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lundi 12 janvier 2026

Surchauffées, sales et abjectes

Reinette d’amour
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Devenir chienne n’est pas une simple métaphore pour se dire, c’est fabriquer une subjectivité politique depuis une espèce qui continue de troubler nos histoires, et qui demeure une insulte à l’humanisme. Être une chienne : troubler l’ordre public et ses valeurs humanistes, révéler notre appartenance autre qu’humaine. Attention, chiennes dangereuses : voilà une bonne pancarte féministe.
Entre autres choses, les chiennes occupent indéniablement l’espace mental. Leurs ombres trament et planent. Ielles ne sont pas aimables et ielles sont impossibles à ignorer. Ielles bougent leurs corps librement plutôt que de restreindre, d’affiner et de limiter leurs mouvements de manière appropriée. Ielles grimpent dans les espaces, marchent d’un pas assuré et ne s’inquiètent pas de la manière dont leurs cuisses sont écartées quand ielles sont assises. Ielles sont débarrassées des convenances, de la gentillesse, de la discrétion, de l’opinion publique, de la “morale”, du “respect” et des trous-du-cul imbaisables. Toujours surchauffées, sales et abjectes, à voiles et à vapeurs, les BITCHES déferlent et ielles veulent du nouveau : ielles veulent sortir de la fange, bouger, décoller, sombrer dans les hauteurs.
L’humanité, nous dit Rousseau, se distingue par sa nature perfectible, par sa capacité infinie à apprendre. Mais devenir chienne, c’est désapprendre tout un encodage enregistré depuis l’enfance, celui qui nous enseigne à nous tenir bien, à ne pas déranger, à hocher la tête lorsque les garçons parlent, et à ne pas les froisser. Les chiennes sont fidèles et elles trahissent, elles représentent à la fois la liberté et la soumission, le sale et le respectable. Les chiennes nous apprennent non pas à considérer les animaux comme des exemples ou des métaphores, mais à produire un désir pour et depuis l’animalité. Désirer en chienne, c’est hacker le binarisme de la vierge et la putain, car les deux sont encore des femmes. »
Librairie muséale
Version primitive

vendredi 19 décembre 2025

Fais juste un sourire

Voyage en Italie
« Puis elles ajoutaient : “On peut faire un petit extra avec un sourire.” Il est évident qu’il n’y avait rien de honteux derrière cela, ce sourire attendu derrière le comptoir, ce sourire triste lorsque vous n’aviez pas le loyer, ou la façon mi-provocante mi-implorante de ma mère de couvrir d’amabilités le patron du magasin pour obtenir un petit crédit. Mais je détestais ça, je détestais quelle ait à le faire, tout comme ma honte chaque fois que je le faisais moi-même. Pour moi c’était de la mendicité, une quasi-prostitution que je méprisais, alors même que je continuais à compter dessus. Après tout, j’avais besoin de l’argent.
Parole d’artiste
Taille originale : 2 fois 21 x 29,7 cm
“Fais juste un sourire”, plaisantaient mes cousines, et je n’aimais pas ce qu’elles voulaient dire. Après mes études supérieures, lorsque j’ai commencé à subvenir à mes besoins et à étudier les théories féministes, je suis devenue plus méprisante que compréhensive à l’égard des femmes de ma famille. Je me disais que la prostitution était une profession qualifiée et que mes cousines n’étaient jamais que des amateures. Cela contenait une certaine part de vérité bien que, comme tout jugement sévère rendu de l’extérieur, il faisait l’impasse sur les conditions dans lesquelles on en était arrivées là. Les femmes de ma famille, y compris ma mère, avaient des papas-gâteau, pas des jules, des hommes qui leur glissaient de l’argent parce qu’elles en avaient terriblement besoin. De leur point de vue elles étaient gentilles avec ces hommes parce qu’ils étaient gentils avec elles, et ce n’était jamais un arrangement direct et grossier au point de mettre un prix sur leurs faveurs. Elles n’auraient d’ailleurs jamais décrit ce qu’elles faisaient comme étant de la prostitution. Rien ne les mettait plus en colère que de suggérer que les hommes qui les aidaient le faisaient uniquement pour leurs faveurs. Elles travaillaient pour vivre, juraient-elles, mais ça, c’était différent.
« Je suis surtout connue pour les gang bangs, simplement parce que c’est ce que j’aime faire le plus. »
Je me suis toujours demandé si ma mère détestait son papa-gâteau, ou sinon lui, en tout cas son besoin à elle de ce qu’il lui offrait, mais je n’en ai pas le souvenir. C’était un vieil homme, à moitié infirme, hésitant et dépendant, et il traitait ma mère avec beaucoup de considération et, oui, de respect. Leur relation était douloureuse, et comme ni mon beau-père ni elle ne gagnaient assez d’argent pour faire vivre la famille, maman ne pouvait pas refuser son argent. En même temps, cet homme ne donnait aucune indication comme quoi cet argent servait à acheter à maman ce qu’elle n’aurait pas normalement pu s’offrir. La vérité, je crois, est quelle l’aimait sincèrement, et que cela était en partie dû au fait qu’il la traitait si bien.
« Mais dès que je commence, je sais quoi faire. Je sais comment donner du plaisir aux mecs. Je sais quelles positions adopter. Je sais comment faire l’amour. Dès que ça commence, toute ma nervosité disparaît, ainsi qu’une grande part de ma timidité. C'est la même chose avec les séances photo. Je peux faire une séance photo glamour avec un photographe, et je peux être très maladroite, timide et même un peu raide, parce que c'est comme ça que je suis naturellement. Mais ensuite, si un autre acteur arrive et que nous faisons une séance photo classée X, je me détends. La séance photo devient plus naturelle et meilleure parce que j’interagis avec l'’autre acteur et que je sais exactement quoi faire avec les bites. »
Même maintenant, je ne suis pas sûre qu’ils avaient des relations sexuelles. Maman était une jolie femme et elle était gentille avec lui, une gentillesse dont évidemment personne n’avait fait preuve envers lui durant sa vie. De plus, il prenait grand soin de ne lui causer aucun problème avec mon beau-père. En tant qu’adolescente, avec le mépris des adolescent·e·s pour les entorses à la morale et les complexités sexuelles quelles qu’elles soient, j’étais persuadée que les relations entre maman et ce vieil homme étaient méprisables. Et aussi que jamais je ne ferais une chose pareille. Mais la première fois qu’une petite amie m’a donné de l’argent et que je l’ai pris, tout a bougé dans ma tête.
Méditation
Le montant n’était pas élevé pour elle, mais pour moi il l’était et j’en avais besoin. Alors que je ne pouvais le refuser, je me suis haïe de le prendre et je l’ai haïe de me le donner. Pire, elle faisait preuve de moins de délicatesse envers ma situation que papa-gâteau envers maman. Tout le mépris acide que j’éprouvais envers mes tantes et mes cousines dans le besoin s’est déchaîné et a consumé l’amour que j’éprouvais pour elle. J’ai rapidement mis un terme à notre relation, incapable de me pardonner d’avoir vendu ce qui, estimais-je, ne devait être qu’offert librement — pas le sexe mais l’amour lui-même »
Avertissement
Taille originale : 29,7 x 21 cm

samedi 4 octobre 2025

Les contours corporels

La traversée des genres
Taille originale : 42 x 29,7 cm
« Si le corps est une synecdoque pour le système social en tant que tel, ou un lieu où convergent des systèmes ouverts, alors tout ce qui est perméable sans être régulé devient un lieu de pollution et de danger. Puisque le sexe anal et oral entre hommes instaure clairement certaines formes de perméabilités corporelles non admises par l’ordre hégémonique, l’homosexualité masculine constituerait un lieu de danger et de pollution avant que le sida n’entre dans la culture et indépendamment de lui. De la même manière, le statut “pollué” des lesbiennes, indépendamment de leur moindre chance de contracter le virus, fait ressortir les dangers de leurs échanges corporels. De manière significative, être “hors” de l’ordre hégémonique ne signifie pas être “dans” un état de nature, sale et désordonné. Paradoxalement, dans l’économie homophobe de la signification, l’homosexualité n’est le plus souvent ni civilisée ni naturelle.
« Une frontière variable, une surface perméable »
La construction de contours corporels stables dépend de points fixes de perméabilité et d’imperméabilité corporelles. Les pratiques sexuelles qui, dans des contextes tant homosexuels qu’hétérosexuels, ouvrent des surfaces et des orifices à la signification érotique ou en ferment d’autres, réinscrivent les frontières du corps le long de nouvelles lignes culturelles. Le sexe anal entre hommes en est un exemple, comme le remembrement du corps dans Le Corps lesbien de Wittig. Douglas fait allusion “à un type de pollution sexuelle qui traduit le désir de conserver le corps (physique et social) intact”, suggérant que “le” corps est une idée naturalisée, découlant elle-même des tabous qui rendent ce corps fini en vertu de ses frontières stables. De plus, les rites de passage gouvernant les différents orifices corporels présupposent une construction hétérosexuelle d’échanges, de positions et de possibilités érotiques genrées. Lorsque de tels échanges sont déréglés, les frontières déterminant précisément ce qu’est un corps s’en trouvent déstabilisées. En réalité, l’analyse critique retraçant les pratiques régulatrices par lesquelles les contours corporels sont construits constitue précisément la généalogie du “corps” dans sa finitude, ce qui donnerait un tour encore plus radical à la théorie de Foucault. »

