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mercredi 29 juillet 2026

La représentation de l'imposteur

Stimuler/simuler ?
« Parfois, en demandant si une impression est vraie ou fausse, on entend seulement demander si l’acteur a qualité ou non pour donner la représentation en question, et on ne s’intéresse pas principalement à la représentation telle qu’elle se déroule effectivement. Quand on découvre que l’individu à qui l’on a affaire est un imposteur, un fraudeur fieffé, on découvre en même temps qu’il n’avait pas le droit de jouer le rôle qu’il jouait et qu’il n’avait aucun titre au statut affiché. On peut supposer que la représentation de l’imposteur, outre le fait qu’elle n’est pas son expression légitime, pourrait être prise en défaut à d’autres points de vue ; mais souvent on découvre le déguisement de l’imposteur avant d’avoir pu déceler une autre différence entre la représentation falsifiée et la représentation légitime qu’elle imite. Paradoxalement, plus la représentation de l’imposteur se rapproche de la réalité, plus grand est le danger qui nous menace, car, si une représentation est exécutée avec compétence par quelqu’un qui s’avère être un imposteur, ce spectacle peut affaiblir dans notre esprit le lien moral entre le droit légitime de jouer un rôle et l’aptitude à le jouer. D’habiles imitateurs, en reconnaissant dès le début qu’on ne doit pas les prendre au sérieux, semblent nous fournir un moyen de sortir de cette difficulté dans certains cas. La définition sociale de l’imitation, toutefois, n’est pas elle-même quelque chose de très cohérent. Par exemple, alors que l’on considère le fait d’imiter une personne ayant un statut sacré, telle qu’un médecin ou un prêtre, comme une inexcusable faute contre la communication, on s’inquiète souvent beaucoup moins de voir imiter une personne ayant un statut profane, dépourvu de prestige et peu valorisé, comme celui d’un clochard ou d’un manœuvre. Quand nous découvrons que notre partenaire est d’un statut supérieur à ce qu’il nous faisait croire, les bons usages nous invitent à réagir par l’étonnement et la contrariété plutôt que par l’hostilité. La mythologie et les magazines populaires sont pleins d’histoires romanesques dans lesquelles le traître et le héros déguisent tous deux leur véritable identité et sont démasqués au dernier chapitre, où il s’avère que le traître n’est pas de statut supérieur et que le héros n’est pas de statut inférieur. De plus, alors que l’on juge sévèrement les acteurs, tels que les escrocs, qui falsifient sciemment tous les faits les concernant, il arrive en revanche que l’on éprouve de la sympathie pour ceux qui, n’ayant qu’un seul défaut grave, s’efforcent par exemple de cacher qu’ils sont d’anciens forçats, ou qu’ils ont perdu leur virginité, ou qu’ils sont épileptiques, ou qu’ils sont des métis, au lieu de reconnaître leur imperfection et d’essayer de la faire oublier par des procédés honorables. »

lundi 27 juillet 2026

Un embout lubrifié

Colonne(s)
Taille originale : 42 x 29,7 et 21 x 29,7 cm
« Pour notre première séance publique, le cuisinier me couche sur le fauteuil, jambes pliées, cuisses ouvertes. Le rideau aux plis tombants dissimule mon corps à l’exception de mon sexe, visible par un trou pratiqué dans le velours. Je ne suis plus un corps entier, des bras, des mains, une nuque flexible, je suis, masquée par une étoffe fendue, un œil vertical, cyclopéen, aux bords frangés de cils bouclés. J’aime l’idée que les gens ne verront du fond des gradins que cet œil de chair. Qui va pleurer avec tant de force que les premiers rangs s’en trouveront éclaboussés. Il m’a fallu pour cela boire de l’eau claire, boire depuis le matin jusqu’à l’heure où les notables quittent leurs maisons pour se rendre, en ordre dispersé, au mausolée Feldheim maudit par leurs compagnes. Avant leur arrivée, je bois encore, je bois sans soif. Et je me retiens. Lorsque je suis sous l’étoffe, on confie aux spectateurs un long bâton terminé par un embout lubrifié. Un tirage au sort désigne à chacun son ordre de passage. Quand la fontaine jaillira-t-elle ? Certains enfournent si vigoureusement l’engin que je crois le moment venu. Mais toujours quelque chose me retient. Jusqu’à ce qu’intervienne quelqu’un dont le geste est précis, un poinçon dans l’entaille. On dirait que cet homme a prémédité son geste, que nous formons, à deux, une machine parfaite, le trou et l’instrument qui l’ausculte. Je commence à me balancer tel l’enfant qui se retient, soudain je cède et l’urine jaillit en fontaine, aussi claire qu’une source, inondant le manipulateur subtil et les hommes alentour.
Une main qui ne tremble pas
Sous l’étoffe, je ne distingue rien, mais distinguerais-je toute la scène que je n’aurais pas de certitude plus nette : l’habile manipulateur est Dragon en personne. Nul autre que lui, rodé à pénétrer la Barbière, son sexe rétractile, n’a un doigté aussi précis, fût-ce au bout d’un bâton. Le maître-nageur écarte l’étoffe. Je me redresse, vêtue d’un corset de cuir dont l’étroitesse me comprimait, donnant au jet sa direction et sa portée. De son plus grand couteau, le cuisinier tranche les lacets. Le corset s’ouvre. Je suis le fruit sortant de son écorce. Tous applaudissent. Rideau. »
Le corps du Christ

samedi 30 août 2025

Des principes ou de la philosophie ?

