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vendredi 11 août 2023

Méditations pornographiques [7]

Complicité artistique ?

Après la « libération sexuelle » des années 1960 et 70, existe-t-il encore une morale en ce domaine ? La réponse est sans doute évidente : le consentement est l’exigence fondamentale, et la pédophilie interdite (interdiction qui se justifie d’ailleurs dans la même logique du consentement, un enfant étant supposé ne pas pouvoir consentir de façon éclairée). Dès lors, « tout serait permis » (à l’intérieur de ce cadre), et l’Occident (comme le lui reproche notamment l’intégrisme musulman) se livrerait à de gigantesques partouzes, à une débauche sans frein, à une fornication aussi perverse que polymorphe… Il n’en est rien évidemment. En l’absence d’études empiriques (elles existent mais, étant essentiellement déclaratives, que prouvent-elles ? que révèlent-elles de réel ?), on peut supposer que les couples (ou d’éventuels trios, quadrilatères, partouzeurs…) négocient les pratiques acceptables de façon très variable : fellation, cunnilinctus, sodomie se sont banalisés mais ne sont certainement pas universels ; ondinisme, éjaculation faciale, bondage, fessées suscitent des résistances plus ou moins importantes, et de tels désirs ne s’expriment sans doute qu’au cours d’un processus de dévoilement plus ou moins délicat (si l’on excepte les lieux et les réseaux virtuels dédiés à ces pratiques) ; mais la liste des réputées « paraphilies » est longue et, même si elles ne suscitent l’attrait que d’une minorité de personnes, elles impliquent nécessairement différentes formes de négociation. Négociation également quant au moment, à l’instant adéquat, à l’âge aussi : ce qui est envisageable à trente ans ne l’est pas nécessairement plus jeune ou plus vieux. L’on peut expérimenter certaines choses, y trouver même plaisir et jouissance, puis s’en lasser ou même s’en dégoûter. Et l’asexualité, qu’on aurait à une époque qualifiée de « misère sexuelle », se revendique désormais comme pleinement légitime.

Complicité érotique ?

On remarquera d’ailleurs que la notion même de consentement implique une zone grise où les paroles et les gestes risquent d’être évalués différemment selon les sensibilités, et l’apparente négociation laisser place dans certains cas au conflit : des propos crus (« Tu as de gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit ») pourront par exemple être jugés offensants et même dénoncés comme une agression ou un harcèlement (bien qu’ils n’aient été prononcés qu’une seule fois). Une approche moins directe mais tout aussi orientée sexuellement n’aurait sans doute pas produit le même effet négatif, même si l’on peut également estimer qu’elle n’aurait fait que substituer l’hypocrisie à la vulgarité. Autrement dit, ce qu’on peut appeler les normes de la séduction comme celles de l’ensemble des comportements sexuels sont loin d’être partagées par toutes et tous, et font désormais l’objet d’évaluations contradictoires dans notre société : chacun, chacune cherche dès lors à imposer ses conceptions en la matière, ce que signalent notamment des affaires mineures comme les polémiques autour des fresques de salle de garde, des concours de « Miss » ou de l’utilisation de l’image féminine — déclarées femmes objets — dans la publicité, dont la vue seule offenserait la sensibilité des unes ou des autres, constituant même une forme d’agression visuelle. La notion de violence symbolique, promue par Pierre Bourdieu, est désormais au cœur de ces débats, son imprécision permettant les interprétations les plus larges, les plus diverses et les moins consensuelles [1].

Une question d’éducation

La pornographie fait également partie de ces négociations qui peuvent tourner au conflit. Que ces productions soient vues individuellement ou en couple ou encore en groupe, qu’elles fassent l’objet d’appréciations ou de dépréciations publiques sur les réseaux sociaux ou ailleurs, toutes ne sont pas également acceptables (en excluant d’emblée tout ce qui relève de la pédopornographie), désirables, partageables. On pourrait croire qu’en ce domaine, la liberté est générale, mais l’évaluation morale est bien souvent présente, et le jugement éventuellement négatif porté sur les images vues rejaillira sur celui ou celle qui les a vues : « Tu aimes ça, toi ?! » (on remarquera que c’est nettement moins le cas pour les productions cinématographiques « ordinaires », littéraires ou artistiques où la liberté d’appréciation reste largement de mise). La pornographie prend au corps, pourrait-on dire, et révèle l’être intime, l’être sexuel : il n’est que de considérer les productions gay pour lesquelles les hétérosexuels masculins ne devraient manifester aucune attirance, pour comprendre comment la pornographie engage celui ou celle qui regarde certaines productions (et pas d’autres). Mais cela vaut aussi pour le bondage, le rough sex, le fist fucking, les transgenres ou que sais-je encore. Et pour la pornographie elle-même : « Tu regardes ça, toi ?! » Bien entendu, montrer des images pornographiques dans l’espace public à des personnes qui ne l’ont pas sollicité, par exemple dans le cadre professionnel, sera dénoncé comme une agression hautement répréhensible.

Enfin et surtout, il y a l’accusation de « domination masculine » qui s’adresse à la pornographie « masculine, hétérosexuelle, cisgenre… » Devant l’accusation, les amateurs pornographiques objecteront mille arguments dont celui de la nécessaire distinction entre la réalité et la représentation, entre la sexualité banale, ordinaire, sans audace et les exploits de performeurs et performeuses exceptionnels. Mais l’argumentation ne mettra pas fin aux discussions, et souvent le silence sera préféré au débat qui laissera place à une « consommation individuelle » plus ou moins hypocrite.

Difficile de conclure sinon en signalant que la notion de normes sociales — normes de la beauté, de la sexualité, de la décence, du respect, de tous les comportements… — est très réductrice si l’on estime qu’elles s’imposent de façon uniforme, impérative et oppressive aux individus et que l’on ne tient pas compte des incessantes négociations qui les accompagnent.


1. Dans un article scientifique sur les fresques de salle de garde, je lis : « Une obscénité crue, sans retenue ni censure, qui pour être parfois drôle, est souvent violente, agressive ». L’évaluation morale de la chercheuse n’est nullement réfléchie (alors que c’est un principe méthodologique essentiel de distinguer jugements de fait et jugements de valeur), et il y a une confusion entre la représentation et l’objet de la représentation : sont-ce les gestes mis en scène qui sont « violents, agressifs » ou la manière de les représenter ?
Au bord de l’eau
Taille originale : 29,7 x 21 cm & 21 x 29,7 cm

lundi 15 mai 2023

Protopie

Cum grano salis

Je ne sais plus quel théoricien ou théoricienne queer a dit que la marge était la meilleure position pour comprendre la normalité ou plus exactement l’institution de la normalité. C’est dans une perspective similaire que j’ai envie de dire que l’asexualité, qui semble aujourd’hui minoritaire (sinon très minoritaire), représente sans doute une normalité future. L’asexualité dit, mezzo voce, la vérité d’un état des mœurs au bord du basculement et signe la fin de cette époque historique de la sexualité que Michel Foucault avait caractérisée comme la volonté de savoir. Aujourd’hui, « nous savons », et cela ne nous intéresse plus !

L’asexualité va exercer une fascination de plus en plus large, séduisant un nombre de plus en plus grand d’individus en quête de normes nouvelles, d’une vie idéale, d’une maîtrise de son propre corps, d’un souci de soi conçu comme un accomplissement de son être profond désormais distinct de son propre corps. Et cette fascination s’explique par au moins quatre raisons.

La plus évidente est que la « libération sexuelle » a prétendu normaliser une activité qui jusque-là était non pas taboue, ni interdite, mais encadrée, refoulée, contenue dans des limites constamment transgressées : Foucault a raison, on parlait tout le temps de sexe (notamment en littérature), on représentait partout la sexualité mais de façon médiate, détournée, allusive, et ô combien excitante. Le sexe comme le nudisme s’est alors prétendu naturel et a largement perdu son « parfum d’interdit » ou plus exactement ce moteur du désir qu’était la transgression. L’exemple le plus clair de cette banalisation est la pornographie qui, autrefois cachée sous le manteau, est à présent visible partout et donne tout à voir sans restriction : la surenchère des corps, des pénétrations, des gestes multipliés peine alors à satisfaire le désir de transgression. Seule la sexualité queer semble encore obéir à cette logique au risque cependant de s’enfermer dans des pratiques « bizarres », weird, « extrêmes », au bord du ridicule et de l’incompréhension. Mais plus largement, la sexualité étant « partout », immédiatement disponible, n’est plus recherchée là où elle se « cachait », dans les failles, les interstices de l’ordre social et moral.

