mardi 3 février 2026

Accueillir autrui

Performance artiste
Taille originale : 24 x 32 cm
« Ainsi, la critique de nos “sociétés analgésiques” doit forcément se formuler depuis les marges, en particulier depuis les corps qui ne répondent pas à l’impératif de “bonne santé” ou de productivisme. Des corps pour lesquels la douleur est familière, et pour qui la contrainte, les négociations, les allers-retours et les arrangements sont le quotidien. Sinon, sous couvert de critique envers l’expropriation de la santé et son corollaire, l’industrie pharmaceutique, nous courons le risque de fantasmer une société tout simplement eugéniste. C’est ici que les mouvements handis et les pratiques BDSM peuvent être mis en lien : ils comprennent la douleur non pas comme un défaut ni une chose à éradiquer, mais comme une condition de la vie. Bien sûr, à une différence (fondamentale) près : dans un cas, la douleur est choisie, et dans l’autre subie. Et pourtant, une fois de plus la distinction n’est pas si simple. Nos vies se déroulent toujours dans la douleur ; nos existences, surtout aux marges, doivent composer avec des pressions incroyablement fortes, de l’extérieur et de l’intérieur : certains mouvements deviennent impossibles, la tension s’accumule, les douleurs chroniques se banalisent dans un quotidien éprouvant. Appréhender la douleur au-delà de ce que nous en dit l’hédonisme, c’est-à-dire en refusant de l’éradiquer à tout prix, mais sans la romantiser non plus, est un premier pas vers la position masochiste que je souhaite dessiner ici. Car rappelons que l’aspiration à devenir un individu intouchable et préservé va à l’encontre de l’éthique sensible, interdépendante et relationnelle de faire-monde, au cœur du projet éropolitique. Alors, le masochisme ne s’apparente plus simplement à une préférence sexuelle ni à une pathologie, mais à une manière de s’ouvrir ; la douleur est accueillie et regardée pour ce qu’elle est. Un inconfort, une irruption d’une sensation étrangère que je n’ai ni prévue ni anticipée, qui bouleverse mon état et surtout son contrôle.
1.
Abus d’autorité
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Il faut pour commencer dissocier les pratiques douloureuses des pratiques humiliantes ; c’est précisément parce que nous évoluons dans une culture analgésique où toute douleur porte de manière inhérente une charge négative, que nous considérons que tout ce qui fait mal est mauvais. Les fessées, les coups, les gorges profondes, sont ainsi perçues comme humiliantes et dégradantes par nature parce qu’elles font mal ou dérangent, alors qu’elles peuvent constituer un cadre de rencontre intime et puissant, car j’accueille autrui depuis un espace supposé être celui de la répulsion et de l’hostilité. En effet, si ma réaction première à la douleur est de rejeter ce que je perçois comme une intrusion menaçante, alors, transformer cette réaction de sorte à faire de la place à cellui qui s’invite de cette manière dans mon corps est un geste extrêmement puissant, qui consiste à retravailler ce qui relevait supposément d’un “comportement biologique”. Et cette douleur n’est jamais parfaitement prévisible : elle change et évolue, selon le degré de fatigue, selon l’habitude, selon la tenue que je porte, selon la communication mise en place, et un nombre incalculable d’autres facteurs. Ainsi, le BDSM constitue, dans cette perspective, un espace davantage “activant” que rassurant : il travaille la douleur comme une expérience qui dépend de la situation, et certainement pas comme une donnée qu’il est possible de quantifier et délimiter.
2.
Toute pornographie est imaginaire
Cette vision est loin d’être la norme dans les espaces où le BDSM se popularise, à savoir les milieux sex-positive, notamment queer-féministes. Le mouvement sex-positive est par nature éropolitique, puisqu’il forge un projet socio-politique d’inspiration féministe par un travail de mise à disposition, de mise en circulation de l’énergie érotique (cette énergie, rappelons-le, n’est pas nécessairement sexuelle-génitale). Toutefois, les dispositifs par lesquels est accompli ce travail ont aussi été influencés par les politiques sécuritaires du trauma ; c’est ici que se développe ma critique du BDSM. Il arrive désormais régulièrement que le BDSM soit introduit dans les milieux sex-pos par des ateliers d’initiation régis par des règles définies. Il est proposé aux participant·es de se familiariser avec certaines pratiques en anticipant et en prévoyant leurs effets et leurs conséquences : des cadres sont discutés et établis, les rapports sont formalisés, la quantité de douleur administrée est prédéterminée… Bien sûr, un “atelier introductif” fessées ou uro est indispensable lorsque l’on n’a aucune connaissance de ces techniques, et toutes ces pratiques de “sport extrême” nécessitent une certaine maîtrise, miser sur “l’inattendu” pouvant s’avérer au mieux ridicule, au pire dangereux. Toutefois, transformer le BDSM en un panel de techniques qu’il serait possible de cataloguer, apprendre, enchaîner et transmettre, lui retire toute sa profondeur et son caractère métaphysique. Par ailleurs, c’est rejouer exactement le jeu du néolibéralisme (et c’est pourquoi il faut reconnaître que le BDSM lui est si compatible) que de prévoir exactement le degré de douleur, la position, les rôles et le déroulé entier d’une session. Le BDSM est, et doit rester, une pratique du risque. »
3.
« Il faut bien se rendre compte que les concepts “masculin” et “féminin” qui, pour l’opinion courante, ne semblent présenter aucune équivoque, envisagés du point de vue scientifique, sont des plus complexes. Ces termes s’emploient dans trois sens différents. “Masculin” et “féminin” peuvent être l’équivalent d’“activité” ou “passivité” ; ou bien, ils peuvent être pris dans le sens biologique, ou enfin dans le sens sociologique. La psychanalyse tient compte essentiellement de la première de ces significations. C’est ainsi que nous avons caractérisé tout à l’heure la libido comme “masculine”. En effet, la pulsion est toujours active même quand son but est passif. C’est pris dans le sens biologique que les termes “masculin” et “féminin”, se prêtent le mieux à des définitions claires et précises. “Masculin” et “féminin” indiquent alors la présence chez un individu ou bien de glandes spermatiques, ou bien de glandes ovulaires, avec les fonctions différentes qui en dérivent. L’élément “actif” et ses manifestations secondaires, telles qu’un développement musculaire accentué, une attitude d’agression, une libido plus intense, sont d’ordinaire liés à l’élément “masculin” pris dans le sens biologique, mais il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi. Dans un certain nombre d’espèces, nous constatons en effet que les caractères que nous venons d’énumérer appartiennent aux femelles. Quant au sens sociologique que nous attribuons aux termes “masculin” et “féminin”, il est fondé sur les observations que nous faisons tous les jours sur les individus des deux sexes. Celles-ci nous prouvent que ni du point de vue biologique ni du point de vue psychologique, les caractères d’un des sexes chez un individu n’excluent ceux de l’autre. Tout être humain, en effet, présente, au point de vue biologique, un mélange des caractères génitaux propres à son sexe et des caractères propres au sexe opposé, de même qu’un mélange d’éléments actifs et passifs, que ces éléments d’ordre psychique dépendent ou non des caractères biologiques. » (ajouté en 1915).