Reprise en main
Taille originale : 29,7 x 42 & 21 x 29,7 cm
« Sur tous mes terrains [d’observation sociologique], j’ai recueilli des discours critiques sur le couple et ses contraintes. Mais pour les filles des classes populaires, comme c’était le cas de Marjorie, il n’était pas facile de le dire explicitement ni de le vivre ouvertement. Les transgressions effectives de la norme conjugale étaient à l’œuvre partout, mais de façon limitée, et elles n’allaient pas de soi. En revanche, la critique de la norme conjugale pouvait être formulée plus facilement sur mon troisième terrain [celui de la bourgeoisie] et même y être revendiquée, à certaines conditions.
Analogie
[Et au palier inférieur…]
Alicia (16 ans, seconde) - À chaque fois que je suis avec quelqu’un, c’est comme si j’étais moins libre. [...] J’aime bien regarder les beaux garçons - même si je leur parle pas forcément. Ça m’amuse. [...] On est parties, y a pas longtemps, à Royan [avec le centre de loisirs] : y avait plein d’autres villes, d’autres centres ; y avait beaucoup de monde, c’était bien ! [Elle rit.] — Juillet 2002
Qui est là ?
Léa (16 ans, première L) - J’ai rarement eu des histoires longues et sérieuses, tout simplement parce que je pense que j’aime pas ça, en fait. Ça colle pas avec, entre guillemets, ma philosophie. […] Je tiens énormément à ma liberté, mon indépendance. Et je dis pas que le couple est une prison, mais je le ressens un peu comme ça. Pour moi, il y a des contraintes dans tous les cas. [...] En ce moment, y a une fille dans ma classe avec qui j’ai une touche et qui me plaît. Du coup, on joue un peu. Mais en tout cas, moi, je veux pas que ça débouche sur quelque chose de sérieux, non seulement parce que je me suis rendu compte, avec Maylis [une ex], que ça me faisait chier d’être en couple, pour le moment, et en plus, parce qu’on est dans la même classe et ce, pour deux ans, et donc ce serait relou [lourd, pénible] s’il y avait des conséquences. [...] Elle est amie avec les gens de la bande qui sont dans notre classe. Et moi je suis un peu amie avec ses potes. Mais je trouve que c’est bien parce qu’il y a quand même de la distance : quand elle parle de mes amis c’est les miens, et quand je parle de ses amis, c’est les siens. Il faut pas tout mélanger. — Octobre 2017
Ni sainte, ni martyre…
Sur mon troisième terrain, l’expérimentation sexuelle des filles était plus qu’ailleurs valorisée, en tout cas dans les discussions entre filles : parler de sexe sans gêne les grandissait, faisait d’elles des femmes (libres). Mais les récits d’expérimentation sexuelle concrète étaient rares et, lorsque celle-ci semblait être vécue sans culpabilité ni regret, elle avait généralement eu lieu dans des contextes spécifiques : dans le cadre de relations entre filles qui étaient souvent conjugalisées mais pouvaient, bien plus qu’avec des garçons, donner lieu à des échanges sexuels, ponctuels ou suivis, en dehors de toute mention de couple et même de sentiments amoureux ; ou bien lors de vacances en dehors du cadre de vie et de scolarité ordinaire ; ou encore dans des configurations (très rares) d’hétérogamie, avec des garçons dont elles redoutaient moins le jugement parce qu’ils se trouvaient moins hauts qu’elles dans la hiérarchie sociale. Dans tous les cas, il était question de liberté, et c’est ce même mot qui est revenu dans les propos d’Alicia qui, comme beaucoup d’autres, avait fait l’expérience de la diminution de liberté dans l’expérience conjugale. Pour cette raison, Alicia ne courait pas après. Elle, ce qu’elle aimait, c’était regarder les beaux garçons. Surveillée dans son quartier, par les garçons et par ses copines pour qui la morale amoureuse était cruciale et se parait parfois, en particulier pour Malika, cheffe de leur bande, de quelques atours de morale religieuse, elle s’en contentait - évitant ainsi les problèmes de réputation, les problèmes amicaux mais aussi les problèmes conjugaux. Car Alicia et ses copines ne manquaient pas de “principes” - elles en parlaient beaucoup. En revanche, elles avaient moins de “philosophie” que Léa et ses copines. Les “principes” avaient à voir avec une relecture des interdits religieux adaptée aux contraintes engendrées par l’obligation de ne pas concourir à diminuer des garçons déjà diminués par le manque de perspectives et par l’expérience du racisme.
Se suspendre aux branches
La “philosophie” de la plupart des filles de la bourgeoise que j’ai rencontrées avait à voir, elle, avec un affichage du primat de l’autonomie individuelle sur la préservation du groupe et un attrait pour l’indifférenciation des genres et des sexualités, qui marquaient profondément leurs subjectivités et se faisaient marqueurs de leur supériorité sociale. C’est pourquoi Léa avait un ton revendicatif : elle avait des choses à défendre et elle disposait d’un répertoire pour le faire.
Pas d’exclusive
Mais ce n’était pas la déconstruction du couple qu’elle prônait et, de cela, il a été rarement question, y compris sur mon troisième terrain. Judith/Jules y a été la seule personne à me raconter une expérience amoureuse qui subvertissait la norme conjugale - et ne se contentait pas de la transgresser, comme le font les expérimentations sexuelles en dehors du couple ou encore l’extraconjugalité cachée (qui n’est au fond qu’une déclinaison de la norme conjugale). L’histoire de son “trouple” (relation amoureuse à trois) s’est avérée unique sur mon terrain (qui compte moins de trente personnes et ne vise aucune représentativité), mais elle n’était pas un accident et participait d’un phénomène qui n’était pas isolé - j’ai eu vent d’autres histoires de trouple, mais de manière rapportée, de la part d’autres filles. Le “couple à trois” n’est pas une nouveauté historique, mais la catégorie de trouple, contemporaine, charrie avec elle quelques spécificités. Elle circule abondamment sur Twitter et semble s’inscrire dans le sillage, plus ancien, du polyamour, avec une coloration LGBTQ+. »
Plan américain / Plan rapproché