Une pratique par essence inégalitaire ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm & 29,7 x 21 cm

Par ailleurs, la nouvelle vague féministe centrée sur les violences masculines et la question du consentement véhicule une image anxiogène de la sexualité toujours dangereuse. En alléguant une violence « systémique », présente chez tous les hommes, elle transforme le désir masculin en une menace permanente, créant un fort sentiment d’insécurité chez toutes celles qui seraient tentées par une relation hétérosexuelle : être violée est un risque constant, à prendre… ou à ne pas prendre. La pénétration — même lorsqu’on la renomme circlusion — est nécessairement dangereuse, possiblement douloureuse, donnant accès au corps intérieur, à une intimité qui se livrerait sous la forme d’un abandon sans défense… Dès lors, beaucoup de femmes comme cette écrivaine qui déclarait être devenue lesbienne par conviction (et non plus par un désir compris comme la vérité intime de l’individu) privilégieront à l’avenir les relations homosexuelles qui apparaissent comme plus saines et plus sûres qu’une hétérosexualité risquée et perverse.

En outre, même si certaines ignorent le danger qui serait inhérent au désir masculin, les relations hétérosexuelles sont frappées d’illégitimité parce que nécessairement inégales : si « tout est politique », si la domination masculine est universelle, alors la sexualité ne peut prétendre être un espace préservé du patriarcat. Au contraire. C’est la notion de consentement qui vacille dans cette perspective car, s’il y a domination, celle-ci s’accompagne de l’aliénation de la personne dominée, de l’emprise psychologique qu’exerce le dominant. Tout consentement risque dès lors d’apparaître comme un abus de faiblesse. Et dans la même perspective, l’amour est désormais désigné comme un leurre, une illusion, une idéologie fatale dont les femmes sont les grandes victimes. Pour elles, il vaut certainement mieux se consacrer à une carrière prestigieuse et rémunératrice que de céder à une passion aliénante.

Enfin, le processus de civilisation, bien mis en évidence par Norbert Elias, s’élève aujourd’hui d’un nouveau cran en exigeant la disparition de toute allusion sexuelle, en particulier au désir masculin, dans l’espace public : celui-ci doit être totalement neutralisé, pacifié, devenir aussi « professionnel » qu’impersonnel. Au nom de la lutte contre le harcèlement, toute manifestation de nature sexuelle, directe ou indirecte, est désignée comme « infraction », « agression », « violence symbolique »… Ainsi, à rebours de la supposée libération sexuelle, beaucoup soutiennent à présent et à l’avenir que la « pornographie », dont les images sont censées s’étaler partout, sous des formes majeures ou mineures (concours de Miss, publicités « sexistes », top modèles et actrices à la parfaite plastique), devrait être refoulée dans des marges, des espaces réservés, à l’abri en particulier du regard des adolescents qu’il convient d’éduquer sainement sans les soumettre à une constante tentation. De la même manière que la nourriture prise auparavant avec les doigts est désormais touchée par des couverts et des pincettes, la sexualité devrait être inexpressive, muette, enfermée finalement dans le seul cadre légitime de l’intimité conjugale, qu’elle soit homo ou hétérosexuelle. La séduction — condition pourtant de cette conjugalité — apparaît alors nécessairement comme une infraction dans un espace public neutralisé et peut toujours être dénoncée comme agression.

Norbert Elias soutenait d’ailleurs que ce contrôle pulsionnel à la base du processus de civilisation était la condition même de l’individualisme moderne impliquant une intériorisation des normes et corollairement une plus grande maîtrise de soi. Or le sujet maître de soi est pour les mêmes raisons un idéal féministe : la femme se doit de ne plus être dépendante ni d’un père, ni d’un mari, ni de l’amour, ni d’une sexualité « animale », renouant ainsi avec un idéal de chasteté ascétique que l’on retrouve dans beaucoup de sociétés et à de nombreuses époques. Et l’on peut prévoir une situation inverse de la Grèce antique : ce sont les femmes qui deviendraient les véritables sujets de la cité, seules véritablement libres et rationnelles, maîtresses de leurs corps et de leur désir, oscillant entre l’asexualité et une homosexualité conçue comme un plaisir tempéré, alors que les hommes resteraient prisonniers de leur condition animale.

Du point de vue masculin, l’asexualité constitue également un mouvement de fond. Confrontés à la critique d’une domination masculine « systémique », accusés d’infuser autour d’eux une « toxicité » inconsciente, soupçonnés d’être mus par une violence irrépressible, les garçons sont sommés de se « déconstruire », tâche bizarre qui n’est pas sans rappeler les dommages infligés par la guerre à ces visages brisés qu’on a surnommés les « gueules cassées » (et qui ont inspiré notamment l’œuvre de Francis Bacon). Pour eux aussi, les relations hétérosexuelles apparaissent comme difficiles, risquées et angoissantes (peur de mal faire, peur d’être maladroit, peur d’être dénoncé, peur d’une essentielle incompréhension…). En outre, la concurrence intramasculine — bien mise au jour à la fin du 20e siècle déjà dans l’Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq — creuse un fossé entre un minorité de « mâles » supposés dominants, assurés (ou rassurés) de leur prestance, de leur beauté, de leur pouvoir, et une majorité bientôt persuadée d’être la perdante de la compétition hétérosexuelle. L’homosexualité gay étant refusée par beaucoup (pour des raisons multiples trop longues à expliciter), l’asexualité sans doute teintée de masturbation constitue donc une solution raisonnable et une voie praticable.

Ni « préliminaires », ni « plat de résistance »…

Cette analyse peut sembler réductrice et bien hypothétique. Mais de nombreux signes déjà présents confirment sa justesse. Ainsi, la volonté de savoir dont parlait Michel Foucault supposait une vérité cachée de la sexualité que la philosophie, la littérature ou la psychanalyse avaient pour ambition de découvrir ou de révéler (avec le geste magnifique de Gustave Courbet prétendant révéler l’Origine du monde dans l’exhibition d’un sexe féminin). Cette puissance révolutionnaire du sexe apparaît aujourd’hui comme un leurre ou plutôt laisse la place à une réalité prosaïque comme celle illustrée en teintes pastel dans les manuels d’éducation sexuelle. On ne s’étonnera donc pas qu’un philosophe quelque peu prétentieux affirme que c’est l’amitié qui aurait aujourd’hui une telle puissance « révolutionnaire ». Partout, la sexualité est désormais dénoncée comme oppressive parce qu’exigeant performance et hyperactivité. Une internaute animée d’une sainte colère affirme même que, consentement ou pas, toute pénétration est un viol, et que, pour concevoir un enfant, une éjaculation à l’orée du sexe féminin est suffisante… Et une autre, revenue de ses aventures pornographiques, énonce doctement le « secret le mieux gardé au monde : les gens ne baisent pas tant que ça ! » Quant à l’éducation sexuelle dispensée dans les collèges, elle consiste avant tout à prévenir les filles des « risques » qu’elles encourent : il n’y a pas d’éducation au plaisir mais seulement à la nécessité du consentement qui doit être réfléchi, mûri, concerté avec une auscultation profonde de soi : « Ai-je vraiment envie de baiser ? Mais non, bien sûr ! ». Au final, il vaut donc mieux renoncer à toute relation sexuelle plutôt que de prendre le moindre risque face l’omniprésente violence masculine (sans oublier la possible et horrible publication d’images intimes par des amants indélicats).

Enfin, comment ne pas voir que le sport sous toutes ses formes depuis les plus banales — jogging matinal — jusqu’aux plus extrêmes — highline, kate surf, skyrunning et autres inventions à la saveur anglosaxonne — a pour objectif de procurer des « sensations » aussi intenses que celles considérées désormais comme surfaites que promettait la libération sexuelle. Et pour celles et ceux (moins nombreux) que l’exercice rebuterait, les stages de relaxation, de méditation, de développement ou d’épanouissement personnels fournissent sans doute un bénéfice similaire à moindre effort.

L’oiseau en cage

Comme déjà signalé, l’asexualisme s’inscrit dans une tendance anthropologique profonde qui se caractérise par le refus de la sexualité, par le « dégoût de la chair », par de multiples tentatives de maîtrise du corps et par différentes formes d’ascétisme qui visent le sexe mais également d’autres fonctions corporelles (comme l’alimentation). Les raisons en ont été souvent religieuses comme chez les moines chrétiens ou bouddhistes, mais il s’agit plus profondément d’une constante qui, on le voit, se manifeste régulièrement, parfois de façon très violente ou excessive et sous des apparences diverses et renouvelées. L’asexualisme nouveau est donc peut-être bien l’avenir de l’homme (et de la femme) au 21e siècle.

Le Triomphe de la chasteté, donc

lundi 28 novembre 2022

Méditations pornographiques [6]

dessin sodomie
Taille originale : deux dessins 29,7 x 21 cm

 

On peut estimer que la transgression, sans être le moteur essentiel de la sexualité, en est une composante importante, la sexualité étant prise chez les humains dans les rets du symbolique (comme d’ailleurs tous nos autres comportements aussi « naturels » soient-ils comme l’alimentation) : cela s’explique assez facilement dans la mesure où la sexualité est en principe exclue de la vie publique, cachée dans une sphère « intime », et qu’elle implique un rapport à l’autre qui enfreint les normes de la bienséance (au sens le plus large du terme). Socialement, symboliquement, la sexualité implique la transgression de certaines normes — disons, celles de la « décence » —, transgression qui s’étend alors à d’autres normes par un effet de contagion symbolique[1]. Cela apparaît facilement dans l’usage des injures à l’égard d’un ou d’une partenaire (« salope, chienne, putain… ») qui agissent comme des « moteurs » d’excitation mais dont l’effet est très variable selon les individus et les moments.

