mercredi 16 mars 2022

La sélection muséale des œuvres d'art

Art ou technique ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Un fait est certain : les musées du XIXe siècle ont failli à leur devoir d'offrir aux visiteurs la possibilité de définir leur propre conception du goût, ni plus ni moins du reste que les musées d'aujourd'hui, comme le savent bien tous ceux qui, il n'y a pas si longtemps encore, ont cherché à voir dans ces mêmes musées les tableaux non conformes à l'interprétation de l'art du XIXe siècle divulguée par les manuels. Mais était-ce bien là leur devoir ? Beaucoup de gens estimaient au contraire que la fonction du musée était d'éduquer plutôt que d'informer, d'imposer le goût et non d'en mettre en question les fondements. Un musée, répétait-on, n'est pas une bibliothèque : au contraire, selon un polémiste virulent, “la création d'une galerie nationale constitue de la part du gouvernement qui l'entreprend une reconnaissance formelle de l’influence déterminante que les Beaux-Arts sont appelés par la providence à exercer sur l'humanité. La seule manière pour le législateur de rendre cette influence effective est d'émanciper autant que faire se peut les principes du goût le plus valide et de l'art véritable des caprices et des fluctuations de la mode. Par conséquent, la sélection des œuvres d'art est un problème d'importance nationale”.
Pour conclure, nous trouverons une illustration éclatante de cette attitude en jetant un coup d'œil aux débats d'un autre comité chargé d'examiner la gestion de la National Gallery. Nous sommes en 1857; Ruskin se voit poser la question suivante : “Vous faites beaucoup pour l'éducation artistique des classes laborieuses. À la lumière de votre expérience, pouvez-vous nous dire ce que cette catégorie de gens aime et rejette en matière d'art, et si, dans l'ensemble, les personnes dénuées d'instruction préfèrent la peinture antérieure à Raphaël, ou celle qui vient après? Prenons par exemple l'école bolonaise [du XVIIe siècle] et la première école florentine : laquelle des deux, selon vous, serait susceptible d'intéresser le plus un ouvrier ?” Et Ruskin de répondre : “Je ne sais que vous dire, étant donné qu'on ne permettrait jamais à mes ouvriers de regarder un tableau de l'école bolonaise”. »
Éduquer ou informer ?
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Autre version muséale

lundi 14 mars 2022

L'honneur de l'homme

Intromission en suspens
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Elle avait les yeux pleins de larmes et je suis allé chercher du papier cul pour les torcher.
— Qu’est-ce que tu vas devenir sans moi, Momo ?
— Je vais rien devenir du tout et puis c’est pas encore compté.
— Tu es un beau petit garçon, Momo, et c'est dangereux. Il faut te méfier. Promets-moi que tu vas pas te défendre avec ton cul.
— Je vous promets.
— Jure-le-moi.
— Je vous jure, Madame Rose. Vous pouvez être tranquille de ce côté.
— Momo, rappelle-toi toujours que le cul, c'est ce qu'il y a de plus sacré chez l'homme. C’est là qu'il a son honneur. Ne laisse jamais personne t’aller au cul, même s'il te paye bien. Même si je meurs et si tu n’as plus que ton cul au monde, ne te laisse pas faire.
— Je sais, Madame Rose, c'est un métier de bonne femme. Un homme, ça doit se faire respecter.
On est resté comme ça une heure à se tenir la main et ça lui faisait un peu moins peur. »
Sous-sol muséal
Au bord de l'abîme

