vendredi 5 février 2021

Régime matriarcal

Couloir muséal
taille originale : 21 x 29,7 cm

 

« Mais je vivais seul, je n’avais avec moi ni femme, ni mère, ni sœur et par conséquent aucune femme ne pouvait entrer seule chez moi. Ainsi le voulait l’antique coutume, qui est à la base du rapport entre les sexes. L’amour ou l’attrait sexuel est considéré comme une force de la nature, d’une puissance telle qu’aucune volonté n’est en mesure de s’y opposer. Si un homme et une femme se trouvent ensemble à l’abri et sans témoin, rien ne peut empêcher qu’ils ne s’étreignent. Ni les résolutions prises, ni la chasteté, ni aucun autre obstacle ne peut les retenir, et si par hasard ils ne s’unissent pas effectivement, c’est comme s’ils l’avaient fait. Se trouver ensemble équivaut à faire l’amour. La toute-puissance de ce Dieu est telle et si simple est l’instinct qu’il ne peut y avoir de vraie morale sexuelle, ni même de véritable réprobation sociale pour les amours illégitimes. Très nombreuses sont les filles mères et elles ne sont pas mises au ban de la société ni désignées au mépris public. (...)
Mais s’il ne peut exister de frein moral contre la violence du désir, la coutume intervient pour en rendre difficile l’assouvissement. Aucune femme ne peut fréquenter un homme, si ce n’est en présence d’autres personnes, surtout si l’homme n’est pas marié, et l’interdiction est très rigide. L’enfreindre même de la façon la plus innocente est pécher. La règle concerne toutes les femmes car l’amour ne connaît pas d’âge. (...)
Il n’est d’habitude, ni de règles, ni de lois qui résistent à une nécessité ou à un désir violent : et cet usage se réduit pratiquement à une formalité : mais la formalité est respectée. Cependant la campagne est vaste, les occasions nombreuses et il ne manque pas de vieilles entremetteuses ni de jeunes filles complaisantes. Les femmes cachées sous leurs voiles sont comme des animaux sauvages. Elles ne pensent qu’à l’amour physique et avec le plus grand naturel ; elles en parlent avec une liberté et une simplicité de langage étonnantes. Dans la rue elles vous regardent en dessous de leurs yeux noirs inquisiteurs pour peser votre virilité, puis vous les entendez derrière votre dos murmurer jugements et louanges sur votre beauté cachée. Si vous vous retournez elles se cachent le visage entre leurs mains et vous regardent à travers leurs doigts. Aucun sentiment n’accompagne ce désir, si puissant qu’il déborde de leurs yeux et remplit l’air du pays, si ce n’est la sujétion à une puissance supérieure et inéluctable. Même l’amour s’accompagne, plutôt que d’enthousiasme ou d’espoir, d’une sorte de résignation. Si l’occasion est fugitive il ne faut pas la laisser échapper, on se comprend vite et sans paroles. Ce qu’on raconte et ce que moi-même je croyais vrai de la sévérité féroce des moeurs, de la jalousie à la turque, du sens sauvage de l’honneur familial qui porte aux crimes et aux vengeances, n’est ici que légende. Peut-être était-ce une réalité à une époque pas très lointaine et il en reste une trace dans ce formalisme rigide. Mais l’émigration a tout changé. Les hommes font défaut et le pays appartient aux femmes. Un grand nombre d’épouses ont leur mari en Amérique. Celui-ci écrit la première année, et même la deuxième. Après quoi on n’en entend plus parler, peut-être s’est-il crée une autre famille là-bas, de toute façon il disparaît pour toujours et il ne revient plus. La femme l’attend la première année, l’attend la deuxième puis une occasion se présente et il naît un enfant. L’autorité des mères est souveraine. Gagliano a douze mille habitant et il y a en Amérique deux mille Gaglianésiens. Grassano en compte cinq mille et un nombre à peu près égal de ces hommes est aux Etats-Unis. Au pays il reste beaucoup plus de femmes que d’hommes. Le nom du père ne saurait donc ici avoir une grosse importance. Le sentiment de l’honneur est distinct de celui de la paternité : le régime est matriarcal. »
Vis-à-vis
taille originale : 24 x 32 cm

