d’abord ressentir ça.
— C’est un peu discriminant comme théorie, non ? Méprisant même pour les bourrins dont je fais partie je suppose.
— J’en sais rien, moi.
— Une théorie assez intéressante néanmoins. Tu crois que ça concerne quelle proportion d’hommes ?
— Je ne sais pas trop.
— Et les femmes, qu’est-ce qu’elles en pensent ? Comment ça se fait que certaines sont désirantes comme tu dirais et d’autres pas ?
— Je ne sais pas. J’ai pas de théorie là-dessus. 

Un état d’esprit…

samedi 26 février 2022

Baiser

Taille originale : 21 x 29,7 cm
En suspens
« Dans l’une des plus vieilles salles de cinéma de la ville, un samedi après-midi, alors que je suivais un policier américain, peut-être encore plus vieux que la salle (L’âme de la cité), j'avais pu voir sur l'écran un baiser assez bref. Il s'agissait d'un baiser ordinaire, guère différent des autres scènes d’amour des films en blanc et noir, scènes que nos censeurs coupaient au bout de quatre secondes, mais je ne sais pas pourquoi ni comment, le désir de poser mes lèvres sur celles de l'actrice, en appuyant de toutes mes forces, s'éveilla en moi, si intensément que je faillis suffoquer de chagrin. J’avais vingt-quatre ans, et je n’avais jamais encore embrassé une femme sur la bouche. Bien sûr, j’avais couché avec des femmes au bordel, mais ces femmes ne vous embrassent jamais, et d'ailleurs, je n'aurais jamais désiré toucher leur bouche de mes lèvres. »
Plein soleil
Taille originale : 21 x 29,7 cm

dimanche 20 février 2022

Vénus au hachoir

Taille originale : 21 x 29,7 cm
Chassés du paradis ?

Il faut revenir sur le geste de la suffragette Mary Richardson lacérant avec un couteau (plutôt qu’un hachoir) le 10 mars 1914 la Vénus à son miroir de Vélasquez. Son engagement féministe est admirable et courageux — elle fut arrêtée plusieurs fois et entama une grève de la faim — (même si l’on s’étonne qu’elle ait rejoint plus tard, de façon temporaire, le parti fasciste d’Oswald Mosley). Mais on peut également voir dans son geste la première expression de l’exigence de ne pas être offensé, de ces nouveaux « trigger warnings », de ne pas être confronté à des paroles ou des images potentiellement perturbantes. En effet, si Mary Richardson présentait son action comme une protestation contre l’emprisonnement d’Emmeline Pankhurst (nourrie alors de force…), elle ne s’en était pas prise à n’importe quel tableau, ni même au portrait d’un quelconque représentant du pouvoir patriarcal, mais à l’image d’une autre femme. Deux raisons à cela, précisera-t-elle : « J’ai essayé de détruire le portrait de la plus belle femme de l’histoire mythologique pour protester contre le Gouvernement qui détruit Mme Pankhurst, la plus belle figure de l'histoire moderne », et « je n’aimais pas la façon dont les visiteurs masculins du musée restaient bouche bée devant elle à longueur de journée ». Elle précisera encore : « Le fait que je n'aimais pas la peinture m'a permis de faire plus facilement ce que j'avais en tête ».

Pour Mary Richardson, la Vénus de Vélasquez est offensante comme le seront plus tard pour nombre de féministes, les pin-ups et autres femmes de papier. Mais il faut bien comprendre ce qui s’y joue. Ce n’est pas « la haine des hommes », ni même du désir masculin, mais bien l’interaction entre le désir et la beauté, ici en l’occurrence féminine qui pose problème. Car la beauté est discriminante. Les Grecs l’on bien vu, qui l’ont réservée à travers leurs sculptures aux dieux et aux déesses éternellement jeunes.