dimanche 13 mars 2022

Support/surface

 Figure féminine, grotte Bürgermeister (Europe du nord)
Période mésoapocalyptique (40 000 ans avant l’ère de la Sagesse)
« Les Préhistoriques ont animé les espaces et les volumes souterrains et porté les parois, les sols et les plafonds au rang d'œuvres de la nature, de symboles minéraux vivants pleinement intégrés dans leurs projets conceptuels. Ainsi l’architecture sémantique des dispositifs pariétaux s'est couplée à l'architecture naturelle des cavités. La morphologie des parois, leurs accidents (fissures, reliefs, concrétions, etc.) et leurs caractéristiques structurelles et colorimétriques ont dû jouer un rôle fondamental dans la conception et la réalisation des œuvres, largement contraintes par les lueurs vacillantes des lampes et des torches. »
Figures masculine et féminine dessinées en noir
dans une cavité naturelle
« La distribution et l'organisation spatiales des œuvres relèvent aussi de choix d'ordre topographique et morphologique. L'utilisation des reliefs naturels, qu'ils soient manifestes ou au contraire très discrets, crée un lien esthétique ou formel, mais également sensuel entre le support, qui participe à l'œuvre car il la suggère, et l'image produite par la main de l'homme, mais inspirée ou contrainte par la pierre. Mais ne peut-on pas spéculer un instant sur ces formes naturelles et supposer qu'elles auraient pu être à l'origine même des premières représentations figuratives? Peut-on imaginer qu'elles aient éveillé l'intérêt des premiers artistes en détournant leur regard vers le monde souterrain et ses formes suggestives ? Les plus discrètes d'entre elles auraient ensuite été repérées et sciemment recherchées pour entretenir et sceller ce lien intime avec le support et faire émerger le vivant de sa surface et de ses profondeurs. Mais de tout cela nous n’avons à ce jour aucune preuve. Les faits sont têtus et muets. »
Détail de la figure masculine esquissée
sur le plafond de la grotte
« L’intégration de toutes les parties topo-morphologiques des grottes, y compris les plafonds et les sols, est une constante sans cesse réinventée par les artistes en fonction des multiples configurations offertes par chaque cavité et des pressions que leur topographie respective exerce sur la pensée, l’œil et la main du créateur. »
Le sol de la grotte avec des pièces de mobilier sculptées
Relevé par l'auteur des différentes figures
sur les trois panneaux de la grotte

samedi 12 mars 2022

7 polygames

Héroïne du désir
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« À beaucoup d'égards, le grand phénomène de la chasse aux sorcières, qui, par ses multiples aspects (maléfice, satanisme, possession) et ses images fortes (la sorcière, le Diable), semblait très exceptionnel, paraît de plus en plus aux historiens devoir être inséré dans un contexte plus large. Pour nous, il n’est qu'un des aspects d’une persécution plus générale, d’une volonté plus ou moins consciente de répression, d’autoflagellation et de purification vertueuse qui agita presque en permanence l'Occident du IIe millénaire. “Il s’est bien agi d'une normalisation”, reconnaît Jean Delumeau. Par normalisation, il faut entendre réduction à la norme, au même, tous ceux qui dépassent du moule étant exclus. Or, les normalisations, l'histoire de l'Europe en est un sanglant recueil. Que de fois la prétendue vertu conduisit à la terreur… On normalisa chaque fois qu'on voulut discipliner les conduites, unifier les croyances, faire la part belle à l'absolutisme catholique ou à d'autres. Dans ces moments- là, l'Occident fit assez peu de différences entre ses prétendus ennemis, hérétiques, juifs, sorcières ou autres. Un exemple : au cours de l'autodafé de 1560 à Murcie, les 48 condamnés se répartissaient ainsi : 22 juifs ou marranes, 12 islamisants, 15 luthériens, 7 polygames, 2 blasphémateurs. Tous ces adversaires de Dieu, c'est clair, étaient en même temps des maléfiques, et d'ailleurs en enfer, Luther, Mahomet et quelques autres ne pouvaient qu'être les amis du Diable. »
Orientation scolaire
Taille originale : 21 x 29,7 cm