lundi 29 septembre 2025

Dire des trucs cochons

Three Studies of Cumshots
« Écrire là-dessus, ai-je pensé, comment puis-je écrire là-dessus ? Cunnilingus. Soixante-neuf. Descendre à la cave. Broute-minou. Tous les mots que je connaissais concernant cet acte résonnaient dans ma tête. Je me rappelais une discussion passionnée, il y a un peu plus d’un an de cela, avec ma copine lorsque j’avais glissé le long de son ventre doux de façon à enfouir mon visage entre ses cuisses.
“Donne-toi, lui avais-je murmuré, mais j’avais glapi lorsqu’elle m’avait remonté par les cheveux.
— Je déteste ça, avait-elle sifflé. C’est ce qu’ils croient qu’on fait.” Son ils était perçant et méprisant, évoquant chaque homme qui s’était branlé en pensant à des images de gouines léchant goulûment des clitos durcis. Blessée et frustrée, j’avais rétorqué que je n’étais pas un homme et que je désirais le faire. C’était devenu une vraie question, débattue dans notre groupe de conscience. Le tribadisme, le sexe buccal, le doigter. Nulle n’admettait utiliser des godemichés, ou vouloir être attachée, être pénétrée, dire des trucs cochons — tous ces trucs de mecs. Le sexe était important, sérieux, c’était un terrain de lutte. Ma copine voulait que l’on pratique le tribadisme, que l’on se regarde bien dans les yeux et jouisse simultanément. Égalitaire, de sexe féminin, féministe, révolutionnaire. Étaient-ce des euphémismes ? Des euphémismes pour dire Je ne peux pas jouir comme ça.
Différence et répétition
« Un concept de la répétition implique une répétition qui n’est pas seulement celle d’une même chose ou d’un même élément. Les choses ou les éléments supposent une répétition plus profonde, rythmique. L’art n’est-il pas à la recherche de cette répétition paradoxale, mais aussi la pensée (Kierkegaard, Nietzsche, Péguy) ? »
Taille originale : 3 fois 21 x 29,7 cm
J’ai repensé à toute la pornographie que j’avais lue. Un langage de mâle. La baise. J’aimais le sexe bucco-génital comme un don de soi, après avoir baisé énergiquement, après avoir joui et l’avoir fait jouir. Après ça, titiller un clito si gonflé que mon toucher est presque déchirant, écouter ses gémissements et ses pleurs au-dessus de moi, ou réaliser cet acte d’abandon alors que son poing s’emmêle dans mes cheveux, me tenant douloureusement, me demandant de continuer à travailler cette chose, tous les muscles de mon corps tendus jusqu’à ce que ma nuque et mon dos me fassent mal et que je puisse à peine continuer, la suivant dans tous ses instants, dans toutes ses demandes avides, jouissant moi-même au moment où elle jouit, libérée du tourment, orgasmant sur le supplice et sa réalisation.
Je ne pouvais pas écrire ça ! »
Rappel écologique

jeudi 12 décembre 2024

Un réceptacle de l'esprit saint

In contrast to common assumptions in the literature, as well as the findings of content analyses of popular videos, very few viewers expressed a preference for ejaculation on a woman’s face or in her mouth, with many more viewers (both men and women) finding these practices unappealing or even disturbing.

Les mystiques : saintes ou hérétiques ?

