lundi 15 juillet 2024

Amorale et cynique

Plaisir de bouche
« Il rallume, il lui demande quelle est la sienne des deux savonnettes posées à droite et à gauche du lavabo, se frotte le sexe avec, la frotte aussi. Ils se rassoient sur le lit. Elle lui offre du chocolat au lait noisettes rapporté de l’épicerie, il s’en amuse, quand tu seras payée achète plutôt du whisky ! C’est un alcool chic que ne vendent pas ses parents, de toute façon l’alcool la dégoûte.
Sa coturne va rentrer d’un moment à l’autre de la sur-pat. Ils se rhabillent. Elle le suit dans sa chambre à lui, qu’il occupe seul en tant que moniteur-chef. Elle a abdiqué toute volonté, elle est entièrement dans la sienne. Dans son expérience d’homme. (À aucun moment elle ne sera dans sa pensée à lui. Encore aujourd’hui celle-ci est pour moi une énigme.)
Je ne sais pas à quel moment elle, non pas se résigne, mais consent à perdre sa virginité. Veut la perdre. Elle collabore. Je ne me rappelle pas le nombre de fois où il a essayé de la pénétrer et qu’elle l’a sucé parce qu’il n’y arrivait pas. Il a admis, pour l’excuser, elle :“Je suis large.”
Il répète qu’il voudrait qu’elle jouisse. Elle ne peut pas, il lui manie le sexe trop fort. Elle pourrait peut-être s’il lui caressait le sexe avec la bouche. Elle ne le lui demande pas, c’est une chose honteuse à demander pour une fille. Elle ne fait que ce dont il a envie.
Ce n’est pas à lui qu’elle se soumet, c’est à une loi indiscutable, universelle, celle d’une sauvagerie masculine qu’un jour ou l’autre il lui aurait bien fallu subir. Que cette loi soit brutale et sale, c’est ainsi. Il dit des mots qu’elle n’a jamais entendus, qui la font passer du monde des adolescentes rieuses sous cape d’obscénités chuchotées à celui des hommes, qui lui signifient son entrée dans le sexuel pur :
Je me suis masturbé cet après-midi.
Toutes des gouines dans la boîte où tu es, non ?»
Réchauffement
Taille originale : 21 x 29,7 cm et 29,7 x 21 cm
« Dois-je écrire que, dix ans avant la révolution de Mai, j’étais sublime d’intrépidité, une avant-gardiste de la liberté sexuelle, un avatar de Bardot dans Et Dieu créa la femme — que je n'avais pas vu — et donc prendre le ton de la jubilation, celle qui anime la lettre que j’ai sous les yeux, envoyée à Marie-Claude fin août 58 : “Quant à moi tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes [...] j’ai couché toute une nuit avec [...] le moniteur-chef. Une telle révélation te choque-t-elle ? J’ai également couché avec un des éducateurs physiques le lendemain. Ça y est, je suis amorale et cynique. Le pire c’est que je n'ai pas de remords. Au fond c’est tellement simple que je n'y pense plus deux minutes après.” Dans cette hypothèse, je considère la fille de S avec le regard d’aujourd'hui où, hormis l’inceste et le viol, rien de sexuel n’est condamnable, où je lis sur Internet “Vanessa va rejoindre un hôtel échangiste pour ses vacances”. Ou alors adopter le point de vue de la société française de 1958 qui faisait tenir toute la valeur d'une fille dans sa “conduite”, et dire que cette fille a été pitoyable d’inconscience et de candeur, de naïveté, lui faire porter la responsabilité de tout ? Devrai-je alterner constamment l’une et l’autre vision historique— 1958/2014 ? Je rêve d’une phrase qui les contiendrait toutes les deux, sans heurt, simplement par le jeu d’une nouvelle syntaxe. »
Une question de lumière

mardi 9 juillet 2024

Profiter de la vue

Frotti-frotta
Taille originale : deux fois 29,7 x 21 cm
« J’avais à peine refermé la porte de l’appartement que Grace me clouait contre le mur et m’embrassait à pleine bouche. De sa main gauche, elle m’agrippa la nuque ; la droite explorait déjà mon corps comme un petit animal affamé. Je suis plutôt du genre porté sur la chose, mais si je n’avais pas arrêté de fumer depuis des années, Grace m’aurait envoyé directement en soins intensifs.
- Apparemment, la dame a décidé de diriger les opérations, ce soir.
- La dame, chuchota-t-elle en me mordillant l’épaule sans retenue excessive, a tellement le feu au cul qu’il va falloir sortir la lance d’incendie.
- Je le répète, le gentleman que je suis ne demande qu’à rendre service.
Grace recula, et sans me quitter des yeux, ôta sa veste qu’elle envoya balader dans le salon. Elle n’était pas trop maniaque de l’ordre. Puis, sur un baiser presque brutal, elle pivota et s’engagea dans le couloir.
- Où tu vas ?
Ma voix me parut un rien enrouée.
- Sous la douche.
Elle se débarrassa de son T-shirt à la porte de la salle de bains. Une petite flèche de lumière extérieure traversait la chambre et pénétrait dans le corridor, où elle joua sur les muscles de son dos. Après avoir suspendu le vêtement à la poignée, Grace se retourna pour me regarder, les bras croisés sur ses seins nus.
- Tu prends racine ? me lança-t-elle.
- Non, je profite de la vue.
Aussitôt, elle décroisa les bras, se passa les deux mains dans les cheveux, le dos cambré, la poitrine arrogante. Rencontrant de nouveau mon regard, elle se débarrassa de ses tennis, puis de ses chaussettes.
Ses doigts s’attardèrent sur son ventre avant de dénouer le cordon de son pantalon. Celui-ci tomba sur ses chevilles, et Grace s’en dégagea.
- Tu commences à émerger de ton hébétude ? me demanda-t-elle.
- Que oui.
Appuyée contre le chambranle, elle coinça les pouces dans l’élastique de son slip noir, arqua un sourcil en me voyant approcher. Ses lèvres dessinaient un sourire diabolique.
- Dites, vous voulez bien m’aider à enlever ce truc, monsieur le détective ?
Je l’aidai. Sans ménager ma peine. Je trouve ça épatant d’aider les autres. »
Prise en main