mercredi 3 février 2021

Les frissons oubliés du plaisir

« Les choses se passèrent au début comme d'habitude, c'est-à-dire plutôt bien : elles louaient un joli studio près de la place Monge, elles avaient fait brûler de l'encens et mis de la musique douce genre chant de baleines, je les pénétrai et les enculai tour à tour, sans fatigue et sans plaisir. Ce n'est qu'au bout d'une demi-heure, alors que je prenais Luisa en levrette, que quelque chose de nouveau se produisit : Rachida me fit la bise, puis, avec un petit sourire, se glissa derrière moi ; elle posa d'abord une main sur mes fesses, puis approcha son visage et commença à me lécher les couilles. Peu à peu je sentis renaître en moi, avec un émerveillement croissant, les frissons oubliés du plaisir. Peut-être le mail de Myriam, le fait qu'elle me quitte en quelque sorte officiellement, avait-il libéré quelque chose en moi, je ne sais pas. Éperdu de reconnaissance, je me retournai, arrachai le préservatif et m'offris à la bouche de Rachida. Deux minutes plus tard, je jouis entre ses lèvres ; elle lécha méticuleusement les dernières gouttes pendant que je lui caressais les cheveux. »
bénie entre toutes les femmes…
taille originale : 29,7 x 21 cm

vendredi 29 janvier 2021

Le mystère pornographique

Tout serait dit… 

« La télévision ne déforme pas la réalité, elle la fabrique. Elle fait semblant d’ignorer que rien ne se donne tout d’un coup, qu’aucun phénomène ne se montre jamais sans qu’une patience attentive ne le recueille. Elle déréalise le monde. L’artiste au contraire éprouve avec une acuité extrême cette vérité du réel. Affirmant que, d’une tête sur laquelle il a passé toute sa vie à travailler, Alberto Giocometti ne connaît rien, il montre l’ampleur de cette énigme. Mon frère, explique-t-il, “a posé dix mille fois pour moi ; quand il pose je ne le reconnais plus. J’ai envie de le faire poser pour voir ce que je vois. Quand ma femme pose pour moi, au bout de trois jours, elle ne se ressemble plus. Je ne la reconnais plus”. La réalité ne cesse d’échapper. Notre monde, qui n’en veut rien savoir et refuse d’écouter ce mystère, est pornographique : il ne vise qu’à susciter une excitation physiologique immédiatement compréhensible. » (ironie de la faute de frappe)

 