« On peut constater à partir du XIIe siècle, et plus encore au XIIIe, l’existence d’une “profonde inquiétude religieuse” qui a poussé beaucoup d’hommes et de femmes à abandonner les formes traditionnelles de piété et, rassemblés le plus souvent en groupes ou en groupuscules de croyants animés par les mêmes idées, à chercher le salut de leur âme par des voies que l’Église n’avait pas indiquées, ou qu’elle avait même interdites, et qui conduisaient à l’hérésie et à la persécution. Au nord des Alpes, cet élan nouveau était surtout soutenu par les femmes, au point que le poète Ulrich de Lichtenstein, au milieu du XIIIe siècle, se plaignait, par manière de plaisanterie, de ce que soudainement toutes les femmes, telles des nonnes, courussent en tout sens, voilées et munies du rosaire, se hâtant jour et nuit vers l’église, sans plus octroyer aux chevaliers et à l’amour courtois un mot plaisant.
Ce mouvement, qui s’étendit à l’ensemble du continent européen mais s’épanouit surtout dans les grandes villes commerçantes possédant des capitaux et un haut niveau de développement économique, en Italie, en France, en Flandre et le long du Rhin, avait des objectifs variés ; au premier chef, il visait cependant au renouveau religieux de la chrétienté et au retour vers des valeurs ascétiques et apostoliques telles que la pauvreté, l’humilité, la chasteté, et enfin le travail, la vita activa.
Galvanisées par les prédicateurs qui parcouraient le pays et appelaient à se détourner du monde de l’ignoble Mammon, du bien-être superficiel et de l’usure, toutes choses qu’ils pensaient trouver dans les villes florissantes où les tensions sociales allaient croissant, des femmes se rassemblèrent dans des maisons privées ou dans de petites cabanes à la limite des villes pour mener une “vie apostolique” et subsister, à l’image des disciples du Christ, grâce à la prédication et à la mendicité. L’amour chrétien du prochain devait également occuper une grande place dans cette nouvelle existence plus agréable à Dieu. C’était une entreprise téméraire pour des femmes, dans une société où celles qui vivaient dans la rue sans être contrôlées et organisées étaient plutôt considérées comme des putains que comme des saintes. Sous la pression croissante de la société, des instances laïques et surtout ecclésiastiques, cette manière de vivre, à laquelle avaient aspiré par exemple Claire d’Assise, Élisabeth de Thuringe ou Mechthild de Magdebourg (vers 1250), fut de plus en plus restreinte et condamnée. Lorsqu’il devint évident qu’on ne pouvait pas endiguer le mouvement et que femmes et jeunes filles, issues de toutes les couches sociales, décidaient, en nombre toujours plus grand, de suivre cette nouvelle forme de vie religieuse, on tenta, avec succès, de diviser et de canaliser le mouvement.
L’approbation et la reconnaissance furent réservées aux groupes et aux communautés qui avaient accumulé suffisamment de biens et qui s’étaient installés dans une maison fixe. Quant aux autres groupes et aux communautés qui vivaient de mendicité et, parfois, “vagabondaient” par groupes mixtes dans les rues, sur les places et par les grands chemins, on les considéra désormais comme des “hérétiques”, des destructeurs de la communauté chrétienne et des gens qui divulguaient des doctrines blasphématoires, d’autant plus que, souvent, ils répandaient des idées très anticléricales et extrêmement critiques vis-à-vis de l’Église. Ces “Frères et Sœurs du Libre Esprit” devinrent dans le courant du XIVe siècle la cible principale des poursuites inquisitoriales. Beaucoup d’entre eux connurent le même sort que Marguerite Porète, mystique cultivée et auteur du traité du Libre Esprit le Miroir des simples âmes, qui finit sur le bûcher à Paris en 1310 après avoir comparu devant le tribunal de l’Inquisition .
C’est en particulier l’intérêt que montraient de nombreuses communautés féminines pour la théologie qui éveillait la méfiance chez leurs contemporains. La multiplication des textes d’inspiration mystique venus des cercles de ces communautés féminines animées par un idéal religieux et qui y circulaient, par exemple les vers d’une Hadewijch (vers 1230), l’autobiographie de Béatrice de Nazareth ou la Lumière ruisselante de la Divinité de Mechthild de Magdebourg (vers 1250), aboutit finalement à une floraison culturelle “féminine” jusque-là inconnue en Europe — un état de fait qui provoquait un grand étonnement, même chez ceux qui leur étaient favorables. Vers la fin du XIIIe siècle, le franciscain Lamprecht de Ratisbonne constatait avec surprise que “de nos jours les femmes aussi s’expriment sur des questions théologiques, et même semblent s’y entendre mieux dans les questions religieuses que des hommes avisés”. Il donnait à ce phénomène l’explication suivante : “Quand une femme s’efforce de mener une vie agréable à Dieu, son cœur tendre et la moindre volonté quelle doit à la simplicité de ses facultés intellectuelles l’enflamment plus rapidement, si bien que son désir de Dieu appréhende mieux la sagesse du Ciel que ne le ferait un homme rude qui est peu apte à cela.”
Thinking Sex: Notes for a Radical Theory of the Politics of Sexuality
Cette explication manquait de pertinence dans la mesure où les femmes auteurs d’écrits mystiques n’étaient en aucune manière moins bien pourvues en “facultés intellectuelles” que leurs contemporains masculins ; la plupart d’entre elles ne manquaient pas non plus de formation théologique. Le traité de Marguerite Porète témoigne, comme les œuvres d’une Hildegarde de Bingen (✝ 1196) ou d’une Catherine de Sienne, de leurs bonnes connaissances des écrits théologiques et de la Bible et d’une volonté déclarée de développer une autre “vision” des questions théologiques controversées. Cependant, la parole de l’apôtre Paul déclarant que la femme doit se taire à l’intérieur de la communauté chrétienne s’appliquait encore aux femmes de la fin du Moyen Age ; elles étaient privées de l’ordination sacerdotale et, par là, de l’accès à la théologie ainsi qu’à la prédication publique. Aussi la voie que les femmes animées d’un sentiment religieux choisirent à la fin du Moyen Age fut-elle celle du “discours mystique”. Hildegarde de Bingen se définit elle-même comme un “réceptacle de l’Esprit saint”, image que les mystiques venant après elle reprirent à leur compte ; de ce fait, ces femmes pouvaient éprouver le sentiment d’être “l’instrument de Dieu”, et elles trouvèrent presque partout une oreille attentive auprès des croyants désorientés par l’état de désolation où était tombée l’“Église pontificale”, divisée en factions rivales luttant pour le pouvoir, et déchirée par le Grand Schisme jusqu’à la “réconciliation” provisoire du concile de Constance (1414-1418).
En fait, tout au long du Moyen Âge tardif, des femmes ne cessèrent de prendre la parole jusque dans des situations politiques très explosives ; Catherine de Sienne et Brigitte de Suède, qui tentèrent toutes deux de mettre fin au Grand Schisme, étaient certainement les plus connues d’entre elles, mais n’étaient pas, de loin, les seules. Dans le sud et le sud-ouest de l’Allemagne vivaient plusieurs femmes animées par un sentiment religieux “ayant le don de mysticisme”, et qui non seulement mettaient ou faisaient mettre par écrit leurs visions et révélations mystiques, mais aussi s’immisçaient activement dans les conflits sociaux et politiques. Et elles étaient écoutées, ainsi la Suissesse Marguerite Ebner ou son homonyme de Nuremberg Christine Ebner (toutes deux vers 1350), ou en Italie, outre Catherine de Sienne, des femmes éminentes comme Angèle de Foligno et Claire de Montefalco (✝ 1308). Dans la France ravagée par la guerre de Cent Ans, ce furent surtout des femmes qui se sentirent appelées à sauver le pays, l’Église et la chrétienté : Jeanne d’Arc, qui s’intitulait elle-même la libératrice, n’était qu’une des nombreuses “envoyées de Dieu” qui n’avaient cessé de faire parler d’elles depuis la fin du XIVe siècle et qui n’étaient pas mieux vues de l’Inquisition que la “Pucelle d’Orléans” : par exemple la “veuve de Rabastens” dans le Sud-Ouest, vers 1350, ou Jeanne-Marie de Maillé en Touraine (1331-1414).
Dans cette mesure, la fin du Moyen Âge fut une époque particulièrement marquée par les femmes dans les domaines politique et religieux ; jamais le nombre des femmes canonisées n’avait été et ne devait être aussi élevé que durant les trois derniers siècles du Moyen Age : les femmes constituent jusqu’au quart de l’ensemble des saints canonisés à cette époque — et une grande partie d’entre elles étaient même des femmes mariées et des mères. Jamais auparavant ni par la suite, les femmes n’eurent le sentiment de vivre dans un monde de fidèles et de saints aussi “féminisé”, même si leur exclusion du service de l’autel et du sacrement sacerdotal ne fut jamais sérieusement remise en question - du moins à l’intérieur du cadre ecclésiastique.
Car, comme dans le monde du travail où les femmes se préoccupaient manifestement peu — trop peu, ainsi que l’historienne américaine Martha C. Howell l’a récemment écrit — d’assurer leur position sur le plan juridique et institutionnel, les visionnaires, les mystiques et toutes les femmes animées par un idéal religieux ne profitèrent pas de cette importance nouvellement acquise pour obtenir un statut meilleur et bien établi au sein de l’Église ; elles se fièrent au contraire au charisme des mystiques, c’est-à-dire à la force de l’esprit divin capable de faire voler en éclats autorités et hiérarchies.
Alors que Brigitte de Suède et Catherine de Sienne, plus avisées, se mettaient à couvert en recherchant la protection de la curie et d’une organisation monastique, et réussissaient, au moins partiellement, à faire partager leurs aspirations politiques et leurs idées théologiques, la mauvaise humeur grandit à l’encontre du “goût excessif des femmes pour le miraculeux” au cours du XVe siècle, et pas seulement dans le milieu des théologiens. De plus en plus de femmes furent dénoncées comme “fausses prophétesses”, et Rome refusa la canonisation à des mystiques et des visionnaires déjà vénérées communément comme des saintes - notamment Jeanne d’Arc ! Dès les débuts de la Réforme et, avec elle, d’une critique radicale du concept de sainteté promu par l’Église catholique, les possibilités qu’avaient les femmes d’exercer une influence sur la théologie, en ce monde comme dans l’autre, diminuèrent sensiblement. La fin du Moyen Age sonna le glas de la célébrité et de la sainteté féminines. Dès le XVIe siècle, lorsque, dans le sillage de la Réforme et de la Contre-Réforme, les faits et les arguments, la connaissance solide de la Bible et la formation théologique commencèrent à compter davantage que l’inspiration divine, le nombre des femmes vénérées comme saintes, voire canonisées, baissa nettement. Au XVIe siècle, finalement, on ne fit plus que se méfier de la spiritualité féminine, du “tendre cœur” des mystiques et de leur “volonté amoindrie par la simplicité de leurs facultés intellectuelles” ; ne pouvaient-elles pas, aussi bien, être inspirées par le Diable, voire “pénétrées” par lui ? La place réservée à la spiritualité féminine, quand celle-ci revêtait un caractère exceptionnel, fut dorénavant la chambre de torture des inquisiteurs et pour finir le bûcher, et non plus l’autel. On transforma les ravissements extatiques des mystiques en voyages nocturnes de sorcières.
Jetons un dernier regard sur l’ensemble des évolutions multiformes qui ont affecté l’existence et l’expérience quotidiennes des femmes, telles qu’on peut les appréhender au travers des sources textuelles et iconographiques de la fin du Moyen Age. Comme on l’a montré pour le travail féminin, mais aussi pour le mariage et la religiosité, la fin du Moyen Age a été une époque de renouveau et de formidables changements qui, vers la fin de la période, pour partie se consolidèrent, et pour partie cédèrent la place à d’autres transformations radicales. Tous ces bouleversements marquèrent de leur empreinte et transformèrent la vie et la place de la femme, par le fait qu’ils impliquaient et modifiaient les relations entre les sexes, que ce fût d’un point de vue économique ou juridique, religieux ou idéologique.
Il nous semble assez clair que, dans les trois derniers siècles du Moyen Age, avec des différences selon les couches sociales et les régions, les femmes conquirent des espaces de liberté et purent ouvrir des brèches dans la structure patriarcale du “mâle Moyen Age” ; ainsi en alla-t-il de leur place dans les corporations artisanales des villes, ou de leur situation juridique de “mineures”. Dans l’ensemble, le rapport des sexes apparaît vers 1500 plus ambigu qu’auparavant.
C’est ce que montre, par exemple, la polémique menée par Christine de Pizan contre une tradition fondée sur des croyances et une culture misogynes, à laquelle la femme de lettres franco-italienne dans sa Cité des Dames opposa le projet de “sauver l’honneur du sexe féminin” ; mais c’est ce que montrent aussi les attaques toujours menées contre l’ensemble du sexe féminin par les maîtres de métier et les compagnons s’efforçant d’évincer la concurrence féminine. L’émancipation et la répression, la valorisation et la dévalorisation des femmes sont les deux côtés d’une même médaille. Tel est le legs de la société médiévale à l’“époque moderne” : la dispute sur la valeur des femmes et sur leur place dans la société, la “querelle des femmes”, même au plus noir des siècles de la ”chasse aux sorcières”, ne finira plus. »
L'abus d'alcool nuit à la santé
Taille originale : 29,7 x 42 & 21 x 29,7 cm

lundi 9 septembre 2024

La dégringolade pour deux

Ecce femină
« Elle activa les essuie-glaces et se prépara à démarrer mais, comme les vitres s’étaient embuées dans l’intervalle, elle poussa la soufflerie à fond avant de s’écarter du trottoir. Au moment de tourner à droite au croisement suivant, elle jeta un coup d’œil sur sa gauche et découvrit Brian dans le petit parc. Il avait ôté son imperméable, dont il recouvrit le sans-abri. Puis, après avoir relevé son col de chemise, il s’élança dans la rue.
Sa mère avait consacré tout un chapitre à ce qu’elle venait de voir, songea Rachel : “L’Acte qui incite à sauter le pas”.
Pour leur quatrième rendez-vous, Brian l’invita à dîner chez lui. Alors qu’il remplissait le lave-vaisselle, elle se débarrassa de son T-shirt, puis de son soutien-gorge, et s’approcha de lui seulement vêtue de son jean déchiré. Il se retourna au moment où elle le rejoignait. Ses yeux s’arrondirent de surprise tandis qu’il laissait échapper un petit “Oh !”.
Elle se sentait maîtresse d’elle-même — une fausse impression, bien sûr —, et suffisamment libre pour dicter les termes de leur premier corps-à-corps. Ce soir-là, ils commencèrent dans la cuisine et terminèrent dans le lit de Brian. Vers deux heures du matin, ils tentèrent la baignoire, et pour finir Rachel se retrouva juchée sur le meuble de la salle de bains, entre les deux lavabos. Ils retournèrent ensuite dans la chambre pour un dernier tour de piste qui s’avéra particulièrement agréable, même si Brian était à bout de course.
[…]
À l'époque, le fascisme déjà partout ?
Quand Brian sortit de la douche, elle l’attendait assise sur le meuble de la salle de bains, son pyjama en tas sur le sol. Il était déjà en érection lorsqu’il la rejoignit. Si leur corps-à-corps fut malaisé - le meuble était étroit, elle entendait les crissements de sa peau contre la surface embuée du miroir derrière elle, et il glissa hors d’elle par deux fois -, elle comprit à l’expression de son regard, une sorte de stupeur émerveillée, qu’il l’aimait comme on ne l’avait jamais aimée. Et dans la mesure où cet amour semblait parfois source de conflit en lui, ses manifestations étaient d’autant plus grisantes.
On a gagné, pensa-t-elle. On a encore gagné.
Elle se cogna la hanche contre le robinet une fois de trop et suggéra qu’ils s’allongent sur le sol. Ils terminèrent sur le pyjama froissé, elle enfonçant ses talons derrière les genoux de Brian, consciente du ridicule de leur position aux yeux de quiconque, Dieu ou leurs proches disparus, les regarderait de là-haut — si tant est que les morts puissent les voir —, mais elle s’en fichait. Elle l’aimait.
[…]
— Je suis tombé amoureux de toi, parce que c’est ce qui arrive à un homme quand il rencontre la femme auprès de qui il a envie de se réveiller chaque matin jusqu’à sa mort. Il “tombe” amoureux. Et ne se relève pas. S’il a vraiment de la chance, elle “tombe” amoureuse aussi, et c’est la dégringolade pour tous les deux. Il n’est plus question de revenir en arrière, parce que si tout était si parfait avant, personne ne serait “tombé”. »
Paralogisme ?

