mardi 3 février 2026

Accueillir autrui

Performance artiste
Taille originale : 24 x 32 cm
« Ainsi, la critique de nos “sociétés analgésiques” doit forcément se formuler depuis les marges, en particulier depuis les corps qui ne répondent pas à l’impératif de “bonne santé” ou de productivisme. Des corps pour lesquels la douleur est familière, et pour qui la contrainte, les négociations, les allers-retours et les arrangements sont le quotidien. Sinon, sous couvert de critique envers l’expropriation de la santé et son corollaire, l’industrie pharmaceutique, nous courons le risque de fantasmer une société tout simplement eugéniste. C’est ici que les mouvements handis et les pratiques BDSM peuvent être mis en lien : ils comprennent la douleur non pas comme un défaut ni une chose à éradiquer, mais comme une condition de la vie. Bien sûr, à une différence (fondamentale) près : dans un cas, la douleur est choisie, et dans l’autre subie. Et pourtant, une fois de plus la distinction n’est pas si simple. Nos vies se déroulent toujours dans la douleur ; nos existences, surtout aux marges, doivent composer avec des pressions incroyablement fortes, de l’extérieur et de l’intérieur : certains mouvements deviennent impossibles, la tension s’accumule, les douleurs chroniques se banalisent dans un quotidien éprouvant. Appréhender la douleur au-delà de ce que nous en dit l’hédonisme, c’est-à-dire en refusant de l’éradiquer à tout prix, mais sans la romantiser non plus, est un premier pas vers la position masochiste que je souhaite dessiner ici. Car rappelons que l’aspiration à devenir un individu intouchable et préservé va à l’encontre de l’éthique sensible, interdépendante et relationnelle de faire-monde, au cœur du projet éropolitique. Alors, le masochisme ne s’apparente plus simplement à une préférence sexuelle ni à une pathologie, mais à une manière de s’ouvrir ; la douleur est accueillie et regardée pour ce qu’elle est. Un inconfort, une irruption d’une sensation étrangère que je n’ai ni prévue ni anticipée, qui bouleverse mon état et surtout son contrôle.
1.
Abus d’autorité
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Il faut pour commencer dissocier les pratiques douloureuses des pratiques humiliantes ; c’est précisément parce que nous évoluons dans une culture analgésique où toute douleur porte de manière inhérente une charge négative, que nous considérons que tout ce qui fait mal est mauvais. Les fessées, les coups, les gorges profondes, sont ainsi perçues comme humiliantes et dégradantes par nature parce qu’elles font mal ou dérangent, alors qu’elles peuvent constituer un cadre de rencontre intime et puissant, car j’accueille autrui depuis un espace supposé être celui de la répulsion et de l’hostilité. En effet, si ma réaction première à la douleur est de rejeter ce que je perçois comme une intrusion menaçante, alors, transformer cette réaction de sorte à faire de la place à cellui qui s’invite de cette manière dans mon corps est un geste extrêmement puissant, qui consiste à retravailler ce qui relevait supposément d’un “comportement biologique”. Et cette douleur n’est jamais parfaitement prévisible : elle change et évolue, selon le degré de fatigue, selon l’habitude, selon la tenue que je porte, selon la communication mise en place, et un nombre incalculable d’autres facteurs. Ainsi, le BDSM constitue, dans cette perspective, un espace davantage “activant” que rassurant : il travaille la douleur comme une expérience qui dépend de la situation, et certainement pas comme une donnée qu’il est possible de quantifier et délimiter.
2.
Toute pornographie est imaginaire
Cette vision est loin d’être la norme dans les espaces où le BDSM se popularise, à savoir les milieux sex-positive, notamment queer-féministes. Le mouvement sex-positive est par nature éropolitique, puisqu’il forge un projet socio-politique d’inspiration féministe par un travail de mise à disposition, de mise en circulation de l’énergie érotique (cette énergie, rappelons-le, n’est pas nécessairement sexuelle-génitale). Toutefois, les dispositifs par lesquels est accompli ce travail ont aussi été influencés par les politiques sécuritaires du trauma ; c’est ici que se développe ma critique du BDSM. Il arrive désormais régulièrement que le BDSM soit introduit dans les milieux sex-pos par des ateliers d’initiation régis par des règles définies. Il est proposé aux participant·es de se familiariser avec certaines pratiques en anticipant et en prévoyant leurs effets et leurs conséquences : des cadres sont discutés et établis, les rapports sont formalisés, la quantité de douleur administrée est prédéterminée… Bien sûr, un “atelier introductif” fessées ou uro est indispensable lorsque l’on n’a aucune connaissance de ces techniques, et toutes ces pratiques de “sport extrême” nécessitent une certaine maîtrise, miser sur “l’inattendu” pouvant s’avérer au mieux ridicule, au pire dangereux. Toutefois, transformer le BDSM en un panel de techniques qu’il serait possible de cataloguer, apprendre, enchaîner et transmettre, lui retire toute sa profondeur et son caractère métaphysique. Par ailleurs, c’est rejouer exactement le jeu du néolibéralisme (et c’est pourquoi il faut reconnaître que le BDSM lui est si compatible) que de prévoir exactement le degré de douleur, la position, les rôles et le déroulé entier d’une session. Le BDSM est, et doit rester, une pratique du risque. »
3.
« Il faut bien se rendre compte que les concepts “masculin” et “féminin” qui, pour l’opinion courante, ne semblent présenter aucune équivoque, envisagés du point de vue scientifique, sont des plus complexes. Ces termes s’emploient dans trois sens différents. “Masculin” et “féminin” peuvent être l’équivalent d’“activité” ou “passivité” ; ou bien, ils peuvent être pris dans le sens biologique, ou enfin dans le sens sociologique. La psychanalyse tient compte essentiellement de la première de ces significations. C’est ainsi que nous avons caractérisé tout à l’heure la libido comme “masculine”. En effet, la pulsion est toujours active même quand son but est passif. C’est pris dans le sens biologique que les termes “masculin” et “féminin”, se prêtent le mieux à des définitions claires et précises. “Masculin” et “féminin” indiquent alors la présence chez un individu ou bien de glandes spermatiques, ou bien de glandes ovulaires, avec les fonctions différentes qui en dérivent. L’élément “actif” et ses manifestations secondaires, telles qu’un développement musculaire accentué, une attitude d’agression, une libido plus intense, sont d’ordinaire liés à l’élément “masculin” pris dans le sens biologique, mais il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi. Dans un certain nombre d’espèces, nous constatons en effet que les caractères que nous venons d’énumérer appartiennent aux femelles. Quant au sens sociologique que nous attribuons aux termes “masculin” et “féminin”, il est fondé sur les observations que nous faisons tous les jours sur les individus des deux sexes. Celles-ci nous prouvent que ni du point de vue biologique ni du point de vue psychologique, les caractères d’un des sexes chez un individu n’excluent ceux de l’autre. Tout être humain, en effet, présente, au point de vue biologique, un mélange des caractères génitaux propres à son sexe et des caractères propres au sexe opposé, de même qu’un mélange d’éléments actifs et passifs, que ces éléments d’ordre psychique dépendent ou non des caractères biologiques. » (ajouté en 1915).