jeudi 21 août 2025

Ce que signifie l'érotisme anal

Cumshot féministe ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Est-ce que vous voulez avoir raison ou est-ce que vous voulez entrer en relation ? demandent tous les thérapeutes de couples. »
Résistance féministe
« Dans la culture contemporaine “grrrl”, j’ai remarqué la montée en popularité de la phrase : “J’ai besoin de X comme j’ai besoin d’une queue dans mon cul.” Dans le sens, bien sûr, où X est précisément ce dont vous n’avez pas besoin (queue dans mon cul = trou dans ma tête = un frigo pour un esquimau, et ainsi de suite). Je suis tout à fait pour que les filles sentent avoir le droit de rejeter les pratiques sexuelles qu’elles n’apprécient pas, et Dieu sait que beaucoup de gars hétéros sont trop contents de la rentrer dans n’importe quel trou, même quand ça fait mal. Mais je m’inquiète du fait que de telles expressions soulignent davantage “l’absence continuelle d’un discours sur l’érotisme anal féminin [...] le simple fait que, depuis l’époque classique, il n'y a pas eu de discours occidental important et soutenu pour lequel l’érotisme anal féminin signifie. Signifie quoi que ce soit”.
Sedgwick a fourni un travail considérable pour faire entendre l’érotisme anal féminin (même si elle s’en tenait elle-même davantage à la fessée, ce qui n’est pas tout à fait une activité anale). Mais alors que Sedgwick (et [Susan]Fraiman) veut aménager un espace où ce dernier signifie, reste inexplorée la question de comment on le ressent. Même l’ex-ballerine Toni Bentley, qui s’est démenée pour devenir la référence culturelle en matière de sexe anal dans son livre The Surrender, ne semble pas arriver à écrire une seule phrase sur le sujet sans l’obscurcir de métaphores, de mauvais jeux de mots ou de jargon spirituel. Et Fraiman exalte l’anus féminin principalement pour ce qu’il n’est pas : le vagin (présumé cause perdue pour le sodomite).
Je ne suis pas intéressée par une herméneutique, ni par une érotique ou une poétique de mon anus. Je suis intéressée par le sexe anal. Je suis intéressée par le fait que le clitoris, déguisé en bouton secret, couvre toute la zone comme une raie manta ; impossible de dire où ses huit mille nervures commencent et finissent. Je suis intéressée par le fait que l’anus humain est une des parties les plus innervées du corps, comme Mary Roach l’a expliqué à Terry Gross dans une émission de radio qui m’a laissée perplexe alors que je ramenais Iggy [fils de la narratrice] à la maison après ses vaccins des douze mois. Je vérifiais périodiquement dans le rétroviseur qu’il ne présentait pas de signes d’affaissement neuromusculaire dus aux vaccins, pendant que Roach expliquait que l’anus a “des tonnes de nervures. Et ça s’explique par la nécessité qu’il a de différencier, par contact, le solide, le liquide et le gazeux, et d’arriver à évacuer l’un ou l’autre, ou tous. Et gloire au Ciel pour l’anus parce que, oui, soyons très reconnaissants, mesdames et messieurs, envers l’anus humain.” Ce à quoi Gross a répondu : “Prenons maintenant une courte pause, et nous en parlerons encore un peu. Vous écoutez ‘Fresh Air’.” »
Le roi assujetti…
« À notre époque trop contente de confondre la mère sodomite* et la MILF**, comment une activité sexuelle foisonnante et “perverse” pourrait-elle demeurer le signe de la radicalité ? Pourquoi ferait-on rimer “queer” et “sexualité perverse” si le monde ostensiblement hétéro ne semble avoir aucun mal à suivre le rythme ? Qui, dans le monde hétéro, à part quelques conservateurs religieux extrémistes, considère vraiment le sexe comme inextricablement lié à la fonction reproductive ? Est-ce que quelqu’un a jeté dernièrement un coup d’œil à la liste sans fin des fétiches sur les sites Internet de porno hétéro ? Est-ce que vous avez lu, comme je l’ai fait ce matin, l’histoire du procès de l’officier Gilberto Valle ? Si le queer existe pour détourner les certitudes et les pratiques sexuelles normatives, est-ce qu’une de ces certitudes ne serait pas que le sexe est le tenant-lieu universel en même temps que la finalité universelle ? Et si Beatriz [Paul B.] Preciado avait raison ? Et si nous étions entrés dans une nouvelle ère du capitalisme postfordiste, que Preciado appelle “l’ère pharmacopornographique”, et dont la ressource économique primaire ne serait rien d’autre que “les corps insatiables de la multitude — leurs queues, leurs clitoris, leurs anus, leurs hormones, leurs synapses neurosexuelles [...], notre désir, notre excitation, notre sexualité, notre séduction et notre plaisir” ? »
* Personne queer devenue mère
** Mother I’d like to fuck
Maîtrise du sujet ?