lundi 12 janvier 2026

Surchauffées, sales et abjectes

Reinette d’amour
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Devenir chienne n’est pas une simple métaphore pour se dire, c’est fabriquer une subjectivité politique depuis une espèce qui continue de troubler nos histoires, et qui demeure une insulte à l’humanisme. Être une chienne : troubler l’ordre public et ses valeurs humanistes, révéler notre appartenance autre qu’humaine. Attention, chiennes dangereuses : voilà une bonne pancarte féministe.
Entre autres choses, les chiennes occupent indéniablement l’espace mental. Leurs ombres trament et planent. Ielles ne sont pas aimables et ielles sont impossibles à ignorer. Ielles bougent leurs corps librement plutôt que de restreindre, d’affiner et de limiter leurs mouvements de manière appropriée. Ielles grimpent dans les espaces, marchent d’un pas assuré et ne s’inquiètent pas de la manière dont leurs cuisses sont écartées quand ielles sont assises. Ielles sont débarrassées des convenances, de la gentillesse, de la discrétion, de l’opinion publique, de la “morale”, du “respect” et des trous-du-cul imbaisables. Toujours surchauffées, sales et abjectes, à voiles et à vapeurs, les BITCHES déferlent et ielles veulent du nouveau : ielles veulent sortir de la fange, bouger, décoller, sombrer dans les hauteurs.
L’humanité, nous dit Rousseau, se distingue par sa nature perfectible, par sa capacité infinie à apprendre. Mais devenir chienne, c’est désapprendre tout un encodage enregistré depuis l’enfance, celui qui nous enseigne à nous tenir bien, à ne pas déranger, à hocher la tête lorsque les garçons parlent, et à ne pas les froisser. Les chiennes sont fidèles et elles trahissent, elles représentent à la fois la liberté et la soumission, le sale et le respectable. Les chiennes nous apprennent non pas à considérer les animaux comme des exemples ou des métaphores, mais à produire un désir pour et depuis l’animalité. Désirer en chienne, c’est hacker le binarisme de la vierge et la putain, car les deux sont encore des femmes. »
Librairie muséale
Version primitive