Il faut en effet reconnaître l’existence d’une double limite, extrêmement fluctuante : d’une part, la transgression d’une première frontière suscite ou accentue effectivement l’excitation, mais celle d’une seconde entraîne rejet, dégoût, colère ou simple indifférence comme on le voit facilement quand on considère des pratiques « perverses » qui nous sont personnellement étrangères comme le fétichisme des chaussures ou de la petite culotte, la scatophilie, la zoophilie, etc. qui peuvent nous paraître répugnantes ou bêtement ridicules. La distance entre ces deux limites est très floue et sujette à un forte tension : en sexualité, il est souvent question d’expérimenter ses propres limites, c’est-à-dire d’approcher cette frontière où l’excitation pétrie d’imaginaire se transforme soudainement en son contraire, en une retombée dans l’insignifiance du réel (comme après l’orgasme, où les partenaires peuvent déclarer ironiquement : « c’était un peu exagéré ! »).

Cette dialectique entre deux limites s’observe également en pornographie. Il y a d’une part une transgression renouvelée notamment dans les pratiques mises en scène qui deviennent de plus en plus extrêmes — la pénétration devient double puis triple, l’éjaculation faciale se transforme en bukkake, le fist fucking déjà exceptionnel se métamorphose en foot fucking, la fellation conduit à la gorge profonde qui débouche enfin sur un énorme vomissement, etc. — ; mais de l’autre, chaque transgression peut susciter non pas le tremblement de l’excitation devant l’audace du geste mais l’indifférence, l’effroi, le dégoût, le rejet ou même le sarcasme. On remarquera en outre que cette dialectique concerne la monstration même en pornographie, c’est-à-dire la manière de mettre en scène la transgression : que convient-il de montrer et comment le montrer pour susciter l’excitation et non le rejet ? Reviennent ici les discussions sans fin sur la différence entre érotisme, qui serait seulement suggestion (mais il faut quand même en montrer un peu…), et pornographie qui serait étalage de chair sans âme ; mais ce sont là des discussions un peu vaines car croyant porter sur une limite objective alors qu’il s’agit d’une mesure profondément subjective. Et ce jeu entre deux limites se retrouve à l’intérieur même de ce qui est très généralement considéré comme pornographique : ainsi, la représentation sexuelle y est évidemment explicite, et le gros plan un cadrage privilégié, mais le très gros plan — par exemple sur l’anus étoilé — risque de faire disparaître toute « charge » érotique. Semblablement, l’obsession de la visibilité qui conduit à l’utilisation de speculums ou de godes transparents sera certainement ressentie par d’aucuns et d’aucunes comme un regard plus « médical » que sexuel. Encore une fois, la perception de cette double limite (entre le plan général et le très gros plan, entre l’image à basse définition et la très haute définition…) sera très variable, et la multiplication des images pornographiques de toutes sortes ne doit pas laisser croire que ces images suscitent une semblable excitation chez toutes et tous. Au contraire.

La honte pornographique

Plus intéressant à ce propos est sans doute le rôle de l’esthétisation pornographique. On évitera toute tentative de définition du beau — de plus grands philosophes que moi s’y sont essayés — et l’on se contentera en toute approximation de définir cette esthétisation comme une distanciation à l’égard du réel « brut », prosaïque, quotidien : cette distanciation est perçue positivement comme une amélioration de l’apparence des choses qu’on estime alors plus « belles ». Si l’on juge en effet que certains êtres, humains, animaux ou objets, sont « naturellement » beaux, parler d’esthétisation met en revanche l’accent sur le processus sinon le travail qui améliore éventuellement leur apparence : l’on pense à des gestes aussi banals que le maquillage, le rasage, la coupe de cheveux, l’épilation, les tatouages aussi, mais ce travail sur les corps peut prendre des formes beaucoup plus extrêmes : scarifications, élongation de certaines parties comme le cou ou le crâne, plateaux labiaux, pieds bandés et comprimés en Chine ancienne, chirurgie esthétique plus ou moins importante, culturisme plus ou moins intense… L’on remarque à ce propos que notre perception du beau semble jouer comme l’obscène pornographique entre deux limites, dans ce cas entre un corps jugé quelconque et un corps transformé jusqu’à la difformité.

Ce processus d’esthétisation s’applique évidemment aux corps pornographiques — seins siliconés, épilation complète, corps musclés ou au contraire culs rebondis, visages parfaits ou fortement maquillés— mais également aux multiples techniques de mise en scène photographique et cinématographique qui portent sur des aspects aussi différents que les cadrages, la mise en lumière, les harmonies colorées, la gestuelle des acteurs, les décors, les accessoires ou habillements, etc. De façon sommaire, on peut ainsi opposer les grands studios (essentiellement américains), qui donnent une image plus ou moins esthétisée des pratiques sexuelles, aux tournages dits « amateurs » montrant une réalité supposée « brute », sans artifices, sans grande technique, sans aucune idéalisation.

On comprend alors que cette esthétisation plus ou moins accentuée « embellit » des gestes ou des corps qui, sans cela, risqueraient de choquer le regard de beaucoup de personnes. C’est le cas en particulier des pratiques SM qui sont généralement mises en scène par les grands studios de façon esthétisante comme des cérémoniels raffinés. Le luxe, l’élégance, la préciosité, la solennité, l’artifice créent une distance par rapport au monde ordinaire et fonctionnent ainsi comme des « signes » d’une volupté presque irréelle. La domination plus ou moins extrême, la soumission plus ou moins brutale, l’humiliation plus ou moins intense deviennent alors acceptables sinon excitantes dans un tel cadre. On remarquera que cette esthétisation se retrouve également dans toute la peinture classique, notamment religieuse, qui a abondamment illustré différentes formes de martyres, cruels et sanglants comme celui du Christ. La mise en scène picturale créait une distance par rapport à l’événement dont la vue, bien qu’impressionnante, restait supportable. Certains peintres comme le Caravage ou Jusepe de Ribera ont néanmoins recouru à une forme inédite de réalisme pour redonner à la représentation du martyre un impact émotionnel renouvelé.

L’esthétisation pornographique peut bien entendu prendre des formes très différentes : l’utilisation du noir et blanc (plutôt que la couleur) rend ainsi « glamour » des photographies de sexe en gros plans ; un flou dit artistique peut jouer le même rôle aux yeux de certains alors que d’autres seront sensibles à des couleurs plus saturées et aux effets des filtres numériques de toutes sortes ; de façon générale, l’effacement des imperfections corporelles, l’élimination des détails prosaïques (comme des intérieurs en désordre…), l’utilisation de décors luxueux et bien sûr la mise en scène de performeurs et de performeuses au physique « avantageux » et au visage « agréable »[2] favorisent à leur manière la mise en fantasme d’une réalité sexuelle qui autrement apparaîtrait brute et triviale. Mais il subsiste toujours là une « dialectique » entre les deux limites déjà évoquées. L’esthétisation risque bientôt d’être perçue comme artificielle, et le « naturel » reviendra alors au galop comme un transgression source d’excitation : le « sale », le « laid », « l’immonde », le « dégoûtant », le « vulgaire » susciteront un nouvel attrait, une excitation renouvelée chez certains spectateurs ou spectatrices. Autrement dit, l’esthétisation éloigne la frontière de l’insoutenable, de l’irregardable, mais elle atténue également celle de la transgression nécessaire à l’érection du gland ou du clitoris. Les deux frontières fluctuent, s’éloignant et se rapprochant selon la sensibilité individuelle, selon le moment, selon les images rencontrées.

dessin sodomie
La transgression pornographique

Pour terminer, on relèvera que la seconde limite, celle qui est susceptible de mettre fin à l’excitation, peut être caractérisée, comme on l’a fait, de multiples façons : dégoût, répugnance, indifférence, colère, scandale… À cet endroit cependant, la pornographie est plus particulièrement confrontée au risque du grotesque : grotesque des poses, grotesque des gestes, grotesque des attitudes, grotesque des expressions, des gémissements, des paroles élémentaires… En cela, elle s’oppose à l’élégance du nu « classique » qui apparaît dès l’antiquité avec les poses déhanchées de la statuaire grecque (le contrapposto) : Vénus et Adonis, qu’ils soient représentés en sculpture ou en peinture, debout ou allongés, se caractérisent par la même élégance qui a rendu acceptable la représentation du nu dans l’art européen depuis la Renaissance. Mais la pornographie met les corps en grand écartement (notamment pour exposer les sexes) tout en les combinant de manière complexe, peu lisible, incohérente, ce qu’exprime bien l’expression de la « bête à deux dos », une espèce d’animal grotesque, plus ou moins ridicule. Les plans larges risquent en particulier de donner une telle impression lorsqu’ils obligent certains performeurs à d’étranges contorsions (notamment pour laisser voir les sexes) ou qu’ils mettent en scène trois ou quatre personnages s’emboîtant de façon artificielle sinon inefficace. C’est sans doute une des raisons pourquoi les vues d’ensemble cèdent rapidement la place à des plans rapprochés ou à des gros plans (avec néanmoins les déformations de perspective que provoquent l’emploi des très courtes focales).

