Cahier caché : dessins érotiques et/ou pornographiques
Les travaux reproduits ici sont parfois anciens, parfois récents et ne sont pas présentés dans leur ordre chronologique. Le but de ce blog n'est pas seulement de les présenter (ou de les exhiber) mais aussi de les modifier en fonction de cet objet médiatique qu'est le blog. L'exposition modifie l'objet artistique lui-même, en particulier par le processus de la numérisation qui permet de transformer à volonté les caractéristiques de l'image.
jeudi 22 janvier 2026
lundi 12 janvier 2026
Surchauffées, sales et abjectes
![]() |
| Reinette d’amour |
![]() |
| Taille originale : 21 x 29,7 cm |
« Devenir chienne n’est pas une simple métaphore pour se dire, c’est fabriquer une subjectivité politique depuis une espèce qui continue de troubler nos histoires, et qui demeure une insulte à l’humanisme. Être une chienne : troubler l’ordre public et ses valeurs humanistes, révéler notre appartenance autre qu’humaine. Attention, chiennes dangereuses : voilà une bonne pancarte féministe.Entre autres choses, les chiennes occupent indéniablement l’espace mental. Leurs ombres trament et planent. Ielles ne sont pas aimables et ielles sont impossibles à ignorer. Ielles bougent leurs corps librement plutôt que de restreindre, d’affiner et de limiter leurs mouvements de manière appropriée. Ielles grimpent dans les espaces, marchent d’un pas assuré et ne s’inquiètent pas de la manière dont leurs cuisses sont écartées quand ielles sont assises. Ielles sont débarrassées des convenances, de la gentillesse, de la discrétion, de l’opinion publique, de la “morale”, du “respect” et des trous-du-cul imbaisables. Toujours surchauffées, sales et abjectes, à voiles et à vapeurs, les BITCHES déferlent et ielles veulent du nouveau : ielles veulent sortir de la fange, bouger, décoller, sombrer dans les hauteurs.L’humanité, nous dit Rousseau, se distingue par sa nature perfectible, par sa capacité infinie à apprendre. Mais devenir chienne, c’est désapprendre tout un encodage enregistré depuis l’enfance, celui qui nous enseigne à nous tenir bien, à ne pas déranger, à hocher la tête lorsque les garçons parlent, et à ne pas les froisser. Les chiennes sont fidèles et elles trahissent, elles représentent à la fois la liberté et la soumission, le sale et le respectable. Les chiennes nous apprennent non pas à considérer les animaux comme des exemples ou des métaphores, mais à produire un désir pour et depuis l’animalité. Désirer en chienne, c’est hacker le binarisme de la vierge et la putain, car les deux sont encore des femmes. »
![]() |
| Librairie muséale Version primitive |
vendredi 9 janvier 2026
Uniques blessures
![]() |
| Avant disparition |
« La femme
À celui qui, aimé jusqu’à ce jour, sera toujours aimé, celle qui est entièrement sienne de fait et de cœur : la santé, la joie et le succès en tout ce qui est utile et honnête.
Porte-toi bien, si bien et si longtemps, jusqu’à ce que l’on voie s’instaurer le royaume de Dieu.
L’homme
À sa dame bien-aimée, dont aucun oubli ne peut occulter le souvenir, son très fidèle : je n’oublierai ton nom que lorsque j ’aurai perdu la mémoire du mien.
[…] Porte-toi bien, dors et repose en paix aussitôt. Dors doucement, couche-toi agréablement, dors si profondément que tu n’aies pas à te retourner. Porte-toi bien, ô mon repos. Porte-toi toujours bien.
La femme
À une lampe brillante et à une ville posée sur un mont : puisses-tu combattre jusqu’à la victoire, courir pour l’emporter !
[…] Je veux et désire avidement que, par ces lettres échangées selon ta volonté, se renforce entre nous une profonde amitié, jusqu’à ce que brille pour moi ce jour excessivement heureux où je pourrai voir ton visage désiré, appelé de tous mes vœux. Comme l’épuisé désire l’ombre et l’assoiffé l’onde, c’est ainsi que je désire te voir. [...] Rien ne sera jamais si pénible pour mon corps, rien ne sera si dangereux pour mon âme, que je ne l’accomplisse par amour pour toi. [...]