vendredi 9 janvier 2026

Uniques blessures

Avant disparition
« La femme
À celui qui, aimé jusqu’à ce jour, sera toujours aimé, celle qui est entièrement sienne de fait et de cœur : la santé, la joie et le succès en tout ce qui est utile et honnête.
Porte-toi bien, si bien et si longtemps, jusqu’à ce que l’on voie s’instaurer le royaume de Dieu.
L’homme
À sa dame bien-aimée, dont aucun oubli ne peut occulter le souvenir, son très fidèle : je n’oublierai ton nom que lorsque j ’aurai perdu la mémoire du mien.
[…] Porte-toi bien, dors et repose en paix aussitôt. Dors doucement, couche-toi agréablement, dors si profondément que tu n’aies pas à te retourner. Porte-toi bien, ô mon repos. Porte-toi toujours bien.
La femme
À une lampe brillante et à une ville posée sur un mont : puisses-tu combattre jusqu’à la victoire, courir pour l’emporter !
[…] Je veux et désire avidement que, par ces lettres échangées selon ta volonté, se renforce entre nous une profonde amitié, jusqu’à ce que brille pour moi ce jour excessivement heureux où je pourrai voir ton visage désiré, appelé de tous mes vœux. Comme l’épuisé désire l’ombre et l’assoiffé l’onde, c’est ainsi que je désire te voir. [...] Rien ne sera jamais si pénible pour mon corps, rien ne sera si dangereux pour mon âme, que je ne l’accomplisse par amour pour toi. [...]
Porte-toi bien en Dieu qui est plus fort que quiconque.
L’homme
À son joyau le plus précieux, toujours rayonnant de son éclat naturel, son or le plus pur : qu’il sertisse et qu’il orne dignement ce même joyau dans les étreintes les plus joyeuses.
[…] Porte-toi bien, toi qui me fais aller bien.
La femme
À celui qui renferme le plus brillamment toutes les vertus, plus délicieux qu’un rayon de miel, sa plus fidèle entre tous : la moitié de son âme et elle-même, en toute foi.
[…] Je prends Dieu à témoin, à qui aucun artifice secret n’est caché ni ne peut l’être, de la pureté, de la sincérité, de la si grande fidélité avec lesquelles je t’aime ! [ ]
Mais à présent, puisque je n’ai plus le temps d’écrire, je crie cent fois et je répète mille fois : porte-toi bien, que ta santé soit sans égale !
L’homme
À l’ardemment aimée, qui sera aimée plus ardemment encore, son fidèle entre tous et, à dire vrai, son seul fidèle : tout ce qu’exige la règle du plus sincère amour.
Je ne pense pas qu’il soit besoin, très douce, que tu fasses valoir par des mots à ton aimé la fidélité que tu manifestes clairement dans tes actes. Si je pouvais tendre toutes mes forces à ton service, j’estimerais n’avoir rien fait, je jugerais n’avoir accompli qu’une tâche vaine en regard de tes mérites. Si l’on pouvait rassembler tous les biens du monde et les ramener à un seul, et que j’aie à choisir entre celui-ci et ton amitié, par la foi que je te dois, je n’estimerais ce bien d’aucune valeur. […] Assurément, je suis heureux de l’avoir fait.
Porte-toi bien, ma beauté, toi qui es incomparablement plus douce que toutes les choses douces ; et passe tes années, aussi heureuse que je le désire pour toi, car il n’est pas de besoin meilleur.
La femme
[…] Comme la bienveillance reconnaissante de mon esprit qui par elle-même et par devoir t’est toujours redevable n’a pu t’envoyer toutes les salutations qu’elle voulait, elle en a tu un grand nombre jusqu’à présent afin de ne pas les affaiblir toutes par l’expression de quelques- unes. Que je t’écrive souvent, en répétant encore et encore les mêmes choses, cela, je crois, ne t’est pas pénible, ni ne m’est difficile, puisque je t’aime comme moi-même, aussi ne puis-je manquer de t’aimer de tous les efforts de mon cœur. […]
Porte-toi bien, toi qui m’es plus cher que la vie. Sache qu’en toi est ma mort, et ma vie. »
De main de maîtresse
Taille originale : 29,7 x 21 cm
« Puis, longtemps après, je compris : avoir une blessure n’implique pas qu'on doive l’écrire. Ça ne signifie même pas qu’on songe à l'écrire. Et je ne te parle pas de le pouvoir. Le temps est assassin ? Oui. Il crève en nous l'illusion que nos blessures sont uniques. Elles ne le sont pas. Aucune blessure n’est unique. Rien d’humain n’est unique. Tout devient affreusement commun dans le temps. Voilà l'impasse ; mais c’est dans cette impasse que la littérature a une chance de naître. »

