mardi 1 novembre 2016

Bêtise innommable

deux pédés s'enculent
taille originale : 21 x 29,7

« Micha ! tu ne dis rien ? Dis quelque chose ! Tu ne trouves pas ça scandaleux ?
— Si, si. Ce sont des propos stupides. Et insupportables, même de la part d’un grand artiste. Surtout de la part d’un grand artiste.
— Pour moi, c’est pas un grand artiste ! C’est juste un con !
— Oui… Mais je pense qu’il y a toujours une différence, enfin il faut faire une différence entre la personne et l’œuvre. On n’est pas obligé de prendre tout, on peut séparer…
— Je ne sais pas, je ne crois pas…
— Mais ce chanteur-là qui a tué sa femme… Tu continues à l’écouter.
— Oui mais il a payé.
— L’autre, il n’a dit que des conneries, il n’a frappé personne.
— N’empêche, c’est grave.
— Oui, oui… Mon sentiment… c’est difficile à expliquer… Comment dire ? Ce sont des propos pitoyables, scandaleux, mais sans aucune portée… Il y a une écart entre la généralité du propos : les femmes ceci, les femmes cela… et puis de l’autre côté, le côté dérisoire de l’attaque… C’est ça qui est pitoyable dans la misogynie, dans cette misogynie-là, qui ne vise en fait qu’une personne ou deux… Il parle prétendument des femmes en général, mais en fait il ne parle de que de sa femme ou de son ex-femme, peut-être sa maîtresse, mais je ne crois pas… Il en veut à sa femme, je n’entends que cela dans ses propos haineux, misogynes… C’est d’une médiocrité absolue, ce sont des propos de bistrot. C’est le genre de choses qu’on entendait à une époque où les bistrots dans ce pays, il n’y pas si longtemps que cela, étaient réservés aux hommes, où les hommes s’y retrouvaient après le boulot pour boire et vider tout leur sac d’insatisfaction, une insatisfaction de leur propre vie, une vie difficile sans doute, mais surtout avec un sentiment d’échec, l’échec d’une vie, l’échec de ne pas avoir réussi à s’en sortir, l’échec de n’avoir accompli aucun de leurs rêves, l’échec de s’être marié aussi sans véritable passion. C’est rare la passion, c’est même exceptionnel. La plupart des hommes (et des femmes aussi sans doute) se mariaient avec la première fille rencontrée (le premier mec) ou à peu près. Et puis ils restaient avec elle jusqu’au bout. Ça dégénérait souvent. Et c’était plein de ressentiment. Et les bistrots étaient pleins de ressentiment, ressentiment contre les femmes, contre les patrons, contre les chefs, contre les hommes politiques lointains qu’on ne voyait que comme de pâles figures à la télévision, et puis contre le monde dans l’absolu, le monde qui les avait déçus. Et ça parlait des femmes en général, les femmes qui râlent, les femmes qui n’aiment pas la baise, les femmes qui sont des salopes, des emmerdeuses, des chieuses, des femmes qui ne pensent qu’aux enfants, ou au ménage, ou à l’argent, qui sont tout le temps malades, qui ont des maladies étranges, qui sont démangées par leurs ovaires… Chaque mec en rajoutait une couche sur les bonnes femmes mais il ne pensait en fait qu’à la sienne… qui allait râler quand il rentrerait bourré. Ce qu’il n’osait pas lui dire en face, il le sortait au bistrot. Il vidait son sac, tout son gros sac de ressentiment contre sa femme qui l’attendait à la maison.
— Mais lui là, il était pas au bistrot et c’était pas un prolo. Il était célèbre, il était cultivé… C’était même un poète paraît-il.
— C’est sûr qu’il aurait mieux fait de fermer sa gueule. Et puis on n’aurait jamais dû filmer ça. C’est le fétichisme de l’artiste. Tout ce qui sort de l’artiste — même la pire merde — on considère que c’est artistique ou du moins que ça a de la valeur. Tout ce qu’il pense du monde en général et des femmes en particulier. Et là on est en face d’une misogynie épouvantable, d’une bassesse incroyable, de… d’une bêtise innommable même si à l’époque c’était le genre de choses qui se disait couramment.
— C’est l’excuse ça, l’excuse de l’époque. À cette époque-là… etc. etc.
— Non, je n’excuse pas. Tout le monde ne pensait pas comme ça à cette époque. Simone de Beauvoir, on peut dire ce qu’on veut, mais elle avait balisé les choses, et pas elle toute seule. L’égalité, c’est pas super-difficile à comprendre comme concept. Mais je ne cherche pas à excuser ni même à comprendre. J’interprète juste, j’entends seulement dans cette interview le propos de bistrot, le ressentiment. C’est pas un discours politique au sens fort terme, pas un discours philosophique, j’entends juste ça, le type qui râle sur sa femme, sur son ex-femme, sur la pension alimentaire, ou simplement sur les années passées à se disputer avant de pouvoir se quitter.