mardi 3 septembre 2024

Les voluptés des romanciers

Roman
« Non je ne descendrai pas non je ne veux pas voir le type tant pis si scandale oh je suis bien dans mon bain il est trop chaud j’adore ça tralala dommage j’arrive pas à siffler vraiment bien comme un garçon oh je suis bien avec moi les tenant à deux mains je les aime j’en soupèse l’abondance j’en éprouve la fermeté ils me plaisent follement au fond je m’aime d’amour Eliane et moi à neuf dix ans on partait pour l’école l’hiver on se tenait par la main dans la bise glacée la chanson que j’avais inventée on la chantait lugubrement on chantait voici qu’il gèle à pierre fendre sur les chemins et nous pauvres devons descendre de bon matin voilà c’était tout et puis on recommençait voici qu’il gèle à pierre fendre oh une belle femme nue qui serait en même temps un homme pas bien ça ou plutôt oui je oui je descendrai je ferai scandale à table je l’insulterai je dirai ce qu’il a fait je lui lancerai une carafe à la tête oui qui serait en même temps un homme j’aimerais fumer un cigare une fois pour voir attention c’est un vilain mot je veux pas le dire j’ai envie de le dire non je le dirai pas ne le dirai pas tralala j’aimerais un bonbon au chocolat quand j’en mange un je le regarde avant de le mettre dans la bouche le mettre dans la bouche je le tourne de tous les côtés et puis je le mange un peu et puis je recommence je le regarde je le tourne de tous les côtés et puis crac je remords remords les cadeaux qu’il m’apporte son bon sourire et moi souvent méchante demander à Dieu un coup de main pour être épouse modèle oh le regard chien quand il commence à être chien quand il me regarde sérieux soucieux chien myope avec des intentions enfin quand il veut se servir de moi affreux ce qui est drôle c’est qu’il éternue quand ça lui vient quand il va faire le chien ça ne manque jamais il éternue deux fois atchoum atchoum et alors je me dis ça y est c’est le chien je n’y coupe pas il va faire sa gymnastique sur moi et en même temps j’ai envie de rire quand il éternue et en même temps angoisse parce que ça va venir il va monter sur moi une bête dessus une bête dessous mais la dernière fois il a inauguré un système comique il me mordille d’abord ça me fait penser à un pékinois qui joue c’est très désagréable mais pourquoi est-ce que je lui dis pas de pas me mordiller c’est pour pas l’offenser ne ne ne faut dire les ne mais aussi parce que je déguste le grotesque comme dans l’autobus quand je suis envoûtée attirée par un visage affreux alors je le regarde mais c’est peut-être aussi par méchanceté que je le laisse faire parce qu’il est ridicule oh de quel de quel droit cet étranger de quel droit il me fait mal me fait-il mal surtout au début comme un fer rouge oh j’aime pas les hommes ne ne et puis quelle drôle d’idée quelle imbécillité de vouloir introduire ce cette ce cette chose chez quelqu’un d’autre chez quelqu’un qui n’en veut pas à qui ça fait mal c’est du joli les voluptés des romanciers est-ce qu’il y a vraiment des idiotes qui aiment cette horreur oh affreux son haha canin sur moi comment est-ce que ça peut le captiver tellement et en même temps envie de rire quand il bouge sur moi tellement rouge affairé si occupé soucieux les sourcils froncés puis ce haha canin si intéressé est-ce que c’est si palpitant ce va-et-vient c’est c’est comique et puis ça manque de dignité oh il me fait mal cet imbécile et en même temps pitié de lui pauvre studieux qui bouge tellement la-dessus qui se donne tellement de peine et qui ne se doute pas que je le regarde que je le juge je ne veux pas l’humilier en moi-même mais je ne peux pas m’empêcher chaque fois de dire Didi Didi pour battre la mesure pour scander son va-et-vient scander les mouvements du malheureux de dessus scander les mouvements stupides incroyables d’arrière en avant d’avant en arrière si inutiles Didi Didi Didi je répète intérieurement j’ai honte je me déteste c’est un pauvre gentil mais j’y je n’y peux rien et ça dure ça dure lui sur moi Ariane d’Auble on dirait un fou un sauvage oh comme c’est laid pardon je regrette pardon pauvre chou affreux son haha canin mon mariage va canin cana tout ça la faute de mon suicide raté agacée agacée tout le temps et lui se doutant de rien ne ne et moi trop pitié pour lui dire assez filez ça dure ça dure sur moi déshonorée et enfin ça y est c’est l’épilepsie la drôle d’épilepsie du monsieur qui s’occupe des territoires sous mandat il pousse des cris de cannibale sur moi parce que c’est la fin et que ça a l’air de lui plaire beaucoup et puis il tombe près de moi tout essoufilé c’est fini jusqu’à la prochaine fois non pas fini d’ailleurs parce que alors il se colle contre moi tout collant poisseux et il me dit des tendresses écœurantes et c’est pire »
Gothique

vendredi 7 juillet 2023

Le langage romantique de la jalousie

« Assouvir un certain fantasme… »

Anthropologue chez les vendeurs de drogue de East-Harlem

« Tout le monde soutint Candy quand elle finit par tirer sur Félix : une balle à l’estomac. À l’époque, je pris ça pour un acte de résistance émancipateur. Pourtant Candy entendait son acte de libération comme l’éclat traditionnel de la femme jalouse incontrôlablement amoureuse de son mari infidèle. Elle s’accrochait désespérément aux valeurs familiales traditionnelles d’un passé où l’affrontement entre les sexes et l’affirmation des droits individuels s’exprimaient dans le langage romantique de la jalousie. Bien sûr, dans le contexte de la cité, les scénarios anciens sont poussés à leur paroxysme. La facilité avec laquelle on accède aux stupéfiants et aux armes fait monter les enjeux et les niveaux de souffrance humaine lors des traditionnelles bagarres entre les sexes au sein du foyer.
Comme pour la fugue amoureuse, l’amour romantique dans la relation conjugale permet à une femme soumise d’affirmer ses besoins individuels tout en restant attachée au principe du foyer nucléaire dominé par l’homme. Candy était très claire sur le fait que la trahison sexuelle par Félix de leur relation conjugale avait été le catalyseur de son geste. Elle savait depuis toujours que Félix “avait des femmes ici et là”, mais quand il viola les règles de la solidarité familiale, elle en finit avec sa dépendance de femme battue :
Candy : Les femmes pensent que le pire trauma qui peut leur arriver, c’est quand leur homme va avec une autre femme; mais c’est pas ça. [Attrapant le magnétophone] Et je le dis à toutes les femmes de New York : vous croyez que, quand votre homme vous la joue avec une autre femme, c’est mal. Non ! Le pire qui peut vous arriver c’est quand il couche avec votre propre sœur — votre propre sang ! »
« Une pratique toujours aussi inavouable ? »
« Les rages violentes et parfois suicidaires de Candy étaient destinées à conserver fidèlement un foyer sacré. Il lui fallut encore quatre mois de maltraitance pour qu’elle finisse par appuyer sur la gâchette. Condamnant son mari dans les limites des règles culturelles en vigueur du temps de sa mère et de sa grand-mère, elle exprimait son désespoir et sa colère par une jalousie hystérique dont la cause fut le manquement par son mari à respecter l’intégrité de leur conjugalité. Et si l’on suit la façon dont Candy définit ses droits individuels en termes d’amour romantique classique, c’est une trace de rouge à lèvres qui mit le feu aux poudres :
Candy: Un jour, j’étais allée chez sa mère pour savoir ce qu’il faisait. On était dehors à parler, et je vois qu’il avait du rouge à lèvres sur la bouche, alors je suis devenue folle. Tu vois, je savais qu’il sortait avec une autre femme — avec moi, ma sœur et une autre femme ! J’ai pété les plombs. Et j’ai toujours une arme avec moi, pour ma protection. Elle était dans mon sac à main.
Et c’est ce que j’ai fait. Je l’ai sortie et j’l’ai fait. J’ai carrément pété les plombs. Je lui ai tiré dessus. J’sais pas. C’est mes nerfs. »
« Un jeu sexuel… Un plaisir purement cérébral… »
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Candy, sa famille et son réseau d’amis avaient une explication populaire traditionnelle portoricaine pour rendre compte de son acte spectaculaire. C’étaient “ses nerfs”— ce qu’on appelle ataque de nervios sur l’ile de Porto Rico. Les psychiatres portoricains identifient ces ataques comme un “syndrome lié à la culture portoricaine” que l’on rencontre le plus souvent chez les femmes maltraitées par les hommes dès l’enfance. L’équivalent le plus proche dans la culture classe moyenne anglo-saxonne est sans doute la crise d’angoisse (panic attack). Dans la culture portoricaine rurale et ouvrière, les ataques sont un espace légitime, où une femme peut donner libre cours à sa colère contre l’homme dominant dans sa vie quand la maltraitance outrepasse les limites acceptées. La cause la plus souvent invoquée de ces éclats de violence féminins, inscrits dans la culture, est la jalousie pure et simple. En d’autres termes, quand elle a tiré sur Félix, Candy suivait dans ses plus petits détails le scénario traditionnel de la victime de maltraitance. Elle réaffirmait en fait, plutôt qu’elle ne violait, l’étiquette patriarcale quand elle brisa cathartiquement les chaînes d’une maltraitance intergénérationnelle dont elle était régulièrement victime en logeant une balle dans l’estomac de son mari. »
Dolmancé : Parlons moins, chevalier, et agissons beaucoup davantage. Je vais diriger la scène, c’est mon droit; l’objet de celle-ci est de faire voir à Eugénie le mécanisme de l’éjaculation; mais, comme il est difficile qu’elle puisse observer un tel phénomène de sang-froid, nous allons nous placer tous quatre bien en face et très près les uns des autres. Vous branlerez votre amie, madame; je me chargerai du chevalier.
Mme de Saint-Ange : Ne sommes-nous pas trop près ?
Dolmancé, s’emparant déjà du chevalier : Nous ne saurions l’être trop, madame; il faut que le sein et le visage de votre amie soient inondés des preuves de la virilité de votre frère; il faut qu’il lui décharge ce qui s’appelle au nez. Maître de la pompe, j’en dirigerai les flots, de manière à ce qu’elle s’en trouve absolument couverte.
 