Porte-toi bien en Dieu qui est plus fort que quiconque.
L’homme
À son joyau le plus précieux, toujours rayonnant de son éclat naturel, son or le plus pur : qu’il sertisse et qu’il orne dignement ce même joyau dans les étreintes les plus joyeuses.
[…] Porte-toi bien, toi qui me fais aller bien.
La femme
À celui qui renferme le plus brillamment toutes les vertus, plus délicieux qu’un rayon de miel, sa plus fidèle entre tous : la moitié de son âme et elle-même, en toute foi.
[…] Je prends Dieu à témoin, à qui aucun artifice secret n’est caché ni ne peut l’être, de la pureté, de la sincérité, de la si grande fidélité avec lesquelles je t’aime ! [ ]
Mais à présent, puisque je n’ai plus le temps d’écrire, je crie cent fois et je répète mille fois : porte-toi bien, que ta santé soit sans égale !
L’homme
À l’ardemment aimée, qui sera aimée plus ardemment encore, son fidèle entre tous et, à dire vrai, son seul fidèle : tout ce qu’exige la règle du plus sincère amour.
Je ne pense pas qu’il soit besoin, très douce, que tu fasses valoir par des mots à ton aimé la fidélité que tu manifestes clairement dans tes actes. Si je pouvais tendre toutes mes forces à ton service, j’estimerais n’avoir rien fait, je jugerais n’avoir accompli qu’une tâche vaine en regard de tes mérites. Si l’on pouvait rassembler tous les biens du monde et les ramener à un seul, et que j’aie à choisir entre celui-ci et ton amitié, par la foi que je te dois, je n’estimerais ce bien d’aucune valeur. […] Assurément, je suis heureux de l’avoir fait.
Porte-toi bien, ma beauté, toi qui es incomparablement plus douce que toutes les choses douces ; et passe tes années, aussi heureuse que je le désire pour toi, car il n’est pas de besoin meilleur.
La femme
[…] Comme la bienveillance reconnaissante de mon esprit qui par elle-même et par devoir t’est toujours redevable n’a pu t’envoyer toutes les salutations qu’elle voulait, elle en a tu un grand nombre jusqu’à présent afin de ne pas les affaiblir toutes par l’expression de quelques- unes. Que je t’écrive souvent, en répétant encore et encore les mêmes choses, cela, je crois, ne t’est pas pénible, ni ne m’est difficile, puisque je t’aime comme moi-même, aussi ne puis-je manquer de t’aimer de tous les efforts de mon cœur. […]
Porte-toi bien, toi qui m’es plus cher que la vie. Sache qu’en toi est ma mort, et ma vie. »
![]() |
| De main de maîtresse Taille originale : 29,7 x 21 cm |
« Puis, longtemps après, je compris : avoir une blessure n’implique pas qu'on doive l’écrire. Ça ne signifie même pas qu’on songe à l'écrire. Et je ne te parle pas de le pouvoir. Le temps est assassin ? Oui. Il crève en nous l'illusion que nos blessures sont uniques. Elles ne le sont pas. Aucune blessure n’est unique. Rien d’humain n’est unique. Tout devient affreusement commun dans le temps. Voilà l'impasse ; mais c’est dans cette impasse que la littérature a une chance de naître. »
jeudi 25 décembre 2025
Une foutue obsession anale
“T’es obligée ? T’es obligée ?” Elles me suppliaient. Et puis : “Pour l’amour de Dieu !
- Doux Jésus ! je leur répondais en criant, mais elles n’en savaient pas assez pour rire avec moi.
- T’es obligée ? T’es obligée ?”
Chuinte, chuinte.
“Pour l’amour de Dieu, t’es obligée de toujours tout terminer par cul ? Une obsession anale, voilà ce que tu as, une foutue obsession anale.
- C’est vrai, c’est vrai, je leur disais, et tu sais même pas dire foutue. Une femme qui dit foutue avec autant de mollesse que toi vaut même pas le prix d’une assiette remplie de merde !”