jeudi 25 décembre 2025

Une foutue obsession anale

« Hello ! Mon nom et mon image sont des marques déposées. Par conséquent, légalement, vous ne pouvez pas créer d’animation me représentant. Veuillez supprimer toute animation que vous avez créée. Dans le cas contraire, je serai contrainte d’engager des poursuites judiciaires. »

Taille originale : 21 x 29,7 cm

« “Oh chérie, me susurraient mes amantes, t’es obligée de parler comme ça ?”. Je l’étais. Je l’étais vraiment. Je leur faisais le sourire de ma maman et je leur jouais ses mots tandis qu’elles reculaient et se crispaient, me percevant comme quelqu’une qu’elles ne m’avaient pas imaginée être jusque-là. Elles ne criaient pas, elles chuintaient ; et même lorsqu’elles se mettaient en colère, leur langage ne s’élevait jamais vraiment d’elles comme la rage s’envolait de ma maman.
“T’es obligée ? T’es obligée ?” Elles me suppliaient. Et puis : “Pour l’amour de Dieu !
- Doux Jésus ! je leur répondais en criant, mais elles n’en savaient pas assez pour rire avec moi.
- T’es obligée ? T’es obligée ?”
Chuinte, chuinte.
“Pour l’amour de Dieu, t’es obligée de toujours tout terminer par cul ? Une obsession anale, voilà ce que tu as, une foutue obsession anale.
- C’est vrai, c’est vrai, je leur disais, et tu sais même pas dire foutue. Une femme qui dit foutue avec autant de mollesse que toi vaut même pas le prix d’une assiette remplie de merde !”
Les mots grossiers, crus, vulgaires et les gestes encore plus vulgaires - maman les connaissait tous. Espèce d’enculé, fous le camp de mes platebandes, au flic qui était venu prendre les meubles. Sale bâtard suceur de merde ! à l’homme qui avait mis sa main sous sa jupe. Chaque jour de la vie de maman, Jésus chiait dans son froc. Même si elle me giflait quand je les utilisais, ma maman m’a appris le pouvoir des vilains mots. Dis foutu. Dis nom de Dieu. Dis tout ce que tu veux mais commence par Jésus et termine par merde. Ajoute ce rire, celui qui camoufle ton cœur brisé. Oh, ne montre jamais ton cœur brisé ! Fais-leur plutôt croire que tu n’en as pas.
“Si des gens s’apprêtent à te frapper, ne reste pas juste allongée là. Crie-leur dessus !
- Oui, maman.”
Le langage, donc, et le ton, et la cadence. Mettez- moi en colère et je prendrai la voix de ma mère pour vous maudire jusqu’à la septième génération. Mais il faut vous donner de la peine pour me mettre en colère. Je mesure ma colère aux rages de ma maman et à son insistance sur le fait que la plupart des gens ne méritent même pas notre temps. “On est d’un autre peuple. On ne voit pas si souvent des gens de notre espèce sur Terre”, m’a dit ma maman. Je savais ce qu’elle voulait dire par là. Je connais la valeur des culs tannés de ce monde. Et je suis la fille de ma maman - plus coriace que du chiendent, plus méchante que tous les botteurs de culs, les chieurs, les culs froids et les mous du cul que j’ai jamais connus. Mais c’est vrai que parfois je parle comme ça juste pour me rappeler ma maman, la survivante, la résistante, celle qui ne pouvait pas toujours se taire. »
La pornographie est faite pour être vue