[Le marquis nous permettra ainsi d'utiliser un nouveau libellé : la décharge au nez !]

Taille originale : 21 x 29,7 cm

« … faisait pénitence avec des pierres, des fouets ou d'autres moyens »
Taille originale : 29,7 x 21 cm

vendredi 30 décembre 2022

Baci baci

« J’ai nommé les “princesses prédatrices” : Elles sont toujours deux et sont généralement blondes, quoique pas nécessairement. Mais si au moins l’une d’elles est blonde, leur duo fonctionne mieux. Car elles ont une mission, même si elles ne l’admettront jamais textuellement. Mais dans leur langage codé, qui leur permet de se comprendre comme des jumelles, elles ne cessent d’en délibérer entre elles. Elles ne parlent pour ainsi dire que de cela.
Elles sont étudiantes, se connaissent de la fac ou, plus probablement, de la vie nocturne dans leur cité universitaire. Elles voyagent avec un budget très serré, mais ce ne sont pas des routardes typiques, ne serait-ce que parce qu’elles n’ont pas de sac à dos. En avoir un leur donnerait l’air de routardes. En plus, cela fait transpirer du dos, ce qui n’est pas élégant. Il leur fallait en outre emporter toutes leurs robes d’été, ainsi que ce petit top qu’elles oseront tout juste porter avec un châle, cinq bikinis, puis surtout les six paires de chaussures à talons dont on peut avoir besoin à diverses occasions en vacances, plus la trousse de secours au complet, équipée de différentes sortes de mascaras waterproof, fond de teint, rouge à lèvres, vernis à ongles, un stick correcteur pour les piqûres de moustiques, et le kit à lentilles.
Elles ne dorment pas comme des routardes, dans des campings ou des auberges de jeunesse. Elles trouvent leurs adresses de façon mystérieuse grâce au cousin d’un ami ou via CouchSurfing. Puis elles verront, parce que trouver des adresses constitue l’un des principaux objectifs de leur mission secrète.
— Ne te retourne pas tout de suite, Frederieke, mais on a une moquette à 6 h 30. Il se rapproche. Mamma mia, quelle forêt vierge. Et vise plus bas, son froc…
Elles sont assises à la terrasse la plus chère de la place et boivent des cocktails chics qu’elles n’ont pas de quoi payer. Il émane d’elles une blonde et traitre disponibilité. Elles sont la chandelle flamboyante à laquelle tous les latin lovers viendront se brûler les ailes en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, et elles le savent. C’est bien là le but. C’est leur mission. C’est pour cela qu’elles sont parties en vacances.
— Ca y est, il nous a vues. Frederieke, on le tient. Je l’estime à au moins six margaritas.
Vous auriez presque pitié de ces petits Italiens chauds comme la braise qui se jettent dans le piège. Ces petites chattes hollandaises, blondes et mousseuses, qu’ils imaginent sous la table, ils ne les auront jamais. C’est le pacte. On ne couche pas. Tout au plus baci baci, et quand l’autre dit stop, c’est stop. Des cocktails gratuits tous les soirs, c’est tout ce qui les intéresse. Et peut-être un endroit où loger. Et l’expérience de se sentir adorées trois semaines durant. »
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Taille originale : 29,7 x 21 cm

mardi 10 août 2021

Remplir l'esprit, vider la tête


« Elle s’est approchée, s’est assise près de moi et elle a commencé à m’embrasser en glissant sa langue dans ma bouche et tout, puis elle a guidé mes mains en direction de ses nénés bien qu’en fait elles n’aient pas tellement eu besoin d’être guidées. Elle m’a donc lâché les mains puis elle s’est employée à déboutonner mes jeans coupés et à m’ouvrir la braguette. J’ai expédié mes vieilles sandales d’un coup de pied, je me suis extrait de mon T-shirt en me tortillant, et elle, laissant tomber sa chemise à ses pieds, s’est penchée en arrière et m’a tiré sur elle. Je suis entré tout droit en elle comme si, bien plus que tout le bricolage sexuel que j’avais connu dans un passé lointain, c’était exactement pour ça que j’étais fait. Je vous épargnerai la plupart des détails, mais disons qu’elle dirigeait presque toutes les opérations, ce que je trouvais bien parce que sinon, si j’avais été livré à ma seule initiative, j’aurais probablement fait quelques secondes de cabriole et puis fini. Ensuite il m’aurait fallu cinq ou dix minutes pour pouvoir remettre ça, ce que j’aurais trouvé gênant. Mais elle m’a agrippé les fesses de ses mains, m’a fait faire de lentes allées et venues, quelques petits soubresauts bizarres qui la titillaient bien et des rotations souples des hanches qui apparemment la branchaient très fort. Je me sentais alors assez fier de moi, mais quand elle a commencé à gémir et à m’attirer en elle de plus en plus vite je me suis terriblement excité et juste au moment où je commençais à avoir des pensées vraiment agréables sur le sujet, à trouver que l’acte sexuel avec une autre personne vous libère la tête de tout sauf de cet autre qui vous remplit alors l’esprit et devient en quelque sorte tout l’univers, ou que ça vous aide vraiment à vous concentrer et vous permet d’oublier tous vos ennuis, ou que ça vous retient tellement l’attention que vous ne pensez plus en fait à vous- même - vous ne pouvez même pas essayer parce que ça vous bloque la pensée -, juste à ce moment-là ma pensée s’est bloquée et j’ai déchargé. »
taille originale : 21 x 29,7 cm

vendredi 8 janvier 2021

Séminaire

Il faut bien comprendre que ce qu’on appelle les normes sociales, les valeurs, sont toujours construites comme des oppositions simples entre par exemple le sacré et le profane, le masculin et le féminin, la nature et la culture, le blanc et le noir… Ce dernier exemple est éclairant : nous pensons en noir et blanc, pas en couleur… Le carré sémiotique de Greimas — vous lirez sa Sémantique structurale si vous ne l’avez déjà pas fait — est une structure logique mais non psychologique et encore moins sociologique… Le noir n’est pas le non-blanc, c’est le contraire parce que, dans le non-blanc, il y a toutes les autres couleurs. Nous ne sommes pas logiciens (encore que Greimas multiplie lui aussi les entorses à la logique), et les idéologues modernes pensent naïvement que, si ce n’est pas naturel, c’est nécessairement culturel. Et inversement.

Tout cela est sans doute évident, mais il faut ajouter aussitôt que notre « esprit » manipule ces catégories non pas par gradation (comme le pense Greimas) ni par complexification (comme le voudrait la Science) mais d’abord et avant tout par inversion. Sur ce point, Lacan est sans doute pertinent pour comprendre nos contemporains ou contemporaines. Le blanc devient noir comme l’envers caché du revers apparent. Pile ou face. Il n’y a pas bien sûr de renversement complet, mais la division suscite le désir sinon la nécessité de son inversion. Le roi devient fou et le fou devient roi, le temps du carnaval dont parle Bakhtine. L’émetteur reçoit du récepteur son message sous une forme inversée, selon telle célèbre formule analytique. Mais pas toujours ! Nécessairement pas toujours… le sacré doit le rester.

taille originale : 24  x 34

Les réalités devraient être « distinctes et séparées », et « une ligne de démarcation nettement tranchée devrait séparer l’une de l’autre » comme l’écrit Durkheim, mais le sacré ne peut se constituer sans la possibilité de la profanation, de son inversion dramatique ou risible, à tel point qu’on ne sait pas toujours si c’est la constitution du sacré qui crée cette possibilité, ou si c’est la profanation qui d’abord institue l’ordre du sacré. Il faut penser ce point d’inversion. On s’étonne qu’un député homophobe soit surpris dans une partouze gay, et on s’en gausse. Mais l’on doit comprendre ce lieu, qui n’est pas seulement psychologique mais aussi sociologique, où se croisent ces deux dimensions apparemment incompatibles. Essayez de penser comment se conjoignent ces deux propositions : le député est homophobe parce qu’il est gay, mais également, il est gay parce qu’il est homophobe.