lundi 11 août 2025

Vendre du sexe au public

L’Eldorado (Berlin)
Taille originale : 29,7 x 21 cm
[En Allemagne, après la Première Guerre mondiale], « les films prétendant s’occuper d’éducation sexuelle [versèrent] dans la description copieuse de débauches sexuelles. [Dans cette production], deux films, significativement intitulés Aus eines Mannes Mädchenjahren (Les années de jeunes filles d’un homme) et Anders als die Andern (Différent des autres) jouaient sur des tendances homosexuelles ; ils exploitaient la résonance tapageuse de la campagne du Dr Magnus Hirschfeld contre le paragraphe 175 du code pénal qui définissait le châtiment de certaines pratiques sexuelles anormales. […]
Les films sexuels témoignent des besoins primitifs qui s’élèvent dans tous les pays belligérants après une guerre. La nature elle-même pousse ces gens qui, pendant une éternité, ont affronté la mort et la destruction, reconfirmant leurs instincts vitaux violés par des excès. C’était presque un processus automatique ; l’équilibre ne pouvait être rétabli sur-le-champ. Cependant, même si les Allemands ont survécu à la boucherie uniquement pour endurer ensuite les difficultés de la guerre civile, cette mode des films sexuels ne peut être entièrement expliquée en tant que symptôme d’un relâchement soudain de la pression, pas plus qu’elle n’implique une idée révolutionnaire. Quand bien même certains affectaient d’être scandalisés par l’intolérance du code pénal, ces films n’avaient rien de commun avec la révolte d’avant-guerre contre les conventions sexuelles passées de mode, pas plus d’ailleurs qu’ils ne reflétaient les sentiments érotiques révolutionnaires qui palpitaient dans la littérature contemporaine. C’était simplement des films vulgaires pour vendre du sexe au public. Que le public les demandât indiquait plutôt une répugnance à se laisser entraîner dans des activités révolutionnaires ; autrement, l’intérêt pour le sexe aurait été absorbé par le désir d’atteindre des buts politiques. La débauche est souvent une tentative inconsciente de noyer la conscience d’une profonde frustration intérieure. Ce mécanisme psychologique semble s’être imposé à de nombreux Allemands. C’étaient comme s’ils se sentaient paralysés devant la liberté qui leur était offerte et qu’ils se jetaient instinctivement dans les plaisirs sans problème de la chair. Une aura de sadisme entourait les films sexuels.
Gemeinschaft der Eigenen
Comme il fallait s’y attendre, au succès remporté par ces films se mélangeait une opposition rigide. À Dusseldorf, le public de Vœu de chasteté alla jusqu’à lacérer l’écran ; à Baden, le procureur public saisit les copies de Prostitution d’Oswald et recommanda que ce dernier soit traduit en justice. Partout la jeunesse se trouvait en tête. Dresde manifestait contre Fräulein Mutter (Fille-mère), tandis que les boy-scouts (Wandervögel) de Leipzig publiaient un tract désapprouvant toutes les fadaises de l’écran et leurs promoteurs, parmi lesquels les acteurs et les propriétaires des salles de cinéma.
Ces croisades étaient-elles le résultat de l’austérité révolutionnaire ? Le fait que les jeunes manifestants de Dresde distribuaient des tracts antisémites révèle que cette campagne locale était une manœuvre réactionnaire pour détourner les ressentiments de la petite bourgeoisie face à l’ancienne classe dirigeante. En rendant les Juifs responsables des films sexuels, ceux qui tiraient les ficelles à Dresde pouvaient être sûrs d’influencer les couches les plus basses de la classe moyenne comme ils l’entendaient. Ces orgies et ces extravagances furent condamnées avec une indignation morale qui était encore un poison plus violent puisqu’il marquait de l’envie envers ceux qui entraient dans la vie sans hésitation. Les socialistes eux aussi attaquèrent les films sexuels. À l’Assemblée nationale et dans la plupart des Diètes, ils déclarèrent que leur volonté de socialiser et de communaliser l’industrie cinématographique servirait à mieux venir à bout des fléaux de l’écran. Mais suggérer la socialisation pour des raisons de morale conventionnelle fut un argument qui discrédita la cause qu’ils soutenaient. La cause était un changement révolutionnaire ; l’argument procédait d’un esprit philistin. Cela donnait une idée du clivage entre les convictions de bon nombre de socialistes et leurs conceptions relevant des classes moyennes.
Libération des normes ?
Le fléau fit rage en 1919 et continua. En mai 1920, l’Assemblée nationale rejeta plusieurs motions demandant la socialisation et fit simultanément passer une loi supervisant toutes les affaires cinématographiques du Reich. La censure nationale recommençait. » (1947)
Beauté urbaine

vendredi 8 août 2025

Des pervers nihilistes

Marketing TDS
taille originale : 3 fois 29,7 x 21 cm
« Pourquoi est-ce que ç’a été si long avant que je trouve quelqu’un avec qui mes perversions étaient non seulement compatibles, mais aussi parfaitement appariées ? Dès nos débuts, et maintenant encore, tu écartes mes jambes avec tes jambes, tu pousses ton pénis à l’intérieur pendant que tes doigts remplissent ma bouche. Tu fais comme si tu m’utilisais, tu montes une pièce où on ne voit que ton plaisir, mais tu t’assures vraiment que je trouve le mien. Au fond, c’est plus encore qu’un match parfait, parce qu’un match parfait implique une sorte de stase. Tandis que nous sommes toujours en mouvement, toujours en transformation. Peu importe ce que nous faisons, ç’a toujours l’air sale sans avoir l’air paresseux. Parfois les mots font partie du jeu. C’était une de nos premières nuits, je me souviens, je me tenais à côté de toi dans le studio caverneux d’une amie au quatrième étage dans Williamsburg (elle était en voyage), flambant nue, il y avait encore des ouvriers en bâtiment à l’extérieur, ceux-là construisaient une sorte de gratte-ciel luxueux de l’autre côté de la rue, leurs phares plongeant le studio dans un jeu d’ombres et de rayons orange alors que tu me demandais ce que je voulais que tu me fasses. Tout mon corps se tendait pour trouver une phrase dicible. Je savais que tu étais un animal bienveillant, mais je me sentais au pied d’une énorme montagne : toute une vie d’incapacité à affirmer ce que je voulais, à le demander. Maintenant tu te tenais là, ton visage près du mien, en attente. Ce que j’ai fini par dire, c’était peut-être Argo, mais c’est ma propre bouche qui l’a dit, et je sais dorénavant que rien ne peut remplacer ça. »
« Image fréquente : celle du vaisseau Argo (lumineux et blanc), dont les Argonautes remplaçaient peu à peu chaque pièce, en sorte qu’ils eurent pour finir un vaisseau entièrement nouveau, sans avoir à en changer le nom ni la forme. Ce vaisseau Argo est bien utile : il fournit l’allégorie d’un objet éminemment structural, créé, non par le génie, l’inspiration, la détermination, l’évolution, mais par deux actes modestes (qui ne peuvent être saisis dans aucune mystique de la création) : la substitution (une pièce chasse l’autre, comme dans un paradigme) et la nomination (le nom n’est nullement lié à la stabilité des pièces) : à force de combiner à l'intérieur d’un même nom, il ne reste plus rien de l’origine : Argo est un objet sans autre cause que son nom, sans autre identité que sa forme. » (Roland Barthes)
« Tout comme les pièces de l’Argo peuvent être remplacées à travers le temps, alors que le bateau s’appelle toujours Argo, chaque fois que l’amoureux prononce la formule “je t’aime”, sa signification doit être renouvelée, comme “le travail même de l’amour et du langage est de donner à une même phrase des inflexions toujours nouvelles”. »
Slogan