mardi 2 juillet 2024

En finir avec l'ambivalence ?

Une question de point de vue ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Notre histoire était pourtant unique, et sublime. À force qu’il me le répète, j’avais fini par croire à cette transcendance, le syndrome de Stockholm n’est pas qu’une rumeur. Pourquoi une adolescente de quatorze ans ne pourrait-elle aimer un monsieur de trente-six ans son aîné ? Cent fois, j’avais retourné cette question dans mon esprit. Sans voir qu’elle était mal posée, dès le départ. Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne.
Encore une histoire de pomme ?
Taille originale : 29,7 x 21 cm
La situation aurait été bien différente si, au même âge, j’étais tombée follement amoureuse d’un homme de cinquante ans qui, en dépit de toute morale, avait succombé à ma jeunesse, après avoir eu des relations avec nombre de femmes de son âge auparavant, et qui, sous l’effet d’un coup de foudre irrésistible, aurait cédé, une fois, mais la seule, à cet amour pour une adolescente. Oui, alors là, d’accord, notre passion extraordinaire aurait été sublime, c’est vrai, si j’avais été celle qui l’avait poussé à enfreindre la loi par amour, si au lieu de cela G. n’avait pas rejoué cette histoire cent fois tout au long de sa vie ; peut-être aurait-elle été unique et infiniment romanesque, si j’avais eu la certitude d’être la première et la dernière, si j’avais été, en somme, dans sa vie sentimentale, une exception. Comment ne pas lui pardonner, alors, sa transgression ? L’amour n’a pas d’âge, ce n’est pas la question. »
Tête en l’air…
« Mais je ne suis pas de taille pour une joute verbale. Trop jeune et inexpérimentée. Face à lui, l’écrivain et l’intellectuel, je manque cruellement de vocabulaire. Je ne connais ni le terme de “pervers narcissique”, ni celui de “prédateur sexuel”. Je ne sais pas ce qu’est une personne pour qui l’autre n’existe pas. Je pense encore qu’il n’y a de violence que physique. Et G. manie le verbe comme on manie l’épée. D’une simple formule, il peut me donner l’estocade et m’achever.
Impossible de livrer un combat à armes égales.
Cependant, je suis assez grande pour entrevoir l’imposture de la situation et comprendre que tous ses serments de fidélité, ses promesses de me laisser le plus merveilleux des souvenirs n’étaient qu’un mensonge de plus au service de son œuvre et de ses désirs. Je me surprends maintenant à le haïr de m’enfermer dans cette fiction perpétuellement en train de s’écrire, livre après livre, et à travers laquelle il se donnera toujours le beau rôle ; un fantasme entièrement verrouillé par son ego, et qui sera bientôt porté sur la place publique. Je ne supporte plus qu’il ait fait de la dissimulation et du mensonge une religion, de son travail d’écrivain un alibi par lequel justifier son addiction. Je ne suis plus dupe de son jeu. »
Version originale anglaise
Au balcon
« Je n’en ai pas encore fini avec l'ambivalence. »
Plan large