Les mots grossiers, crus, vulgaires et les gestes encore plus vulgaires - maman les connaissait tous. Espèce d’enculé, fous le camp de mes platebandes, au flic qui était venu prendre les meubles. Sale bâtard suceur de merde ! à l’homme qui avait mis sa main sous sa jupe. Chaque jour de la vie de maman, Jésus chiait dans son froc. Même si elle me giflait quand je les utilisais, ma maman m’a appris le pouvoir des vilains mots. Dis foutu. Dis nom de Dieu. Dis tout ce que tu veux mais commence par Jésus et termine par merde. Ajoute ce rire, celui qui camoufle ton cœur brisé. Oh, ne montre jamais ton cœur brisé ! Fais-leur plutôt croire que tu n’en as pas.
“Si des gens s’apprêtent à te frapper, ne reste pas juste allongée là. Crie-leur dessus !
- Oui, maman.”
Le langage, donc, et le ton, et la cadence. Mettez- moi en colère et je prendrai la voix de ma mère pour vous maudire jusqu’à la septième génération. Mais il faut vous donner de la peine pour me mettre en colère. Je mesure ma colère aux rages de ma maman et à son insistance sur le fait que la plupart des gens ne méritent même pas notre temps. “On est d’un autre peuple. On ne voit pas si souvent des gens de notre espèce sur Terre”, m’a dit ma maman. Je savais ce qu’elle voulait dire par là. Je connais la valeur des culs tannés de ce monde. Et je suis la fille de ma maman - plus coriace que du chiendent, plus méchante que tous les botteurs de culs, les chieurs, les culs froids et les mous du cul que j’ai jamais connus. Mais c’est vrai que parfois je parle comme ça juste pour me rappeler ma maman, la survivante, la résistante, celle qui ne pouvait pas toujours se taire. »
![]() |
| La pornographie est faite pour être vue |
vendredi 19 décembre 2025
Fais juste un sourire
![]() |
| Voyage en Italie |
« Puis elles ajoutaient : “On peut faire un petit extra avec un sourire.” Il est évident qu’il n’y avait rien de honteux derrière cela, ce sourire attendu derrière le comptoir, ce sourire triste lorsque vous n’aviez pas le loyer, ou la façon mi-provocante mi-implorante de ma mère de couvrir d’amabilités le patron du magasin pour obtenir un petit crédit. Mais je détestais ça, je détestais quelle ait à le faire, tout comme ma honte chaque fois que je le faisais moi-même. Pour moi c’était de la mendicité, une quasi-prostitution que je méprisais, alors même que je continuais à compter dessus. Après tout, j’avais besoin de l’argent.
![]() |
| Parole d’artiste Taille originale : 2 fois 21 x 29,7 cm |
“Fais juste un sourire”, plaisantaient mes cousines, et je n’aimais pas ce qu’elles voulaient dire. Après mes études supérieures, lorsque j’ai commencé à subvenir à mes besoins et à étudier les théories féministes, je suis devenue plus méprisante que compréhensive à l’égard des femmes de ma famille. Je me disais que la prostitution était une profession qualifiée et que mes cousines n’étaient jamais que des amateures. Cela contenait une certaine part de vérité bien que, comme tout jugement sévère rendu de l’extérieur, il faisait l’impasse sur les conditions dans lesquelles on en était arrivées là. Les femmes de ma famille, y compris ma mère, avaient des papas-gâteau, pas des jules, des hommes qui leur glissaient de l’argent parce qu’elles en avaient terriblement besoin. De leur point de vue elles étaient gentilles avec ces hommes parce qu’ils étaient gentils avec elles, et ce n’était jamais un arrangement direct et grossier au point de mettre un prix sur leurs faveurs. Elles n’auraient d’ailleurs jamais décrit ce qu’elles faisaient comme étant de la prostitution. Rien ne les mettait plus en colère que de suggérer que les hommes qui les aidaient le faisaient uniquement pour leurs faveurs. Elles travaillaient pour vivre, juraient-elles, mais ça, c’était différent.