« L’homonormativité me semble être une conséquence naturelle de la décriminalisation de l’homosexualité : une fois qu’un phénomène n’est plus illicite, punissable, considéré comme une pathologie, ou utilisé comme fondement légitime d’une discrimination brutale ou d’actes de violence, il ne sera plus en mesure de représenter de la même manière ou d’agir encore comme une subversion, une sous-culture, un underground, une marge. C’est pourquoi les pervers nihilistes comme le peintre Francis Bacon sont allés jusqu’à affirmer qu’ils souhaitaient qu’il y ait toujours la peine de mort pour punir l’homosexualité, ou pourquoi des fétichistes de l’illégalité comme Bruce Benderson cherchent à avoir des aventures homosexuelles dans des pays comme la Roumanie, où on risque encore la prison pour avoir simplement dragué une personne du même sexe. “Je considère toujours l’homosexualité comme un récit d’aventure urbaine, la chance de franchir non seulement des barrières sexuelles mais aussi des barrières de classe sociale et d’âge, tout en piétinant quelques lois au passage - et tout ça pour le plaisir. Sinon, j’aimerais mieux être hétéro”, dit Benderson.
Mot d’ordre
Le contraste a de quoi décourager quand, avec un tel récit en tête, on se trouve à patauger dans les déchets dangereux pour l’environnement d’une Gay Pride, ou à entendre Chaz Bono se marrer avec David Letterman parce que la T [testostérone] aurait fait de lui un trou du cul avec sa copine vraiment casse-couilles qui voudrait encore qu’ils passent des heures en préliminaires dans le genre lesbien-féminin tant redouté. Je respecte Chaz pour plusieurs raisons, dont la moindre n’est pas qu’il soit déterminé à dire le fond de sa pensée devant un public prêt à l’injurier. Mais son appropriation enthousiaste de certains des pires stéréotypes d’hommes hétéros concernant les lesbiennes est décevante (même si elle est stratégique). (“Mission accomplie”, a répondu Letterman de façon sardonique.)
Les gens sont différents les uns des autres. Malheureusement, c’est une vérité presque toujours gommée dans le processus qui fait d’une personne un porte-parole. Vous pouvez bien continuer de dire que vous ne parlez que pour vous-même, votre seule présence dans la sphère publique amorce la fusion de plusieurs différences en une seule figure, et la pression se met à peser fort sur elle. Vous n’avez qu’à penser à la façon dont certaines personnes ont paniqué en entendant l’actrice-activiste Cynthia Nixon décrire l’expérience de sa sexualité comme “un choix”. Mais alors que Je ne peux pas changer, même si j’essayais est peut-être une formule vraie et porteuse pour certains, elle est minable pour d’autres. À un moment, il faut peut-être sortir de son trou et explorer un peu le monde. »
Accroche

jeudi 26 juin 2025

Cette obsession de tous les instants

« Je sais que les hommes sont lâches. Aussi lâches que les femmes sont compliquées. »
« Et je me promène maintenant dans ma robe sac, le ventre bombé, ma ceinture ajustée sous les seins pour que nul n'ignore mes cinq mois de grossesse, un Romain Gary à la main ; mes meilleurs amis, les hommes de ma vie à l’exception de Jules, sont entièrement dans les livres et je goûte leur compagnie comme jamais auparavant, squattant les terrasses ensoleillées dans une félicité intérieure où ma perception de mon corps se noie entièrement. J’ai fait un deuil paisible de mon moi sexuel, il ne me semble plus vivre qu’a travers ce ventre où je sens parfois se déplacer quelque chose.
« Finalement, même s’ils ont les cheveux poivre et sel aujourd’hui, les hommes qu’on fréquente sont toujours aussi bébés. Toi et moi, et toutes les filles qu’on connaît, nous n’avons fait que suivre un processus logique de maturation. La seule chose qui ait vraiment changé depuis la seconde, c’est la taille de notre trou du cul.
— Élégant !
 »
J’imagine une époque où je serai à nouveau aussi mince que toutes ces filles autour de moi. La sensualité, cette obsession de tous les instants, m’apparaît comme un passé lointain ou un futur étrange, presque imaginaire. Sans doute est-ce dû à l’âge que je prends plus qu’à la grossesse - j’ai une nostalgie poignante de ces courses folles dans Paris où chaque regard d'homme m'était une bouffée d'air. Leur façon de tourner la tête ; comme je tournais la mienne alors. Étourdie par la possibilité de. Affolée par ce que je les imaginais imaginer. Cette conscience de ma chair, ce confort infini d’être et de bouger, cet amour de moi. Ces regards que j’emportais jusque dans les confins de ma banlieue, toute brûlante d’être passée sous leur nez comme une odeur exquise. Ces manigances intérieures à propos du premier venu que je ne reverrais jamais, et à propos de ceux que je côtoyais quotidiennement ; ce travail de sape acharné pour un sourire que je trouvais plus franc que d'habitude. Ces couilles énormes que je me sentais pousser. Ce besoin pathologique de les savoir mordus - le pire et le plus délicieux de tous mes esclavages.
C’est étonnant que je puisse aujourd’hui m’en foutre à ce point. Disons plutôt que j’ai renoncé à cette distraction pendant que je suis enceinte.
jin, jîyan, azadî
Enfermée en moi-même, Romain Gary à mes côtés, bras dessus bras dessous. Je ris aux éclats. Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable ; quelle misère que ces contingences humaines, n’est-ce pas ? Cette manie de la queue dure, quand l’amour nom de Dieu se suffit pleinement d’une communion des âmes. Jouir - oui, bon. C’est si limité, si restreint. Des heures de contorsions et d’ahanements pour le simple plaisir de jouir à deux, par la main d’un autre - quand on torcherait ça soi-même avec un tel brio. Tout ce raffut pour un spasme ; n’importe quel homme sensé y renoncerait.
Maintenant que le sexe me semble vain, c’est dire si je suis dans les conditions parfaites pour me faire surprendre par une liaison d’une envergure sans précédent. »
Ne pas toucher, ne pas s’asseoir
Taille originale : deux fois 29,7 x 21 cm