Golden Ticket
taille originale : 10,4 x 14,6

jeudi 28 janvier 2021

Le prix de la peinture


taille originale : 24 x 32 cm


«…“Votre sœur ne paraît pas avoir une haute opinion des raisons qui vous ont poussé à m'inviter.”
Il haussa les épaules comme pour s'excuser et déclara : “Elle a peut-être raison.
- Quel est le marché ?
- Le marché ?
- Je couche avec vous, et j'obtiens... quoi ? Une exposition collective? Une exposition personnelle ? Des articles dans les journaux ? Une introduction auprès d'un tas de gens riches et influents ?
- Je pense que vous brûlez un peu vite les étapes.
- Et est-ce que nous n'allons faire ça qu'une fois, ou est-ce que ce doit être le début de quelque chose de plus sérieux ?”
Il s'approcha du feu où les deux barres d'un chauffage électrique faisaient de leur mieux pour combattre le froid mortel de la salle. Il semblait s'apprêter à se lancer dans un discours.
“Oh, vous avez parfaitement raison, commença-t-il avec difficulté. Il était clair que je voulais coucher avec vous... comme n'importe quel homme normalement constitué... et je savais que la seule façon de pouvoir vous... persuader était de vous proposer de vous aider dans votre carrière, aide que je suis certainement en position de vous apporter. Mais il se trouve que..., hésita-t-il avec un rire gêné en se passant la main dans les cheveux, voyez-vous, je suis furieux de devoir reconnaître que les propos de ma sœur peuvent avoir la moindre influence, mais l'entendre pérorer de cette façon m'a fait comprendre que mes suppositions, mes présomptions, puis-je dire, étaient vraiment... Eh bien, toute cette histoire m'a soudain paru terriblement vulgaire. Et je sens que je vous dois des excuses. Je suis vraiment navré de vous avoir emmenée ici sous... de faux prétextes.
- Vous devez croire que je suis très innocente, répondit-elle en le rejoignant près du feu, si vous imaginez que je suis venue ici sans me douter de quelque chose.
- Alors, pourquoi êtes-vous venue ?
- Ma foi, c'est une bonne question. Laissez- moi vous dire deux choses.” Elle s'appuya contre la cheminée, en croisant de temps en temps le regard de son interlocuteur. “La première, c'est que même si je pense sincèrement que vous ne connaissez pas grand-chose en art, que le pouvoir que vous exercez est malsain, et que vos tractations puent à plein nez, je ne vous trouve pas complètement repoussant.”
Il poussa un grognement. “Voilà un bon point, j'imagine.
- La seconde, poursuivit Phoebe en hésitant, les yeux fermés, puis en reprenant sa respiration, c'est une chose que je n'ai jamais eu le courage de dire à personne jusque là, mais... voyez-vous, au cours des années, j'ai fini, avec beaucoup de difficulté, par acquérir une certaine... confiance en moi En ma peinture, veux-je dire. En fait, j'en suis venue à penser qu'elle est vraiment bonne. Ça doit vous paraître très arrogant, conclut-elle avec un sourire.
- Pas du tout.
- Ça n'a pas toujours été le cas. À une certaine époque, je n'avais plus aucune foi en moi. C'est assez... pénible d'en parler, mais... eh bien, c'est arrivé quand j'étais élève. J'avais abandonné mes études d'infirmière pour suivre des cours de peinture. Je partageais un logement, et, une fois, quelqu'un est venu passer quelques jours chez nous.

taille originale : 24 x 32 cm

 

[…]

Journée portes ouvertes 

 