![]() |
| « Je suis surtout connue pour les gang bangs, simplement parce que c’est ce que j’aime faire le plus. » |
Je me suis toujours demandé si ma mère détestait son papa-gâteau, ou sinon lui, en tout cas son besoin à elle de ce qu’il lui offrait, mais je n’en ai pas le souvenir. C’était un vieil homme, à moitié infirme, hésitant et dépendant, et il traitait ma mère avec beaucoup de considération et, oui, de respect. Leur relation était douloureuse, et comme ni mon beau-père ni elle ne gagnaient assez d’argent pour faire vivre la famille, maman ne pouvait pas refuser son argent. En même temps, cet homme ne donnait aucune indication comme quoi cet argent servait à acheter à maman ce qu’elle n’aurait pas normalement pu s’offrir. La vérité, je crois, est quelle l’aimait sincèrement, et que cela était en partie dû au fait qu’il la traitait si bien.
Même maintenant, je ne suis pas sûre qu’ils avaient des relations sexuelles. Maman était une jolie femme et elle était gentille avec lui, une gentillesse dont évidemment personne n’avait fait preuve envers lui durant sa vie. De plus, il prenait grand soin de ne lui causer aucun problème avec mon beau-père. En tant qu’adolescente, avec le mépris des adolescent·e·s pour les entorses à la morale et les complexités sexuelles quelles qu’elles soient, j’étais persuadée que les relations entre maman et ce vieil homme étaient méprisables. Et aussi que jamais je ne ferais une chose pareille. Mais la première fois qu’une petite amie m’a donné de l’argent et que je l’ai pris, tout a bougé dans ma tête.
![]() |
| Méditation |
Le montant n’était pas élevé pour elle, mais pour moi il l’était et j’en avais besoin. Alors que je ne pouvais le refuser, je me suis haïe de le prendre et je l’ai haïe de me le donner. Pire, elle faisait preuve de moins de délicatesse envers ma situation que papa-gâteau envers maman. Tout le mépris acide que j’éprouvais envers mes tantes et mes cousines dans le besoin s’est déchaîné et a consumé l’amour que j’éprouvais pour elle. J’ai rapidement mis un terme à notre relation, incapable de me pardonner d’avoir vendu ce qui, estimais-je, ne devait être qu’offert librement — pas le sexe mais l’amour lui-même »
![]() |
| Avertissement Taille originale : 29,7 x 21 cm |
dimanche 7 décembre 2025
Insurrection anale
![]() |
| Amour sodomite |
« Cette histoire largement oubliée est essentielle, parce qu’elle nous montre que des coalitions et des forces politiques se sont construites sur des politiques du désir, des éropolitiques. Il s’agissait, au début des années 1970, de faire dévier la définition de la sexualité encore largement affectée à la reproduction, et d’attirer l’attention sur la violence systémique de l’hétéropatriarcat, dont les valeurs et le projet politique allaient main dans la main avec le capitalisme. En scandant dans la rue “nous sommes des déviants”, les pédés ont invité à comprendre le désir non pas comme une chose privée ni comme une pratique, encore moins comme une identité, mais comme un soulèvement et une négativité, en dehors de la reconnaissance et la dignité, de l’intégration, et même du bonheur comme ciments de la vie sociale dont la famille nucléaire était le socle. L’éropolitique révolutionnaire pédée s’est construite dans des slogans tels que le notable “notre trou du cul est révolutionnaire”, inversant ainsi la charge négative autour de l’anus qui faisait de lui — et de la capacité à être pénétré·e — l’insulte suprême. En réduisant l’anus à sa fonction excrémentielle exclusive, l’hétéropatriarcat a toujours cherché à en expulser tous ses potentiels éropolitiques. Réduire un organe à une unique fonction - qu’on pense aux fameux “organes reproducteurs” — revient à verrouiller et paradoxalement sous-entendre tous les usages queers, les contre-usages qu’on peut en faire. Les pédés sont ainsi peut-être les premiers corps sans organes, ceux qui ont porté l’anus dans l’arène du politique comme une porte, une ouverture radicale, une transgression joyeuse, au lieu de le confiner à l’espace de la honte, du clinique ou du symbolique.