taille originale : 24  x 34

Je prendrai un autre exemple, celui de l’éjaculation faciale dont le succès pornographique est interprété trop souvent de façon naïve. Le sperme comme le sang menstruel relève dans notre culture comme le relève Mary Douglas de la souillure. Mais la souillure est seulement comprise comme une transgression, alors que l’éjaculation faciale est une inversion. Il ne faut pas s’étonner que ce sont les femmes belles, les plus belles femmes mêmes qui en sont les meilleurs objets. D’aucuns, d’aucunes affirment qu’il s’agit d’un geste humiliant alors que sa capacité d’excitation vient au contraire du fait que c’est un acte d’hommage. Hommage à la beauté, à la féminité (si l’on est dans un cadre hétéro), au partenaire qui seul suscite en moi un tel désir et un tel jaillissement. C’est parce que ce autre singulier suscite le désir qu’il me faut me répandre sur son visage qui, loin de n’être qu’un objet, répond par son trouble (rire, émerveillement ou dégoût) à mon propre trouble. L’hommage est la figure inversée de l’humiliation.

taille originale : 24  x 34

Vous connaissez sans doute la légende qui entoure le bukkake, cette pratique venue du Japon qui consiste pour un grand nombre d’hommes à éjaculer sur le visage d’une femme généralement agenouillée, consentante, souvent imperturbable comme un Bouddha contemplatif. Dans une réalisation de ce genre, l’une de ces actrices japonaises jouait le rôle d’une présentatrice de journal télévisé lisant longuement une série d’actualités alors que des dizaines d’hommes entièrement nus venaient se dresser à côté d’elle (sans doute sur l’un ou l’autre escabeau caché derrière le bureau), la bite au niveau de son visage qu’ils arrosaient consciencieusement l’un après l’autre, leur foutre dégoulinant ensuite dans ses cheveux, sur ses joues, ses lèvres, son chemisier, son tailleur… Il y avait quelque de chose de sublime, au sens kantien du terme, dans cette mise en scène. Je vous relis cela : « pour l’évaluation esthétique de la grandeur, il y a bien un maximum, et j’affirme de celui-ci, que lorsqu’on le considère comme mesure absolue, par rapport à laquelle il n’est rien qui puisse être subjectivement plus grand (pour le sujet qui juge), il indique l’Idée du sublime et produit cette émotion qu’aucune évaluation mathématique de la grandeur par les nombres ne saurait susciter ». Mais, si c’est bien moi, comme l’affirme Kant, le sujet qui juge qu’il y a là du sublime, le respect et l’admiration ne s’adressent qu’à celle dont l’impassible beauté suscite en moi « l’Idée de son infinité » et dont le visage transformé en objet informe par le foutre dégoulinant suscite pourtant en moi cet ébranlement de l’imagination face à l’abîme (et me fait ressentir ma propre impuissance).

Quoi qu’il en soit, j’en reviens à cette légende entourant le bukkake qui aurait été une pratique ancienne dans on ne sait quels villages archaïques où les hommes rassemblés auraient ainsi « puni » les femmes adultères. Or il n’y a dans de telles scènes pornographiques rien de plus excitant que l’innocence des visages exposés à l’humiliation d’une punition imméritée. Le trouble provient de cette conjonction au plus étroit entre l’innocence et la culpabilité : l’imagination peut se mettre à courir à la recherche des vices cachés, des crimes enfouis, des perversités masquées chez l’extatique victime, mais c’est le symbolique qui est ici efficient, l’inversion de l’innocence en culpabilité qui à son tour, en un nouveau tour de carrousel, se métamorphose en innocence injustement bafouée.

Nous en resterons là pour aujourd’hui.

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Question dans le public

Je ne comprends pas grand-chose à vos explications qui me donnent l’impression d’un charabia jargonnant, pseudo-philosophique, plein de références savantes mais qui masquent en fait le vide de la pensée. D’ailleurs, je pense que vous cherchez surtout à justifier vos propres désirs de vieux pervers.

Cris dans la salle

Gros porc !

Réponse

Votre objection ainsi que l’interpellation anonyme subséquente est très pertinente. Je consacrerai en effet mon prochain séminaire à l’insulte comme déterminant social de l’excitation sexuelle.

Taille originale : 29,7 x 42

jeudi 7 janvier 2021

Paroles d'artistes

Après s’être fait enculer à quatre pattes, Angelica (c’était un nom de scène bien sûr) se mit à genoux, et Erik éjacula sur son visage et dans sa bouche ouverte. Pointant son regard dans l’objectif de la caméra, elle avala ostensiblement le foutre en se pourléchant les lèvres. Ce n’était pas la fin du tournage, même si cette scène clôturerait très vraisemblablement le montage final du film. Toutes les scènes en solo où elle se branlait les cuisses grandes ouvertes et s’enfonçait un gros gode (à l’apparence surdimensionnée à cause du grand-angle) dans l’anus étaient déjà terminées. Le matin, elle avait également réalisé ses premières prestations à trois avec Erik et Tony qui, à tour de rôle, l’avait baisée et enculée avant de se faire sucer jusqu’aux couilles. Angelica était une performeuse professionnelle, habile à se prendre une bite bien dure dans l’anus tout en écartant de la main une fesse pour que la caméra saisisse en gros plan la pénétration ; en même temps, elle pompait avec vigueur la queue de son second partenaire, avant que les deux hommes n’échangent leur place. Et si elle gardait globalement la même position à quatre pattes, elle variait suffisamment les gestes et les attitudes pour éviter une répétition dommageable à l’intérêt des spectatrices et spectateurs.

L’après-midi serait consacrée aux doubles pénétrations avec ses multiples variantes : Angelica couchée sur le ventre face à Erik pendant que Tony se positionnait derrière elle pour l’enculer visiblement avec sa grosse queue noire (Angelica soutenait le mouvement BlackLivesMatter et voyait dans ses performances avec Tony un acte symboliquement antiraciste) ; Angelica s’asseyant à califourchon sur un de ses partenaires en exposant entre ses cuisses grandes ouvertes à la fois son cul déjà défoncé par une des deux bites et sa chatte offerte à la pénétration subséquente ; Angelica soulevée de terre entre les deux hommes debout et s’enfonçant en elle par-devant et par-derrière (une position difficile à tenir qui exigeait des partenaires musclés et bien bandés, mais des injections de papavérine palliaient à d’éventuelles défaillances)…

Interview militante
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Après une douche, elle mit un peignoir et rejoignit l’équipe pour le déjeuner. Elle s’attabla à côté de la réalisatrice, Claire, une quinquagénaire (sinon une sexagénaire) au verbe haut et aux gestes précis. Ancienne actrice porno à une époque où l’on tournait encore en argentique ou en vidéo analogique, elle avait acquis progressivement toutes les techniques de la réalisation d’un film de qualité à l’esthétique léchée à l’opposé des prétendues vidéos amateurs. Elle préférait cependant illustrer toutes les formes de sexualité extrême, weird ou rough selon les expressions consacrées. Pour elle, il fallait zapper les préliminaires : ça ne sert à rien, disait-elle, c’est chiant. On va direct à la pénétration et à l’éjaculation, et c’est tout. Il faut que ça tape dedans et que ça soit assez violent. Et surtout, il faut qu’il y ait de l’anal, c’est impossible sans.

Outre sa réputation de grande professionnelle dans le cinéma gonzo, elle était censée avoir obtenu un master en philosophie ou un doctorat. Elle aurait même donné cours à l’université (en réalité, juste une invitation à un séminaire). C’est ce qui intéressait notamment Angelica, l’intelligence de cette femme qui était capable de rebondir sur n’importe quel sujet de façon réfléchie et argumentée sans qu’on perçoive dans ses propos la moindre condescendance à l’égard de ses jeunes interlocutrices (il faut bien reconnaître que les mecs dans le métier étaient plutôt des bourrins surtout intéressés par le foot et les bagnoles, et ils étaient rares dans le domaine à parler du réchauffement climatique ou de la mondialisation).

On parlait d’une interdiction possible du tournage des films pornos au nom de la lutte contre la prostitution. Loin d’être reconnues comme des travailleuses du sexe, les actrices étaient désignées comme des victimes de l’exploitation patriarcale. Des confessions d’anciennes actrices alimentaient et répétaient la thèse de la servitude volontaire. Les professionnels envisageaient déjà de travailler dans des pays plus hospitaliers, mais redoutaient également un mouvement international en faveur de la prohibition.

Proposition politique
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Angelica, se tournant vers Claire, questionna : « Mais pourquoi cette haine de la pornographie ? Pourquoi elles nous méprisent comme ça ? Moi j’aime baiser, j’aime ce que je fais. Pourquoi on voudrait me l’interdire ? » Claire ne répondit rien. Angelica savait que c’était sa manière de faire. Peut-être réfléchissait-elle ou bien voulait-elle être sollicitée à plusieurs reprises, priée même, suppliée avant qu’elle ne consente à répondre ? Ou bien voulait-elle que le brouhaha s’estompe, qu’une plage de silence s’installe pour qu’elle puisse développer sa pensée ? Il fallait en tout cas lui laisser un peu temps. Peut-être répondrait-elle dans cinq minutes, ou dans une heure, ou même le lendemain comme cela lui était déjà arrivé. Angelica savait parfois se montrer patiente.

Mais Claire ne répondit rien. Ce n’est que le soir qu’Angelica reçut un long courrier qu’elle lut et relut longuement avant de s’endormir.