vendredi 14 mars 2025

Hors des murs des musées

La bite de Goliath ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Repartons de quatre moments emblématiques : l’urinoir présenté par Duchamp-le-précurseur en 1917, le dessin effacé par Rauschenberg en 1953, l’écran de papier traversé par Murakami en 1955, le vide exposé par Klein en 1958. Ils exemplifient les quatre genres majeurs de l’art contemporain (mâtinés de minimalisme dans le deuxième et le quatrième cas) : le ready-made (car Duchamp a su aussi créer un genre à part entière, qui appartient de plein droit au paradigme de l’art contemporain même s’il est apparu à l’époque du paradigme moderne), l’art conceptuel, la performance, l’installation. Qu’ont-ils donc en commun ?
Le triomphe de la performeuse ?
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Ils ont en commun une caractéristique qui rend l’art contemporain particulièrement incompréhensible aux tenants du paradigme moderne : c’est que l’œuvre d’art n’y réside plus dans l’objet proposé par l’artiste. Soit parce qu’il n’y a plus d’objet autre qu’un simple contenant (une feuille de papier, les murs d’une galerie) ou un rebut destiné à finir à la poubelle (une feuille de papier déchirée) ; soit parce que l’objet n’a pas de valeur ni même d’existence (ainsi l’urinoir originel a été perdu, ce qui ne l’a pas empêché de devenir une icône de l’art contemporain) sans les récits dont il va être le point de départ.
Le récit : voilà le point commun de ces multiples façons d’étendre l’œuvre au-delà de l’objet. Car sans le récit de la présentation de Fountain au Salon des indépendants de New York puis dans la revue The Blind Man, et de sa résurgence quarante ans plus tard sous forme de répliques, sans le récit de l’effacement du dessin de De Kooning, sans le récit de la traversée des écrans de papier, sans le récit de l’“Exposition du vide”, ce n’est pas seulement qu’il ne resterait rien de ces propositions : c’est qu’elles n’auraient pas eu plus d’intérêt que de simples blagues de potaches fomentées pour faire rigoler les copains.
Autant dire que l’art contemporain est devenu, essentiellement, un art du “faire-raconter” : un art du récit, voire de la légende, un art du commentaire et de l’interprétation — ou simplement de l’anecdote. L’objet n’y est plus qu’un prétexte, ou au mieux un activateur, qui va entraîner des actions, des mots, des opérations, des reconfigurations de l’espace (tel l’“outil visuel” de Buren en forme de rayures), dont l’ensemble est ce qui constitue l’œuvre. Mais c’est alors, bien sûr, une œuvre ouverte : loin de se réduire aux limites matérielles de l’objet, elle est susceptible de s’enrichir de tous les commentaires, de toutes les interprétations, de toutes les imitations voire de tous les actes de vandalisme qu’elle pourra engendrer.
Banalisé ou transgressif ?
C’est cette réalité — éminemment sociologique — qu’il faut avoir à l’esprit pour entrer dans le paradigme de l’art contemporain. Et c’est pourquoi tant de gens restent à l’extérieur, ne comprenant parfois même pas ce qu’il y a à comprendre : ils n’ont pas la règle du jeu. D’où, inévitablement, un conflit de paradigmes, dont témoignent les succulentes méprises dont s’alimente la légende de l’art contemporain, lorsque de simples objets usuels sinon usagés (un urinoir, une éponge, une couche de graisse, un téléviseur) sont remisés, oubliés, récurés, ou mis au rebut faute d’avoir été identifiés par les profanes comme des œuvres d’art — et pour cause, car ils n’en sont pas hors du contexte de l’art contemporain, hors des murs des musées ou des galeries qui les abritent, hors des dispositifs discursifs (notamment biographiques) qui leur donnent sens et statut. »
L’expérience des limites .

dimanche 9 mars 2025

Ma fesse lubrique

« les temps sont durs quand on aime le sexe »

« je caresse la machine
sa tessiture ne dure pas

elle risque la douceur
ma fesse lubrique

notre labeur sépare nos lèvres
du sens

nous invoquons la bonne heure
avant de renaître »

mercredi 5 février 2025

De riches pervers

Sans retenue
Taille originale : 29,7 x 21 cm & 2 fois 32 x 24 cm
« Il y a des rumeurs sur Marilyn que je crois, d’autres dont je me méfie et que je me refuse à répéter. Je crois le ragot qui dit qu’elle a posé avec Paul Mitchell pour un jeu de baise — un paquet de cinquante-deux cartes porno, fabriquées en édition limitée et vendues en exclusivité à de riches pervers, qui voient ces jeux comme un objet de collection et un investissement. D’autres actrices connues ou en passe de l’être avaient suivi cette voie avant elle — parce que ces jeux se vendaient dix mille balles pièce, et que les participants en recevaient une belle part en liquide. Et puis les pervers s’échangeaient ces jeux entre eux, comme pour les cartes de base-ball. Par exemple, “Je t’échange une Ann Savage contre une Barbara Payton ou une Lila Leeds”. Mais un jeu de baise Marilyn Monroe aurait beaucoup plus de valeur, évidemment. »
Un autre éclairage