— Mais toi, Micha, tu n’as jamais été misogyne !
— Non, j’ai toujours trouvé ça con. Fondamentalement con. Et puis j’ai été élevé par des femmes, enfin pas uniquement, mais principalement. J’aurais pas pu les considérer comme des personnes inférieures. C’était presque instinctif, je dirais. Je ne sais pas. On ne peut pas aimer quelqu’un en le considérant comme inférieur. C’est peut-être pour ça que la misogynie, enfin que moi je ressens la misogynie comme un ressentiment, quelque chose qui vient après, après l’amour déçu, c’est la haine de l’amour déçu, une haine qui se donne des grands airs et qui parle des femmes en général…
— Mais ta mère était féministe…
— Oui, oui… sans doute qu’après son divorce, ça s’est accentué, quand elle a tout pris en charge, le ménage, les enfants, son boulot surtout, à la fac’. Il y avait tout de même une femme de ménage qui venait tous les jours, toutes les après-midis, je crois, quand on était petit. Pour nous garder. Mais tu imagines la différence de salaire. Maintenant ça ne serait plus possible je crois. Aujourd’hui, une femme de ménage, c’est une demi-journée par semaine. Je me souviens, cette femme de ménage, que j’aimais beaucoup, c’était une espèce de seconde mère pour nous puisqu’on la voyait tous les jours, elle m’avait repris, je devais avoir dix ans à peine, j’avais parlé de servante et elle m’avait dit qu’elle n’était pas une servante. C’était encore une autre époque ça, les servantes… Une époque encore plus ancienne. Ma grand-tante avait été servante… elle vivait chez des notables à la campagne à cent ou deux cent kilomètres de sa famille dans son village à l’écart. On n’imagine plus. Une gamine de treize quatorze ans envoyée seule chez des notables à leur service… sans téléphone, avec juste du courrier envoyé une fois par semaine ou par mois, je ne sais plus… elle écrivait à sa mère qui elle-même ne savait pas lire… Et la famille avait une résidence d’hiver et une autre d’été… Ça partait par charrettes entières avec des meubles, des kilos de vêtements et d’ustensiles, d’une résidence en ville à une espèce de château à la campagne. Quand elle me parlait de ça, elle avait quatre-vingt-dix ans, ça devait se passer dans les années 1910 à mon avis ou juste après la guerre. La Première Guerre mondiale je veux dire. Oui les années 20 sans doute. On n’imagine plus.
— C’est donc ta mère qui t’a appris le féminisme alors…
— Je me souviens oui, à l’adolescence, elle a pu dire des choses dans ce sens-là. Mais c’était une évidence pour moi. À cause d’elle sans doute, je ne pouvais pas imaginer les choses autrement. Ça n’avait pas besoin d’être explicite. Mais je me souviens dans l’enseignement secondaire, un prof de latin et de grec que j’admirais un peu nous invite à assister à un débat sur le féminisme où il devait intervenir avec un prof de fac, un sociologue. Je sortais très peu à l’époque. J’en parle à ma mère qui manifeste l’envie d’y aller avec moi. Et je me souviens ce prof de grec qui nous explique que c’était mieux avant, quand les femmes cuisaient le pain et qu’il restait frais pendant une semaine alors qu’aujourd’hui le pain industriel il sèche en un jour… Moi, ça devait être une des premières fois que j’étais confronté à un débat d’idées, à un débat d’opinions… En allant là, je n’avais aucune opinion, je ne pensais même pas qu’on pouvait être pour ou contre une idée… Oui j’étais con, stupide quoi, j’étais pas encore sorti de l’enfance en fait, je ne savais pas ce que c’était l’exercice de la pensée… Il n’empêche, j’étais pas du tout d’accord avec ce que le prof en question racontait. L’autre, le sociologue, me paraissait beaucoup plus sensé… Spontanément, je trouvais que l’idée de l’égalité hommes-femmes était la seule raisonnable, je voyais pas comment on pouvait croire autre chose… Et puis l’histoire du pain cuit à la maison qui reste frais, ça me paraissait vraiment stupide comme raisonnement. C’était une question de farine ou de cuisson, pas de sexe évidemment ! Mais j’étais quand même pas trop assuré, parce que c’était vraiment la première fois que je me posais ce genre de questions sur la justesse d’une idée. Donc en sortant, je demande un peu l’avis de ma mère : je savais absolument pas ce qu’elle pensait, je n’aurais pas été étonné qu’elle me dise que oui, la place de la femme est à la maison, à faire la cuisine, à élever les enfants et à cuire le pain, mais là, d’abord c’est net elle me dit qu’elle est complètement opposée à toute forme d’inégalité hommes-femmes et puis elle ajoute : N’empêche, ils auraient quand même bien fait d’inviter une femme plutôt que deux hommes pour parler des femmes ! J’étais estomaqué ! Je n’y avais pas du tout pensé. D’un coup ça me paraissait tout à fait juste et en même temps, ça chiffonnait mon universalisme de principe : si tous et toutes sont égaux ou égales, ben n’importe qui a le droit de donner un avis sur n’importe quoi. Mais je n’ai rien dit. Bien sûr, ce sont des questions qui sont revenues plus tard, chez les Noirs américains, dans les groupes féministes, chez les LGBT…
— Mais elle n’a jamais affirmé ses principes, elle ne vous a pas éduqué dans cette idée-là ?