Elle ouvrit complètement la porte et l'homme, en kimono de satin, se glissa à l'intérieur pour aller s'asseoir sur le lit.
“Que se passe-t-il ?
- Venez un instant ici”, fit-il en tapotant le matelas.
Elle s'assit à côté de lui.
“Je n'arrivais pas à dormir”, déclara-t-il. Il paraissait estimer que l'explication était suffisante.
“Et alors ?
- Alors j'ai pensé que je pourrais venir vous demander si vous alliez bien.
- Mais oui, je vais bien. Je veux dire, je n'ai pas contracté de maladie mortelle dans la dernière demi-heure.
- Ce n'est pas ça... je suis venu voir si vous n'étiez pas trop perturbée.
- Perturbée ?
- Par l'attitude de ma sœur, et... oh, je ne sais pas, par tout le reste. J'ai pensé que tout cela, c'était peut-être un peu trop pour vous.
- C'est très gentil à vous, mais je vais bien. Vraiment. Je suis une petite dure à cuire, vous savez, ajouta-t-elle avec un sourire. Êtes-vous certain que ce soit la raison de votre venue ?
- Bien sûr que oui. Enfin, en grande partie.” Il se rapprocha d'elle. “Si vous voulez savoir, j'étais couché et je réfléchissais à l'histoire que vous m'avez racontée. Et j'ai pensé... dites-moi si je me trompe... que c'est le genre d'histoire qu'on ne raconte pas à n'importe qui. Il m'a semblé, poursuivit-il en l'entourant d'un bras, que vous commenciez peut-être à m'aimer un peu.
- C'est possible, répondit-elle en s'écartant légèrement.
- Le courant passe entre nous, n'est-ce pas ? Ce n'est pas une illusion de ma part. Quelque chose commence à se nouer entre nous.
- C'est possible”, répéta-t-elle d'une voix blanche.
Elle se sentait étrangement absente, et elle s'aperçut à peine qu'il posait doucement sa bouche sur la sienne. Mais elle remarqua bien son second baiser : le contact de sa langue qui se glissait entre ses lèvres humides. Elle le repoussa doucement en déclarant : “Écoutez, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée.
- Vraiment ? Alors je vais vous dire ce qui serait une bonne idée. Le 13 novembre.
- Le 13 novembre? reprit-elle en se rendant vaguement compte qu'il s'était mis à lui déboutonner sa chemise de nuit. Qu'y aura-t-il le 13 novembre ?
- Le vernissage de votre exposition, bien entendu.” Il défit le dernier des trois boutons.
Elle se mit à rire. “Vous êtes sérieux ?
- Naturellement.” Elle sentit sa chemise de nuit glisser par-dessus ses épaules. Dans la faible lueur de la lampe, sa peau irréprochable avait une couleur uniforme, d'un ocre doré. “J'ai jeté un coup d'œil sur mon agenda. C'est la première date possible.
- Mais vous n'avez pas encore vu mes tableaux, protesta-t-elle tandis qu'il lui caressait le cou, puis le dos, avec un doigt.
- Ça va un peu bouleverser mes plans, continua-t-il en profitant de son étonnement pour lui planter un autre baiser sur la bouche, mais quelle importance ?” Et il se mit à lui masser les seins.
Elle se sentit renversée sur les oreillers. Des doigts fouillèrent entre ses cuisses. Elle avait la tête qui tournait. Le 13 novembre, c'était dans six semaines à peine. Avait-elle suffisamment de tableaux pour une exposition complète ? Des tableaux dont elle fût suffisamment contente ? Aurait-elle le temps d'achever les deux grandes toiles qui n'étaient qu'à moitié entamées dans son atelier ? Ces idées l'enivraient et la rendaient soumise. Son esprit courait si vite à cette perspective que rien ne lui parut plus simple de laisser Roddy s'étendre sur elle, son kimono ouvert, révélant des bras vigoureux et un torse imberbe. Il lui écartait les jambes avec ses genoux, il promenait activement sa langue sur le bout de ses seins, mais elle reprit ses esprits et tout son corps se crispa pour résister.
“Écoutez… il faut que nous en discutions.
- Je sais. Nous devons discuter d'une centaine de choses. Des prix, par exemple.”
En dépit d'elle-même, elle se mit à vibrer sous ses mains et écarta un peu plus les jambes.
“Les prix ? fit-elle avec effort.
- Il faut les faire monter le plus possible. J'ai des clients japonais prêts à payer trente ou quarante mille livres pour une grande toile. Mettons deux mètres sur trois. De l'abstrait, du figuratif, du minimalisme, n'importe quoi : ça leur est égal. C'est agréable, au fait ?
- Trente ou quarante mille... ? Mais je n'ai rien peint qui... Oui, oui, c'est agréable.
- Attendez un instant.”
Il pivota et prit quelque chose dans le tiroir de la table de chevet. Phoebe l'entendit déchirer le paquet et dérouler l'objet en caoutchouc.
“Il va falloir bien sûr transporter l'exposition à New York après quelques semaines à Londres”, continuait-il. Il s'était assis le dos tourné. Ses doigts s'activaient avec une dextérité issue d'une longue pratique. “Je suis en quelque sorte jumelé avec une galerie de Manhattan, donc j'imagine qu'il n'y aura aucun problème. Eh bien, qu'en pensez-vous ? demanda-t-il en s'allongeant de nouveau sur le dos. - Je pense que vous êtes fou”, répondit Phoebe avec un gloussement joyeux. Il l'invita des yeux. Elle comprit, accepta, se redressa, le chevaucha, en lui frôlant le visage avec sa chevelure. “Et je ne pensais pas devoir faire une chose pareille.”
Mais elle la fit.
Il s'endormit peu après. »
Main courante


 

taille originale : 24 x 32 cm

mercredi 27 janvier 2021

In jail

taille originale (qui n'est pas celle du pénis) :
21 x 29,7

 