Cette tension suscitée par le grotesque n’est pas propre à la pornographie et se retrouve notamment dans la peinture baroque de Rubens ou Jordaens avec ses corps multiples, contorsionnés, torturés, se chevauchant les uns les autres dans un espace réduit, ou encore ses visages déformés par le rire, les larmes, la peur, la haine ou la sainteté. Elle explique pour une part que l’une et l’autre puissent faire l’objet d’appréciations aussi contradictoires.


1. On parle ici de « contagion » de façon métaphorique. Il s’agit plutôt de la capacité du langage à étendre plus ou moins largement l’extension des mots (ou plus exactement des sémèmes) notamment par un usage rhétorique : par exemple, la « décence » qui concerne d’abord les corps peut facilement s’étendre à des gestes évocateurs (le majeur levé) ou au « langage » dont certains mots seront jugés inconvenants ou même orduriers.
2. Si la perception de la beauté est fondamentalement subjective, il se dégage néanmoins de la multitude des choix individuels des préférences plus ou moins marquées qui font par exemple la célébrité des pornstars (même si l’apparence physique n’est certainement pas le seul déterminant de leur succès).
L’adoration du roi

mardi 8 novembre 2022

Méditations pornographiques [5]

L’industrie du porno a pour seul but de gagner un maximum d’argent. C’est un reproche fréquemment répété. Mais c’est là une caractéristique de tout le système capitaliste, qu’il s’agisse du spectacle sportif, du cinéma conventionnel (même réputé d’art et essai), du monde culturel, des productions médiatiques, des jeux vidéos, du monde de l’édition ou de toute autre activité, sauf bénévole. L’argent est le nerf de la guerre, et personne ne refuse de gagner plus ! Et l’on ne reproche pas aux syndicats de se battre pour obtenir des augmentations salariales.… La naïveté des consommateurs serait-elle alors la victime de cette industrie malfaisante ? Évidemment non. Ils paient pour ce qu’ils veulent voir, que ce soit de façon directe ou indirecte via les publicités sur les sites supposés gratuits. L’accusation repose en fait sur l’association implicite entre l’argent fondamentalement sale et le sexe « vénal » tout aussi sale. Autrement dit, la dénonciation de l’argent vise en fait à stigmatiser la pornographie, ceux et celles qui la produisent (au sens large), ceux et celles qui la consomment. Et l’énormité des sommes supposément en jeu discrédite non pas une économie trop rentable mais une consommation jugée non seulement excessive mais surtout illégitime.

Les yeux enfin ouverts
Taille originale : 29,7 x 42 cm & 29,7 x 21 cm

À rebours de cette interprétation bassement économique et trop facile (et en suivant quelque peu Georges Bataille), on pourrait comprendre la pornographie — celle qui aujourd’hui remplit les sites du grand réseau électronique et ses disques durs énergivores — comme une espèce de potlatch. Pour rappel, le potlatch est une cérémonie observée avec curiosité par les ethnologues chez les Amérindiens de la côte nord-ouest du Pacifique aux États-Unis et au Canada : elle consistait (et consiste encore), dans ces sociétés fortement hiérarchisées, en une distribution ou même une destruction de « cadeaux » — nourriture, couvertures, peaux d’animaux, huile de poisson, écussons de cuivre (coppers) particulièrement onéreux… — afin d’affirmer la puissance et la santé d’un chef face à un rival. Celui-ci était contraint, pour ne pas perdre la face (et le pouvoir), à un contre-don de même nature[1].

Le potlatch et plus généralement le don (que nous pratiquons largement, qu’il s’agisse de cadeaux de mariage, d’anniversaire ou autre…) créent du lien social, que ce soit sous forme de reconnaissance ou d’un pouvoir plus ou moins prestigieux (qui doit évidemment être « reconnu » par les inférieurs qui deviennent les « obligés » de leur maître ou de leur chef). Le don ne repose pas sur un strict principe d’équivalence (comme dans l’échange économique), car ce que « reçoit » ou doit recevoir l’auteur du don reste largement indéterminé. C’est particulièrement clair dans le sacrifice qui est une forme de don adressé à des divinités, à des ancêtres, à des démons ou à une puissance supérieure dont la « réponse » sera nécessairement future, indéfinie et aléatoire. Et, dans certains cas, le sacrifice peut aller jusqu’au don de soi : comment ne pas se souvenir du Christ qui meurt pour Dieu et pour le salut des hommes (et des femmes) ? Et il y a bien d’autres exemples de sacrifices sanglants, mises à mort rituelles chez les Aztèques et le Mayas, crémation des veuves en Inde (rituel dit de la sati), sacrifice d’Isaac par Abraham, miraculeusement interrompu par l’ange… Aujourd’hui que nos mœurs se sont, paraît-il, adoucies, nos sacrifices les plus habituels sont ceux des pauvres diables mourant pour la patrie, ou encore ceux d’un prépuce dont l’ablation est censée fonder une alliance privilégiée avec la divinité.

En quoi la pornographie de l’ère électronique s’apparente-t-elle à un potlatch ? Il y a évidemment cette « débauche » de corps offerts en multitude aux regards voyeurs. Mais il ne s’agit là que d’une offre commerciale surabondante. Le potlatch n’intervient que lorsque le don de soi dépasse ce qui d’une certaine manière est attendu. À ce moment, la performeuse, le performeur (gay) bascule dans une forme d’offrande totale du corps, des gestes, des orifices entièrement disponibles. On peut penser au bukkake, où le visage se couvre d’éjaculations répétées et toujours plus abondantes. Il s’agit désormais d’une figure presque banale, mais le rituel ne vaut potlatch que s’il traduit non pas le simple consentement mais l’abandon de soi jusqu’à l’extase. À ce moment seulement, les voyeurs et voyeuses doivent reconnaître la supériorité morale, spirituelle, humaine, de celle, de celui qui est capable d’un tel don de soi, d’une telle offrande entière et inconditionnelle au démon de la lubricité. Le bukkake n’est retenu ici que comme exemple à cause du caractère répétitif de son rituel où s’efface progressivement toute honte, toute pudeur jusqu’au sommet cérémoniel de l’orgasme. Mais n’importe quelle scène pornographique peut devenir potlatch si elle laisse s’y exprimer cette dépense somptuaire des corps totalement offerts, livrés, sacrifiés même au désir voyeur. Cela se voit bien sûr dans les doubles ou triples pénétrations, dans les longues cérémonies de bondage, dans l’échange et la multiplication des partenaires réduits à n’être que de simples instruments au service de l’être supérieur qui s’abandonne à un plaisir sans limites. Une banale masturbation se révèle acte de foi quand l’enthousiasme se traduit en abnégation, en pure dépense, en munificence d’une jouissance qui éclate en pleine gloire.

Les choses bien sûr n’ont pas cette clarté et sont bien plus impures, et d’aucuns dénonceront facilement les illusions du voyeur face à une mise en scène artificielle sinon mensongère où il serait bien improbable de deviner cet amour supposé inconditionnel que d’aucuns nomment agapè. Rares sans doute parmi les innombrables acteurs et actrices sont celles et ceux capables de transformer l’exhibition de leur corps en un véritable cérémonial où le don de soi dépasse visiblement les attendus de l’un ou l’autre genre pornographique. La beauté, l’innocence supposée y ont leur part quand elles paraissent abandonnées, livrées à des désirs impurs, souillées même dans une gestuelle quelque peu sacrificielle. D’autres signes manifestent cependant aux yeux des adorateurs l’engagement total, corps et âme, dans l’action pornographique : le regard qui plonge dans l’œil de la caméra, le geste décidé, le sourire soudain triomphant, l’énergie renouvelée, la détermination sans faille, la répétition jamais découragée des postures et des actions obscènes… Tout cela nous révèle celle ou celui qui s’offre sans compter, qui se dépense sans retenue, qui se donne et s’abandonne au désir triomphant. Celle-là, celui-là s’avancera alors dans une gloire inégalée, au-delà de toute rétribution matérielle, révélant une nature quelque peu divine, descendue pourtant ici-bas pour permettre à ses adorateurs de se branler sans retenue.


1. Le potlatch, d’abord considéré comme une cérémonie étrange car contrevenant aux principes de l’échange économique, a été compris notamment par Marcel Mauss dans le contexte général d’un échange social fondé sur le don suivi d’un contre-don plus ou moins équivalent (Marcel Mauss, « Essai sur le don » (1925), repris notamment dans Sociologie et Anthropologie, Paris, PUF, 2013).
Révélation

samedi 5 novembre 2022

Méditations pornographiques [4]

Ici et ailleurs…

La pornographie, comme la sexualité dont elle relève, suppose un acte de foi semblable à une conversion religieuse. Il faut croire en la pornographie pour tirer un plaisir sinon une excitation de ce spectacle, comme le croyant admet que les gestes qu’il effectue ou que le prêtre effectue complaisent à la volonté divine. Sans la foi, et d’aucuns ne l’ont pas, spectacle ou cérémonie apparaissent dans tout leur fragile arbitraire sinon dans leurs grotesques rituels. Mais quel contenu a la croyance de l’amateur ou amatrice de pornographies ? Ce que nous voyons, ce sont des corps en action, mais ce qui nous émeut, c’est l’excitation sexuelle qui s’y manifeste, le désir qui s’y révèle. Sans cette excitation, la chair n’est que matière organique, triste comme le dit le poète hautain qui vient sans doute d’éjaculer. Il faut y croire, à cette excitation, pour pouvoir la partager en retour.