mercredi 29 janvier 2025

À la surface du désir

Heure tardive
Taille originale : 34 x 24 cm
« L’homme n’est l’homme qu’à sa surface.
Lève la peau, dissèque : ici commencent les machines. Puis tu te perds dans une substance inexplicable, étrangère à tout ce que tu sais et qui est pourtant l’essentielle. C’est de même pour ton désir, pour ton sentiment et ta pensée. La familiarité et l’apparence humaine de ces choses s’évanouissent à l’examen. Et si, levant le langage, on veut voir sous cette peau, ce qui paraît m’égare. »
Transports en commun

vendredi 6 décembre 2024

Deux continents qui se touchent

Une question de propriété
« Deux heures plus tard à la Hamburger Bahnhof, S…, qui ne badine plus dès qu'il est question d'art, se penche vers moi comme pour me faire part d'une réflexion sur l'œuvre que nous avons sous les yeux (en l'occurrence une installation sinistre de Joseph Beuys) :
“Je bande.
— Pourquoi ?
— Comme ça, je ne sais pas.”
Nous nous déplaçons en crabe vers le mur d’en face, où sont épinglés des croquis réalisés avec ce qui semble être du sang ou du jus de fraise. Ça ne passionne plus S…, qui ne lit les notices qu'en coup de vent, tout fébrile, cherchant des yeux un coin sombre. Il le trouve sous la forme d’une chambre noire où sont projetés des courts-métrages expérimentaux, et comme nous nous fondons au mince public qui écoute debout, il chuchote :
“Donne-moi ta main.
— C'est toi qui m’as traînée à cette exposition.
— Je ne sais pas ce qui me prend, j’ai une montée de testostérone, là…
— Ça va passer.
— Tu ne veux pas savoir ce que je te ferais si c’était possible. Au beau milieu de cette pièce.”
Vénus était-elle transgenre ?
Taille originale  29,7 x 42 et 29,7 x 21 cm
Comment ça, je ne veux pas savoir ? D'un seul coup, et alors que je commençais à m'intéresser à l’exposition, je tends la main à S… qui la glisse dans sa poche, et je l’enroule autour de sa queue. Et c’est fascinant de réaliser qu’ainsi saisi, cet homme n’a plus une once de raison - nous avons marché deux kilomètres durant dans la neige avant de parvenir à ce musée qu'il voulait absolument visiter, non sans nous disputer trois fois parce que j’avais trop présumé de mon sens de l’orientation,
S… a entamé la visite comme si personne sinon Beuys ne méritait le nom d'artiste, mais voilà qu'une main, une petite main tiède autour de sa pine lui ôte toute capacité de penser.
Et l'excitation que je ressens, dont je lui fais part, il ne lui vient pas à l’esprit quelle est totalement détachée de ma chair. Il ne lui vient pas à l’esprit que mon corps s’en fout mais que ma tête bande — que ce sont son excitation, les images qui le traversent, qui suscitent en moi cette allégresse. N’est-ce pas exactement le nom de ce mensonge entre lui et moi ? Il prétend que je suis la source de cette érection, et je prétends être au diapason de ce désir qui ne m’appartient pas, qui plus probablement est le fait du changement brutal de température entre la rue et le musée : les femmes baisent pour un tas d’excellentes raisons qui n’ont rien à voir avec le plaisir physique. Comment un homme pourrait-il le savoir ? Comment S… pourrait-il se douter que ma bonne raison à moi, là, tout de suite, est de faire se toucher les deux continents que nous représentons et qui, sans ces conditions météorologiques passagères, cet ouragan, ne se rapprocheraient jamais l’un de l’autre ? C’est pour cette magie - pour le voir s'abandonner, redevenir aussi jeune, aussi malléable que moi, pour entendre sa voix grave prendre des aigus désespérés de petit garçon lorsque je l'enfourche, et regarder S… ouvrir grand ses yeux, pétrifié semble-t-il par la puissance que je prends, assise sur lui. »
Avoir la banane…