« …
“Ma carrière, voyez-vous a été un peu… comment dirais-je ?… un peu sporadique. Mes activités professionnelles ont souvent dû être suspendues pour des raisons de... eh bien, de bon plaisir
- De bon plaisir ?
- Le bon plaisir de Sa Majesté, pour être précis. La cabane. La taule. J'ai passé une bonne partie de ma vie en prison, Michel : en fait, croyez- le ou non, j'ai écopé de deux mois avec sursis cette année encore. Je suis un récidiviste, comme on dit, ajouta-t-il avec un rire sans gaieté. Expression tristement ironique, quand on songe que cette persécution, cet acharnement dont j'ai été l'objet durant toute ma vie, est ce que je dois payer pour quelques bons moments saisis au passage dans l'obscurité des toilettes publiques ou des salles d'attente des gares de banlieue. Qui pourrait penser que notre société serait si cruelle ? Punir un homme pour la plus naturelle de ses inclinations, pour avoir cédé à son malheureux besoin solitaire de contact furtif avec des inconnus ! Ce n'est pas notre faute si nous ne pouvons pas toujours faire ça derrière des portes closes, s'il nous faut parfois chercher des endroits adéquats. Nous n'avons pas choisi de prendre cette direction, après tout.” Sa voix, qui s'était peu à peu teintée de colère, se calma soudain. “Mais je ne dis ça qu'en passant.

 

taille originale : 21 x 29,7

Attendons au moins d'être en voiture. Est-ce que vous faites de l'exercice, Michel ? Est-ce que vous allez au gymnase, ou quelque chose de ce genre ?
- Non. Pourquoi me demandez-vous ça ?
- Oh, c'est simplement que vous avez des fesses exceptionnellement fermes. Pour un écrivain, veux-je dire. C'est la première chose que j'aie remarquée chez vous.
- Merci, fis-je à défaut de savoir vraiment quoi répondre.
- Si vous sentez mes mains s'égarer dans cette direction durant notre entretien, n'hésitez pas à réagir. Je suis un tripoteur de plus en plus incorrigible, je le crains. Plus je vieillis, moins je suis capable de maîtriser ma malheureuse libido. Mais on ne peut pas faire grief de ses faiblesses à un vieillard.
- Non, bien sûr que non.
- Je savais que vous comprendriez. Nous y sommes. C'est la deux chevaux bleue.”
… »

taille originale : 29,7 x 21

 

mardi 26 janvier 2021

Séminaire [2]

L'insulte a une fonction essentielle d'excitation érotique. Si vous n'en êtes pas coutumiers, naviguez sur la grande Toile où la demande sexuelle s'exprime facilement sous les doux mots de salope, putain, tapette, pédé… « Traitez-moi comme une lopette », « Dis-moi que je suis une salope », « fais de moi ton esclave »… C'est là que la phrase de Lacan qui parle de retour à l'envoyeur ou, sous une autre formule, glose que « l'émetteur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée », prend évidemment tout son sens : si le maître ou la maitresse avait la fantaisie de contraindre son prétendu esclave à de véritables tâches serviles, ce serait un vilain de jeu de mots et un retour au réel sur lequel se briserait tout imaginaire érotique.

Portrait de dame
(avec bite)
taille originale : 29,7 x 21


La pesante explication sociologique affirmerait au mieux que l'insulte enfreindrait par principe de plaisir les contraintes imposées par notre impitoyable idéal du moi, ou au pire qu'elle ne serait qu'une douloureuse répétition intériorisée puis extériorisée, sinon éjaculée, des normes qui discriminent les minorités sexuelles, genrées et autres, sans oublier les travailleurs et travailleuses du sexe. Mais la psychologie politique ou sociologique est d'une assez effarante bêtise et est incapable de comprendre ce qui se joue ici, prise qu'elle est dans sa dichotomie entre l'individu, rebelle, nécessairement rebelle, et la « société », contraignante, nécessairement contraignante, manquant ce qu'au contraire Lacan désigne, à savoir la présence de l'interlocuteur qui n'est nullement un miroir, mais un renvoyeur.

