lundi 12 octobre 2026

Désirs et phantasmes érotiques

Une expérience mystique ?
« Les mystiques, hommes ou femmes, se distinguent par le désir irrésistible d’un contact le plus intense possible avec le divin plutôt qu’avec la société qui les entoure. Dans le mysticisme chrétien, cela implique une relation d’amour directe avec un Dieu personnel. Dieu comme l’autre mais aussi comme reflet et semblable, vécu en fin de compte comme le moi le plus intime. Toutes différences individuelles mises à part, le mysticisme chrétien de la fin du Moyen Âge et du début de l’ère moderne révélait deux tendances, souvent présentes en une seule et même personne : un mysticisme de l’être platonisant et un mysticisme nuptial christocentrique. Ou, si l’on veut, un mysticisme élitiste de lettrés et un mysticisme populaire d’illettrés, difficilement différenciables l’un de l’autre en raison de leurs formes variées d’interaction. Au moment de l’extase, lorsque l’intériorisation jusqu’au moi le plus profond et la fusion avec le Bien-Aimé ne font qu’un, les mystiques vivent l’union et la plénitude parfaites. Selon le langage figuré du mysticisme nuptial, à ce moment suprême sont consommées leurs noces d’époux célestes, et non terrestres. Leur union amoureuse et érotique s’est élevée au-dessus du monde contraignant des lois sociales et ecclésiastiques.
Ce n’est pas une servante
Taille originale : 21 x 29,7 cm et 29,7 x 21 cm
Comment les femmes vécurent-elles ce lien d’amour ? La vulgarisation de la vie religieuse, dans laquelle elles jouaient un rôle si remarquable, et l’importance de l’univers matrimonial ont dû contribuer au fait que les femmes voyaient aisément en leur Amant divin leur époux, d’autant plus aisément que c’était dans la ligne de la tradition. En effet, le prototype de la femme vouée à Dieu, la vierge des premiers temps chrétiens, avait déjà été nommée non seulement servante (ancilla), mais aussi épouse du Christ. Le terme Sponsa Christi désignait l’Église tout entière, mais aussi toute vierge vouée à Dieu. Depuis le printemps du christianisme, elles étaient les épouses de Dieu fait homme, et l’Église d’alors célébrait déjà l’adoption du statut de vierge comme une noce. À l’aube des Temps modernes, l’aspect nuptial de l’image des premières femmes vouées à Dieu s’accordait mieux que jamais aux modèles culturels occidentaux.
Intériorisation de la noblesse
Il est vrai que, dans leur contexte social, les femmes avaient plus de difficultés que les hommes à échapper à ces modèles, en raison de leur position subalterne. En revanche, dans leur univers intérieur, il leur était plus facile de s’en libérer, grâce à leur manque structurel de formation intellectuelle. Or, au cœur de cet univers intérieur, les mystiques jouissaient d’une liberté inouïe. Là, fortes de leurs ambitions, elles échappaient non seulement au monde contraignant des liens juridico-contractuels, mais aussi à tout ce qui pouvait entraver leur fuite. En Dieu tout était possible, même le comble de la folie, si bien que les femmes dans leur plus profonde intimité devenaient Dieu, et que le Sauveur devenait Mère. “Ainsi