mardi 3 septembre 2024

Les voluptés des romanciers

Roman
« Non je ne descendrai pas non je ne veux pas voir le type tant pis si scandale oh je suis bien dans mon bain il est trop chaud j’adore ça tralala dommage j’arrive pas à siffler vraiment bien comme un garçon oh je suis bien avec moi les tenant à deux mains je les aime j’en soupèse l’abondance j’en éprouve la fermeté ils me plaisent follement au fond je m’aime d’amour Eliane et moi à neuf dix ans on partait pour l’école l’hiver on se tenait par la main dans la bise glacée la chanson que j’avais inventée on la chantait lugubrement on chantait voici qu’il gèle à pierre fendre sur les chemins et nous pauvres devons descendre de bon matin voilà c’était tout et puis on recommençait voici qu’il gèle à pierre fendre oh une belle femme nue qui serait en même temps un homme pas bien ça ou plutôt oui je oui je descendrai je ferai scandale à table je l’insulterai je dirai ce qu’il a fait je lui lancerai une carafe à la tête oui qui serait en même temps un homme j’aimerais fumer un cigare une fois pour voir attention c’est un vilain mot je veux pas le dire j’ai envie de le dire non je le dirai pas ne le dirai pas tralala j’aimerais un bonbon au chocolat quand j’en mange un je le regarde avant de le mettre dans la bouche le mettre dans la bouche je le tourne de tous les côtés et puis je le mange un peu et puis je recommence je le regarde je le tourne de tous les côtés et puis crac je remords remords les cadeaux qu’il m’apporte son bon sourire et moi souvent méchante demander à Dieu un coup de main pour être épouse modèle oh le regard chien quand il commence à être chien quand il me regarde sérieux soucieux chien myope avec des intentions enfin quand il veut se servir de moi affreux ce qui est drôle c’est qu’il éternue quand ça lui vient quand il va faire le chien ça ne manque jamais il éternue deux fois atchoum atchoum et alors je me dis ça y est c’est le chien je n’y coupe pas il va faire sa gymnastique sur moi et en même temps j’ai envie de rire quand il éternue et en même temps angoisse parce que ça va venir il va monter sur moi une bête dessus une bête dessous mais la dernière fois il a inauguré un système comique il me mordille d’abord ça me fait penser à un pékinois qui joue c’est très désagréable mais pourquoi est-ce que je lui dis pas de pas me mordiller c’est pour pas l’offenser ne ne ne faut dire les ne mais aussi parce que je déguste le grotesque comme dans l’autobus quand je suis envoûtée attirée par un visage affreux alors je le regarde mais c’est peut-être aussi par méchanceté que je le laisse faire parce qu’il est ridicule oh de quel de quel droit cet étranger de quel droit il me fait mal me fait-il mal surtout au début comme un fer rouge oh j’aime pas les hommes ne ne et puis quelle drôle d’idée quelle imbécillité de vouloir introduire ce cette ce cette chose chez quelqu’un d’autre chez quelqu’un qui n’en veut pas à qui ça fait mal c’est du joli les voluptés des romanciers est-ce qu’il y a vraiment des idiotes qui aiment cette horreur oh affreux son haha canin sur moi comment est-ce que ça peut le captiver tellement et en même temps envie de rire quand il bouge sur moi tellement rouge affairé si occupé soucieux les sourcils froncés puis ce haha canin si intéressé est-ce que c’est si palpitant ce va-et-vient c’est c’est comique et puis ça manque de dignité oh il me fait mal cet imbécile et en même temps pitié de lui pauvre studieux qui bouge tellement la-dessus qui se donne tellement de peine et qui ne se doute pas que je le regarde que je le juge je ne veux pas l’humilier en moi-même mais je ne peux pas m’empêcher chaque fois de dire Didi Didi pour battre la mesure pour scander son va-et-vient scander les mouvements du malheureux de dessus scander les mouvements stupides incroyables d’arrière en avant d’avant en arrière si inutiles Didi Didi Didi je répète intérieurement j’ai honte je me déteste c’est un pauvre gentil mais j’y je n’y peux rien et ça dure ça dure lui sur moi Ariane d’Auble on dirait un fou un sauvage oh comme c’est laid pardon je regrette pardon pauvre chou affreux son haha canin mon mariage va canin cana tout ça la faute de mon suicide raté agacée agacée tout le temps et lui se doutant de rien ne ne et moi trop pitié pour lui dire assez filez ça dure ça dure sur moi déshonorée et enfin ça y est c’est l’épilepsie la drôle d’épilepsie du monsieur qui s’occupe des territoires sous mandat il pousse des cris de cannibale sur moi parce que c’est la fin et que ça a l’air de lui plaire beaucoup et puis il tombe près de moi tout essoufilé c’est fini jusqu’à la prochaine fois non pas fini d’ailleurs parce que alors il se colle contre moi tout collant poisseux et il me dit des tendresses écœurantes et c’est pire »
Gothique

mardi 9 juillet 2024

Profiter de la vue

Frotti-frotta
Taille originale : deux fois 29,7 x 21 cm
« J’avais à peine refermé la porte de l’appartement que Grace me clouait contre le mur et m’embrassait à pleine bouche. De sa main gauche, elle m’agrippa la nuque ; la droite explorait déjà mon corps comme un petit animal affamé. Je suis plutôt du genre porté sur la chose, mais si je n’avais pas arrêté de fumer depuis des années, Grace m’aurait envoyé directement en soins intensifs.
- Apparemment, la dame a décidé de diriger les opérations, ce soir.
- La dame, chuchota-t-elle en me mordillant l’épaule sans retenue excessive, a tellement le feu au cul qu’il va falloir sortir la lance d’incendie.
- Je le répète, le gentleman que je suis ne demande qu’à rendre service.
Grace recula, et sans me quitter des yeux, ôta sa veste qu’elle envoya balader dans le salon. Elle n’était pas trop maniaque de l’ordre. Puis, sur un baiser presque brutal, elle pivota et s’engagea dans le couloir.
- Où tu vas ?
Ma voix me parut un rien enrouée.
- Sous la douche.
Elle se débarrassa de son T-shirt à la porte de la salle de bains. Une petite flèche de lumière extérieure traversait la chambre et pénétrait dans le corridor, où elle joua sur les muscles de son dos. Après avoir suspendu le vêtement à la poignée, Grace se retourna pour me regarder, les bras croisés sur ses seins nus.
- Tu prends racine ? me lança-t-elle.
- Non, je profite de la vue.
Aussitôt, elle décroisa les bras, se passa les deux mains dans les cheveux, le dos cambré, la poitrine arrogante. Rencontrant de nouveau mon regard, elle se débarrassa de ses tennis, puis de ses chaussettes.
Ses doigts s’attardèrent sur son ventre avant de dénouer le cordon de son pantalon. Celui-ci tomba sur ses chevilles, et Grace s’en dégagea.
- Tu commences à émerger de ton hébétude ? me demanda-t-elle.
- Que oui.
Appuyée contre le chambranle, elle coinça les pouces dans l’élastique de son slip noir, arqua un sourcil en me voyant approcher. Ses lèvres dessinaient un sourire diabolique.
- Dites, vous voulez bien m’aider à enlever ce truc, monsieur le détective ?
Je l’aidai. Sans ménager ma peine. Je trouve ça épatant d’aider les autres. »
Prise en main