vendredi 11 mars 2022

Héritiers

Sens dessus dessous
« Les résultats des enquêtes effectuées dans les différents pays du monde occidental sur les caractéristiques sociales de la population artistique présentent, du point de vue des tendances lourdes, plus de ressemblances que de différences — dès lors que les indicateurs adoptés pour caractériser la pratique artistique sont identiques.
Dans tous les pays occidentaux, les artistes plasticiens se recrutent majoritairement dans les catégories sociales élevées et, dans une proportion importante, ils ont vécu dans des familles d’artistes. Les artistes ont, en majorité, reçu une formation artistique, et le décalage est partout important entre le nombre d’artistes qui ont suivi un enseignement artistique et le nombre de ceux qui ont obtenu un diplôme sanctionnant une activité artistique. Il n’existe pas de discrimination sexuelle à l’entrée dans la carrière artistique ; par contre, les chances de réussite varient très significativement en fonction du sexe. Enfin, dans tous les pays occidentaux, la population artistique est d’un âge élevé, supérieur à celui de la population active — et ce, en dépit de quelques réussites spectaculaires de jeunes artistes. »
Taille originale : 21 x 29,7
« Les artistes se recrutent surtout dans les catégories sociales élevées (leur recrutement est comparable à celui des professions libérales). Moins de 10 % d’entre eux ont un père ouvrier, et près de la moitié sont fils de cadres supérieurs, artistes ou membres des profession intellectuelles. Les artistes sont des héritiers non seulement parce qu’ils sont issus proportionnellement davantage des classes supérieures que des classes populaires, mais aussi parce qu’ils ont vécu dans une famille d’artistes. »
À la renverse
« Les femmes — influence de la formation reçue dans des écoles de faible niveau ou/et intériorisation de l’image sociale traditionnelle de la féminité artistique — font, pour une majorité d’entre elles, des œuvres qui les situent dans la zone floue entre amateurisme et professionnalisme, et qui assurent éventuellement leur succès sur les marchés locaux sans être en mesure de leur procurer une notoriété nationale ou internationale. Les femmes sont en effet moins nombreuses que les hommes à pratiquer des disciplines artistiques multiples. Elles se cantonnent, pour la majorité d’entre elles, dans le secteur de la figuration traditionnelle, et elles sont moins nombreuses que les hommes à opter pour les mouvements d’avant-garde. Leurs pratiques artistiques et leurs choix esthétiques contribuent à éloigner les femmes du niveau le plus élevé de la réussite sociale. »

mardi 8 mars 2022

L'échelle du plaisir

Fashion Week
Taille originale : 27,7 x 21 cm
« Le directeur est inlassablement aiguillonné par sa chair et les inconvenances de la presse. Il prend des libertés, aime par ex. uriner à la manière des chiens contre sa femme après avoir fait d’elle et de ses vêtements une petite montagne, afin que plus vertigineuse soit la chute. Vers le haut l’échelle du plaisir ne connaît pas de limites, nul besoin de juge en ce domaine. Cet homme utilise et barbouille sa femme comme le papier qu’il produit. Il fait chez lui la pluie et le beau temps, extirpe, avide, sa queue du sac avant même d’avoir fermé le sas de la porte d’entrée. La lui met dans la bouche, encore toute chaude de chez le boucher, à lui faire grincer les mâchoires. Même lorsque des invités au cours d’un dîner viennent éclairer son âme, il lui chuchote à l’oreille quelque futilité concernant ses parties génitales. Grossier, il porte la main sur elle, sous la nappe, travaille son sillon, et devant les invités fait faire sa petite promenade à sa femme qui tire sur sa laisse dans sa crainte aux abois. Elle ne doit pas pouvoir se passer de lui, c’est pourquoi il lui tient la bride. Elle ne doit pas pouvoir penser à autre chose qu’à l’âcre et cuisante tisane qu’il pourrait lui verser. Devant des invités, il glisse la main dans son corsage, rit, et passe les cochonnailles. Tous, n’est-ce pas, ont besoin de son papier, et le client satisfait est roi. Et qui, d’ailleurs, ne comprendrait la plaisanterie ? »
Travailleuses essentielles

samedi 5 mars 2022

400 messages ou 40 000 ans

Vue générale du tunnel Matuvu
Période mésoapocalyptique (40 000 ans avant l’ère de la Sagesse)

 

Vue gauche du tunnel :
deux phallus archaïques

 

Vue centrale du tunnel :
phallus et vulve primitifs

 

Vue droite du tunnel :
vulves et coït (exceptionnellement représenté)

 

Il ne faut pas confondre dans les réalisations du paléolithique l’art pariétal qui s’exerce dans les cavernes — des lieux reculés, obscurs, difficiles d’accès, sans doute secrets — et l’art rupestre que l’on trouve sur des parois extérieures (éventuellement protégées par un surplomb rocheux) visibles par toutes et tous, intégrés au paysage environnant et que l’on parcourt de façon libre (alors que la grotte impose un cheminement plus ou moins contraint). L’art pariétal s’est épanoui (si l’on tient compte des cavernes aujourd’hui découvertes) il y a environ 40 000 ans et est fortement localisé essentiellement en Europe, notamment dans la région franco-cantabrique L’art rupestre se retrouve quant à lui sur tous les continents.

Par ailleurs, il ne faut pas négliger l’art mobilier de l’époque préhistorique qui regroupe des dizaines de milliers d’objets (actuellement retrouvés) facilement transportables, objets utilitaires plus ou moins décorés ou objets sans fonction pratique apparente comme les célèbres Vénus paléolithiques.

« Si l’art pariétal est strictement localisé dans l'espace, il est inégalement réparti dans le temps. Les grottes ornées attribuées aux périodes antémagdaléniennes (de l'Aurignacien au Solutréen) sont beaucoup plus rares que les grottes magdaléniennes. Quelles que soient les raisons qui ont motivé l'appropriation des milieux souterrains, il est évident que porter un geste artistique dans des grottes profondes constitue un acte original, presque anormal ou contre-nature, dont la résonance symbolique a pu être puissante. À l'opposé des objets, qui sont ancrés dans un quotidien prosaïque où les activités techniques semblent dominantes, l'univers des grottes constitue le terrain de l’ailleurs et de toutes les expériences sensibles. Dans les méandres de la vie nocturne souterraine, secrète et mystérieuse, agissent des forces qui transcendent les individus. Les grottes sont des univers clos aux dimensions multiples, naturellement architecturés, parfois inhospitaliers, souvent d'accès malaisé, toujours éloignés du temps des hommes et la plupart du temps plongés dans une obscurité totale. Ces milieux extrêmes ont vraisemblablement exercé sur ceux qui s'y sont aventurés une grande fascination et ont nourri leur imaginaire.
On peut supposer que les grottes revêtaient des qualités et des propriétés spécifiques dans lesquelles des histoires ou des messages pouvaient prendre corps et se transmettre durablement. Mais il n'est pas naturel de vivre sous terre, sauf à penser que l'expérience souterraine était vécue comme une nécessité fondamentale, la condition par laquelle était confiée à l'éternité, au silence et à l'intimité de la pierre la mémoire des hommes. Si l'environnement de ces hommes a radicalement changé depuis la fin du Paléolithique et si les objets qu'ils ont fabriqués, dont les œuvres d'art, ne nous sont parvenus pour la plupart que sous forme de fragments peu loquaces, les grottes profondes ont conservé une excellente mémoire du passé. Les dessins, les peintures, les gravures et les modelages, qui traduisent les pensées et les croyances les plus profondes, les rêves et la vision du monde de leurs créateurs, ont défié le temps et ses conséquences destructrices. Comme l'écrit Denis Vialou, “les Paléolithiques ont donné à leurs œuvres la durée qui porte la création de génération en génération”. Mais en avaient-ils conscience ? »
Ci-dessous,
Phallus, vulves et coït
Relevés du tunnel de Matuvu
faits par l'auteur
La signification de ces peintures reste mystérieuse.
 
Phallus monté

Phallus courbe

Phallus ruisselant

Vulve ouverte

Vulve mouillée

Coït banal