vendredi 19 décembre 2025

Fais juste un sourire

Voyage en Italie
« Puis elles ajoutaient : “On peut faire un petit extra avec un sourire.” Il est évident qu’il n’y avait rien de honteux derrière cela, ce sourire attendu derrière le comptoir, ce sourire triste lorsque vous n’aviez pas le loyer, ou la façon mi-provocante mi-implorante de ma mère de couvrir d’amabilités le patron du magasin pour obtenir un petit crédit. Mais je détestais ça, je détestais quelle ait à le faire, tout comme ma honte chaque fois que je le faisais moi-même. Pour moi c’était de la mendicité, une quasi-prostitution que je méprisais, alors même que je continuais à compter dessus. Après tout, j’avais besoin de l’argent.
Parole d’artiste
Taille originale : 2 fois 21 x 29,7 cm
“Fais juste un sourire”, plaisantaient mes cousines, et je n’aimais pas ce qu’elles voulaient dire. Après mes études supérieures, lorsque j’ai commencé à subvenir à mes besoins et à étudier les théories féministes, je suis devenue plus méprisante que compréhensive à l’égard des femmes de ma famille. Je me disais que la prostitution était une profession qualifiée et que mes cousines n’étaient jamais que des amateures. Cela contenait une certaine part de vérité bien que, comme tout jugement sévère rendu de l’extérieur, il faisait l’impasse sur les conditions dans lesquelles on en était arrivées là. Les femmes de ma famille, y compris ma mère, avaient des papas-gâteau, pas des jules, des hommes qui leur glissaient de l’argent parce qu’elles en avaient terriblement besoin. De leur point de vue elles étaient gentilles avec ces hommes parce qu’ils étaient gentils avec elles, et ce n’était jamais un arrangement direct et grossier au point de mettre un prix sur leurs faveurs. Elles n’auraient d’ailleurs jamais décrit ce qu’elles faisaient comme étant de la prostitution. Rien ne les mettait plus en colère que de suggérer que les hommes qui les aidaient le faisaient uniquement pour leurs faveurs. Elles travaillaient pour vivre, juraient-elles, mais ça, c’était différent.
« Je suis surtout connue pour les gang bangs, simplement parce que c’est ce que j’aime faire le plus. »
Je me suis toujours demandé si ma mère détestait son papa-gâteau, ou sinon lui, en tout cas son besoin à elle de ce qu’il lui offrait, mais je n’en ai pas le souvenir. C’était un vieil homme, à moitié infirme, hésitant et dépendant, et il traitait ma mère avec beaucoup de considération et, oui, de respect. Leur relation était douloureuse, et comme ni mon beau-père ni elle ne gagnaient assez d’argent pour faire vivre la famille, maman ne pouvait pas refuser son argent. En même temps, cet homme ne donnait aucune indication comme quoi cet argent servait à acheter à maman ce qu’elle n’aurait pas normalement pu s’offrir. La vérité, je crois, est quelle l’aimait sincèrement, et que cela était en partie dû au fait qu’il la traitait si bien.
« Mais dès que je commence, je sais quoi faire. Je sais comment donner du plaisir aux mecs. Je sais quelles positions adopter. Je sais comment faire l’amour. Dès que ça commence, toute ma nervosité disparaît, ainsi qu’une grande part de ma timidité. C'est la même chose avec les séances photo. Je peux faire une séance photo glamour avec un photographe, et je peux être très maladroite, timide et même un peu raide, parce que c'est comme ça que je suis naturellement. Mais ensuite, si un autre acteur arrive et que nous faisons une séance photo classée X, je me détends. La séance photo devient plus naturelle et meilleure parce que j’interagis avec l'’autre acteur et que je sais exactement quoi faire avec les bites. »
Même maintenant, je ne suis pas sûre qu’ils avaient des relations sexuelles. Maman était une jolie femme et elle était gentille avec lui, une gentillesse dont évidemment personne n’avait fait preuve envers lui durant sa vie. De plus, il prenait grand soin de ne lui causer aucun problème avec mon beau-père. En tant qu’adolescente, avec le mépris des adolescent·e·s pour les entorses à la morale et les complexités sexuelles quelles qu’elles soient, j’étais persuadée que les relations entre maman et ce vieil homme étaient méprisables. Et aussi que jamais je ne ferais une chose pareille. Mais la première fois qu’une petite amie m’a donné de l’argent et que je l’ai pris, tout a bougé dans ma tête.
Méditation
Le montant n’était pas élevé pour elle, mais pour moi il l’était et j’en avais besoin. Alors que je ne pouvais le refuser, je me suis haïe de le prendre et je l’ai haïe de me le donner. Pire, elle faisait preuve de moins de délicatesse envers ma situation que papa-gâteau envers maman. Tout le mépris acide que j’éprouvais envers mes tantes et mes cousines dans le besoin s’est déchaîné et a consumé l’amour que j’éprouvais pour elle. J’ai rapidement mis un terme à notre relation, incapable de me pardonner d’avoir vendu ce qui, estimais-je, ne devait être qu’offert librement — pas le sexe mais l’amour lui-même »
Avertissement
Taille originale : 29,7 x 21 cm