Et la beauté se soutient du désir, ce qu’une sociologie sommaire ne peut comprendre lorsqu’elle affirme que la beauté n’est qu’une norme sociale arbitraire, variable dans le temps et dans l’espace, destinée à fonder ou à maintenir un quelconque système de domination. Freud était plus lucide lorsqu’il voyait la beauté comme un processus de voilement de notre curiosité enfantine pour les organes sexuels, toute beauté (artistique, naturelle…) étant alors un dérivé de cette beauté première des corps érotisés. Et toute réflexion plus ou moins philosophique sur la beauté n’échappera pas à la remarque désabusée de Socrate qui conclut (ou ne conclut pas) en affirmant que « le beau est difficile », donnant finalement raison à Hippias pour qui, de façon immédiate, « le beau, c’est une belle vierge » !

Mais la condamnation ou la dénonciation de la beauté érotique, et de ces spectateurs bouche bée devant le cul de Vénus, ne peut guère déboucher que sur de nouvelles formes de refoulement, de censure, d’iconoclasme et d’hypocrisie plus ou moins générale 1. On n’abolit pas la beauté d’un geste purement politique, et Mary Richardson elle-même la déplace sur « Mme Pankhurst, la plus belle figure de l'histoire moderne », incarnation soudaine d’une Athéna moderne. D’autres opposeront à cette beauté physique jugée « superficielle » la véritable beauté intérieure, la beauté morale sans trop s’apercevoir que nous ne sommes sans doute pas beaucoup plus libres de choisir notre « personnalité » (qui devrait être enjouée, aimable, plaisante, séduisante, sympathique…) que notre apparence corporelle. Mais cela signifie bien, comme le soupçonnait Freud, que la « beauté » se déplace, se diffuse, se métamorphose, mais sans perdre complètement son caractère érotique. Dès lors, nier la beauté, privilège de quelques femmes, en prétextant notamment son caractère discriminant (qui est indéniable) équivaut à une indifférence esthétique générale : si le fessier de Vénus n’est pas universellement admirable, comment pourrait-on être sensible à la lascivité de l’esclave mourant de Michel-Ange ? Comment pourrait-on comprendre que l’énorme derrière de la Vénus au miroir de Rubens mérite autant d’éloges que le tableau de Vélasquez alors que les supposées « normes » esthétiques et corporelles du peintre flamand ne sont censément plus les nôtres ? Comment admirer l’élégance des courbes d’un violon ou des mains de la Cathédrale de Rodin si l’on se prétend indifférent à la beauté des femmes ? Comment ne pas voir que le lisse, le poli, l’arrondi régulier, la symétrie souvent légèrement désaxée des objets les plus banals qui nous entourent mais que nous avons choisis esthétiquement s’observent d’abord sur la peau de Vénus, au bord de ses hanches et dans son pli fessier ?

Oui, la perfection de Vénus ou d’Apollon sont des offenses à notre humanité commune. Et l’on peut également préférer la justice à la beauté comme c’est le cas de Mary Richardson qui n’aimait pas la peinture. D’autres enfin ratiocineront en répétant que la beauté est un leurre, une construction sociale arbitraire, une illusion collective…

Mais il n’est pas du tout sûr que le désir, qu’il soit d’ailleurs homosexuel ou hétérosexuel, obéisse à de telles injonctions.


1. Il faut bien sûr se rappeler le climat de l’époque victorienne où les contraintes sexuelles étaient extrêmes et où la visite d’un musée était pour ces messieurs une des rares occasions de satisfaire leurs pulsions scopiques. Aujourd’hui, le tableau de Vélasquez ne susciterait sans doute plus les mêmes passions ni érotiques ni destructrices. Quoique…
 
 
Taille originale : 21 x 29,7 cm

lundi 14 février 2022

Complaisance sensuelle

« Rubens est un des plus authentiques et prestigieux baroques. Son goût du lyrisme, son imagination magnifique, sa complaisance sensuelle pour la chair et la carnation des femmes de son pays, évoquées jusque dans les figures mythologiques, sa chaude lumière prêtent à son œuvre puissance et maîtrise. »
Artiste non-binaire
Taille originale : 29,7 x 21 cm (deux fois)