vendredi 21 juin 2024

Un délit intellectuel

S’en laver les mains
Taille originale : 29,7 x 21 et 21 x 29,7 cm
« La plupart des archéologues contemporains estiment qu’il n’existe aucune base solide pour interpréter les images préhistoriques de grosses femmes comme des déesses de la fertilité. Selon eux, cette idée serait un reliquat du mythe victorien suranné d’un “matriarcat primitif”.
Au XIXe siècle, en effet, le matriarcat était vu comme le mode d’organisation politique par défaut des sociétés néolithiques (par opposition au patriarcat tyrannique qui caractérisait la période ultérieure de l’âge du bronze). Par conséquent, on voyait des déesses dans toutes les représentations de femmes visiblement fécondes. Aujourd’hui, les spécialistes ont tendance à penser que ces figurines pourraient tout aussi bien être des équivalents de nos poupées Barbie (avec les critères de beauté féminine de l’époque) ou qu’elles remplissaient toutes sortes de fonctions (ce qui est probablement exact). Aux yeux de certains, même, la question est dénuée d’intérêt, puisque nous ne parviendrons jamais à savoir pourquoi ces populations créaient autant de représentations féminines. Nos interprétations ne peuvent donc être que des projections de nos propres idées sur la féminité, les sexes ou la fertilité, et elles n’auraient eu aucun sens pour les Anatoliens du Néolithique.
Ces discussions peuvent paraître quelque peu tatillonnes, mais, comme nous allons le voir, l’enjeu est considérable.
Déesse-mère ou poupée Barbie ?
Ce n’est pas seulement l’idée d’un matriarcat primitif qui fait figure l’épouvantail dans le monde de la recherche aujourd’hui. Il suffit d’affirmer que les premières communautés agricoles confiaient aux femmes des responsabilités exceptionnellement importantes pour s’exposer à la censure académique. Cela ne devrait sans doute pas nous étonner. On sait que, à compter des années 1960, les rebelles et les contestataires ont eu tendance à idéaliser les chasseurs-cueilleurs ; il se trouve que les poètes, anarchistes et autres doux rêveurs des générations précédentes en faisaient autant avec les sociétés du Néolithique.
Ils les fantasmaient comme des théocraties bienfaisantes sur lesquelles régnaient des prêtresses de la déesse mère — une lointaine ancêtre toute-puissante d’Inanna (Ishtar), d’Astarté ou même de Déméter. Du moins en avait-il été ainsi jusqu’à leur invasion par des cavaliers brutaux descendus des steppes, qui parlaient des langues indo-européennes et chérissaient les valeurs patriarcales (dans le cas du Moyen-Orient, il s’agissait de nomades du désert locuteurs de langues sémites). Au tournant du XXe siècle, les interprétations différenciées de cette confrontation imaginaire devinrent une source majeure de divisions politiques.
Pour avoir un petit aperçu de la chose, présentons Matilda Joslyn Gage (1826-1898), considérée de son vivant comme l’une des plus importantes figures féministes d’Amérique. Très critique de la religion chrétienne, Gage était séduite par le “matriarcat” des Haudenosaunees [Iroquois], dans lequel elle voyait l’une des rares survivances de l’organisation sociale néolithique. Fervente défenseure des droits indigènes, elle devint même membre du Conseil des matrones des Iroquois. (Les dernières années de son existence se passèrent auprès de son gendre dévoué, Lyman Frank Baum, auteur de la série de romans sur le pays d’Oz — romans dans lesquels, comme l’ont noté de nombreux commentateurs, on croise quantité de reines, de “bonnes sorcières” et de princesses, mais pas une seule figure légitime d’autorité masculine.) Dans son livre de 1893 Woman, Church, and State (La femme, l’Église et l’État), Gage postulait l’existence d’une forme de société primitive universelle “appelée matriarcat, ou gouvernement des mères”, dans laquelle les institutions politiques et religieuses étaient calquées sur la relation mère-enfant au sein du foyer.
„ein wahnsinniges gefühl“
Une autre personnalité intéressante sur la question est l’Autrichien Otto Gross, l’un des deux étudiants préférés de Sigmund Freud. Installé à Munich à la veille de la Première Guerre mondiale, Gross fréquenta les cercles anarchistes et développa une théorie selon laquelle le surmoi n’était autre que le patriarcat. Il fallait le détruire pour libérer l’inconscient collectif matriarcal et bienveillant, qu’il voyait comme un vestige caché, mais toujours vivant, du Néolithique. (C’est ce à quoi lui-même s’employa, essentiellement par la voie de la toxicomanie et de la sexualité polyamoureuse. Gross est aujourd’hui surtout connu pour l’influence qu’il a exercée sur l’autre chouchou de Freud, Carl Jung, qui a conservé son concept d’inconscient collectif, mais rejeté ses conclusions politiques.) De leur côté, dans l’entre-deux-guerres, les nazis reprirent l’idée des invasions “aryennes”, mais du point de vue exactement opposé, ces envahisseurs imaginaires devenant les ancêtres de leur propre race de seigneurs.
Toutes ces lectures — évidemment fantaisistes — de la préhistoire ont été tellement politisées que le sujet du matriarcat primitif est devenu pour les générations suivantes une sorte d’épine dans le pied, pour ne pas dire une zone de recherche interdite. Pourtant, lorsqu’on constate l’extraordinaire acharnement à éradiquer cette théorie, on ne peut se défaire de l’impression que quelque chose d’autre est en jeu. Car les efforts déployés ont été bien plus systématiques que si on l’avait simplement jugée exagérée ou dépassée. Dans le champ de la recherche contemporaine, croire en l’existence d’un matriarcat primitif est devenu un délit intellectuel presque aussi grave que de promouvoir le racisme scientifique. D’ailleurs, tous ceux qui défendaient cette idée ont été oblitérés de l’histoire de leur discipline : Gage a disparu de l’histoire du féminisme, et Gross de celle de la psychologie (alors même qu’il est l’inventeur du concept d’introversion/extraversion et qu’il a étroitement collaboré avec des figures aussi hétéroclites que Franz Kafka, Max Weber ou les dadaïstes berlinois).
C’est curieux. En un siècle, les choses auraient dû avoir le temps de se tasser. Pourquoi cette question reste-t-elle entourée d’un tel tabou ?
Une raison majeure tient au rejet violent dont a fait l’objet dans la dernière décennie du XXe siècle l’héritage théorique d’une archéologue lituano-américaine nommée Marija Gimbutas. Dans les années 1960 et 1970, Gimbutas était une sommité sur le sujet de la préhistoire tardive d’Europe de l’Est. Aujourd’hui, on la représente souvent comme une excentrique — de même qu’Otto Gross est vu comme un rebelle de la psychiatrie — et on lui reproche d’avoir cherché à faire revivre sous des dehors modernes les mythes victoriens les plus ridicules. Le problème n’est pas uniquement que ces accusations sont fausses (il faut dire que l’immense majorité de ses détracteurs n’ont visiblement jamais lu un seul de ses travaux), C’est qu’elles ont créé un contexte académique dans lequel il est devenu incroyablement compliqué d’explorer l’enracinement des rapports de hiérarchie et d’exploitation dans la sphère domestique — à moins de vouloir en revenir à Rousseau et à la vision simpliste faisant de l’agriculture sédentarisée la cause plus ou moins mécanique de la prise de pouvoir des maris sur les femmes et des pères sur les enfants.
En réalité, comme on s’en rend compte en lisant ses ouvrages — par exemple The Goddesses and Gods of Old Europe (Dieux et désses de la vieille Europe), paru en 1982 —, Gimbutas tentait de faire quelque chose que seuls ses collègues masculins avaient eu le droit de faire jusqu’alors : écrire le grand récit des origines de la civilisation eurasiatique. En s’appuyant sur les aires culturelles que nous avons décrites […], elle confirmait sur certains points (mais certainement pas tous) la thèse victorienne archaïque selon laquelle les peuples de cultivateurs avaient vénéré des déesses jusqu’à l’apparition des envahisseurs aryens.
L’objectif premier de Gimbutas était de dessiner les contours de cette tradition culturelle du Néolithique qu’elle nommait “vieille Europe” et dont elle situait la période d’existence entre 7000 et 3500 avant notre ère — encore un laps de temps non négligeable. Dans ce monde de villages sédentaires centré sur les Balkans et la Méditerranée orientale (même s’il s’étendait aussi plus au nord), Gimbutas imaginait des hommes et des femmes valorisés à égalité, et des écarts de richesse et de statut maintenus au plus bas. Elle estimait que ces sociétés étaient intrinsèquement pacifiques et vénéraient un panthéon commun placé sous l’égide d’une déesse suprême. Le culte voué à cette dernière était attesté par les centaines de statuettes féminines (dont certaines représentées avec des masques) retrouvées dans des sites néolithiques du Moyen-Orient aux Balkans[1].