dimanche 7 décembre 2025

Insurrection anale

Amour sodomite
« Cette histoire largement oubliée est essentielle, parce qu’elle nous montre que des coalitions et des forces politiques se sont construites sur des politiques du désir, des éropolitiques. Il s’agissait, au début des années 1970, de faire dévier la définition de la sexualité encore largement affectée à la reproduction, et d’attirer l’attention sur la violence systémique de l’hétéropatriarcat, dont les valeurs et le projet politique allaient main dans la main avec le capitalisme. En scandant dans la rue “nous sommes des déviants”, les pédés ont invité à comprendre le désir non pas comme une chose privée ni comme une pratique, encore moins comme une identité, mais comme un soulèvement et une négativité, en dehors de la reconnaissance et la dignité, de l’intégration, et même du bonheur comme ciments de la vie sociale dont la famille nucléaire était le socle. L’éropolitique révolutionnaire pédée s’est construite dans des slogans tels que le notable “notre trou du cul est révolutionnaire”, inversant ainsi la charge négative autour de l’anus qui faisait de lui — et de la capacité à être pénétré·e — l’insulte suprême. En réduisant l’anus à sa fonction excrémentielle exclusive, l’hétéropatriarcat a toujours cherché à en expulser tous ses potentiels éropolitiques. Réduire un organe à une unique fonction - qu’on pense aux fameux “organes reproducteurs” — revient à verrouiller et paradoxalement sous-entendre tous les usages queers, les contre-usages qu’on peut en faire. Les pédés sont ainsi peut-être les premiers corps sans organes, ceux qui ont porté l’anus dans l’arène du politique comme une porte, une ouverture radicale, une transgression joyeuse, au lieu de le confiner à l’espace de la honte, du clinique ou du symbolique.
traquer les signes de « l’intériorisation de la domination »
Taille originale : 24 x 32 cm
Si être pénétré·e signifie être dévalorisé·e (et c’est le cas sous l’hétéropatriarcat), alors en refusant la pénétration nous nous rendons indisponibles à ce qui peut, littéralement, nous traverser. Pisser, cracher, mouiller, déféquer, avaler, éjaculer, garder en bouche, ouvrir sa gorge, son anus, voilà a contrario des mouvements circulaires qui fluidifient, décloisonnent. De sorte à faire de nous des multiplicités infinies de trous qui s’ouvrent et se ferment, dégorgent et régurgitent, prennent et rendent, faisant communiquer nos écosystèmes avec d’autres, tous formant un ensemble d’enchâssement dont il est impossible de définir des contours clairs.
Madame rêve
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Ces politiques révolutionnaires anales de la décennie 1970 nous invitent à penser les subjectivations politiques non plus dans leur capacité à se tenir debout, entières et dignes, mais à se faire baiser et pénétrer. Cinquante ans plus tard, le fantastique slogan queer “Macron, on t’encule pas, la sodomie c’est entre ami·es” réaffirme ce refus de faire de la pénétration une insulte (à la fois présente dans “enculé”, mais aussi dans “aller se faire foutre”, ou “se faire baiser”) pour la transformer en serment d’allégeance entre des corps qui revendiquent une insurrection anale contre le désir-conquête de l’hétéropatriarcat. »
« des anti-héroïnes qui ne se laissent pas facilement subsumer dans un stéréotype »