![]() |
| traquer les signes de « l’intériorisation de la domination » Taille originale : 24 x 32 cm |
Si être pénétré·e signifie être dévalorisé·e (et c’est le cas sous l’hétéropatriarcat), alors en refusant la pénétration nous nous rendons indisponibles à ce qui peut, littéralement, nous traverser. Pisser, cracher, mouiller, déféquer, avaler, éjaculer, garder en bouche, ouvrir sa gorge, son anus, voilà a contrario des mouvements circulaires qui fluidifient, décloisonnent. De sorte à faire de nous des multiplicités infinies de trous qui s’ouvrent et se ferment, dégorgent et régurgitent, prennent et rendent, faisant communiquer nos écosystèmes avec d’autres, tous formant un ensemble d’enchâssement dont il est impossible de définir des contours clairs.
![]() |
| Madame rêve Taille originale : 29,7 x 21 cm |
Ces politiques révolutionnaires anales de la décennie 1970 nous invitent à penser les subjectivations politiques non plus dans leur capacité à se tenir debout, entières et dignes, mais à se faire baiser et pénétrer. Cinquante ans plus tard, le fantastique slogan queer “Macron, on t’encule pas, la sodomie c’est entre ami·es” réaffirme ce refus de faire de la pénétration une insulte (à la fois présente dans “enculé”, mais aussi dans “aller se faire foutre”, ou “se faire baiser”) pour la transformer en serment d’allégeance entre des corps qui revendiquent une insurrection anale contre le désir-conquête de l’hétéropatriarcat. »
![]() |
| « des anti-héroïnes qui ne se laissent pas facilement subsumer dans un stéréotype » |
jeudi 6 novembre 2025
L'expérience intime du sexe
![]() |
| “Dissident languages that challenge the eroticization to which the non-binary body is subjected by the binary gaze and desire” |
« En résumé, depuis l’affaire Le Marcis jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, on voit se développer, à propos du sexe mal décidé, une analyse qui n’est plus celle du mélange monstrueux. La question de l’un et l’autre sexe se subordonne à la question de l’un ou l’autre : quel est finalement le sexe de l’individu, sexe premier et dernier par rapport auquel les éléments de l’autre, ou les ressemblances avec l’autre seront autant de malformations ? Sans doute l’indécision peut demeurer, soit qu’on n’arrive pas à découvrir le secret, soit qu’il faille attendre l’épreuve décisive de la puberté, soit peut-être encore que la nature se soit arrêtée dans les chemins de la formation. Mais ce que la théorie rejette — et que l’expérience écarte avec une certaine prudence — c’est la coexistence des deux sexes, leur “accolement” qui répercuterait dans la descendance d’abominables conjonctions. Il n’y a pas de dyarchie des sexes. Un sexe et un seul, au plus, peut régner — quitte même à n’avoir même pas réussi à établir sa domination. Ou encore : la loi naturelle et fondamentale “du” sexe (entendu en général au sens de principe de reproduction sexuée), c’est qu’il y ait deux sexes, mais un seul à la fois en chaque individu. “Le” sexe veut qu’il y ait “un” sexe; et que l’existence individuelle soit corrélative de l’appartenance à l’un des deux sexes.
![]() |
| Milieu inhospitalier ? Taille originale : 2 fois 21 x 29,7 cm |
Mais ce principe, que la médecine du XVIIIe siècle reconnaît avec les naturalistes, a pour corrélatif la mise en place d’une “sexualité” : ensemble organique d’éléments, de formes et de fonctions ; mais ensemble également de sensibilités, d’impressions, de penchants, de mouvements du corps et d’affections de l’âme. Dans son organisation, cette sexualité relève toujours d’un sexe ou de l’autre. Elle en est la manifestation, l’instrumentation physique, la poussée dans l’âme et le corps, l’expérience intime. Ce qu’on “sait” du sexe — ce qu’en sait le sujet lui-même et ce que peuvent en savoir les autres. Et c’est dans cette sexualité que peut se produire le trouble. Trouble qui a toujours deux aspects : l’un, c’est la “non-conformité” de la sexualité au sexe caché ou à venir qu’elle aurait dû manifester et servir, — une sorte de désobéissance, qui peut prendre l’allure d’organes inadéquats, d’éléments supplémentaires ou en défaut, d’expressions paradoxales, d’appétits mal ajustés ; l’autre, c’est “l’erreur”, car toutes ces malformations et déformations ont l’aspect de l’autre sexe ou de l’indécision entre les deux sexes, comme si la nature s’était “trompée” en donnant à un sexe une partie de la sexualité de l’autre. Et cette “erreur” a ceci qu’elle trompe en effet les observateurs et jusqu’à l’individu lui-même dont la “sexualité” réelle peut lui faire illusion quant à son sexe vrai. Et si on ajoute à cela les “tromperies” supplémentaires auxquelles peuvent donner lieu soit l’ignorance des médecins soit les ruses du libertinage, on voit dans quel labyrinthe de vérités et d’erreurs peuvent introduire les jeux d’une sexualité complexe, fragile et rétive au sexe qui devrait la dominer.
