vendredi 28 août 2026

Arranger quelque chose

Avoir le bras long
«  — Et je voulais savoir seulement si vous seriez bien aise de me quitter.
Le jeune homme baissa les yeux sur ses pieds nus. Un vêtement lâche, de soie brodée, le déguisait en prince oriental, et l’embellissait.
— Et vous ? demanda-t-il avec gaucherie.
La cendre de la cigarette que tenaient les doigts de Mme Dalleray tomba sur le tapis.
— Je ne suis pas en question. Il s’agit de Philippe Audebert et non de Camille Dalleray.
Il leva les yeux sur elle avec l’étonnement que lui causait, encore une fois, le prénom insexué. “Camille… C’est vrai, qu’elle s’appelle Camille. Elle pourrait s’en dispenser. Je la nomme en moi Mme Dalleray, la Dame en blanc, ou Elle…”
Elle fumait lentement, et contemplait la mer. Jeune ? Certainement jeune, trente à trente-deux ans. Impénétrable comme sont les êtres calmes, dont le maximum d’expression ne dépasse pas l’ironie tempérée, le sourire et la gravité. Sans détourner son regard de l’étendue où couvait l’orage, elle posa de nouveau sa main sur celle de Philippe qu’elle serra, indifférente à lui et pour son seul plaisir égoïste. Sous cette main petite et puissante, il parla, contraint de verser son aveu, comme un fruit pressé répand son suc :
— Si, je serai triste. Mais j’espère ne pas être malheureux.
— Oui ? Et pourquoi l’espérez-vous ?
Il lui sourit faiblement, fut touchant, maladroit, tel qu’elle aimait secrètement qu’il fût.
— Parce que, répondit-il, je pense que vous arrangerez quelque chose… Oui, vous arrangerez quelque chose ?
Elle leva l’épaule, haussa ses sourcils persans. Elle se força un peu pour donner à son sourire la sérénité et le dédain habituels.
— Quelque chose… répéta-t-elle, c’est-à-dire, si j’entends bien, que je vous inviterai chez moi, comme je fais ici, si cela me plaît encore, et vous n’aurez à vous soucier que de me rejoindre, à l’heure que vos obligations scolaires et… familiales vous imposeront ?</ blockquote>> Il se montra surpris du ton, mais soutint le regard de Mme Dalleray :
De main de maître
— Oui, répondit-il. Que ferais-je d’autre ? Me le reprochez vous ? Je ne suis pas un petit vagabond libre. Et je n’ai que seize ans et demi.
Elle rougit lentement.
— Je ne vous reproche rien. Mais est-ce que vous n’imaginez pas qu’une femme… une autre femme que moi, naturellement, pourrait être choquée de comprendre que vous désirez, d’elle, une heure de solitude, — seulement, seulement cela ?
Phil l’écoutait avec une attention loyale d’écolier, ses yeux grands ouverts attachés à cette bouche réticente, à ces yeux jaloux qui, pourtant, ne revendiquaient rien.
— Non, dit-il sans hésiter. Je ne conçois pas que vous puissiez en être blessée. “Seulement cela ?” Oh… seulement cela…
Il se tut, interrompu de nouveau par la même pâleur, la même consternation bienheureuse, et la tranquille hardiesse de Camille Dalleray vacilla, mesurant le respect qu’elle devait à son œuvre. Comme ébloui, Philippe laissa tomber sa tête en avant, et ce mouvement de soumission enivra un moment la conquérante.
— Vous m’aimez ? dit-elle à voix basse.
Il tressaillit, la regarda, effrayé.
— Pourquoi… pourquoi me le demandez-vous ?
Elle reprit son sang-froid, son sourire dubitatif.
— Pour jouer, Philippe…
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En vis-à-vis
Il ne cessa pas tout de suite de l’interroger des yeux, en la blâmant d’être téméraire en paroles.
“Un homme fait m’eût dit “oui”, songeait-elle. Mais cet enfant, si j’insiste, va pleurer et me crier dans ses larmes, à travers des baisers, qu’il ne m’aime pas. Vais-je insister ? Alors il me faudra le chasser, ou bien l’écouter en tremblant, et apprendre de sa bouche la limite précise de mon avantage ?”
Elle éprouva, au niveau du cœur, une petite contraction pénible, et se leva nonchalamment pour aller à la baie ouverte, comme si elle oubliait la présence de Phil. L’odeur des petites moules bleues, découvertes depuis quatre heures au bas des rochers et altérées d’eau de mer, entrait avec l’épais parfum de sureau bouilli qu’exhalaient les troènes à bout de floraison.
Accoudée, distraite en apparence, Mme Dalleray sentait derrière elle la présence du jeune homme étendu, et portait le poids d’un souhait qui ne la quittait pas.
“Il m’attend. Il calcule le plaisir qu’il peut espérer de moi. Ce que j’ai obtenu de lui était à la portée de n’importe quelle autre passante. Mais ce petit bourgeois timoré se gourme quand je lui demande des nouvelles de sa famille, fait des façons pour me parler de son collège, et s’enferme dans un bastion de silence et de pudeur avec le nom de Vinca… Il n’a appris de moi que le plus facile… Le plus facile… Il apporte ici, dépose et reprend en même temps que son vêtement, chaque fois, ce… cet…”
Elle s’aperçut qu’elle venait d’hésiter devant le mot “amour” et elle quitta la fenêtre. Philippe la regardait approcher avidement. Elle lui mit ses bras sur les épaules, et d’une poussée un peu brutale fit chavirer, sur son bras nu, la tête brune. Ainsi chargée, elle se hâta vers l’étroit et obscur royaume où son orgueil pouvait croire que la plainte est l’aveu de la détresse, et où les quémandeuses de sa sorte boivent l’illusion de la libéralité. »
Une main qui ne tremble pas
Taille originale : 29,7 x 21 & 29,7 x 42 cm

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