Jésus-Christ… est notre propre Mère. Nous puisons notre existence en lui, là même où prend origine la Maternité ; y compris ce doux maintien d’amour qui en découle sans fin. Aussi vrai que Dieu est notre Père, aussi vrai Dieu est notre Mère.” Ces mots d’une recluse du Moyen Âge tardif correspondaient au désir de nombreuses personnes, aux images impérissables logées au fond de la mémoire collective. Aussi en coûta-t-il bien des efforts aux réformateurs tridentins pour tenter de venir à bout de cette expérience bisexuelle, jugée désormais inadmissible, en expliquant aux fidèles que le Fils de Dieu devenu chair n’avait aucunement pris le corps d’une femme, mais uniquement celui d’un homme mâle (d’huomo maschio).
Les femmes dans l’art, changement de position…
Les mystiques accordaient une grande importance à l’imagination et à la faculté de perception des sens. Cela allait également à l’encontre du processus de “civilisation” en cours dans la culture bourgeoise et relevait plutôt de la protopsychologie libertine des savants-mages de la Renaissance et des néo-platoniciens. Dans la quête de l’amour mystique, les phénomènes physiques, les désirs et phantasmes érotiques représentaient autant d’étapes sur le chemin menant vers les profondeurs les plus intimes de l’âme, celui de la mortification, un chemin semé d’embûches. Les femmes semblent avoir vécu cette douloureuse ascèse et cette relation tant enviée avec l’Amant divin de façon fort immédiate, personnelle et spontanée. Ici encore, elles étaient peu freinées par des modèles culturels, au point que leur parfait abandon suscitait souvent l’envie et la désapprobation des mystiques masculins.
Si la beauté est une construction sociale, dépendant de normes historiques éminemment variables, comment est-il possible de reconnaître sinon d’admirer la beauté de cette femme (et de son portrait) ? Voit-on la « modernité » de cette beauté féminine ?
Il paraît probable que les femmes ressentaient leurs expériences mystiques physiquement aussi bien que spirituellement, et donc d’une manière plus totale, moins séparée que les hommes. Elles savaient vivre l’union physique avec Dieu incarné de façon plus fréquente et plus directe, car elles étaient davantage concernées par le corps, la naissance et la mort, la nourriture, les soins et la consolation, le lait, le sang et les larmes. Aussi leur compassion christocentrique avait-elle dans une forte mesure pour objet le corps du Rédempteur. C’était bien chez les femmes qu’était né le culte de la Pietà : la Mater Dolorosa tenant sur ses genoux le corps du Christ, mort et non encore ressuscité, tendrement exhibé comme un nouveau-né en signe de renaissance de toute l’humanité. C’était aussi parmi elles que s’était développé le culte de l’Eucharistie, de l’offrande répétée du Corps. Beaucoup vivaient la transsubstantiation — du pain en Corps et du vin et de l’eau en Sang — de façon si intense qu’au moment de la prise de l’hostie s’accomplissait en elles une totale imitatio Christi. En consommant son corps, les femmes devenaient le Christ. Dans cette union parfaite, sa souffrance devenait chaque fois la leur. »