Cette croyance touche au sacré comme la ferveur mystique qui abolit le monde profane aux alentours. C’est la communion des âmes, aussi illusoire soit-elle, qui nous emporte progressivement et nous plonge enfin dans l’extase. Sans la croyance, la cérémonie se réduit à des gestes prosaïques sinon grotesques, à des mises en scène dérisoires d’un désir non partagé. Cela est manifeste lorsque nous sommes confrontés à des pratiques perverses qui nous sont étrangères : le fétichisme des pieds m’indiffère, le ligotage compliqué du bondage japonais, le shibari, m’ennuie, la double ou triple pénétration anale ne vaut à mes yeux que comme exploit physique sans que transparaisse l’excitation déclencheur de la mienne propre… Et l’on comprend aussi pourquoi le rire, qui est désacralisant, est très généralement évité en pornographie : il faut prendre la chose au sérieux si l’on veut y croire.

Dans cette perspective, on voit facilement les analogies entre la pornographie et notamment la peinture baroque. Celle-ci montre des corps tout autant martyrisés qu’extatiques, mais, sous peine de ridicule, ce double excès dans la douleur physique comme dans l’élévation spirituelle nécessite que l’on partage — même si c’est de façon minimale pour un athée comme moi — la foi des personnages mis en scène.

Y a-t-il alors entrée progressive dans la croyance pornographique ou bien révélation semblable à la conversion claudélienne derrière son pilier notredamesque ? En effet, nous sommes imprégnés d’une culture religieuse qui nous fait accepter une crucifixion comme symbole divin, et une telle habituation nous rend facilement sensibles aux excès baroques. Il se peut qu’un phénomène similaire intervienne dans le passage d’un érotisme soft (celui des pin-up, des top modèles, des actrices, de toutes ces femmes jeunes et belles — et maintenant de jeunes éphèbes — dont les corps à peine dénudés s’affichent dans l’espace public) à une pornographie explicite qui peut alors être reçue comme une révélation alors que les voies qui y mènent restent inaperçues. On ne tranchera pas ici cette question à laquelle chaque pornographe répondra selon son expérience propre. On soulignera seulement que la foi peut également se perdre, souvent progressivement, et le spectacle pornographique perdre sa magie devant des corps qui semblent répéter jusqu’à l’absurde les mêmes rituels sans âme.

Enfin, si la pornographie est manifestement polythéiste, certains, certaines peuvent croire qu’il s’agit d’un culte maléfique et que c’est bien le diable, le malin, le démon qui s’agite en ces lieux. Ainsi fleurit ça et là l’iconoclasme antipornographique, la croyance au mal absolu qu’incarnerait la pornographie.

Taille originale : 29,7 x 21 cm

jeudi 3 novembre 2022

Méditations pornographiques [3]

Lever les yeux

La pornographie ne serait pas « réaliste », nous disent notamment les éducateurs et éducatrices à la santé : elle montrerait des comportements artificiels et extrêmes, ainsi que des personnes hors normes comme des « hardeurs » au sexe surdimensionné… En négatif se dessine alors une « normalité » sexuelle qui serait l’inverse du porno : la douceur du couple monogame qui prend son temps avec un minimum de fantaisie…

Mais si la pornographie est fiction, mythe ou mensonge, quelle en est néanmoins la part de vérité ? Après tout, les meilleurs analystes reconnaissent à la littérature romanesque (qui est également fiction) une forme de vérité médiate. Dans Les Misérables, « Victor Hugo nous conte avec justesse le destin tragique de ces enfants du bas peuple entre injustice, maltraitance et infortune ». Cosette n’a pas « réellement » existé mais elle représenterait tous ces enfants du bas peuple, etc. Que représente alors la pornographie ? Un pur mensonge ? À ce propos, il faut remarquer qu’entre vérité et fausseté, entre réalité et fiction, il n’y a sans doute pas de rupture franche (si du moins l’on considère les choses humaines et non le domaine des sciences pures), mais des continuités et des nuances qui vont du vrai au faux en passant par le vraisemblable, le général, l’habituel, le fréquent, le rare, l’exceptionnel, le subjectif, l’artificiel, l’invraisemblable (qui pourtant arrive parfois), le mensonge derrière lequel peut se deviner une vérité…

Taille originale : 21 x 29,7 cm
& 29,7 x 21 cm

Dans le désordre, examinons.

De scénario, il y en a très peu, et ces faibles récits sont orientés vers leur issue prévisible : l’accouplement, la baise, la pénétration multiple des orifices… Et cela sans trop attendre. On connaît la blague : la pornographie donne une image irréaliste de la vitesse à laquelle un plombier peut arriver chez vous… Mais de quelle réalité s’agit-il ? Celle des conventions sociales : la pornographie est bien évidemment une infraction aux normes de la décence, de la pudeur, de la retenue qui régissent la sexualité dans la vie publique. En principe — je dis bien en principe —, les femmes ne baisent pas immédiatement avec des inconnus au hasard des rencontres… Et les groupes de gays ne violent pas des hétéros obtus dans les toilettes publiques pour leur faire découvrir les plaisirs sodomites et autres. L’infraction peut être plus ou moins grave, passer même inaperçue. Mais elle est au cœur de la pornographie : ce qui n’est pas permis, pas possible dans la vie sociale ou plus exactement publique, s’y réalise comme par enchantement. En cela, la pornographie est porteuse d’une utopie plus ou moins heureuse, celle d’une sexualité qui ne serait plus régie par des normes sociales mais pas le seul désir qui s’exprimerait sans contraintes ni limites. Mais désir de l’individu voyeur, entièrement soumis à sa perversion à laquelle se soumet magiquement la « réalité ». Fiction utopique et pleinement égoïste donc, masturbatoire sans doute, ce qui choque celles et ceux qui croient nécessaire une morale en tout lieu, même le plus intime, même le plus imaginaire.

Du réel, il y en a bien pourtant, essentiel : les bites dressées, les chattes ouvertes, les culs exposés et les actes commis, exécutés, accomplis. C’est bien cette réalité-là que veut voir le voyeur, la spectatrice. Ce réel-là, habituellement caché, enfin se dévoile dans toutes ses formes, dans toutes ses expressions, même s’il y a artifice, mise en scène, technique préparatoire : la bite passe du trou du cul à la bouche avide, mais l’on sait ou l’on devine qu’il y a eu moult lavements préalables pour permettre l’acte obscène. Et la papavérine est injectée de façon répétée.

Mais le réel est ici singulier, extrême. La pornographie ne prétend pas représenter une sexualité « normale » (celle d’une supposée majorité) puisque cette « normalité » sexuelle est insatisfaisante, ce qui justifie le recours à la pornographie. Celle-ci m’offre ce que ma « vie » sexuelle ne m’accorde pas, qu’il s’agisse seulement de la « pimenter » ou de m’en donner un « substitut » plus ou moins total. La pornographie est un de ces « dangereux suppléments » qui prennent la place du « réel » (relisez, si vous en avez envie, Derrida[1]) ; la pornographie supplée la réalité sous une forme dérivée, nécessairement transgressive des normes sexuelles aussi diverses, multiples et variables selon les individus soient-elles. La première et la plus essentielle de ces transgressions est la représentation elle-même, le filmage, l’acte photographique auxquels se soumettent les performeuses et performeurs : les personnes « ordinaires » ne filment pas leurs ébats (sous peine de « revanche pornographique » des amants désappointés). Mais de façon générale, la pornographie se doit de montrer une réalité hors normes, celle d’un désir multiple surgissant et s’accomplissant sans contrainte, sans retenue.

Pas étonnant dès lors que beaucoup de situations représentées relèvent de la performance, performance semblable à celle des gymnastes livrant leurs corps à des tensions et des contorsions extrêmes. Mais, encore une fois, ces performances sont réelles, même si bien peu d’entre nous sommes capables d’effectuer un double salto arrière aux barres asymétriques ou de prendre part à une double pénétration anale suivie d’une triple éjaculation faciale…

Tout cela est évidemment mis en scène, organisé, dirigé pour le regard de la caméra. C’est un spectacle, et l’artifice comme celui du théâtre ou de l’opéra s’impose immédiatement au public mais s’efface progressivement jusqu’à l’acmé de la représentation dans l’illusion d’une excitation ou même d’une jouissance partagée. Le comble de l’artifice se transcende au moment du chant lyrique — la cavatine de Barberina, E lucevan le stelle dans la Tosca, l’aria du Cold Genius… — en une émotion pleine, authentique, et l’excitation surgit pareillement devant l’acte obscène, gonflant lentement verges et clitoris avant enfin de les libérer de leur excitation longtemps contenue.