— Peut-être, sans doute oui. Enfin ça ne passait pas par les mots. Quand on te dit de faire la vaisselle ou de débarrasser la table… enfant, tu trouves ça naturel, tu ne t’interroges pas, sauf s’il y a un con d’adulte qui intervient et qui dit que c’est un boulot de femmes… Mais ça n’arrivait pas chez moi. Même pas mon père. C’est sûr qu’il y avait des différences dans certains comportements, mais assez peu marqués. Et puis il n’aurait jamais dit des choses comme ça. Peut-être parce que lui-même venait d’une famille où c’était la mère (ma grand-mère donc) qui portait le pantalon comme on disait à l’époque. Mais je ne les ai pas assez connus, surtout qu’ils étaient partis vivre loin à l’âge de la retraite. Et puis le divorce de mes parents faisait que je savais très peu de choses de mon père de toute façon. C’est resté une figure, une figure souvent effrayante pour moi, mais pas un être humain, jusqu’à ce que je devienne adulte.
— Tu as été élevé seulement par des femmes alors…
— Principalement, disons. Je me souviens… Je me souviens d’un détail… Oui, ça peut expliquer… C’est un détail révélateur. Chez ma grand-mère, l’autre, la grand-mère maternelle… C’était une paysanne, j’allais souvent chez elle, les week-ends, les vacances… Ma mère nous casait là, parce qu’elle n’avait pas trop le choix je pense. Mais pour moi, c’était très bien, pas le paradis (maintenant je pense que c’était le paradis, el paradis de mon enfance), mais j’aimais bien y aller, je n’ai jamais senti ça comme une contrainte. Et ma grand-mère tricotait beaucoup, à la main, avec des aiguilles évidemment, même si elle avait aussi une machine ; en tout cas, à un moment elle a acheté une machine, elle nous a tricoté des pulls, toute mon enfance et mon adolescence. Enfin, un pull, un pull ou deux. À cette époque, je crois qu’on gardait le même pull pendant deux ou trois années successives. Mais auparavant, quand elle tricotait à la main (et même avec la machine, elle continuait à tricoter certaines choses à la main je crois), ça me fascinait. Je devais avoir huit, neuf, dix ans au maximum, et ça me fascinait à un tel point que je lui avais demandé de m’apprendre… et j’ai appris, j’ai dû tricoter deux trois trucs… d’abord, au début, j’étais pas trop habile, je transpirais des doigts, c’est vrai, je serrais trop fort la laine à tel point que les boucles étaient tellement étroites qu’elles ne glissaient plus sur l’aiguille. Et puis j’ai dû faire une écharpe ou deux. Je ne maîtrisais pas suffisamment le truc pour faire un pull ou des chaussettes ! Mais je me souviens que, pour moi, c’était normal d’avoir envie d’apprendre à faire ça… ce n’était pas du tout connoté féminin, ce n’était pas du tout connoté d’ailleurs. Et puis ma grand-mère a dû dire que c’était rare pour un garçon de faire un tricot… Et ça m’a étonné. Je ne comprenais pas pourquoi. Peut-être que c’était un avertissement, un avertissement de ne pas en parler aux autres, pour ne pas me ridiculiser aux yeux des condisciples, mais je ne crois pas. D’ailleurs j’ai continué, et puis ma grand-mère m’a encouragé à continuer. Donc ce n’était pas un avertissement. Et puis finalement je n’ai continué qu’un temps… On se lasse vite quand on est enfant. Mais bon, c’est juste pour dire que, oui, ça devait être une éducation égalitaire, même si ça ne passait pas par les mots. Surtout même que ça ne passait pas par les mots. Enfin, je crois. Il y a tellement de temps de ça. Tout ça s’efface, tu comprends. Il y a tellement de temps. Parfois j’ai l’impression que mon enfance est un rêve, que c’est irréel…
— Je comprends…
— Mais Olia, tu pleures, Olia ? Qu’est-ce que j’ai dit ?
— Ce n’est rien. Ce n’est rien. Ça fait du bien de pleurer. Laisse-moi. Ce n’est rien. »

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