mercredi 7 octobre 2026

Il y avait deux hommes chez un écrivain

« Seuls ces trois panneaux ont survécu. Dieu le Père a une couronne, une crosse et un globe. Il est le maître du monde des Chrétiens, sur terre comme au ciel. Il y a également de la musique. Les anges sur les panneaux latéraux jouent de leurs instruments de l’époque. »
Taille originale  3 fois 21 x 29,7 cm
« Un silence absolu suivit mes mots, les élèves fixaient sur moi des yeux de franc défi. Chez certains, c’était même de la colère.
— Et alors ? dis-je.
Ce ne fut pas Raphaël, mais Al Hassane, son voisin, qui me répondit.
— Vous venez de le dire vous-même, monsieur… Verlaine était un gôor-jigéen… L’amant de Rimbaud…
— Oui. Il l’a été. Mais je ne vois pas où vous voulez en venir. Où est le problème ?
— Il aimait les hommes. Voilà le problème.
— Il aimait aussi les femmes. Mais ça ne change rien. Verlaine était un gôor-jigéen. Il pouvait être mille autres choses aussi. Il pouvait aimer les animaux. Mais l’essentiel c’est que Paul Verlaine était un grand poète. Qu’est-ce que ça change à sa poésie qu’il ait été un gôor-jigéen ?
— Ça change quelque chose, monsieur, répondit Al Hassane. Il a couché avec des hommes, ça change même tout. Ça change tout car…
Al Hassane hésita quelques secondes à continuer, conscient que ses prochaines paroles l’engageraient personnellement, même s’il s’exprimait, je le voyais bien, au nom du groupe.
— Car ?
— Car vous nous enseignez la poésie d’un homosexuel… Ça peut avoir une influence sur nous. C’est pourquoi le ministère a interdit d’étudier Verlaine. Il fait partie de la grande propagande européenne pour introduire l’homosexualité chez nous. On ne l’acceptera plus. Les programmes vont changer, In Sha Allah…
Dieu le père ou l’origine du monde ?
Un étrange silence, lourd comme un reproche, succéda à la déclaration de l’étudiant. J’avais envie de répondre aux élèves, comme Proust le fit à Sainte-Beuve, qu’il y avait deux hommes chez un écrivain : l’homme ordinaire, celui qui arrive en retard, fait la lessive, relève le courrier, rate ses plats, promet qu’il ne boira qu’un verre ou qu’il sera à l’heure, le moi social, donc, et l’artiste, le moi profond, celui qui crée, travaille à dire le monde, cherche en lui la beauté, quitte à fouiller dans la laideur. Chez Verlaine, j’aimais le poète, l’homosexuel m’importait peu. Mais je savais que ma réponse semblerait absurde aux étudiants. Ils ne réussiraient jamais à admettre que Verlaine ait été un homosexuel. Ils le lui reprocheraient toujours. Je les comprenais : la culture, l’éducation, les valeurs qu’on leur avait inculquées les avaient conduits à refuser de fermer les yeux sur les homosexuels, Verlaine ou d’autres. Verlaine a eu des relations homosexuelles. Les élèves ne pouvaient l’accepter. Ils n’iraient