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dimanche 12 avril 2026

Accuser le barbare

Une haine très répandue
« Ils croient à ce mythe, et ne cherchent pas à savoir. C’est la signification même de l’intégrisme, comme je te le disais. L’argument de l’absence historique d’homosexualité en Afrique a été depuis longtemps démonté par la recherche. Le problème, c’est que ces faits ne sont connus que d’une minorité de chercheurs, qui en parlent dans des revues d’audience restreinte, parce qu’ils n’osent pas en parler dans les tribunes destinées au grand public. Ils ont peur. Mais les preuves sont là…
— Un instant, interrompis-je. Est-ce que…
À ce moment-là, une clameur immense s’éleva, noyant ma voix dans sa vague. C’étaient les premières notes du morceau à la mode qui résonnaient. Sur la piste de danse, Rama attisait toutes les convoitises. Elle dansait avec liberté, les yeux clos, sans retenue, mêlant la force à la grâce, et ses cheveux s’éparpillaient, retombaient sur ses épaules, lui couvraient le visage, fouettaient des danseurs voisins, lesquels, loin de lui en vouloir, ne la voulaient que davantage…
— What ? me dit Angela lorsque nous pûmes de nouveau nous entendre parler.
— Je te disais : est-ce que tu peux me donner des exemples précis, des détails ? Des exemples d’homosexualité au Sénégal ou en Afrique plus généralement, avant la période coloniale ?
L’architecte du rock’n roll
Taille originale : 32 x 24 cm
— Incredible, ce raisonnement. Comme si l’Afrique n’appartenait pas à l’humanité. Il n’y a aucune raison pour qu’il y ait un régime d’exception ici en ce qui concerne les pratiques et mœurs humaines, quelles qu’elles soient. Sur l’homosexualité… Il existe beaucoup d’écrits et de travaux, you know… Renseigne-toi. Ça t’édifiera. Cependant, even if it’s sometimes necessary, je trouve de plus en plus absurde de devoir recourir à l’histoire de l’homosexualité en Afrique pour combattre l’homophobie. C’est un faux combat, parce que quelqu’un qui hait les homosexuels se fiche de savoir que l’homosexualité est là depuis mille ans. He doesn’t give a single fuck ! Ceux qui haïssent les homosexuels dans ce pays parlent de pureté historique parce que c’est commode ; il leur permet d’accuser une fois de plus le Blanc de la responsabilité de ce qu’ils considèrent comme un Mal importé. Le système ne concerne pas que le Sénégal : chaque peuple de chaque pays du monde accuse l’étranger, le barbare, d’être la cause de sa décadence. De ce qu’il croit être la décadence. Démontre patiemment, avec la rigueur scientifique la plus irréfutable, à un homophobe sénégalais que les pratiques homosexuelles sont présentes ici depuis toujours, et alors ? And so what ? Tu crois qu’il va cesser d’être homophobe pour autant? Nope Sir. Il y a des chances qu’il le soit même plus qu’avant, qu’il se referme davantage. L’homophobie n’a pas besoin de prétexte historique. Je ne sais même pas si elle a besoin d’un prétexte : elle hait tout court. L’homophobe finit par oublier les raisons qui lui commandaient de haïr. Fais une petite expérience, marche dans la rue et demande aux gens pourquoi ils haïssent précisément les homosexuels : ils te répondent “religion !” sans pouvoir en dire plus. Ils te répondent “on ne connaît pas ça” sans pouvoir te donner d’exemples précis. Aujourd’hui, au Sénégal, c’est le principe profond, psychologique, de l’homophobie qu’il faut déconstruire. Ce n’est pas qu’une question de présence historique. C’est plus profond que ça.
— Tout le monde n’est pas aveuglément homophobe, quand même. Je pense que certains seraient prêts à faire évoluer leur jugement s’ils étaient mieux informés sur l’histoire de l’homosexualité ici.
— Oh no, Jésus, please, wake up, guy !
« célébrer les corps noirs »
Taille originale : 21 x 29,7 cm
— En plus, continuai-je malgré ses mimiques d’Américaine libre et outrée, je ne suis pas certain que les gens, comme tu sembles le croire, aient perdu de vue la raison pour laquelle ils rejettent l’homosexualité. Ils savent que c’est une question de religion, et même s’ils ne sont pas capables de citer les versets coraniques exacts ou des passages de la Bible relatifs à une condamnation morale de l’homosexualité, ils savent que Dieu la proscrit. Ça leur suffit. Leur rejet relève de la foi. Et la foi, je ne suis pas certain que tu puisses la “déconstruire”, comme tu dis… Cette manie occidentale de vouloir tout déconstruire… Bref. Retiens : on refusera toujours que l’homosexualité s’affirme ici.
— Mais l’homosexualité est déjà ici !
— On refusera dans ce cas qu’elle y prolifère. Qu’elle aille s’étendre ailleurs, pourvu qu’elle ne s’incruste pas ici, voici ce que beaucoup de mes compatriotes disent et veulent. Et ça, je peux le comprendre.
— Moi non. I can't understand qu’un homme meure, soit battu ou envoyé en prison parce qu’il vit, dans le privé, sans l’imposer, une sexualité qu’il n’a pas choisie.
— Qu’il n’a pas choisie… Il faut le prouver à pas mal de monde, ça. Et ce serait peine perdue, d’ailleurs. Tu as raison : il n’est pas question de logique ici, mais d’irrationnel. On ne veut pas des homosexuels, c’est tout. On n’a pas forcément besoin de savoir pourquoi. L’humanisme ne sert à rien ici. On lui préfère, je le répète, une conviction plus forte encore : la foi. Ne sous-estime pas sa puissance.
— La sous-estimer ? It’s a joke, right ? Comment puis-je la sous-estimer alors que je vois ce qu’elle est capable de faire à des garçons qui s’étaient enfermés chez eux ? C’est cette même foi qui justifie l’inquisition, l’intrusion dans la vie privée. Bientôt, on viendra vérifier dans les maisons qui est croyant et qui ne l’est pas, qui prie et qui ne prie pas, who is fucking who, in which hole, in which position and for how fucking long… Une foi qui déborde l’intimité pour… How can I say it ? Prétend to rule l’espace public, cette foi-là devient totalitaire. Tout l’inverse de la foi…
— En matière d’homosexualité, la perception sociale est toujours relative aux espaces, aux cultures, aux traditions. Ce relativisme est inévitable.
— Il est aussi dangereux. Tout le monde semble dire, dans un unanimisme stupide, que chaque pays a ses réalités, and all that shitty true stuff. Mais ce n’est pas une justification pour arrêter de sauver la vie des gays. Il faut se battre pour qu’ils puissent vivre, et vivre comme les autres dans la société. »
« Les stéréotypes racistes sur la taille du pénis »

mardi 3 février 2026

Accueillir autrui

Performance artiste
Taille originale : 24 x 32 cm
« Ainsi, la critique de nos “sociétés analgésiques” doit forcément se formuler depuis les marges, en particulier depuis les corps qui ne répondent pas à l’impératif de “bonne santé” ou de productivisme. Des corps pour lesquels la douleur est familière, et pour qui la contrainte, les négociations, les allers-retours et les arrangements sont le quotidien. Sinon, sous couvert de critique envers l’expropriation de la santé et son corollaire, l’industrie pharmaceutique, nous courons le risque de fantasmer une société tout simplement eugéniste. C’est ici que les mouvements handis et les pratiques BDSM peuvent être mis en lien : ils comprennent la douleur non pas comme un défaut ni une chose à éradiquer, mais comme une condition de la vie. Bien sûr, à une différence (fondamentale) près : dans un cas, la douleur est choisie, et dans l’autre subie. Et pourtant, une fois de plus la distinction n’est pas si simple. Nos vies se déroulent toujours dans la douleur ; nos existences, surtout aux marges, doivent composer avec des pressions incroyablement fortes, de l’extérieur et de l’intérieur : certains mouvements deviennent impossibles, la tension s’accumule, les douleurs chroniques se banalisent dans un quotidien éprouvant. Appréhender la douleur au-delà de ce que nous en dit l’hédonisme, c’est-à-dire en refusant de l’éradiquer à tout prix, mais sans la romantiser non plus, est un premier pas vers la position masochiste que je souhaite dessiner ici. Car rappelons que l’aspiration à devenir un individu intouchable et préservé va à l’encontre de l’éthique sensible, interdépendante et relationnelle de faire-monde, au cœur du projet éropolitique. Alors, le masochisme ne s’apparente plus simplement à une préférence sexuelle ni à une pathologie, mais à une manière de s’ouvrir ; la douleur est accueillie et regardée pour ce qu’elle est. Un inconfort, une irruption d’une sensation étrangère que je n’ai ni prévue ni anticipée, qui bouleverse mon état et surtout son contrôle.
1.
Abus d’autorité
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Il faut pour commencer dissocier les pratiques douloureuses des pratiques humiliantes ; c’est précisément parce que nous évoluons dans une culture analgésique où toute douleur porte de manière inhérente une charge négative, que nous considérons que tout ce qui fait mal est mauvais. Les fessées, les coups, les gorges profondes, sont ainsi perçues comme humiliantes et dégradantes par nature parce qu’elles font mal ou dérangent, alors qu’elles peuvent constituer un cadre de rencontre intime et puissant, car j’accueille autrui depuis un espace supposé être celui de la répulsion et de l’hostilité. En effet, si ma réaction première à la douleur est de rejeter ce que je perçois comme une intrusion menaçante, alors, transformer cette réaction de sorte à faire de la place à cellui qui s’invite de cette manière dans mon corps est un geste extrêmement puissant, qui consiste à retravailler ce qui relevait supposément d’un “comportement biologique”. Et cette douleur n’est jamais parfaitement prévisible : elle change et évolue, selon le degré de fatigue, selon l’habitude, selon la tenue que je porte, selon la communication mise en place, et un nombre incalculable d’autres facteurs. Ainsi, le BDSM constitue, dans cette perspective, un espace davantage “activant” que rassurant : il travaille la douleur comme une expérience qui dépend de la situation, et certainement pas comme une donnée qu’il est possible de quantifier et délimiter.
2.
Toute pornographie est imaginaire
Cette vision est loin d’être la norme dans les espaces où le BDSM se popularise, à savoir les milieux sex-positive, notamment queer-féministes. Le mouvement sex-positive est par nature éropolitique, puisqu’il forge un projet socio-politique d’inspiration féministe par un travail de mise à disposition, de mise en circulation de l’énergie érotique (cette énergie, rappelons-le, n’est pas nécessairement sexuelle-génitale). Toutefois, les dispositifs par lesquels est accompli ce travail ont aussi été influencés par les politiques sécuritaires du trauma ; c’est ici que se développe ma critique du BDSM. Il arrive désormais régulièrement que le BDSM soit introduit dans les milieux sex-pos par des ateliers d’initiation régis par des règles définies. Il est proposé aux participant·es de se familiariser avec certaines pratiques en anticipant et en prévoyant leurs effets et leurs conséquences : des cadres sont discutés et établis, les rapports sont formalisés, la quantité de douleur administrée est prédéterminée… Bien sûr, un “atelier introductif” fessées ou uro est indispensable lorsque l’on n’a aucune connaissance de ces techniques, et toutes ces pratiques de “sport extrême” nécessitent une certaine maîtrise, miser sur “l’inattendu” pouvant s’avérer au mieux ridicule, au pire dangereux. Toutefois, transformer le BDSM en un panel de techniques qu’il serait possible de cataloguer, apprendre, enchaîner et transmettre, lui retire toute sa profondeur et son caractère métaphysique. Par ailleurs, c’est rejouer exactement le jeu du néolibéralisme (et c’est pourquoi il faut reconnaître que le BDSM lui est si compatible) que de prévoir exactement le degré de douleur, la position, les rôles et le déroulé entier d’une session. Le BDSM est, et doit rester, une pratique du risque. »
3.
« Il faut bien se rendre compte que les concepts “masculin” et “féminin” qui, pour l’opinion courante, ne semblent présenter aucune équivoque, envisagés du point de vue scientifique, sont des plus complexes. Ces termes s’emploient dans trois sens différents. “Masculin” et “féminin” peuvent être l’équivalent d’“activité” ou “passivité” ; ou bien, ils peuvent être pris dans le sens biologique, ou enfin dans le sens sociologique. La psychanalyse tient compte essentiellement de la première de ces significations. C’est ainsi que nous avons caractérisé tout à l’heure la libido comme “masculine”. En effet, la pulsion est toujours active même quand son but est passif. C’est pris dans le sens biologique que les termes “masculin” et “féminin”, se prêtent le mieux à des définitions claires et précises. “Masculin” et “féminin” indiquent alors la présence chez un individu ou bien de glandes spermatiques, ou bien de glandes ovulaires, avec les fonctions différentes qui en dérivent. L’élément “actif” et ses manifestations secondaires, telles qu’un développement musculaire accentué, une attitude d’agression, une libido plus intense, sont d’ordinaire liés à l’élément “masculin” pris dans le sens biologique, mais il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi. Dans un certain nombre d’espèces, nous constatons en effet que les caractères que nous venons d’énumérer appartiennent aux femelles. Quant au sens sociologique que nous attribuons aux termes “masculin” et “féminin”, il est fondé sur les observations que nous faisons tous les jours sur les individus des deux sexes. Celles-ci nous prouvent que ni du point de vue biologique ni du point de vue psychologique, les caractères d’un des sexes chez un individu n’excluent ceux de l’autre. Tout être humain, en effet, présente, au point de vue biologique, un mélange des caractères génitaux propres à son sexe et des caractères propres au sexe opposé, de même qu’un mélange d’éléments actifs et passifs, que ces éléments d’ordre psychique dépendent ou non des caractères biologiques. » (ajouté en 1915).

mercredi 25 septembre 2024

Sublimer les vertus cardinales

L’esclavage évoque d’emblée une absence totale de choix, la violence et la coercition extrêmes, depuis la capture jusqu’aux conditions d’exploitation sous la puissance des maîtres. Peut-on seulement concevoir des esclavages volontaires, c’est-à-dire choisis au détriment de sa propre autonomie et de son appartenance à une communauté, ou contractuels, c’est-à-dire produits par un accord implicite ou explicite, écrit ou oral, voire encadrés par les dispositions d’un contrat fixant des conditions à l’exercice du pouvoir du maître ? N’y a-t-il pas une contradiction radicale entre, d’une part, l’exercice d’un choix autonome et la réciprocité d’un contrat, et, d’autre part, l’esclavage ?
À cette question, la philosophie politique européenne moderne a répondu de manière contrastée, tout en envisageant sérieusement la possibilité d’esclavages volontaires, à l’image de théoriciens du contrat social - comme Hugo Grotius (De jure belli acpacis, 1625) ou Samuel von Pufendorf (De officio hominis et civis juxta legem naturalem libri duo, 1673) - pour qui ceux-ci ne seraient toutefois acceptables que pour permettre la survie des personnes incapables d’assurer leur existence. En revanche, opposant l’esclave au citoyen libre et considérant la liberté de chacun comme “une partie de la liberté publique”, Montesquieu - comme John Locke (Two Treatises of Government, 1689) et John Stuart Mill (On Liberty, 1859) - considérait la vente de soi-même comme une impossibilité morale, absolument impensable et attentatoire à la loi civile :
Il n’est pas vrai qu’un homme libre puisse se vendre. […] Vendre sa qualité de citoyen est un acte d’une telle extravagance, qu’on ne peut pas la supposer dans un homme. Si la liberté a un prix pour celui qui l’achète, elle est sans prix pour celui qui la vend (Montesquieu, De l’esprit des lois, XV, 2).
Loin des spéculations philosophiques, des femmes et des hommes ont toutefois pu faire le choix de l’esclavage, pour eux-mêmes ou pour des membres de leur famille. […]
Sous surveillance
L’esclave pleinement volontaire n’est sans doute qu’un idéal-type ou une exception. Au chapitre XXXVII de l’Histoire lausiaque, Pallade de Galatie (IVe siècle) relate ainsi les pérégrinations de l’Égyptien Sérapion (dit “le Sindonite”). Modèle accompli de charité et de mortification chrétienne, Sérapion fut sanctifié et loué pour s’être vendu comme esclave à plusieurs reprises afin de venir en aide aux pauvres et de convertir ses maîtres successifs. De la même manière, l’un des vingt-quatre parangons chinois de piété filiale, le légendaire Dong Yong (de l’époque des Han), se serait vendu comme esclave à seule fin d’offrir de dignes funérailles à son père et donc de remplir ses devoirs de fils. Ces récits édifiants mettent en scène de manière extraordinaire le sacrifice et l’abandon volontaire de soi pour mieux sublimer les vertus cardinales et les comportements exemplaires propres à une doctrine (comme la charité chrétienne ou la piété filiale confucéenne). Ils représentent des exceptions à en juger par la diversité des contraintes qui sont à l’œuvre dans les formes volontaires d’esclavage.

dimanche 21 avril 2024

Baiser à s'en décerveler

„Schlummert ein, ihr matten Augen,
Fallet sanft und selig zu!
Welt, ich bleibe nicht mehr hier,
Hab ich doch kein Teil an dir,
Das der Seele könnte taugen.“
« Ça a commencé peu après qu’elle s’est mise à pleurer — lorsqu’elle a fini par s’épuiser et que les mots se sont brisés, s’émiettant dans les larmes. Ivre, tout ému, je me suis levé, j’ai fait quelques pas vers l’endroit où elle était assise et j’ai passé mes bras autour d’elle en un geste de consolation. Cela nous a fait basculer de l’autre côté. Ce simple contact a suffi à déclencher une réponse sexuelle, un souvenir aveugle d’autres corps, d’autres étreintes, et un instant plus tard nous nous embrassions, puis, encore quelques moments et nous étions nus, allongés sur son lit au premier étage.
Bien qu’ivre, je n’étais pas parti au point de ne pas savoir ce que je faisais. Mais même la culpabilité ne pouvait m’arrêter. Cet instant va passer, me suis-je dit, et nul n’en aura souffert. »
« Garçon au pied léger, c’est l’heure matinale
du premier verre : apporte-moi un peu de vin.
La chaleur de l’été, la froidure hivernale
ont vu naître et mourir cent mille souverains.
 »
Taille originale : 29,7 x 21 cm
« Un mois est une longue période, c’est plus qu’assez pour qu’un homme ait le temps de se disloquer. Ces jours-là me reviennent en fragments lorsqu’il leur arrive de réapparaître, en petits bouts qui refusent de s’ajouter les uns aux autres. Je me vois un soir m’écroulant ivre dans la rue, me relevant, titubant vers un réverbère, puis vomissant sur mes chaussures. Je me vois assis dans une salle de cinéma allumée en train de regarder les gens défiler devant moi, incapable de me souvenir du film à la projection duquel je viens d’assister. Je me vois en train de rôder dans la rue Saint-Denis la nuit, puis choisir des prostituées avec qui je vais coucher, et la pensée des corps met ma tête en feu, c’est un fouillis inextricable de seins nus, de cuisses nues, de fesses nues. Je vois ma bite qu’on suce, je me vois sur un lit avec deux filles qui s’embrassent, je vois une énorme Noire qui se lave le con à cheval sur un bidet. Je ne vais pas dire que ces choses sont irréelles, qu’elles n’ont pas eu lieu. Mais il se trouve simplement que je suis incapable d’en rendre compte. Je baisais à m’en décerveler et je buvais à m’expédier dans un autre monde. »
Le périzonium disparu
Taille originale : 21 x 29,7 cm

mardi 15 août 2023

Le sexe partout

Le capitalisme rend sourd !
Taille originale : deux fois 29,7 x 42 cm
« Et donc nous partîmes dans la nuit, jusque vers le bord de l’eau, où l’on entendait la musique et des cris et des jurons de matelots ivres. Collins parlait tranquillement tout le long de ceci et de cela, d’un garçon dont il était tombé amoureux et des ennuis du diable qu’il avait eus pour se tirer d’affaire quand ses parents l’avaient appris. De là, il revint au baron de Charlus et puis à Kurtz qui avait remonté le fleuve et s’était perdu. Son thème favori. J’aimais la façon dont Collins évoluait sur cet arrière-plan de littérature continuellement ; c’était comme un millionnaire qui n’est jamais descendu de sa Rolls. Il n’y avait pas de royaume intermédiaire pour lui entre la réalité et les idées. Quand nous entrâmes dans le bordel du quai Voltaire, après qu’il se fut jeté sur le divan, qu’il eut sonné les filles et commandé des boissons, il pagayait encore sur la rivière avec Kurtz, et ce ne fut que lorsque les filles se furent jetées sur le divan à côté de lui, lui bourrant la bouche de baisers, qu’il cessa ses divagations. Puis, comme s’il s’était subitement rendu compte de l’endroit où il se trouvait, il se tourna vers la matronne qui tenait le bordel, et lui fit un éloquent laïus sur ses deux amis qui étaient venus exprès de Paris pour voir sa boîte. Il y avait environ une demi-douzaine de filles dans la salle, toutes nues, et fort belles à regarder, je dois l’avouer. Elles sautillaient comme des oiseaux tandis que nous trois essayions de continuer la conversation avec l’aïeule. Finalement, celle-ci prit congé et nous dit de nous mettre à l’aise. Je fus complètement séduit par cette femme, tellement elle était douce et aimable, si parfaitement gentille et maternelle. Et comme elle était bien élevée ! Si elle avait été un peu plus jeune, je lui aurais fait des avances. Certainement on n’aurait pas cru qu’on était dans un “repaire du vice”, comme on dit !
Nous y restâmes une heure ou deux, et comme j’étais le seul en condition de pouvoir jouir des privilèges de la maison, Collins et Fillmore restèrent en bas à bavarder avec les filles. Quand je revins, je les trouvai étendus tous les deux sur le divan ; les filles avaient formé un demi-cercle autour d’eux, et chantaient avec les voix les plus angéliques le chœur des Roses de Picardie. Nous étions sentimentalement très déprimés quand nous quittâmes la maison — surtout Fillmore. Collins nous emmena rapidement dans une boite gargote, bourrée de matins saouls tirant leur bordée, et nous y restâmes quelque temps, à nous divertir du déchaînement homosexuel qui battait son plein. Quand nous filâmes, il nous fallut traverser le quartier aux lanternes rouges, ou d’autres aïeules avec des châles sur les épaules, assises au seuil des portes, s’éventaient et faisaient d’aimables signes de tête aux passants. Et toutes si apparemment gentilles, si gentilles, qu’on aurait pensé qu’elles montaient la garde devant une nursery. De petits groupes de matelots passaient en zigzaguant et pénétraient bruyamment dans les boîtes tape-à-l’œil. Le sexe partout : il débordait de toutes parts, marée montante qui emportait les pilotis des fondations de la ville. On s’arrêta pour flanocher au bord du bassin, où tout était mélangé et enchevêtré : on avait l’impression que tous ces bateaux, ces chalutiers, ces yachts, ces goélettes et ces chalands avaient été chassés à terre par une violente tempête. »

Musique au choix :

  • Cee Lo Green, Crazy
  • Wolfgang Amadeus Mozart, Cavatine de Barberina : « L’ho perduta, me meschina », Les Noces de Figaro
  • Nina Simone, You Don't Know What Love Is

lundi 9 janvier 2023

Ce n'est pas facile d'être une femme…

Des carreaux qui ne sont pas de Delft
« — Tu connais ce trou de sables mouvants dans Quicksand Lane. C’est là qu’elle est, Lavannah. Un jour elle y est allée, et elle s’est enfoncée dans cette saloperie. Si toutefois il y a un fond, c’est là qu’elle est. Je me souviens, après qu’elle a disparu, toutes sortes de fourmis sont sorties du sable, comme si c’était leur domaine et qu’elle les avait dérangées.
— Des fourmis  ?
En posant la question, j’ai regardé vers celles qui couraient sur son mur.
— J’imagine que c’est pour ça que j’aime bien les voir ici. C’est tout ce qui reste d’elle.
— Mais pourquoi elle s’est suicidée  ?
— Oh, ce n’était pas sa faute. Elle n’a plus jamais été très bien dans sa tête quand elle est rentrée de cet asile où ses parents l’avaient envoyée pour la guérir de sa maladie mentale. C’est comme ça qu’ils ont appelé le fait qu’on voulait être ensemble, elle et moi. Une maladie mentale. Quelque chose qui était une perversion et qu’il fallait corriger. Mais en fait, c’était de l’amour, tout simplement. Je suppose que c’est difficile à comprendre pour toi, vu que tu n’as que onze ans.
Elle m’a scrutée avec attention, comme si elle se demandait si elle devait continuer.
— Tout a commencé quand mon père nous a surprises, Lavannah et moi dans le grenier, sur le vieux lit de ma grand-mère. On ne l’avait pas entendu monter les marches, ni elle ni moi. On était toutes les deux nues et on s’embrassait comme si on était seules au monde.
La vieille femme m’a regardée, haussant les sourcils, l’air d’attendre quelque chose.
— Tu dis rien ? Tu vas pas me dire que j’étais folle de m’étendre toute nue avec une autre fille ?
— Non, m’dame Slipperwort. Non, je ne vais pas dire ça. C’est pour cette raison qu’ils l’ont envoyée dans cet asile ? À cause de ce que votre père avait vu ?
Elle a hoché la tête.
— Papa voulait m’expédier dans cet asile aussi, mais Maman l’a convaincu que le mieux serait d’extirper le démon de mon corps à la maison, en me frappant. Pendant que j’étais aux prises avec la ceinture de mon père, Lavannah a été envoyée par ses parents chez les hommes en blouse blanche. Quand ils l’ont laissée rentrer chez elle, elle avait le crâne rasé et des cicatrices en forme de croissant sur tout le corps. Et elle était d’une maigreur! On aurait dit qu’elle n’avait rien mangé pendant tout son séjour là-bas.
J’ai essayé de lui parler, mais elle n’a pas dit un mot. Elle semblait ne vouloir qu’une seule chose : aller et venir très lentement. Je me souviens encore du filet de bave qui coulait au coin de sa bouche. Je te jure, elle te regardait mais elle ne te voyait pas. Ils avaient pris une jeune fille et ils avaient renvoyé un fantôme. Les gens disent qu’elle s’est suicidée en se laissant aspirer par ces sables mouvants, mais en fait elle était déjà morte. On ne peut pas tuer quelqu’un qui est déjà mort.
La vieille femme a pris son tube de rouge à lèvres pour tracer sur sa peau des dessins en forme de croissants rouge vif.
— C’est pour cette raison que je suis devenue une putain, a-t-elle expliqué en continuant à dessiner. J’avais tellement peur d’être envoyée à l’asile. Je couchais avec tous les hommes que je pouvais trouver. On n’essaie pas de guérir une femme qui couche avec des hommes. On la paie. Le plus drôle, c’était que mes parents, ça les dérangeait pas que j’aille avec des dizaines et des dizaines d’hommes. Ils trouvaient ça moins honteux que d’aller avec une fille.
Elle a laissé tomber son tube de rouge à lèvres par terre. De toute façon, il n’en restait plus.
— Quand j’y repense, je me rends compte que pendant tout ce temps j’étais tellement terrifiée à l’idée de finir comme Lavannah que j’ai fini par m’exiler de moi-même. Je me suis enfermée dans un asile intérieur de peur de savoir qui j’étais vraiment.
Elle s’est levée et s’est contemplée dans le miroir. Elle s’est rapprochée de la surface réfléchissante jusqu’à ce que sa main et son reflet joignent le bout de leurs doigts.
— Ce n’est pas facile d’être une femme, P’tite Cherokee. Et surtout, ce n’est pas facile d’être une femme qui passe sa vie à avoir peur de celle qu’elle est vraiment. Tout le monde m’appelle la Vieille Slipperwort. La Vieille. Voilà ce que je suis. La femme qui va au magasin en chaussures plates à semelles en caoutchouc pour acheter des pommes de terre, du lait et du pain. Avec des taches sur ma robe, provenant du petit déjeuner que je prends toute seule. Le dos courbé, mes bas retombant sur mes jambes veinées de bleu et de violet. Des cheveux tout blancs et un visage que plus personne ne voit. Quatre-vingt-dix-sept ans que je suis sur cette terre. Et voilà le résultat : je me retrouve seule dans ma chambre, en train de contempler le reflet d’une femme qui a toujours eu peur d’être elle-même.
Dans le miroir, ses yeux sont passés de son image à la mienne.
— Ne laisse pas une telle chose t’arriver, Betty. N’aie pas peur d’être toi-même. Faut pas que tu vives aussi longtemps pour t’apercevoir à la fin que tu n’as pas vécu du tout. »
Des faïences d'un nouveau style
Taille originale : 29,7 x 21 & 21 x 29,7 cm

lundi 17 octobre 2022

Une traînée pas possible

Azulejos ou carreaux de Delft ?
Taille originale  : 21 x 28,2 cm
« Une fois, les deux femmes en étaient venues à évoquer cette indémerdable contradiction à laquelle elles se trouvaient parfois confrontées dans l’intimité, quand le grand projet d’émancipation féminine se heurtait à ces drôles d’aspirations à la bassesse.
— Mais évidemment meuf ! avait clamé Lison, dialectique d’instinct. Ça n’a rien à voir.
— