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| Suite de la démolition |
« Les lois somptuaires reflètent elles aussi un souci permanent de rang social et d’identité sexuelle. Endosser l’habit de l’autre sexe est universellement condamné, ce qui n’empêche pas les femmes d’emprunter des accessoires au vestiaire masculin, à la grande horreur de leurs contemporains. La législation somptuaire insiste à maintes reprises sur les folles dépenses des femmes futiles, accusées d’être la cause d’une série de calamités, de la ruine de l’économie nationale et de la crise démographique jusqu’à l’homosexualité de leur mari. Si les distinctions de classe et de sexe apparaissent de plus en plus marquées, à la fois dans le vêtement et dans les attitudes au cours des XVIe et XVIIe siècles, le XVIIIe assiste à une “féminisation” du costume des gentilshommes. Leurs soies et leurs dentelles encourent la désapprobation d’une bourgeoisie “masculine” pour laquelle délicatesse et raffinements “efféminés” ne constituent pas des critères suffisants de supériorité sociale ou morale.
Alors que la culture des clercs au Moyen Âge tendait à inculquer la peur de la beauté féminine et redoutait le pouvoir qu’elle donne à la femme sur l’homme, la Renaissance néoplatonicienne attribue une valeur nouvelle à la beauté en déclarant qu’elle est le signe visible et extérieur d’une “bonté” intérieure invisible. La beauté ne représente plus un danger, c’est un attribut nécessaire de la personnalité morale et de la position sociale. Être beau devient une obligation, car la laideur est associée à l’infériorité sociale et même au vice. La syphilis ne rend-elle pas les prostituées horribles à regarder et les pauvres atteints de maladies de la peau ou de la gale ne sont-ils pas monstrueux ? L’enveloppe extérieure du corps humain est désormais considérée comme un miroir dans lequel l’être intime est livré aux regards.
Exaltée comme garantie de probité morale et source d’inspiration pour ceux qui ont le privilège de contempler un joli visage, la beauté n’en est pas moins codifiée par une production massive de poèmes d’amour, de traités de civilité et de recettes de fards. Elle s’inscrit dans une définition précise, et les femmes se donnent beaucoup de mal et dépensent des sommes folles pour rendre leur apparence conforme à des critères qui resteront presque immuables pendant toute l’époque moderne. En Italie, en France, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, les règles de l’esthétique sont les mêmes : peau blanche, cheveux blonds, lèvres et joues rouges, sourcils noirs. Le cou et les mains doivent être longs et minces, le pied petit, la taille souple. Les seins sont fermes, ronds et blancs, avec des aréoles roses. La couleur des yeux peut varier (de préférence verte en France, brune ou noire en Italie) et on fait parfois des concessions aux cheveux bruns, mais les canons de l’apparence féminine restent pratiquement identiques pendant quelque trois cents ans.
Une tradition orale et littéraire attribue à la femme une liste de “beautés” dont le nombre varie de 3 à 30 au cours du XVIe siècle. Morpugo en donne même une liste encore plus longue dans son Costume de la donne (1536). Sa femme idéale ne possède pas moins de 33 perfections :
Trois longues : les cheveux, les mains et les jambes
Trois menues : les dents, les oreilles et les seins
Trois larges : le front, le torse et les hanches
Trois étroites : la taille, les genoux, et “l’endroit où la nature a placé tout ce qui est doux”
Trois grandes (“mais bien proportionnées”) : la taille, les bras et les cuisses
Trois fines : les sourcils, les doigts, les lèvres
Trois rondes : le cou, les bras et le...
Trois petites : la bouche, le menton et les pieds
Trois blanches : les dents, la gorge et les mains
Trois rouges : les joues, les lèvres et les tétons
Trois noires : les sourcils, les yeux et “ce que vous savez”.
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| Vice versa Taille originale : 2 fois 24 x 31,5 cm |
Au cours du XVIe siècle, se répand un genre littéraire nouveau, les poèmes (ou blasons) en l’honneur d’une dame, qui détaillent un ou plusieurs de ses charmes. Clément Marot publie en 1543 un recueil de blasons parmi lesquels son célèbre Blason du tétin, suivi de poèmes sur le front, le sourcil, la gorge, la joue, la langue, le nez, les dents, la fesse, la voix, le pied, les cheveux, la main, la vulve, la bouche, la cuisse, le bras, le cœur, l’oreille, etc. Inutile de préciser que certains sont assez crus et licencieux, et de nombreuses éditions de ces blasons anatomiques sont illustrées d’estampes grossières représentant les différentes parties du corps louées. Mais on imagine mal que ces images, souvent d’un réalisme très cru, aient pu stimuler l’imagination érotique de qui que ce fût.
Vers 1550, la vogue des descriptions de la beauté féminine s’est ancrée dans les mœurs. Les poèmes en l’honneur d’une dame tendent à la décrire suivant des normes esthétiques et les femmes elles-mêmes adoptent fards, corsets, et talons hauts pour se conformer aux canons en vigueur. Les défauts sont corrigés ou cachés autant que possible et, comme le fait remarquer “Vrai-Savoir” dans l’Epicoene de Johnson (1609) :
“Une femme intelligente qui se connaît le moindre défaut sera très désireuse de le cacher : et il lui sied. Si elle est petite, qu’elle s’assoit souvent, de sorte que, debout, on la croit assise. Si elle a le pied mal fait, qu’elle porte une robe plus longue et des chaussures plus étroites. A-t-elle la main grasse et les ongles décolorés, qu’elle ne découpe rien à table et qu’elle mette des gants. En cas de mauvaise haleine, qu’elle ne cause jamais à estomac vide et qu’elle parle toujours à distance. Si elle a les dents noires et gâtées, qu’elle ne se laisse pas aller à rire, surtout si elle rit la bouche grande ouverte.” »
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| Odalisque d’un genre nouveau |






