jamais au-delà de ce fait si grave à leurs yeux. Ils ne verraient jamais la beauté de la poésie de Verlaine, puisque sa personne était impure. Dans ce pays, Proust a tort, éternellement tort, et Sainte-Beuve a raison. Il était inutile d’essayer de faire admettre à mes étudiants que Verlaine, l’homme, qui s’adonnait à l’homosexualité, était différent de Verlaine, le grand poète. Pour eux, pour leurs parents, pour tant de gens dans ce pays, cette distinction était absurde : un homme n’est que ce qu’il fait. Une part forte de notre culture était fondée sur ce principe de non-distinction. Je savais que je n’arriverais pas à différencier les Verlaine. Les élèves ne le verraient jamais que dans son unité, ils exigeaient son unité : celle d’un homosexuel qui avait écrit des poèmes où l’homosexualité était présente. Des poèmes dangereux, donc. Le pire était qu’ils avaient peut-être raison de ne pas vouloir le diviser. Je pouvais concevoir qu’on ne scinde pas un artiste, qu’on le prenne tout entier dans ce qu’il était. Mais nous ne tirions pas les mêmes conséquences de cette manière de voir.
« Pour représenter symboliquement la castration, le rêve emploie la calvitie, la coupe des cheveux, la perte d’une dent, la décapitation. Il faut également voir une manière de se préserver de la castration dans l’apparition de deux ou plusieurs objets servant ordinairement à symboliser le pénis. » (Sigmund Freud)
— Je trouve dommage de ne pas l’enseigner pour cette raison, dis-je. C’est stupide. Le ministère est stupide. Vous êtes stupides. Tout le monde est stupide. Si ça ne tenait qu’à moi…
— Ça ne tient pas à vous ! Rien ne tient à vous ! crus-je entendre dire dans la salle, mais je continuai sans m’en soucier, en tonnant de plus en plus fort :
— Si ça ne tenait qu’à moi, on enseignerait Verlaine, et tous les grands écrivains et poètes ! Qu’ils baisent des animaux ou des femmes ou des hommes ou des trous de mur ! Qu’ils baisent des musaraignes ! criais-je. Peu m’importe, si ce sont de grands artistes.
Je me tus, haletant. Quelques instants passèrent, puis l’euphorie révoltée de ce morceau de bravoure se dissipa. Je me sentis aussitôt ridicule, honteux. La sonnerie qui annonçait la fin du cours retentit. Les étudiants sortirent en me jetant des regards furieux. Ils s’attendaient sans doute à ce que je fasse amende honorable. Que je m’excuse de leur avoir proposé Verlaine la dernière fois. Que je critique l’homosexualité. Que je les conforte dans l’opinion que lire Verlaine était haram. C’est ce que j’aurais fait dans mon état normal. Mais ma lâcheté m’avait fait défaut, pour une fois. J’ignorais pourquoi. Je me retrouvai seul dans la salle de cours. Un fou rire me prit bientôt. “Qu’ils baisent des musaraignes !” Où étais-je allé chercher ça ? »
À la porte du Paradis…

mardi 29 septembre 2026

L'accouplement des animaux

« dans une situation active et supérieure »
« Trois traits du comportement sexuel du début des Temps modernes sont tout à fait particuliers à l’Europe. Le premier est l’intervalle moyen de dix ans ou plus qui s’écoule entre la puberté et le mariage. Cette période, qui tend à s’allonger dans les couches inférieures de la société, s’accroît encore au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Un grand nombre de gens ne se marient même jamais, 10 % dans les classes rurales et défavorisées, jusqu’à 25 % dans les couches supérieures. La seconde caractéristique de l’Europe du début des Temps modernes est la superposition de la notion d’amour romanesque à la constante biologique qu’est la pulsion sexuelle. Née avec la poésie lyrique des troubadours au XIIe siècle, la notion d’amour romanesque, d’abord exclusivement extraconjugale, se répand aux XVIe et XVIIe siècles, grâce à l’imprimerie et au développement de la littérature. Elle inspire poètes, dramaturges et romanciers, avant de trouver sa voie dans la vie réelle au milieu du XVIIIe siècle. Enfin, cette époque est marquée par la prédominance constante de l’idéologie chrétienne dans la légitimation et la pratique de la sexualité. Bien qu’un peu adoucie par les efforts des protestants et des humanistes qui tendent à remplacer l’idéal médiéval de virginité par celui du mariage sacré, l’attitude dominante envers la sexualité reste imprégnée de suspicion et d’hostilité. Littérature médicale, traités de théologie et de morale s’accordent pour promouvoir une vision surtout nataliste de l’activité sexuelle selon laquelle le plaisir n’est toléré que dans l’intérêt de la procréation.
Pour les autorités religieuses, l’acte sexuel commis hors mariage est un péché mortel, ainsi que tout acte conjugal qui ne vise pas la reproduction. Saint Jérôme qualifie d’“adultère” le mari qui embrasse sa femme avec trop de passion, parce qu’il ne l’aime que pour son plaisir : “Rien n’est plus infâme que d’aimer une épouse comme une maîtresse…” Reprise par saint Thomas d’Aquin et répétée par tous les manuels de confession des XVIe et XVIIe siècles, la réprobation de la passion dans le mariage condamne la femme amoureuse comme l’époux trop sensuel. Même les positions du couple sont soumises à un strict contrôle. La position retro ou more canino (à ne pas confondre avec la sodomie) est déclarée contre nature parce que caractéristique de l’accouplement des animaux. Mulier super virum l’est également, puisqu’elle place la femme dans une situation active et supérieure, en contradiction avec son rôle social, passif et subordonné. Toute acrobatie érotique en dehors de la figure approuvée, la femme étendue sur le dos, l’homme la surmontant, est suspecte de privilégier le plaisir au détriment de la procréation. La seule position qui est censé favoriser l’implantation de la semence du mâle est celle associée symboliquement au geste fécondant du laboureur.
Les textes médicaux confortent les diktats des théologiens quant aux conditions optimales pour créer des enfants, et insistent sur la modération de la passion et la position la plus favorable, laissant planer la menace d’une progéniture débile et contrefaite en cas de déviation. Ces deux autorités avaient établi une liste des différents jours au cours desquels il fallait éviter tout rapport sexuel. Pour les fidèles, les jours de jeûne étaient également jours chastes, ainsi de toutes les fêtes religieuses, dimanches, Noël, vendredi saint et Pâques. La continence était aussi recommandée pendant le carême, bien que les théologiens des Temps modernes se soient fait peu d’illusions sur la totale abstinence des chrétiens. Hors les cent vingt ou cent quarante jours du calendrier liturgique qui décourageaient tout commerce charnel, le couple devait aussi éviter les rapports sexuels pendant les mois d’été, trop chauds, et les différentes périodes d’indisposition de la femme. Non seulement l’union conjugale pendant les règles ou les quarante jours d’“impureté” qui suivent l’accouchement était jugée dangereuse pour la santé de l’époux, mais les relations sexuelles au cours de la grossesse et de l’allaitement menaçaient les chances de survie de l’enfant. Un intérêt croissant pour la santé des enfants, dont le taux de mortalité était très élevé dans les deux premières années, conduisit un certain nombre de médecins, ainsi que les autorités religieuses, à interdire catégoriquement tout rapport sexuel avant la fin de l’allaitement. »

mercredi 23 septembre 2026

Une extraordinaire expressivité libidinale

Les temps changent
Taille originale : 21 x 29,7 cm & 29,7 x 21 cm

Le langage expressif de la bouche

« La bouche possède une extraordinaire expressivité libidinale par la grâce d’un langage non-verbal. De la moue gourmande au tressaillement imperceptible d’une lippe fiévreuse en passant par la voix, chair au grain parfois délicieusement rauque, la bouche n’a pas besoin de faire venir les mots aux lèvres ou sur le bout de la langue pour signifier le désir. Les bouches en cœur de Marilyn Monroe ou boudeuse de Brigitte Bardot, mises en valeur par la teinte éclatante du rouge à lèvres, parlent davantage de sensualité - comme “Les lèvres de Marilyn Monroe” d’Andy Warhol qui suggèrent l’étreinte de deux corps — que les bouches pornographiques trop bavardes dans leur manière d’exhiber une ouverture vorace et de proférer des gémissements criards. Depuis les films muets, qui ont joué du pouvoir métonymique de la bouche pour la voix, le cinéma a toujours investi ce lieu du corps. Avec le cinéma parlant, la voix, et ses facteurs matériels que sont la hauteur, la puissance, le timbre, la coloration, le “grain” dirait Roland Barthes, a été valorisée pour ses qualités sensuelles. À la jonction du corps et du langage articulé, elle représente une médiation entre la pure corporéité et la textualité propre au discours. Se situant dans un entre-deux, lieu d’une tension entre le corps et le texte, le jeu de l’acteur à venir et la structure des signes verbaux, elle réalise une incarnation du Verbe et une mise en système du corps. »

lundi 21 septembre 2026

La fragilité de la chair

« Dans cette œuvre, l’artiste s’empare d’images issues de l’univers de la pornographie montrant trois femmes posant, le regard dirigé dans la même direction. »
Taille originale : 3 fois 24 x 31,5 cm
« Rebecca boit lentement son café d’un air songeur. Elle ne semble pas prête à le rassurer. Il ne peut s’empêcher de remarquer son teint terne, le désordre matinal de ses cheveux drus striés de gris.
Meurs jeune, reste belle. C’est ce que dit Blondie, non ? Nous le tenons pour un phénomène moderne, ce culte de la jeunesse, mais pensez à tous, ces superbes portraits, certains vieux de plusieurs siècles. Ces déesses de Botticelli, de Rubens, La Maja de Goya, Madame X. Pensez à L’Olympia de Manet, qui choqua à l’époque, car il avait peint sa maîtresse avec la voluptueuse admiration réservée aux honnêtes femmes de l’aristocratie qui servaient de modèles aux déesses. Presque personne ne sait aujourd’hui, et personne ne s’en soucie, qu’Olympia était la putain de Manet ; bien qu’il y ait toutes les raisons de penser que, dans la vie, elle était fantasque, vulgaire et d’une hygiène douteuse (étant donné ce qu’était Paris dans les années 1860). Elle est aujourd’hui immortelle, une merveilleuse beauté historique, purifiée par l’attention d’un artiste célèbre. Et nous ne pouvons manquer de remarquer que Manet ne l’a plus peinte vingt ans plus tard, quand le temps avait commencé à faire son œuvre. Le monde a toujours adoré la beauté naissante. Que le monde aille se faire foutre. »
Différence et répétion graphiques
La répétition, malgré la différence, fait-elle disparaître la fascination et l’excitation ?
Et la beauté s’annihile-t-elle par là-même ?
« C’est ce que Peter attend de l’art. Cette maladie de l’âme, cette impression d’être soi-même en présence de quelque chose de magnifique et d’évanescent, de quelque chose (de quelqu’un) qui brille à travers la fragilité de la chair, oui, comme la déesse-putain de Manet, une beauté débarrassée de sentimentalité parce que Mizzy est (n’est-ce pas ?) un dieu-putain à sa manière - il serait moins fascinant s’il était le personnage bienveillant, brillant, spirituel qu’il dit vouloir être.
La beauté - la beauté que Peter désire par-dessus tout - est donc celle-ci : un alliage humain de grâce accidentelle, de destin funeste et d’espoir. Mizzy doit espérer, il le doit, il ne resplendirait pas comme il le fait s’il se sentait véritablement désespéré, et en plus il est jeune, qui donc dans ce monde se désespère avec plus d’exquise cruauté que la jeunesse, une vérité que les aînés ont tendance à oublier. Le voici, [Mizzy] dit The Mistake, impudique et dévergondé, accro à la drogue, incapable de vouloir ce qu’il est censé vouloir. Ce serait le moment de le transformer en bronze, de tenter de représenter ses nerfs douloureusement à vif, les derniers éclats de sa jeunesse, alors qu’il commence à comprendre que son état, comme celui de chacun, est sérieux, mais avant qu’il ne prenne les mesures nécessaires pour vivre plus ou moins en paix dans le monde réel.
Entre-temps, il ne faut pas qu’il meure. »