Et ce renvoi implique une bascule au plus proche de soi, de mon être, que seul l'autre accomplit pour moi. Il n'y a pas d'excitation sexuelle sans cet autre qui me répond d'une manière ou d'une autre, ou plus exactement en me renversant, sur le cul, oui. La bascule, c'est de cela qu'il s'agit. Le renversement carnavalesque que j'évoquais l'autre fois sous le nom de Bakhtine ne doit pas nous tromper en ce qu'il supposerait une folie collective, sociale, alors que l'excitation ne peut naître que de l'élévation du bouffon et de l'humiliation concomitante du roi, de leur confrontation directe, visuelle, cruelle.

Pour vous faire saisir cela, je vous rappellerai le titre d'une pièce de Sartre qui n'est sans doute plus du tout lue aujourd'hui, en-dehors de son titre qui nous interpelle : la Putain respectueuse, qu'on écrivait alors la P… respectueuse. C'est comme nègre aujourd'hui, on fait semblant de croire que le mot crée la réalité, mais le symbolique n'est évidemment pas le réel qui résiste bien plus que cela. Vous ne me croyez pas ? Souvenez-vous de ce journaliste américain, blanc bien sûr, qui s'est déguisé en noir, pour « comprendre » ce que c'est que d'être noir aux États-Unis, dans le Sud en particulier où, comme on dit, ça faisait chaud au fesses. C'était bien sûr pour la bonne cause, mais qu'avait-il besoin de se grimer pour « comprendre » cela ? N'importe quel noir pouvait en témoigner. Non, ce qui lui importait au fond, c'était d'éprouver lui-même ce tremblement de devenir l'autre, ce frisson de l'épouvante, cette sensation de perdition : « et s'il m'arrivait quelque chose ? ». Je peux vous dire qu'il avait pris ses précautions pour que cela n'arrive pas, mais, bon, au fond, il y avait ce désir assez impérieux d'avoir chaud aux fesses. Enfin, c'est ce que j'imagine.

Mais la putain respectueuse ? Pourquoi ? Personne ne croit que les prostituées respectent leur client. Alors, une ambiguïté littéraire : c'est la putain qu'il faudrait respecter ? Pensez-vous ? Ne cherchez pas d'explication dans le texte de la pièce. Alors, en avez-vous une ?

Intervention dans le public

Non, vous vous trompez, je pense. La réponse de Sartre est dans le texte. Sartre veut dire qu'elle est respectueuse de l'ordre social parce qu'elle veut devenir une personne respectable… même si elle ne le sera jamais.

taille originale : 21 x 29,7


Réponse

Oui, tout est toujours trop clair chez Sartre.

Mais vous perdez toute l'excitation d'emploi du mot « putain », de « la putain » même, ainsi que le choc du contraste avec le qualificatif « respectueuse », et c'est ce contraste qui faisait la force de l'affiche sur les colonnes Morris. Une putain respectueuse… ça vous a des airs de femme puissante comme on dirait aujourd'hui, c'est le contraire d'une putain méprisable, nécessairement méprisable. Mais elle ne peut pas le dire elle-même, ça doit venir de l'autre : sur ce point-là, vous pouvez suivre Sartre qui est suffisamment dialecticien pour comprendre que c'est le regard de l'autre qui nous constitue, et que, de soi, il n'y a pas grand-chose à tirer sauf une présomption qui est toujours d'innocence.

Portrait d'inconnue
taille originale : 21 x 29,7


Est-ce qu'il allait aux putes, Sartre, comme on disait à l'époque ? Je ne sais pas. Mais il y a bien chez lui cette fascination pour les femmes de mauvaise vie, comme on disait encore à la même époque. Et il ne manque pas de l'humilier sa pute, hein ! Elle a le tort d'être conformiste, trop respectueuse justement, donc il déclare haut et fort que c'est une putain qui se vend pour une position sociale privilégiée, le privilège blanc avant l'heure donc. Ça, c'est le discours officiel avec l'engagement politique, l'antiracisme de bon aloi.