Dans le récit de Gimbutas, la “vieille Europe” avait connu une fin tragique au IIIe millénaire avant J.-C., avec l’invasion des Balkans par des peuples de pasteurs venus de la steppe pontique, au nord de la mer Noire. C’est ce qu’on appelle l’“hypothèse kourgane”, en référence à la caractéristique archéologique la plus reconnaissable de ces groupes. Les kourganes étaient les tumuli de terre qui recouvraient les tombes des guerriers (des hommes pour la plupart). Non seulement leurs corps étaient entourés d’armes et d’objets décoratifs en or, mais les inhumations impliquaient de grandioses sacrifices d’animaux, voire de “domestiques” humains. En cela, les nouveaux arrivants tranchaient nettement avec la philosophie communautariste de la vieille Europe : ils étaient aristocratiques, androcratiques (c’est-à-dire patriarcaux) et extrêmement belliqueux. Selon Gimbutas, c’était à eux que l’on devait la dispersion vers l’ouest des langues indo-européennes, le développement de sociétés fondées sur la subordination complète des femmes et la création d’une caste dirigeante composée de combattants.
„Ich lief einfach nur noch aus so geil fand ich es“
Les similitudes avec les mythes victoriens étaient réelles, mais il y avait aussi des différences cruciales. Si la vieille version, imprégnée d’anthropologie évolutionniste, imaginait le matriarcat comme la condition humaine originelle, c’était uniquement parce qu’on pensait que nos ancêtres n’avaient pas encore saisi le principe physiologique de la paternité et croyaient que les femmes faisaient les bébés toutes seules. Cela sous-entendait évidemment que les chasseurs-cueilleurs plus anciens devaient être tout aussi matrilinéaires et matriarcaux que les premiers cultivateurs, voire plus — de fait, c’est ce que beaucoup affirmaient d’entrée de jeu, sans l’ombre d’une preuve. Gimbutas ne proposait rien de tel : elle défendait seulement la thèse de l’autonomie des femmes et de leur primauté rituelle au sein des sociétés néolithiques du Moyen-Orient et d’Europe.
Mais ses idées lui échappèrent. À l’orée des années 1990, elles étaient déjà brandies par une flopée de mouvements sociaux, des écoféministes aux religions new age, et avaient inspiré une kyrielle d’ouvrages grand public où la philosophie côtoyait le ridicule. Ce faisant, elles s’étaient retrouvées mêlées à quelques-unes des vieilles théories victoriennes les plus extrêmes. De nombreux archéologues et historiens en conclurent que Gimbutas brouillait dangereusement les lignes entre recherche scientifique et littérature populaire, et on l’accusa bientôt de tous les péchés imaginables : elle sélectionnait les preuves qui l’arrangeaient, n’était pas au fait des derniers progrès méthodologiques, était coupable de “sexisme inversé”, se laissait aller à fabriquer des mythes… Elle eut même droit à l’affront suprême : la psychanalyse publique. Plusieurs grandes revues spécialisées publièrent des articles expliquant que ses théories sur le remplacement de la vieille Europe n’étaient que des projections fantasmagoriques de sa propre tumultueuse existence (au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Gimbutas avait fui son pays natal, la Lituanie, passée sous le joug soviétique).
Si la disparition de Marija Gimbutas en 1994 lui a épargné d’assister à ce déchaînement, ce qui est sans doute heureux, elle l’a aussi privée de droit de réponse. Certaines des critiques qui lui étaient adressées — peut-être même la plupart — avaient un fond de vérité, bien que l’on puisse probablement les formuler à l’encontre de n’importe quel archéologue qui tenterait de développer une théorie historique de cette envergure. Indéniablement, elle avait créé des mythes au fil de sa démonstration (ce qui pourrait expliquer que ses travaux aient été démolis en bloc par la communauté des chercheurs). Mais les savants de sexe masculin en font autant, plus souvent qu’à leur tour, et ils en retirent généralement moins des remontrances que des distinctions, que ce soit sous la forme de prestigieux prix littéraires ou de cycles de conférences nommés en leur honneur. Gimbutas, dans une visée subversive tout à fait calculée, eut l’audace de s’essayer à un exercice qui avait toujours été dominé par des auteurs masculins (et qui l’est encore : nous en sommes la preuve). Elle n’y gagna aucun prix littéraire, ni même d’être admise dans le cercle des vénérables précurseurs de la discipline archéologique, mais au contraire une diffamation posthume quasi unanime, quand ce n’était pas (pire encore) un mépris dédaigneux.
Du moins était-ce vrai jusqu’à une date récente.
Ces dernières années en effet, une technologie qui n’était pas disponible de son vivant, l’analyse d’ADN ancien, a conduit plusieurs archéologues réputés à valider une bonne part de son récit avec un degré raisonnable de certitude. S’ils se révélaient exacts ne serait-ce que dans leurs grandes lignes, ces nouveaux arguments fondés sur la génétique des populations confirmeraient le scénario d’une expansion de peuples de pasteurs depuis les prairies du nord de la mer Noire à l’époque où Gimbutas l’envisageait, à savoir le IIIe millénaire. Certains chercheurs vont jusqu’à reprendre son hypothèse selon laquelle des migrations massives parties de la steppe eurasiatique auraient entraîné des remplacements de population, voire peut-être la diffusion des langues indo-européennes à travers une vaste portion de l’Europe centrale. D’autres se montrent plus prudents. En tout cas, après des décennies sous le boisseau, le sujet est de nouveau sur la table — et, avec lui, les travaux de Gimbutas[2].
„den Rest schaust du dir, wenn du magst selber an“
Quid maintenant de l’autre moitié de sa thèse, qui postulait une quasi-absence des classes et des hiérarchies dans les premières sociétés du Néolithique ? Avant d’aborder la question, nous devons rectifier quelques idées fausses. Gimbutas n’a jamais affirmé catégoriquement qu’il avait existé des matriarcats néolithiques. En fait, le terme “matriarcat” lui-même semble revêtir des significations différentes selon les auteurs. Si l’on entend désigner par là des sociétés dans lesquelles les femmes détiennent la majorité des fonctions politiques officielles, il est indéniable que les exemples sont excessivement rares dans l’histoire de l’humanité. De nombreuses femmes ont exercé un pouvoir exécutif réel, mené des armées ou rédigé des lois, mais on trouve très peu de sociétés - peut-être aucune - où ces prérogatives étaient réservées à des femmes. Même des souveraines aussi puissantes qu’Élisabeth Ire d’Angleterre, l’impératrice douairière de Chine ou Ranavalona Ire de Madagascar ne recrutaient pas leurs premiers conseillers, commandants, juges ou fonctionnaires prioritairement parmi des femmes.
Un système où le pouvoir politique est aux mains des femmes serait mieux nommé “gynarchie” ou “gynocratie”. “Matriarcat” renvoie à autre chose. C’est assez logique : son pendant masculin, patriarcati, désigne moins le monopole des hommes sur les fonctions publiques que l’autorité des patriarches (ou chefs de famille), faisan office à la fois de modèle symbolique et de base économique du pouvoir masculin dans d’autres sphères de la vie sociale. De la même façon, “matriarcat” pourrait décrire une situation où le rôle joué par les mères au sein du foyer forme le socle de l’autorité féminine dans d’autres domaines (sans que cela implique nécessairement une domination de type violent ou ostracisant) et où les femmes, en dernière analyse, exercent l’essentiel du pouvoir au quotidien.
Ainsi définis, les matriarcats sont une réalité. D’ailleurs, le régime dans lequel vivait Kandiaronk [philosophe et chef politique wendat c'est-à-dire huron] en était un. À son époque, les villages des Wendats et d’autres peuples de langues iroquoiennes étaient composés de “maisons longues” abritant cinq ou six familles.
Chacun de ces foyers était régi par un comité de femmes (il n’en existait aucun équivalent masculin) qui contrôlait l’ensemble des réserves essentielles (vêtements, outils, nourriture). La sphère politique où évoluait Kandiaronk était peut-être la seule qui ne fût pas dominée par des femmes — encore que l’on y trouvât des comités féminins qui disposaient d’un droit de veto sur toutes les décisions prises par leurs homologues masculins. En ce sens, des nations pueblos comme les Hopis et les Zuñis pourraient aussi être vues comme des matriarcats, de même que les Minangkabaus, un peuple musulman de Sumatra qui se définit comme matriarcal pour des raisons similaires[3].
Il est vrai que les organisations de ce type restent exceptionnelles, du moins dans les archives ethnographiques — qui, rappelons-le, couvrent les deux cents dernières années tout au plus. Mais dès lors que la possibilité de leur existence est prouvée, il ne paraît pas particulièrement absurde d’envisager qu’elles aient pu être plus fréquentes au Néolithique. Du même coup, la quête de Marija Gimbutas, partie sur leurs traces, ne paraît plus si fantaisiste ni irréfléchie. C’est comme pour n’importe quelle hypothèse : ce qui compte, c’est de comparer les preuves.