vendredi 28 août 2026

Arranger quelque chose

Avoir le bras long…
«  — Et je voulais savoir seulement si vous seriez bien aise de me quitter.
Le jeune homme baissa les yeux sur ses pieds nus. Un vêtement lâche, de soie brodée, le déguisait en prince oriental, et l’embellissait.
— Et vous ? demanda-t-il avec gaucherie.
La cendre de la cigarette que tenaient les doigts de Mme Dalleray tomba sur le tapis.
— Je ne suis pas en question. Il s’agit de Philippe Audebert et non de Camille Dalleray.
Il leva les yeux sur elle avec l’étonnement que lui causait, encore une fois, le prénom insexué. “Camille… C’est vrai, qu’elle s’appelle Camille. Elle pourrait s’en dispenser. Je la nomme en moi Mme Dalleray, la Dame en blanc, ou Elle…”
Elle fumait lentement, et contemplait la mer. Jeune ? Certainement jeune, trente à trente-deux ans. Impénétrable comme sont les êtres calmes, dont le maximum d’expression ne dépasse pas l’ironie tempérée, le sourire et la gravité. Sans détourner son regard de l’étendue où couvait l’orage, elle posa de nouveau sa main sur celle de Philippe qu’elle serra, indifférente à lui et pour son seul plaisir égoïste. Sous cette main petite et puissante, il parla, contraint de verser son aveu, comme un fruit pressé répand son suc :
— Si, je serai triste. Mais j’espère ne pas être malheureux.
— Oui ? Et pourquoi l’espérez-vous ?
Il lui sourit faiblement, fut touchant, maladroit, tel qu’elle aimait secrètement qu’il fût.
— Parce que, répondit-il, je pense que vous arrangerez quelque chose… Oui, vous arrangerez quelque chose ?
Elle leva l’épaule, haussa ses sourcils persans. Elle se força un peu pour donner à son sourire la sérénité et le dédain habituels.
— Quelque chose… répéta-t-elle, c’est-à-dire, si j’entends bien, que je vous inviterai chez moi, comme je fais ici, si cela me plaît encore, et vous n’aurez à vous soucier que de me rejoindre, à l’heure que vos obligations scolaires et… familiales vous imposeront ?</ blockquote>> Il se montra surpris du ton, mais soutint le regard de Mme Dalleray :
Est-ce la tâche d’une petite main ?
— Oui, répondit-il. Que ferais-je d’autre ? Me le reprochez vous ? Je ne suis pas un petit vagabond libre. Et je n’ai que seize ans et demi.
Elle rougit lentement.
— Je ne vous reproche rien. Mais est-ce que vous n’imaginez pas qu’une femme… une autre femme que moi, naturellement, pourrait être choquée de comprendre que vous désirez, d’elle, une heure de solitude, — seulement, seulement cela ?
Phil l’écoutait avec une attention loyale d’écolier, ses yeux grands ouverts attachés à cette bouche réticente, à ces yeux jaloux qui, pourtant, ne revendiquaient rien.
— Non, dit-il sans hésiter. Je ne conçois pas que vous puissiez en être blessée. “Seulement cela ?” Oh… seulement cela…
Il se tut, interrompu de nouveau par la même pâleur, la même consternation bienheureuse, et la tranquille hardiesse de Camille Dalleray vacilla, mesurant le respect qu’elle devait à son œuvre. Comme ébloui, Philippe laissa tomber sa tête en avant, et ce mouvement de soumission enivra un moment la conquérante.
— Vous m’aimez ? dit-elle à voix basse.
Il tressaillit, la regarda, effrayé.
— Pourquoi… pourquoi me le demandez-vous ?
Elle reprit son sang-froid, son sourire dubitatif.
— Pour jouer, Philippe…
>
En vis-à-vis
Il ne cessa pas tout de suite de l’interroger des yeux, en la blâmant d’être téméraire en paroles.
“Un homme fait m’eût dit “oui”, songeait-elle. Mais cet enfant, si j’insiste, va pleurer et me crier dans ses larmes, à travers des baisers, qu’il ne m’aime pas. Vais-je insister ? Alors il me faudra le chasser, ou bien l’écouter en tremblant, et apprendre de sa bouche la limite précise de mon avantage ?”
Elle éprouva, au niveau du cœur, une petite contraction pénible, et se leva nonchalamment pour aller à la baie ouverte, comme si elle oubliait la présence de Phil. L’odeur des petites moules bleues, découvertes depuis quatre heures au bas des rochers et altérées d’eau de mer, entrait avec l’épais parfum de sureau bouilli qu’exhalaient les troènes à bout de floraison.
Accoudée, distraite en apparence, Mme Dalleray sentait derrière elle la présence du jeune homme étendu, et portait le poids d’un souhait qui ne la quittait pas.
“Il m’attend. Il calcule le plaisir qu’il peut espérer de moi. Ce que j’ai obtenu de lui était à la portée de n’importe quelle autre passante. Mais ce petit bourgeois timoré se gourme quand je lui demande des nouvelles de sa famille, fait des façons pour me parler de son collège, et s’enferme dans un bastion de silence et de pudeur avec le nom de Vinca… Il n’a appris de moi que le plus facile… Le plus facile… Il apporte ici, dépose et reprend en même temps que son vêtement, chaque fois, ce… cet…”
Elle s’aperçut qu’elle venait d’hésiter devant le mot “amour” et elle quitta la fenêtre. Philippe la regardait approcher avidement. Elle lui mit ses bras sur les épaules, et d’une poussée un peu brutale fit chavirer, sur son bras nu, la tête brune. Ainsi chargée, elle se hâta vers l’étroit et obscur royaume où son orgueil pouvait croire que la plainte est l’aveu de la détresse, et où les quémandeuses de sa sorte boivent l’illusion de la libéralité. »
Une main qui ne tremble pas
Taille originale : 29,7 x 21 & 29,7 x 42 cm