Mais ça l'excite d'employer ce mot-là, maintenant qu'il est grand. Mais il faudrait qu'elle le reconnaisse lui, qu'elle reconnaisse son excitation, qu'elle le respecte puisqu'il s'abaisse à utiliser ce mot-là… C'est lui qui n'est pas respectable avec son désir, et c'est là qu'est le point de bascule : c'est lui qui n'est pas respectable d'avoir ce désir-là, et c'est pourquoi la putain qui provoque ce désir doit être respectueuse, parce que respectable, elle ne peut pas l'être au vu du désir qu'elle suscite en lui. C'est son désir qu'il montre, Sartre, et il sait que c'est irrespectueux.

Question respect, le chansonnier en connaissait aussi un morceau : « Parlez-moi d'amour et j'vous fous mon poing sur la gueule, Sauf le respect que je vous dois ». Le respect, c'est pas le principal, dirait-on, c'est juste un reste, un codicille, quand il découvre, le chansonnier, cette « vipère lubrique et visqueuse » qu'il ne soupçonnait pas. Serait-il un peu transphobe ? me direz-vous. Peu importe, ce qui compte, c'est le retour à l'envoyeur. S'il n'y avait que le poing sur la gueule, il n'y aurait pas de reconnaissance. Le respect, d'accessoire, devient essentiel. Il nous faut être reconnus pour ce que nous sommes… ou pas.

Je suis ou je ne suis pas une pute… dis-le moi, toi qui me désires !

L'insulte, tel que je l'entends, ne se confond avec l'injure, car, je vous le redis, elle est prise dans une boucle - une bande de Möbius si vous préférez - et, si je dis que « tu es une putain », cela se retourne en « tu es un porc » comme vous me l'avez instamment rappelé la semaine précédente. Mais il s'y croise aussi un respect qui oscille entre le respectueux et le respectable, de la même manière, voyez-vous, qu'on peut trouver une forme de beauté à la laideur, sans qu'il soit mis fin à l'abaissement de la laideur. Il faut que ce désir-là soit reconnu pour ce qu'il est, toujours un tant soit peu infâme. Mais la reconnaissance ne peut venir que d'un autre qui s'y reconnaît aussi, qui soit aussi infâme que moi… Je dis infâme parce qu'il est incertain, incertain précisément d'être reconnu par l'autre.

Passage
taille originale : 21 x 29,7


Question dans le public

Votre explication est assez décevante. On a l'impression que vous tournez en rond et que vous manquez l'objet même de votre questionnement, à savoir l'excitation sexuelle. Vous retournez la question dans tous les sens, sans réellement y apporter de réponse. Seulement des mots.

Réponse

Si vous l'entendez de cette oreille, il ne servirait à rien de vous démentir. Nous en resterons donc là pour aujourd'hui.


Continuation
taille originale : 21 x 29,7

lundi 25 janvier 2021

La source de tout conflit ?

taille originale : 24 x 32 & 32 x 24 cm

 

« Marqué sans doute par les idées en vogue dans sa génération, il avait jusque-là considéré la sexualité comme une puissance positive, une source d’union qui augmentait la concorde entre les humains par les voies innocentes du plaisir partagé. Il y voyait au contraire maintenant de plus en plus souvent la lutte, le combat brutal pour la domination, l’élimination du rival et la multiplication hasardeuse des coïts sans aucune raison d’être que d’assurer une propagation maximale aux gènes. Il y voyait la source de tout conflit, de tout massacre, de toute souffrance.
La sexualité lui apparaissait de plus en plus comme la manifestation la plus directe et la plus évidente du mal. Et ce n’est pas sa carrière dans la police qui aurait pu le faire changer d’avis : les crimes qui n’avaient pas pour mobile l’argent avaient pour mobile le sexe, c’était l’un ou l’autre, l’humanité semblait incapable d’imaginer quoi que ce soit au-delà, du moins en matière criminelle. L’affaire qui venait de leur échoir semblait à première vue originale, mais c’était la première depuis au moins trois ans, l’uniformité des motivations criminelles des humains était dans l’ensemble éprouvante. »

La main à la souris