Je pense que cette condamnation de la pornographie, c’est plus large, mais aussi plus profond comme mouvement.
Ce que Freud appelle le désir, la pulsion, peut se porter sur n’importe quoi, le « sexe » bien sûr (encore faut-il voir que le sexe peut prendre de multiples formes sous l’emprise du désir), mais aussi l’argent, le pouvoir ou encore la morale, ce que la psychanalyse désigne comme l’idéal du moi. Ça, c’est ce qu’on peut décrire sommairement comme la passion de la loi, de la vertu, de la pureté morale.
À l’époque lointaine de la « libération sexuelle », la « répression sexuelle », le « puritanisme », la « haine du désir », le contrôle de la sexualité étaient vus comme une espèce d’aberration, un « ordre » imposé par la société, comme quelque chose d’arbitraire, d’incompréhensible même, sans que l’on perçoive que l’amour de la loi est également une forme de passion entière, impérieuse, fondamentalement désirante, parce que la loi fait jouir ou donne du moins l’espérance de la jouissance. En cela, ce qui apparaissait alors comme une forme de perversion de l’esprit est sans doute une constante anthropologique ou du moins une tentation anthropologique largement répandue, et qui reparaît d’ailleurs sous une forme renouvelée, mais tout aussi exacerbée d’un moralisme qui se déguise à peine tant il est convaincu de son bon droit. Mais en son fondement, il y a moins une vérité morale à défendre qu’une passion exacerbée pour le Juste, la Justice, le « bon droit ». Avec l’effacement des consciences de la « libération sexuelle », ce n’est pas à la fin d’une époque qu’on assiste, plutôt à une nouvelle mode. C’est une mode, un déplacement du désir, de la sexualité, de « l’érotisme » vers la pureté morale… On se refait une virginité. Il s’agit d’incarner la loi la plus pure, la loi la plus dure, et surtout de dénoncer tout manquement à loi. C’est par la dénonciation qu’on prouve, qu’on éprouve sa propre identification à la loi.
 Je me souviens de ce quinquagénaire ou sexagénaire sans grande envergure, sans grande ambition sinon déçue, qui s’était pris ainsi de passion pour le code de la route. Cela peut sembler ridicule, mais toute infraction au code de la route le rendait fou, le plongeait dans la fureur et le ressentiment (parce qu’il n’y a pas de passion négative qui n’ait une cause inaperçue). Il s’en prenait en particulier aux gamins à vélo qui prenaient la rue à sens unique devant chez lui à contresens. Il les interpellait, il les querellait, il leur hurlait même dessus, au nom de la sécurité, pour les prévenir du danger, pour protéger ces jeunes inconscients de leur propre insouciance… Bien entendu, les gamins n’écoutaient pas et accéléraient même en l’entendant. Alors, il les guettait, mine de rien, il s’arrangeait, je ne sais pas trop comment, pour avoir de chez lui toujours un œil sur la rue et bondir au moment où des enfants étaient prêts à s’y engager à contresens. Et il se serait planté devant eux pour les empêcher de passer, pour leur faire la morale, pour leur faire prendre conscience de cette absolue nécessité de respecter ce code de la route dont il était le héraut incontestable. Aux alentours, on ne se souciait guère de ses interventions dont il essayait pourtant d’expliquer la justesse aux voisins par hasard rencontrés. Les années passaient ainsi dans cette rue tranquille, jusqu’à ce que la mairie ou toute autre autorité compétente décide inopinément d’ajouter au signal de sens interdit un panonceau autorisant les cyclistes à emprunter la rue à contresens. Là, le monde s’est écroulé pour lui, il a perdu son sens… avec jeu de mots !
Enfin, c’est le genre de types qui retombe toujours sur ses pattes. Par la suite, il s’en est pris à tous ces chauffards qui ne respectaient pas les limitations de vitesse ou qui brûlaient les feux rouges. Tu vas me dire : comme tout le monde, mais la fixation sur le code de la route et seulement sur le code de la route était symptomatique de sa passion pour la Loi, parce que, dans sa jeunesse, il avait aspiré à la prêtrise à une époque où la foi religieuse s’estompait… Je ne sais pas pourquoi il avait renoncé. En tout cas, cette foi qu’il avait voulu transmettre à toute sa famille, à sa femme en particulier, fille de divorcés, n’était plus partagée autour de lui. On n’y croyait plus. Il a dû le sentir. Cet amour immodéré de la Loi, il ne pouvait plus l’incarner dans la prêtrise. Alors je pense qu’avec l’âge, il a renoncé, ou plus exactement, il a reporté cette passion sur un substitut qui peut paraître ridicule, le code de la route, mais qui était incontestable : qui oserait défendre l’insécurité routière ?
Acte militant
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Cette pureté morale, cette dureté morale même, est présente à toutes les époques chez certains individus qui y trouvent une jouissance plus ou moins cachée, plus ou moins niée. Ce sont les moines, les saints, les anachorètes, les ermites, et puis bien sûr les inquisiteurs, les fous de Dieu, les Savonarole, les contempteurs de la corruption mondaine, les chevaliers de la foi, les prophètes du malheur et de la rédemption ! Et cette passion réapparaît aujourd’hui de façon visible. Elle a bien sûr besoin d’une scène, de gestes spectaculaires, de dénonciations rageuses de l’ignominie morale dans laquelle baignerait le bas-peuple, de tous ces misérables comme dirait Pascal qui ignorent la vraie foi !
Oui, c’est une mode… Il ne faut pas croire que les époques se transforment radicalement, avec des « ruptures épistémologiques » ou des « épistémè » soudainement métamorphosés, surtout dans une période aussi courte, un demi-siècle à peine. Ce sont des déplacements, des glissements, ce qu’en sémantique on appelle des « connotations » qui évoluent, même si ces connotations dont je parle ont évidemment un effet ou des effets « réels » : je veux dire que ce n’est pas seulement une question d’idées, d’idéologie, c’est une question de prise de pouvoir dans l’espace public… Il y a cinquante ans, on disait que certaines personnes, des hommes généralement, étaient portés sur la chose, puis on a dit portés sur le sexe, et enfin, obsédés sexuels (aujourd’hui on écrirait — mais qui l’oserait — obsédé·e·s sexuell·le·s). Et donc, je disais, des « obsédés sexuels », il y en a toujours eu, il y en a encore certainement, mais c’est passé de mode. Elles et eux ont eu leur heure de gloire au moment de la « libération sexuelle », au cinéma, en littérature, en photographie, en art, et dans les magazines bien sûr quand il s’agissait de mettre fin aux « tabous », à « l’oppression patriarcale » (au sens exact du terme, l’oppression des pères), au « refoulement bourgeois »… mais aujourd’hui que c’est acquis, que la libération sexuelle est une évidence et qu’en particulier la peur de tomber enceinte pour les femmes et surtout le « déshonneur » qui l’accompagnait ont disparu, que, de ces anciennes craintes, rien ne subsiste sinon le souvenir littéraire, que pourrait donc signifier la « libération sexuelle » ? Cela n’a plus de « sens », ou plus précisément, ce n’est plus rentable idéologiquement. Les obsédés sexuels, les nymphomanes n’ont plus droit à la parole ou, en tout cas, n’ont plus aucune place sur le devant de la scène. Retour dans les marges pour Sade et Apollinaire. Anaïs Nin aussi. Et la salope de Catherine Millet (oui, finalement, il y a peut-être rupture épistémologique : qui peut encore comprendre ce qu’elle a écrit ?).
L’attrait pour la sexualité s’est, je pense, « émoussé » pour beaucoup de gens. Ce que j’entends à présent, c’est la glorification d’une sexualité douce, sans risque, sans excès, sans « fureur » sadienne, une sexualité précautionneuse, parfaitement civilisée, où l’on ne s’expose pas, le vrai bonheur conjugal en somme. On ne croit plus — enfin beaucoup ne croient plus — à la promesse d’une jouissance extatique, sublime, absolue… Et on ne la recherche plus, sinon quelques-uns, quelques-unes. C’est ce qui explique le succès des asexuels : finalement, il vaudrait mieux se débarrasser de la sexualité qui est un risque, un problème, une source d’angoisse et de conflit… (« Tu ne me désires plus ! » reproche ultime de la trahison.)
Et l’on est passé à autre chose, à d’autres « combats » soudainement dramatisés, exacerbés, glorifiés. Je ne dirais pas que c’est de la bien-pensance parce que c’est méprisant, c’est juste la pensée dominante d’aujourd’hui, celle en tout cas qui cherche à s’imposer par la virulence verbale… Avec cet amour de la loi qui promet à son tour la « félicité » (la « jouissance » est désormais un mot trop connoté, passé de mode). Et bien sûr, comme je le disais, en corollaire, cette obsession de la dénonciation. On en a de multiples exemples anciens. L’époque de la « libération sexuelle » était aussi celle de la « Révolution culturelle » : certains ici y ont joué dans des groupuscules, mais en Chine, c’était du sérieux. Cet imbécile de Badiou essaie de nous faire croire que c’était une révolte contre l’ordre ancien, contre les « mandarins », contre les « droitiers », alors que bien évidemment cette humiliation publique de professeurs, d’intellectuels, de « réactionnaires » ou « d’ennemis de classe » de toutes sortes (avant souvent leur mise à mort ou leur suicide), à laquelle les « révoltés » ont souvent participé avec enthousiasme, avec un enthousiasme furieux, leur donnait la jouissance suprême du pouvoir le plus brutal bien sûr, mais surtout d’incarnation de la parole du maître, du Mao déifié par la propagande. Ces « étudiants » n’étaient pas des fonctionnaires sans âme d’un système répressif (dont parlait Hannah Arendt), mais les zélateurs d’une foi sans compromis, sans concession. Et c’est cela qui les faisait jouir : se sentir l’âme et la conviction du Juste, de l’élu de Dieu. J’utilise consciemment un langage religieux que les adeptes repentis du maoïsme l’utilisent à leur tour aujourd’hui pour décrire leur propre fascination pour le « Grand Timonier », parce que la foi — et cela peut être la croyance en n’importe quoi — donne sens à la vie de certains, mais surtout elle est pour elles et eux la promesse d’un futur rayonnant et la dénonciation catastrophique d’un présent haïssable.