samedi 15 août 2026

Refaire le monde

La porte de derrière
Taille originale : 31,5 x 24 & 24 x 31,5 cm
« Si nous ne devons parler de nos vies, de notre sexualité et de notre travail qu’avec le langage et les catégories d’une société qui nous méprise, nous nous trouvons incapables de parler au-delà de notre propre douleur. Nous disparaissons à l’intérieur de ces catégories. Ce que j’ai essayé de faire dans ma vie, c’est de refuser le langage et les catégories qui m’auraient réduite à moins encore que ma vaste et complexe expérience. Parallèlement, j’ai essayé de regarder les gens différents de moi avec le genre de compassion que j’aurais souhaitée envers moi.
Quand je pense à cette génération d’écrivain·e·s dont fait partie Edward Albee, je suis plus déterminée encore à refaire le monde. Je travaille à rendre possible que de jeunes écrivain·e·s homos ne gaspillent pas tant d’énergie à combattre la haine et l’exclusion par la majorité ignorante. Mais si je veux apporter ma contribution à d’autres, je sais que je dois d’abord commencer par un examen de conscience minutieux. Je dois me montrer reconnaissante envers qui m’a aidée à survivre, et envers ce qui a façonné mes espoirs. Je dois manifester de la gratitude envers les miracles de ma vie.
Le terrain de jeu des anarchistes
Oui, j’ai été façonnée en tant que lesbienne et écrivaine par des miracles. Des miracles, ou encore des merveilles, des prodiges ou des accidents ahurissants, des dispositions favorables et des rencontres heureuses, certaines résultant du travail et de la chance, d’autres demeurant inexpliquées et inexplicables. Ce fut un miracle de survivre à mon enfance, de finir le lycée et d’obtenir cette bourse d’études supérieures. Ce fut un miracle de découvrir le féminisme et de m’apercevoir que je n’avais pas à avoir honte de moi- même. Le féminisme m’a donné la possibilité de comprendre ma place dans le monde et de la revendiquer comme un titre et un droit.
Mais le féminisme, pour moi, n’a pas concerné que le sexe. Le désir sexuel était plus problématique. Quand j’étais très jeune j’imaginais que je finirais célibataire. J’ai su ce que je désirais dès mes premières bouffées de puberté. J’ai su ce que je désirais faire avec les filles à l’école. Et tout autour de moi je n’ai vu que peur, mort et damnation. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point j’étais terrifiée à douze et treize ans. J’ai décidé de devenir une sorte de nonne baptiste. Cela paraissait être un choix raisonnable après que ma famille eut déménagé dans le centre de la Floride et que je me sois éclipsée un jour dans le bar homo proche de la gare routière à Orlando. J’ai regardé ces femmes et j’ai su que j’aurais des ennuis. J’ai su, quasiment depuis le début, ce qui allait m’arriver. J’ai su que j’étais fem, que j’avais des idées bien arrêtées, que j’étais autoritaire, masochiste de façon complètement romantique et que ces femmes allaient me manger toute crue.
Le choix était donc d’être dévorée crue ou d’être célibataire.
C’est un miracle qu’il reste des morceaux de moi.
« Tenant sa bite, il la guide vers la fente de mon cul,
comme un canoë qui s'engouffre dans un ravin étroit.
 »
C’est un miracle d’avoir compris que ce que j’aimais sexuellement ne nécessitait pas que ma partenaire soit saoule à tout casser, qu’elle ait des colères violentes ou un droit illimité sur mon corps simplement parce qu’elle savait comment me faire jouir. C’est un miracle d’avoir continué à écrire des histoires pour mon plaisir, même lorsque je croyais fermement à la révolution féministe et que j’étais totalement convaincue qu’elle n’aboutirait pas si je ne m’occupais pas personnellement de rassembler les fonds, de tenir le standard et de cuisiner des plats à base de protéines à la fortune du pot sur nos lieux de réunions. Miraculeusement, incidemment et merveilleusement, j’ai rencontré des hommes et des femmes au bon moment ou juste après, mais toujours assez tôt pour m’empêcher d’abandonner ou de m’abîmer plus que je n’aurais pu le supporter. Je n’adhère à aucune religion organisée mais je crois à l’effet continu des miracles.
Pour terminer, je dois vous dire que c’est un miracle que je ne me sois pas suicidée de désespoir lorsqu’on m’a dit que j’étais trop lesbienne pour le féminisme, trop réformiste pour le féminisme radical, trop perverse sexuellement pour le mouvement lesbien respectable et trop insoumise pour les révolutions féministe, gay et queer. Que je sois là maintenant, à écrire, à parler, à enseigner et à vivre selon mes propres idéaux féministes est surprenant. Je n’ai rien changé. Le monde a été transformé. »
« Il m’a enculée hier soir à 23 h 20, si longtemps et si fort,
si doucement et si gaiement, si lentement
et tellement, tellement profondément. »