Telle est, en effet, dans ce cas, la difficulté singulière qu’on ne trouve pas à propos des autres défauts physiques. L’écart y prend la forme du passage à l’autre ; en déviant, la nature se déguise ; il y a, dans ces déformations du sexe, quelque chose de la supercherie. Et si, pendant longtemps, la sodomie a hanté la condamnation de l’hermaphrodisme, les équivoques du travesti, au XVIIIe siècle, relaient cette vieille peur, et, sans l’effacer, lui donnent une forme plus diffuse et plus trouble. À la couture de l’imaginaire et du réel, on cherchait l’hermaphrodite du côté du magicien qui mêlait les deux sexes comme on supposait qu’il mêlait le ciel et la terre, Satan et l’Ange, la toute-puissance et la malfaisance, ou qu’il faisait avec du métal de l’or. On le verra plutôt sous les traits ambigus du personnage secret, du voyageur déguisé, diplomate et espion, soldat et courtisan, échangeant selon les besoins ou les envies les habits d’un abbé contre les robes de la femme galante. Il n’est plus nécessaire d’invoquer la transgression majeure des lois fondamentales de la nature ; il suffit d’une inattention de celle-ci, d’un relâchement de ses mécanismes, pour que s’ouvre la possibilité de formes qui abusent, d’illusions naturelles, d’erreurs presque inévitables, d’ignorances qu’il faudrait dissiper, de complaisances aussi et d’immoralité. L’analyse qui était autrefois centrée sur deux questions (quel sexe ? et quel acte ?) s’ouvre sur toute une dimension intermédiaire en quelque sorte entre le sexe identificateur et l’acte de conjonction ; celle d’une sexualité où les éléments du masculin et du féminin se combinent et interfèrent avec une tout autre complexité.
![]() |
| Prolongement |
À noter : cette dimension de la sexualité, ce n’est pas à propos des hommes qu’elle a été dégagée du XVIIe au XVIIIe siècle et mise en place à la fois comme domaine de connaissance, et lieu d’intervention ; car pour l’homme, justement, son sexe est le sexe par excellence ; et il trouve dans l’acte de conjonction légitime sa fonction, son but et son accomplissement. Et la sexualité, comme dimension intermédiaire et relativement autonome, ne pourra apparaître que chez ceux en qui ne joue pas de façon exhaustive la détermination du sexe. Soit que leur sexe ne constitue pas le sexe — et ce sont les femmes. Soit que leur sexe ne soit pas encore capable du seul acte légitime qui l’accomplit — et ce sont les enfants. Soit que leur sexe soit indécis et que leur corps, leurs manières d’être, leurs sensations et leurs penchants échappent à l’identité de leur sexe — et ce sont les hermaphrodites. Les hommes ont essentiellement un sexe (le sexe), femmes, enfants, hermaphrodites ont une sexualité qui a à être recherchée ; à attendre, à retrouver le sexe par rapport auquel ils sont en insuffisance, en défaut, en incertitude. L’homme est sujet de droit dans l’ordre impératif du sexe ; les femmes, les enfants, les hermaphrodites sont porteurs d’une sexualité dans l’ordre fragile de la nature. »
![]() |
| Mettre à l’ombre ? |
Inscription à :
Commentaires (Atom)




