Démolition/disparition

C’est là sans doute que se joue l’essentielle vérité de la pornographie car l’émotion trouble, l’excitation incontrôlée ne surgit pas devant n’importe quelle image et varie grandement selon les individus. Autrement dit, ce n’est pas l’image qui crée l’excitation mais la rencontre entre une image et un désir singulier, un désir singulièrement enfoui d’ailleurs. Et l’image agit comme révélateur de ce désir. Il est donc absurde de prétendre, comme le font les contempteurs de la pornographie, que celle-ci modèle les désirs comme l’empreinte d’un sceau sur de la cire molle. Car, si c’était le cas, n’importe quelle image — pornographique mais également autre : accident de voiture, violence corporelle, portrait masculin ou féminin, photo d’animal… — serait susceptible de provoquer l’excitation érotique, ce qui n’est évidemment pas le cas. Souvenons-nous de Crash de David Cronenberg : l’excitation des personnages naît notamment d’images de corps mutilés, accidentés ; si cela est évidemment possible, comment ne pas constater que ce désir singulier — que la plupart d’entre nous ne partageons sans doute pas — résulte de la rencontre entre une psyché singulière et des images qui révèlent quelque chose qui y est profondément enfoui. Alors, la pornographie peut être fiction, mise en scène, imagerie fantasmatique, le désir qui s’y manifeste est quant à lui incontestablement vrai car c’est lui détermine le regard pornographique. D’où la diversité des pornographies, toutes plus ou moins perverses au sens freudien, mais aussi leur « incommunicabilité » : l’hétérosexuel (masculin) appréciera généralement peu la pornographie homosexuelle, et la plupart des amateurs et amatrices de sodomies ne goûteront sans doute pas l’objet de la passion des scatophiles.

Il y a une vérité statistique dans la pornographie, car, si les désirs sont singuliers, souvent irréductibles les uns aux autres, ils sont néanmoins partagés par un nombre plus ou moins grand d’individus : l’éjaculation faciale par exemple a été à une époque largement populaire, sans doute moins aujourd’hui (car, en pornographie, il y a des modes aussi). Vient alors la grande accusation à l’encontre de la pornographie hétérosexuelle, qui serait seulement illustration et défense de la domination masculine. Et, comme tout est politique, même l’inconscient, cette imagerie est condamnable car faisant partie du continuum allant de la violence psychologique à l’assassinat bestial. Sauf que. L’imagerie est fantasmatique et illustre non pas ce qui est, ni ce qui devrait être (le supposé patriarcat), mais un désir qui, on l’a dit, lui préexiste, même s’il est plus vague, plus indécis que l’image qui apparaîtra alors comme une révélation (« c’est cette actrice-là qui me fait bander ! »). La question est donc bien celle du désir et non celle d’une supposée influence de la pornographie sur les comportements. Ce désir-là est d’abord fantasmatique, car la pornographie est bien évidemment un substitut, un « supplément » à une réalité qui est insatisfaisante (partiellement ou totalement) : elle m’offre ce dont la réalité me prive présentement. La domination en pornographie est une domination rêvée, imaginaire, comme le révèle son envers supposé, le masochisme masculin. Que celui-ci soit apparemment moins fréquent que le désir de domination ne signifie pas que l’un soit plus vrai que l’autre : tous les deux sont vrais, authentiques, et c’est cette vérité que révèle la pornographie. La manière dont se gère alors ce désir au-delà de la pornographie est affaire d’individus et relève d’une autre réalité, nécessairement diverse (encore une fois, pensez à la manière dont vit le masochiste dans la vie courante)..

Cette vérité mérite d’être interrogée, non pas de façon naïvement politique, ce qui ne conduirait qu’à la tentation du refoulement, de la répression, de la normalisation, c’est-à-dire au déni de la réalité (comme c’est le cas pour la consommation des dites « drogues »), mais de façon humaine (psychologiquement, sociologiquement…) de façon à en éclairer même de façon partielle les « mécanismes ». Pour reprendre l’exemple de l’éjaculation faciale, qu’en est-il de ce désir-là ? chez les hommes mais aussi chez les femmes qui paraissent s’en réjouir ? À qui d’ailleurs s’identifie le spectateur ou la spectatrice ? à l’éjaculateur ou à celle dont le visage s’offre au foutre jaillissant ? Et quelle rôle la beauté joue-t-elle dans ce spectacle ? Quel sens, quelles émotions entrent ici en jeu ? De quelle domination, de quelle soumission s’agit-il vraiment quand notamment le visage féminin offert à la supposée offense est souriant sinon même rieur ? Aucune de ces questions n’a de réponse évidente ni immédiate, car cette vérité de la pornographie doit nécessairement être interprétée, et cela d’une façon qui ne soit ni sommaire ni unilatérale.


1. Jacques Derrida, De la grammatologie. Paris, Minuit, 1967, p. 203-234.
Sous l'œil des caméras

lundi 31 octobre 2022

Méditations pornographiques [1-2]

Impromptue

Pornographique peut s’appliquer selon certains (mais qui serais-je pour interdire l’usage métaphorique des mots ?) à ce qui n’est pas la pornographie : à un régime politique, à une quelconque publicité, à certaines photos de presse, à l’un ou l’autre spectacle sportif, à la guerre ou à la famine comme spectacle télévisuel, au règne général des médias ou de l’image… L’époque elle-même pourrait être, selon un quelconque philosophe, qualifiée de pornographique. Dans cette utilisation élargie, le terme semble synonyme d’obscène, mais la signification est plus complexe : on nous impose ce que nous ne voulons pas voir, ce qui nous est insupportable à voir — ça, c’est l’obscène — mais surtout on nous le présente, on nous l’offre pour susciter en sous-main un désir malsain, un désir de voir ce que nous devrions ne pas désirer voir. C’est, ce serait le pornographique. Dans une telle perspective, intensément moralisatrice, le désir devrait rester caché, et rien ne devrait le susciter, l’éveiller, le titiller. Plus profondément même, le désir — en particulier le désir de voir — ne devrait pas exister. La « Vertu », que l’on croyait obsolète, reste l’idéal à peine masqué de bien de philosophes et d’essayistes amoureux ou amoureuses de la morale.

*

Avant l’effondrement

C’est souvent répété par les contempteurs de la pornographie comme des performeuses elles-mêmes[1] : les actrices pornographiques ne jouissent pas quand elles tournent un film. C’est sans doute vrai : les conditions d’un tournage avec de multiples prises de vue et des injonctions visant à favoriser certains angles, certains gestes, certaines attitudes imposent des contraintes peu compatibles avec l’expression du désir et du plaisir. Deux réflexions cependant. Personne ne semble s’interroger sur la jouissance des performeurs masculins dont les éjaculations sont abondamment filmées. Leur plaisir est-il feint (on sait qu’ils prennent tous des stimulants érectiles) ? Ou leur orgasme est-il sans valeur ? Malgré les mêmes conditions de tournage, ils parviennent visiblement à l’orgasme (ou une forme d’orgasme).

Par ailleurs, est-il réellement inconcevable que ces actrices puissent de façon rare non seulement trouver du plaisir mais une jouissance dans leurs performances ? De leur point de vue, ce déni (qui n’est pas général d’ailleurs) s’explique assez facilement : il s’agit de maintenir leur « vraie » vie, leur « véritable » personnalité à l’abri des fantasmes d’admirateurs plus ou moins envahissants (mais à quel niveau d’imbécillité les utilisateurs des réseaux supposés sociaux sont-ils tombés pour croire qu’une personnalité publique — sportive, culturelle, politique, pornographique ou autre — qui reçoit des centaines, des milliers sinon de millions de sollicitations est susceptible de leur répondre personnellement ?). Mais, du côté des contempteurs de la pornographie, l’on devine qu’il faut absolument préserver une dernière parcelle d’intimité sexuelle, un dernier « mystère » de la féminité, une dernière forme de « vertu » féminine. Non, une femme ne peut pas se donner ainsi, s’abandonner sans retenue à un plaisir purement « animal », s’abaisser, s’avilir ainsi en oubliant toute « pudeur »… Ce n’est sans doute pas une nouvelle variation sur la maman et la putain (quoique !) mais plutôt une survivance de l’idéalisation de la Femme impliquant sa désexualisation : une femme ne peut pas jouir (car elle ne serait qu’amour, sentiment, noblesse ou pire chasteté, vertu désexualisée…), et seul l’homme serait la victime de sa double nature, à la fois spirituelle et animale (et, dans ce cas, surtout animale !).