Au nom de la liberté
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Bien entendu, on n’en est pas là aujourd’hui, même si l’infâme réseau est le lieu de la mise à mort symbolique de l’Ennemi… Mais comme tous les mouvements sociaux, il a peu de mémoire ou du moins une mémoire sélective. Comme son objet, son « combat » est neuf, c’est une pensée qui se croit neuve, qui croit mettre fin aux siècles de ténèbres. Pourtant, les ressorts ou au moins certains ressorts de ces mouvements sont bien les mêmes… Il suffit de penser à la prohibition. Cela nous paraît absurde, mais ce n’était pas seulement un mouvement porté par des pasteurs rigoristes mais également par des groupes progressistes et de nombreuses associations féminines. L’alcool était associé à la pauvreté, à la misère, à la déchéance des couches les plus pauvres de la population, ainsi qu’à la violence, en particulier aux violences conjugales. On l’oublie volontiers aujourd’hui parce qu’on préfère désigner une autre cause « systémique », mais l’alcool est un facteur essentiel de ces violences et pas seulement une « circonstance aggravante » comme on le constate quand on observe les violences entre hommes : dans ce cas, on n’hésite d’ailleurs pas à mettre leurs bastons sur le compte de l’alcool. Tout cela pour dire que la prohibition ne fut pas un phénomène aberrant, mais a surgi à la confluence de différents mouvements convaincus d’agir au nom du Bien.
L’identification à la vertu est au fond plus rassurante que la sexualité qui implique toujours une certaine prise de risque, au moins un lâcher-prise, une confiance dans l’autre… C’est une expérience qui peut se révéler négative. Beaucoup de premières fois sont décevantes et l’orgasme loin d’être garanti. D’ailleurs, c’est pour cela — et je le dis un peu négativement bien qu’il s’agisse de nos clients ou clientes— que beaucoup « consomment » de la pornographie, parce que précisément c’est sans risque, même si le plaisir est au final moindre qu’avec un ou une partenaire réelle, comme tout le monde le pressent ou le sait bien. Personnellement, je pense qu’on ne devrait regarder de la pornographie qu’avec un ou des partenaires, comme des stimulants avant l’action ou pendant l’action. J’aime qu’on me lèche pendant que je vois des gays s’enculer sur un écran panoramique.
La Vertu en revanche, non seulement est rassurante et glorifiante, mais elle permet de désigner un « objet » comme diabolique, l’alcool, la pornographie, n’importe quoi, n’importe quel objet supposé menaçant, pervers, monstrueux, envahissant… L’objet cristallise toute la haine, toute la rage, toute la colère qu’on peut avoir en soi. Et bien entendu, Dieu vomit les tièdes !
Et, comme la vertu n’est jamais satisfaite, comme le monde reste impur, l’exigence d’idéal reste entière, reportant sa satisfaction aux lendemains qui chantent. Elle ne se satisfait jamais et se répète, s’exacerbe, se déchaîne dans la dénonciation, au moins verbale, et dans un fantasme de toute-puissance. C’est ce fantasme qui joue le rôle de substitut à la jouissance promise. Dès lors, l’identification à la loi peut perdurer indéfiniment même si elle finit assez communément par s’épuiser parce que le réel finit bien par déjouer nos attentes. Certains s’en aperçoivent, d’autres non.

On est dans une époque comme celle-là, quand la vertu promet plus de bénéfices spirituels que la sexualité. On va mortifier la chair, comme l’ont fait les ermites ou les moines, sauf que ce n’est pas la sienne que l’on flagellera, mais plutôt celle des autres en condamnant notamment le plaisir solitaire devant la malfaisance pornographique. Mais bon, les femmes et les hommes donc ne savent pas l’histoire qu’ils font, selon la belle expression de Marx, et je ne sais pas plus qu’elles ou eux ce qu’il en adviendra.

Angelica fut au final un peu déçue par cette longue missive. Elle s’attendait à des arguments plus forts, plus saillants, plus décisifs en faveur de ce qu’elle était prête à appeler sa vocation. Elle aurait voulu un texte animé d’une fureur sadienne, qui aurait cloué le bec à ses adversaires. Qui lui aurait échauffé le sang et le clitoris. Elle rumina quelque temps puis s’endormit au milieu de ses réflexions de plus en plus vagues et éparses.

Le tournage n’était cependant pas terminé, et il fallait encore mettre en scène l’une ou l’autre double pénétration. Tout se mettait déjà en place quand Angelica s’approcha de Claire et lui glissa quelques mots à l’oreille. Celle-ci lui répondit que c’était impossible, qu’on n’était pas dans ce genre de films, que les deux autres n’avaient aucune raison d’accepter sa demande. Et puis elle connaissait les règles du milieu. Ça ne se faisait pas. Angelica dit alors à voix haute : Alors, je ne joue plus. Erik et Tony s’approchèrent, demandèrent des explications. La discussion devint confuse. Angelica ne voulait parler qu’à Claire, mais celle-ci répondait non, non, non… Finalement, la jeune performeuse s’adressa directement aux deux hommes sans cependant que les autres membres de l’équipe ne puissent comprendre exactement ses propos. Voilà, dit-elle, je veux vous enculer à tour de rôle sur le canapé avec un gode-ceinture. Sinon, je refuse, moi, d’être enculée par vous deux ! Bien entendu, les deux hardeurs refusèrent en rigolant. Il n’en était pas question.


Inverser le stigmate
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Claire fit semblant de ne pas prendre position. Angelica répéta ses exigences. Elle parla de justice et d’égalité. Et puis elle en avait marre, elle avait envie d’autre chose. Les deux hommes essayaient de la calmer par de courtes répliques ironiques. Finalement, Claire rappela que personne ne serait payé si le tournage s’arrêtait. Tout le monde protesta. Erik et Tony s’écartèrent et discutèrent un moment. Ce n’étaient pas des machos stupides et obtus. Ils avaient déjà pris un doigt dans le cul, en privé ou en tournage, et ils avaient accepté toutes sortes de pratiques — comme se faire lécher la rondelle par une partenaire — qu’on avait pu exiger d’eux. Dans ses débuts dans le métier, Erik avait même participé à un tournage gay, bien qu’il s’affirmait hétéro. Mais ce que demandait Angelica était connoté comme une pratique « spécialisée ». Après quelques palabres, ils acceptèrent sa demande pour autant que la scène soit rapidement tournée. Cela resterait dans les séquences des à-côtés de tournage ou dans une version alternative.

La jeune femme avec un sourire de contentement dirigea toute la manœuvre. Elle les fit s’agenouiller sur le canapé blanc, côte à côte, le derrière tourné vers la caméra. Elle leur fit courber l’échine comme à une femelle en chaleur, tout en écartant les cuisses pour que la vue sur leur service trois-pièces soit bien dégagée.

Elle encula d’abord Tony, sans violence, en lubrifiant abondamment l’engin, en pénétrant très lentement, en forçant légèrement l’accès. Celui-ci était effectivement serré et avait été peu pratiqué. Mais elle parvint à s’y enfoncer entièrement, le gode n’étant pas du tout surdimensionné. Lorsqu’elle sentit pour la première fois que le passage était complètement ouvert, elle éprouva un fort tremblement et une joie éructante, persuadée en outre que sa chatte devait être trempée. Elle pistonna un bon moment, saisit Tony par les cheveux, le tira en arrière, lui donna deux de ses doigts à sucer avant de vérifier l’état de sa queue. Elle n’était pas raide mais suffisamment gonflée pour qu’elle s’en empare pour la branler rapidement. Elle savait qu’il ne jouirait pas mais la sentir durcir entre ses doigts, la sentir de plus en plus grosse et solide la fit jouir sinon physiquement du moins spirituellement. L’extase lui parut le mot le plus approprié pour rendre compte de son état. Elle fit subir le même sort à Erik mais peut-être avec une rage plus grande, une fureur moins érotique, qui resta cependant dans des limites raisonnables, sa monture ne se plaignant à aucun moment des outrages qu’on lui faisait subir.

Renouveler les clichés
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Trois raisons expliquaient sans doute ce mouvement d’humeur nouveau chez Angelica.

Elle voulait bien sûr montrer à ses adversaires symboliques (mais absents) qu’elle n’était pas réduite à n’être qu’un « objet sexuel » et qu’elle pouvait soumettre ses partenaires à son propre désir pervers.

Mais elle éprouvait peut-être aussi une certaine baisse de son excitation face à des situations et des mises en scène qui se répétaient à présent selon des schémas devenus prévisibles : elle n’éprouvait plus le trouble qui avait été le sien lors des premières doubles pénétrations ou des soumissions extrêmes auxquelles elle avait participé de manière aussi active qu’inattendue. Enculer Erik et Tony était une expérience inédite où elle découvrait soudain en elle-même des ressources inédites.

Enfin, il lui sembla qu’il était temps de philosopher à coups de gode, que le désir qui l’animait était plus fort que tous les mots, tous les discours, tous les sermons. Le gode qu’elle tenait en main lui semblait plus vivant, plus réel, plus impérieux que ce flot de paroles ininterrompues.

Et puis, elle ne put s’empêcher de sourire, de rire même sans trop savoir pourquoi…

Question transversale
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