1. Des études plus récentes ont souligné que les travaux de Gimbutas avaient tendance à exagérer la fréquence des formes féminines dans les collections de figurines du Néolithique. À y regarder de plus près, en effet, ces collections présentent un relatif équilibre entre des formes clairement féminines, des formes clairement masculines et des formes mixtes ou simplement asexuées.
2.. Peu de temps après la publication de ces résultats, l’éminent préhistorien Colin Renfrew donna à l’université de Chicago une conférence intitulée “Marija Rediviva: DNA and Indo-European Origins” (Marija ressuscitée: l’ADN et les origines indo-européennes). Il y affirmait que l’hypothèse kourgane de Gimbutas avait trouvé “une magistrale justification” après la mise au jour d’ADN anciens suggérant une relation entre la diffusion des langues indo-européennes et la propagation vers l’ouest de la culture Yamna, née au nord de la mer Noire, à la fin du IVe et au début du Ille millénaire. Il est intéressant de noter que ces découvertes contredisent l’hypothèse de Renfrew lui-même (1987) selon laquelle les langues indo-européennes seraient apparues dans la région anatolienne et se seraient répandues en même temps que les cultures agraires du Néolithique quelques millénaires plus tôt. Certains archéologues estiment toutefois que les données génétiques sont encore trop imprécises pour permettre de parler de migrations à grande échelle, et plus encore pour relier héritage biologique, culture matérielle et diffusion linguistique.
3. Dans Women at the Center (2002), Peggy Sanday rappelle que Marija Gimburas rejetait le terme “matriarcat”, qui lui paraissait être le reflet inversé de “patriarcat” et, à ce titre, impliquer un pouvoir autocratique ou une domination politique des femmes Elle préférait employer l’adjectif “matriciel”. Sanday souligne que les Minangkabaus utilisent quant à eux le terme anglais matriarchate -— un autre mot pour “matriarcat” —, mais dans un sens différent.

mardi 21 mai 2024

La passion est liée à la mort

Hier et aujourd’hui
Taille originale : 29,7 x 21cm et 42 x 21 cm
« Bien des traits de la légende de Tristan sont de ceux qui signalent un mythe. Et d’abord le fait que l’auteur — à supposer qu’il y en eût un, et un seul — nous est totalement inconnu. Les cinq versions “originales” qui nous restent sont des remaniements artistiques d’un archétype dont on n’a pu trouver la moindre trace. Un autre aspect mythique de la légende de Tristan, c’est l’élément sacré qu’elle utilise. Le progrès de l’action, et les effets qu’elle devait exercer sur l’auditeur, dépendent dans une certaine mesure d’un ensemble de règles et de cérémonies qui n’est autre que la coutume de la chevalerie médiévale. Or les “ordres” de chevalerie furent souvent appelés “religions”. Chastellain, chroniqueur de la Bourgogne, nomme ainsi l’ordre de la Toison d’Or (dernier en date), et il en parle comme d’un mystère sacré, en un siècle où pourtant la chevalerie n’était plus guère qu’une survivance.
Enfin la nature même de l’obscurité que nous découvrirons dans la légende, dénote sa parenté profonde avec le mythe. L’obscurité du mythe en général ne réside pas dans sa forme d’expression. (Ce serait ici le langage du poème : or on sait qu’il est des plus simples.) Elle tient d’une part au mystère de son origine, et d’autre part à l’importance vitale des faits que le mythe symbolise. Si ces faits n’étaient pas obscurs, ou s’il n’y avait quelque intérêt à obscurcir leur origine et leur portée pour les soustraire à la critique, il n’y aurait pas besoin de mythe. On pourrait se contenter d’une loi, d’un traité de morale, ou même d’une historiette jouant le rôle de résumé mnémotechnique. Point de mythe tant qu’il est loisible de s’en tenir aux évidences et de les exprimer d’une manière manifeste ou directe. Au contraire, le mythe parait lorsqu’il serait dangereux ou impossible d’avouer clairement un certain nombre de faits sociaux ou religieux, ou de relations affectives, que l’on tient cependant à conserver, ou qu’il est impossible de détruire. Nous n’avons plus besoin de mythes, par exemple, pour exprimer les vérités de la science: nous les considérons en effet d’une manière parfaitement “profane”, et elles ont donc tout à gagner à la critique individuelle. Mais nous avons besoin d’un mythe pour exprimer le fait obscur et inavouable que la passion est liée à la mort, et qu’elle entraîne la destruction pour ceux qui s’y abandonnent de toutes leurs forces. C’est que nous voulons sauver cette passion, et que nous chérissons ce malheur, cependant que nos morales officielles et notre raison les condamnent. L’obscurité du mythe nous met donc en mesure d’accueillir son contenu déguisé et d’en jouir par l’imagination, sans en prendre toutefois une conscience assez claire pour qu’éclate la contradiction. Ainsi se trouvent mises à l’abri de la critique certaines réalités humaines que nous sentons ou pressentons fondamentales. Le mythe exprime ces réalités, dans la mesure où notre instinct l’exige, mais il les voile aussi dans la mesure où le grand jour de la raison les menacerait*.
* La raison dont je parle ici étant l’activité profanatrice qui s’exerce aux dépens du sacré collectif et qui en libère l’individu. Que le rationalisme soit passé au rang de doctrine officielle ne doit pas nous faire oublier son efficacité proprement sacrilège, antisociale, “dissociatrice”. »

Li rois en haut le cop leva.
Iré le fait, si se tresva
Ja descendist li cop sor eux,
(Ses oceïst, ce fust grant deus !)
Qant vit qu’ele avoit sa chemise,
Et qu’entre eus deus avoit devise :
La bouche o l’autre n’ert jostee.
Et qant il vit la nue espee
Qui entre eus les desevrot,
Vit les braies que Tristran out :
« Dex ! dist li rois, que ce puet estre
Or ai veü tant de lor estre.
Dex ! je ne sai que doie faire
Ou de l’ocire ou du retraire ?

Le roi Marc lève son arme. Il est plein de fureur, prêt à défaillir. Il allait frapper — quel désastre — lorsqu’il constate qu’Yseut avait gardé sa chemise, et qu’ils étaient séparés : leurs lèvres ne se joignaient pas. Et quand il aperçut l’épée posée entre leurs corps, il vit aussi que Tristan était en braies.
« Mon Dieu, murmura-t-il, est-ce possible ? Mes yeux ne mentent pas. Seigneur ! je ne sais que faire faire : les tuer ou partir ? »

mardi 7 mai 2024

Une bacchanale foutraque

Une pornographie carnavalesque ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« En un mot, il n’existe pas un schéma unique [dans les organisations saisonnières des sociétés anciennes, notamment chez les peuples de chasseurs-cueilleurs]. Le seul phénomène commun à toutes ces configurations, c’est la transformation même et la conscience qu’elle fait naître des diverses sociétés possibles. Voilà qui nous confirme que cherches les “origines de l’inégalité” est une fausse piste. Comment après tant d’allées et venues entre des organisations sociales aussi variées, avons-nous pu nous retrouver coincés dans un modèle unique ? Comment avons-nous perdu la conscience politique qui faisait autrefois la spécificité de notre espèce ? Comment la domination et l’asservissement en sont-ils venus à représenter à nos yeux des éléments incontournables de notre condition humaine plutôt que de simples expédients temporaires ou même les fastes de quelque grandiose comédie saisonnière ?
Dans l’immédiat, nous voulons souligner un point fondamental : cette souplesse et le potentiel de conscience politique qu’elle contient n’ont jamais vraiment disparu. La saisonnalité fait encore partie de nos existences, bien qu’elle ne soit plus que l’ombre d’elle-même. Ainsi, le monde chrétien a toujours la période hivernale des “fêtes”, au cours de laquelle on observe une forme d’inversion des valeurs et des modes d’organisation — par exemple, les médias et annonceurs qui colportent leur individualisme consumériste enragé tout le reste de l’année se mettent soudain à clamer que l’important, c’est la relation aux autres et que donner vaut mieux que recevoir. (Et puis, dans les pays “éclairés” comme la France de Marcel Mauss, il y a aussi les grandes vacances estivales, quand tout le monde pose ses outils et fuit les villes pour un bon mois.)
Vue d’automne
Taille originale : deux fois 21 x 29,7 cm
Ici, la corrélation historique est évidente. Nous avons vu que, dans de nombreuses sociétés, comme les Inuits ou les Kwakiutls, les temps de rassemblement saisonniers étaient également des saisons rituelles presque entièrement dédiées à la danse, aux cérémonies et aux représentations théâtrales. Dans certains cas, cela incluait la création d’un roi éphémère, voire d’une police rituelle dotée d’un véritable pouvoir coercitif (même si, bizarrement, ses membres faisaient souvent aussi office de clowns). Dans d’autres, par exemple lors des “orgies” d’hiver inuites, toutes les normes de rang et de propriété se voyaient dissoutes.
Tout est possible…
Une autre mise en scène…
C’est une dichotomie qui s’observe presque partout lors d’occasions festives. Pour prendre un exemple connu, les fêtes des saints dans l’Europe du Moyen Âge faisaient alterner, d’une part, de grands spectacles solennels où s’étalaient les hiérarchies ultra-complexes de la société féodale (elles apparaissent encore lors des cérémonies de remise des diplômes dans les universités américaines, pour lesquelles on revêt d’ailleurs temporairement un costume médiéval), et, d’autre part, des carnavals déjantés où l’on jouait à “mettre le monde sens dessus dessous”. Durant le carnaval, tout était possible: les femmes pouvaient commander les hommes, les enfants pouvaient diriger le gouvernement, les domestiques pouvaient faire trimer leurs maîtres, les ancêtres pouvaient revenir d’entre les morts, des “rois” pouvaient être couronnés, puis détrônés, des dragons géants en osier pouvaient être fabriqués puis brûlés, ou bien tous les rangs officiels pouvaient être pulvérisés pour laisser place à une bacchanale foutraque d’un genre ou d’un autre*.
De même que pour la saisonnalité, il n’y a pas de modèle unique. »
* Sur le “carnavalesque”, le grand classique est de Mikhaïl Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance (1982).
Sens dessus-dessous…

lundi 6 mai 2024

Fugace comme les fleurs de printemps

Expo à venir
« Si l’on considère maintes expressions de l’art médiéval et qu’on les confronte aux modèles de l’art grec, il semble à première vue difficile de penser que ces statues ou ces architectures, qui après la Renaissance ont été jugées barbares ou disproportionnées, aient pu incarner des critères de proportion. Le fait est que l’histoire de la proportion a toujours été liée à une philosophie platonicienne, selon laquelle le modèle de la réalité, ce sont les idées dont les choses réelles sont de pâles et imparfaites imitations.
La civilisation grecque a fait de son mieux pour incarner la perfection de l’idée dans une statue ou une peinture, même s’il est difficile de dire si Platon, quand il pensait à l’idée de l’Homme, avait présent à l’esprit les corps de Polyclète ou les arts figuratifs précédents. Il considérait l’art comme une imitation imparfaite de la nature, à son tour imitation imparfaite du monde idéal. Quoi qu’il en soit, cette tentative d’adapter la représentation artistique à la Beauté de l’idée platonicienne était commune aux artistes de la Renaissance. Mais il y a eu des époques où la scission entre monde idéal et monde réel fut plus radicale.
Surprendre la beauté
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Boèce, par exemple, ne s’intéressait pas aux phénomènes musicaux concrets, où la proportion devrait s’incarner, mais aux règles archétypes totalement séparées de la réalité concrète. Pour lui, le musicien était celui qui connaissait les règles du monde sonore, tandis que l’exécutant était souvent tenu pour un esclave dépourvu de conscience théorique, un instinctif ignorant tout de ces beautés ineffables que seule la théorie pouvait révéler. Boèce semble presque féliciter Pythagore d’avoir entrepris une étude de la musique “indépendamment du jugement de l’ouïe”. Ce désintérêt pour le monde physique des sons et le “jugement de l’oreille”, on le voit dans l’idée de la musique du monde. En effet, si chaque planète produisait un son de la gamme musicale, les planètes toutes ensemble produiraient une dissonance très désagréable. Mais le théoricien médiéval ne se souciait pas de ce contresens face à la perfection des correspondances numériques.
Le sujet dans le tableau
Taille originale : 21 x 29,7 cm
Cet ancrage dans une notion purement idéale d’harmonie était typique d’une époque de grande crise, comme les premiers siècles du Moyen Âge, où l’on cherchait refuge dans la conscience de valeurs stables et éternelles, tandis qu’on était amené à regarder avec soupçon tout ce qui était lié à la corporéité, aux sens et au physique. Le Moyen Âge réfléchissait pour des raisons moralistes sur l’éphémère des beautés terrestres et sur le fait que, ainsi que disait Boèce dans sa Consolation de la philosophie, la Beauté extérieure était “fugace comme les fleurs de printemps”.
Cela dit, il serait faux de penser que ces théoriciens étaient insensibles à l’harmonie physique des sons ou des formes visibles, et qu’ils n’associaient pas leurs spéculations sur la Beauté mathématique de l’univers à un goût très vif pour la Beauté du monde. En témoigne l’enthousiasme que ces mêmes auteurs manifestaient pour la Beauté de la lumière et de la couleur). Toutefois, il semble qu’il existait au Moyen Âge une disparité entre l’idéal de la proportion et ce que l’on se représentait ou construisait comme proportionné. Mais cela ne vaut pas seulement pour le Moyen Âge. Si l’on prend les traités de la Renaissance sur la proportion comme règle mathématique, le rapport entre théorie et réalité n’est satisfaisant que pour l’architecture et la perspective.
Objectivation/subjectivation
Taille originale : 21 x 29,7 cm
Quand, à travers la peinture, on cherche à comprendre l’idéal de Beauté humaine à la Renaissance, on constate un écart entre la perfection de la théorie et les oscillations du goût. Quels sont les critères de proportion communs à une série d’hommes et de femmes jugés beaux par divers artistes ? Pouvons-nous trouver la même règle proportionnelle dans la Vénus de Botticelli, les Vénus de Cranach et celle de Giorgione ? Est-il possible que, en représentant des hommes célèbres, plus que la correspondance à un canon proportionnel, on en apprécie davantage la corpulence puissante ou la force d’âme et la volonté de pouvoir qu’exprime leur visage ? Il n’empêche que beaucoup de ces hommes représentaient aussi un idéal de prestance physique, et on ne voit vraiment pas quels sont les critères proportionnels communs aux héros de l’époque.
Et en effet, il y a eu divers idéaux de la proportion. La proportion des premiers sculpteurs grecs n’était pas la même que celle de Polyclète, les proportions musicales de Pythagore n’étaient pas celles des médiévaux, car la musique qu’ils estimaient agréable était différente. »
Travailleurs, travailleuse
Taille originale : 21 x 29,7 cm