1. « Mais non, je ne jouis pas ! Le cinéma porno, c’est de la fiction, vous le savez bien, on n’arrête pas de le répéter ! c’est mis en scène de façon complètement artificielle comme un film de super-héros, c’est organisé pour la caméra, seulement pour la caméra ! Ma sexualité n’a rien à voir avec ce que vous voyez à l’écran ! », s’exclame une actrice lors d’un échange avec un correspondant anonyme quelque peu maladroit dans son questionnement.
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Taille originale : 29,7 x 21 cm et 29,7 x 42 cm

lundi 4 juillet 2022

Peinture et pornographie

 Taille originale : trois dessins : 28,1 x 21 cm
et un dessin : 29,7 x 21 cm

Il est étonnant qu’on souligne aussi peu le fait que la pornographie dans sa composante esthétisante s’inscrit pleinement dans la grande tradition de la peinture occidentale depuis la Renaissance italienne jusqu’à la rupture moderniste de l’impressionnisme. Il faudrait sans doute définir plus précisément cette composante esthétisante qui, à mon sens, caractérise notamment les productions des studios américains et de quelques européens par la qualité de leur mise en scène, de leurs recherches en matière de cadrage, d’ambiance, de décors, de lumière, par leur souci de mettre en valeur les corps qu’ils exposent. En bref, cette tendance s’oppose aux tournages dits « amateurs » qui se signalent par une image « sale » et une imperfection générale des corps, des lieux, des attitudes même si cette opposition n’est pas absolue et recouvre en réalité un continuum avec en outre des réalisations qui combinent de façon complexe ces deux grandes tendances.

Commençons par le plus évident. La Renaissance italienne redécouvre la beauté des corps à travers notamment la statuaire antique, beauté qui avait été dépréciée par le christianisme en raison notamment de son caractère périssable au profit de la supériorité supposée de l’âme. Cette beauté est celle des corps jeunes, généralement féminins, même si l’homosexualité masculine valorise par exemple chez Michel-Ange la grâce alanguie des éphèbes. (Le christianisme étant passé par là, c’est d’ailleurs plutôt la beauté tourmentée de saint Sébastien martyrisé qui sera généralement représentée avant que les beaux pédés ne soient célébrés pour eux-mêmes chez le Caravage entre autres.) Si les sociologues à la petite semaine s’en vont répétant que les critères de la beauté sont changeants et résultent d’un pur arbitraire social, l’on ne doute cependant pas que la Vénus d’Urbin a été peinte pour sa beauté — et reste appréciée pour cela — alors que les nus médiévaux ressembleront longtemps à des sacs sans attrait et ne dégageront aucun érotisme avant que les courbes s’arrondissent progressivement et que les visages révèlent peu à peu leur grâce singulière [1].

Mais une autre thématique s’impose visiblement avec force, celle du corps martyrisé, entre souffrance et extase. Si encore une fois la figure de saint Sébastien s’impose naturellement, le christianisme est largement dominé par l’iconographie des martyrs, qu’ils soient d’ailleurs sanctifiés ou au contraire damnés, précipités en masse par Rubens et d’autres au fond des enfers. On pourrait croire que seule la pornographie SM est ici concernée avec ses glorifications multiples de la douleur et de la soumission, mais ce que met en scène toute pornographie, c’est le don de soi, l’abandon du corps propre au désir de l’autre, qu’il s’agisse du partenaire ou de la partenaire, ou plus fondamentalement du spectateur. Ce que saisit la caméra, c’est l’abandon au désir de l’autre : « je fais ce que tu attends de moi, je suis à ton entière disposition ». Comme la jouissance, la caméra ne peut pas montrer la douleur qui, lorsqu’elle est représentée, est fictive, mais toutes les figures pornographiques illustrent le corps qui se donne activement ou passivement, qui s’abandonne à un désir qui le domine, le sien propre ou celui de l’autre, de la même façon que le Christ se livre aux mains de ses bourreaux jusqu’à la crucifixion, les yeux levés au ciel comme le regard de la fellatrice se lève vers l’œil de la caméra et que son âme s’élève vers la gloire suprême. « Dieu, Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » La question, loin d’être de désespoir, témoigne de cet abandon extrême de soi à la volonté, au désir de l’autre, avec le paradoxe que Jésus est Dieu lui-même et que cet abandon, il l’a lui-même choisi. Performeurs et performeuses s’ouvrent pareillement au désir voyeur, ils s’abandonnent totalement (même si c’est fiction) à un désir qu’ils ont autant suscité que désiré.

L’éjaculation faciale est sans doute la figure majeure en pornographie de cet abandon de soi et trouve certainement sa véritable origine dans la scénographie de l’Annonciation où celle qui n’est que la servante (sinon l’esclave selon certaines traductions) de son seigneur reçoit avec une sainte innocence les jets de foutre divin. Si la tradition médiévale, qui se prolonge sur ce point lors de Renaissance italienne, impose par humilité que le regard de la Vierge soit baissé à cet instant (Ambrogio Lorenzetti fait cependant exception), c’est la peinture vénitienne de Véronèse et du Tintoret qui lui fera lever les yeux au ciel et accueillir avec joie la grâce qui lui est accordée de servir de réceptacle à la semence divine. Et l’éjaculation faciale répétée à l’envi dans la pornographie moderne s’inspire avec évidence de cette scénographie où une vierge (même si elle n’en a que l’apparence) abandonne son visage renversé à l’inconcevable désir qui lui est adressé.

Mais c’est sans doute au niveau formel que les analogies entre la pornographie (désignée ici comme esthétisante) et la tradition picturale sont les plus saisissantes. Une œuvre majeure de la Renaissance italienne, la Lamentation sur le Christ mort de Mantegna, qui signe là la naissance de l’Art autonome libéré de l’emprise de la religion [2], témoigne ainsi de ce nouveau dispositif scénographique, la perspective dite « en raccourci », qui est partout présent en pornographie sous la forme de la contreplongée exhibant à la fois le sexe et le visage qui s’abandonne. C’est toute la tradition maniériste qui peut être ici évoquée, en particulier l’œuvre du Tintoret qui montre des corps en suspension, en fort raccourci, plongeant vers le regard du spectateur, ou bien en équilibre instable pour dévoiler l’entre-jambes de Suzanne

Semblablement, c’est chez le Tintoret que l’on trouve d’abord ce raccourcissement de la distance au tableau [3] qui agrandit les avant-plans en rejetant dans l’ombre les arrière-plans : l’emploi privilégié des courtes focales (ou grands angles) en pornographie agrandit ainsi démesurément les godes ou les pénis qui s’enfoncent dans des anus étroits, tout en diminuant la taille des visages au bord d’un fessier aux dimensions monumentales. Comme dans beaucoup de tableaux de Caillebotte, les avant-plans, même brutalement coupés par le cadre, prennent une importance démesurée, silhouettes massives chez le peintre, sexes féminins largement ouverts ou bites pénétrantes en pornographie.

La fascination pour les lignes courbes est également un trait formel très présent dans la tradition picturale, dans le maniérisme bien sûr mais pas seulement. Le cercle s’impose en effet très tôt comme une figure idéale, parfaite, dont tous les points sont équidistants du centre. C’est dans un cercle que Jean Dominique Ingres inscrit son Bain turc entièrement dédié aux courbes féminines et à leur beauté. Les courbes régulières se déclineront sous différentes formes, cercle, demi-lune, courbe et contre-courbe, ellipse plus ou moins allongée, ovoïde (formé en particulier par les hanches et les cuisses des femmes comme la Source du même Ingres), sinueuse… Elles pourront être parfaites comme celles de l’Odalisque d’Ingres, de la Bacchante d’Annibale Carracci ou des Vénus de Botticelli ou d’Angelo Bronzino ; ou au contraire imparfaites, marquées par les brefs cisaillements de la chair chez Rubens ou Courbet. Les performeuses se signalent effectivement souvent par la même générosité des formes, par des seins lourds et des hanches rebondies, mais beaucoup d’autres ont de fessiers aussi fermes que le cul de Mademoiselle O’Murphy peinte par François Boucher, et certaines ont la silhouette longiligne des belles rêveuses d’Antoine Watteau.

Les courbes des femmes mais également des pénis dressés et des glands gonflés ne forment cependant pas des figures isolées, et la pornographie se caractérise par des mouvements d’ensemble d’où toute droite semble pourtant bannie au profit d’un enchevêtrement de lignes sinueuses similaires à l’imbrication des corps dans L'Enlèvement des filles de Leucippe de Rubens. Il faut voir la pornographie comme on regarde un plafond baroque (par exemple L’Apothéose peinte par Andrea Pozzo à l'église Saint-Ignace de Rome) où les corps devenus légers sont soulevés, balancés, renversés, brutalement raccourcis par la perspective, vus par en-dessous, les cuisses s’ouvrant comme des ailes, seul le regard du spectateur se dirigeant naturellement vers l’anus divin. Le problème de l’organisation des groupes de personnages se pose d’ailleurs en peinture depuis le Baiser de Judas de Giotto et a trouvé de multiples solutions jusqu’à Rembrandt et sa célèbre Ronde de nuit ou encore Courbet et son Atelier du peintre, mais c’est peut-être Le Portement de Croix par Jérôme Bosch avec ses multiples visages saisis en en gros plan au point de masquer tout décor arrière, qui inspire le plus souvent la scénographie des gangbangs où le corps pénétré, qu’il soit masculin ou féminin, semble disparaître derrière les partenaires multiples mais reste toujours comme Jésus au centre de l’écran [4].

D’autres éléments picturaux, notamment le travail sur la lumière, la couleur, les décors encore ou l’utilisation de vêtements ou d’accessoires hautement significatifs, sont également utilisés dans l’esthétisation de la pornographie, mais ils ne nous retiendront pas plus longtemps ici tant ils sont évidents. On pourrait cependant argumenter que la peinture occidentale se signale par un déni constant de la pornographie au profit d’évocations érotiques plus ou moins euphémisées telles la Naissance de Vénus de Botticelli et tant d’autres. Il n’y a pas de représentation du sexe féminin ouvert ni de pénis érigés (qui sont au contraire réduits à de modestes dimensions). C’est certainement vrai, mais les peintres ont eu l’occasion de se confronter à la violence pornographique à travers notamment ces évocations brutales de la décollation de saint Jean-Baptiste [5] et surtout de Holopherne (que ce soit dans la version du Caravage ou celle d’Artemisia) qui montre l’intérieur du corps en principe invisible. Tout aussi frappantes sont les natures mortes de l’âge classique, non pas tellement les bouquets de fleurs exubérants mais plutôt les tables de fruits tranchés d’une nette façon pour en montrer l’intérieur, citron, pomme, grenade, abricot, sans oublier quelques huitres offertes à notre gourmandise et un couteau phallique pointant vers le fruit ouvert. La « nature morte » (une expression dont l’ambivalence a depuis longtemps été soulignée puisqu’il s’agit bien d’être vivants) vise à susciter la fascination pour la chose elle-même, qu’on pourrait croire banale et prosaïque, dans un geste de monstration comparable à celui de la performeuse qui livre à l’œil exorbité de la caméra son sexe largement ouvert entre ses doigts ou bien le seul trou de son cul entre ses fesses écartées. Comment d’ailleurs ne pas voir dans ce geste la réminiscence de celui de Véronique exhibant la sainte Face miraculeusement empreint sur le suaire ? Apparition véritablement miraculeuse d’une visage ou d’un sexe qui stupéfie le spectateur ou la spectatrice émerveillée.

Il reste que la pornographie n’évite pas l’académisme sinon même la grandiloquence et l’artificialisme de l’art pompier. Plusieurs traits (au moins) caractérisent en effet l’art pompier et, de façon plus ou moins accentuée, l’art académique. C’est d’abord une peinture qui est entièrement dirigée vers le regard du spectateur : toute la mise en scène est organisée pour satisfaire la curiosité, l’intérêt sinon le voyeurisme du public comme dans cette Naissance de Vénus de Bouguereau (celle de Cabanel ne vaut pas mieux), tournée pour exhiber complètement sa nudité (sauf son sexe bien sûr) que les autres personnages feignent de ne pas regarder. Il faut que le spectateur voie bien, et immédiatement, de quoi il s’agit. Les mouvements sont dès lors figés et les personnages « prennent la pose », trop visiblement. C’est par ailleurs une peinture de l’effet, de l’impression plus ou moins forte produite sur le spectateur, impression érotique (les Vénus toujours), violente (dans les évocations plus ou moins historiques), spectaculaire, effroyable dans de rares cas, mais où paradoxalement la représentation picturale l’emporte sur la réalité représentée qui n’est jamais qu’une évocation lointaine, toujours maintenue à distance. À aucun moment, on n’oublie qu’on est devant un tableau et que le Napoléon peint correspond totalement à l’image préexistante de l’empereur. Tout l’art « pompier » réside dans la mise en scène des personnages et des décors dans un geste de monstration et d’impression émotionnelle du spectateur, et il évite toute recherche, toute singularité formelle. C’est dans une direction doublement inverse que travaillera Manet, d’une part, en montrant des traits d’une réalité brute qui existe au-delà du tableau et qui est désormais partagée par le spectateur (c’est ce que Baudelaire désignera comme la modernité), et, d’autre part, en privilégiant la matière et la manière picturales [6] qui s’imposent désormais au regard du spectateur, non plus comme une habileté (le lisse, le modelé) mais comme un problème.

Ainsi, la pornographie esthétisante se transforme facilement en art pompier quand les figures se contentent de répéter des signes existants (double pénétration, fellation, gang bangs, bondage ou n’importe quoi d’autre), et que les poses se font totalement artificielles pour que la caméra puisse saisir une double pénétration anale ou le seul visage d'une performeuse se soumettant gracieusement aux jets de foutre ou de pisse de partenaires s’écartant au maximum du champ de la caméra. L’absence de renouvellement esthétique à l’intérieur des mêmes studios conduit également rapidement à l’académisme, et le style devient un maniérisme qui lasse plus ou moins rapidement. Et ce qui se perd avant tout, c’est ce contact avec la réalité même, aussi illusoire soit-elle, cette impression que l’on éprouve en découvrant pour la première fois les visages du Baiser de Judas de Giotto, l’Adam de Jan van Eyck, le Saint Thomas du Caravage, les portraits de van Dyck, le rire de Frans Hals, les calmes intérieurs de Vermeer, les paysages de Jacob van Ruysdael, les plages et les bords de mer d’Eugène Boudin, les danseuses de Degas, les nocturnes d’Edward Hopper… Et cette réalité-là, qui soudain retient notre attention, parfois jusqu’au saisissement et à la stupeur, c’est de la part de performeuses ou à de performeurs à l’enthousiasme inédit, au regard troublant, aux gestes vifs, au caractère affirmé, à la beauté singulière, que l’on peut espérer à nouveau l’ébranlement artistique de la pornographie !


1. Car il n’y a de beauté que singulière. Encore une fois, il est absurde de dénoncer le caractère supposé conventionnel, stéréotypé des beautés notamment féminines alors que c’est la singularité de chacune qui suscite une fascination différente selon les individus. Le désir comme l’amour est dirigé vers une personne singulière, même si certaines personnes suscitent plus souvent le désir que d’autres.
2. Ce que montre à voir cette œuvre, ce n’est pas d’abord un sujet religieux, évidemment reconnaissable, mais une manière inédite de représenter ce sujet, qui en fait l’intérêt pour le spectateur et qui témoigne du talent singulier de Mantegna. Ce tableau n’est pas destiné à la dévotion mais à l’admiration pour une œuvre originale et corrélativement pour un peintre qui n’est plus désormais considéré comme un artisan mais comme un Artiste. Le spectateur, quant à lui, n’est plus un simple croyant et devient ce qu’on appelle désormais un amateur d’art qui admire plus la manière de faire de l’artiste que le sujet du tableau.
3. Pour rappel, l’emploi de la perspective renaissante, telle que définie par Alberti et qui caractérise aujourd’hui encore l’essentiel des objectifs photographiques (à l’exception notamment des fish eyes) implique que le spectateur se positionne à une distance idéale du tableau. Chez les premiers peintres renaissants comme Piero della Francesca, cette distance est relativement grande alors qu’elle est souvent beaucoup plus courte chez un peintre comme le Tintoret, le spectateur étant alors « plongé » dans un tableau qui déborde de son champ de vision (bien entendu, le spectateur peut s’éloigner ou parcourir des yeux l’ensemble du tableau et ne pas respecter le point de vue qui lui a été idéalement assigné).
4. J’ai vu une très belle scène de domination gay où, au centre de l’image, un jeune homme penché en avant était contraint de se laisser enculer par un maître debout derrière lui alors que, sur la droite, une rangée d’hommes attendant leur tour se branlaient en exhibant leurs bites dressées comme les lances de la Reddition de Bréda de Vélasquez. L’attitude des deux personnages centraux évoquait quant à elle irrésistiblement celle des deux princes au centre de la toile, l’un prêt à s’agenouiller, à s’humilier, à se faire défoncer, l’autre posant sa main sur son épaule et enfonçant fermement sa bite dans son cul dans un geste d’apaisement mais aussi de supériorité morale.
5. Très belles décapitations dans le Triptyque de Saint-Jean Baptiste et de Saint-Jean l’Évangéliste de Hans Memling, qui exhibe la tête coupée et surtout le col sanglant du martyr, ainsi que dans le Supplice du comte innocent (la Justice de l’empereur Otton III) de Dirk Bouts, qui nous offre une même vue magnifique sur le cou tranché du supplicié.
6. Manet travaillera sur toutes les dimensions picturales : si le refus du modelé et du « fini » a choqué les contemporains (refus qu’il accentuera encore dans ses natures mortes), il recourra à des compositions complexes où les éléments de décor ne sont plus accessoires mais participent à la construction picturale (Le Balcon, 1869, Dans la serre, 1879), il utilisera des cadrages inédits avec des perspectives fortement marquées au point parfois de paraître parfois incorrectes (Le Déjeuner sur l’herbe, 1863, En bateau, 1874, La Serveuse de bocks, 1878-1879, Un bar aux Folies Bergère, 1881-1882), il jouera sur de forts contrastes de couleur et de lumière tout en conservant une cohérence sinon une harmonie d’ensemble (La Musique aux Tuileries, 1862, La Lecture, 1865, Chez le père Lathuille, 1879)…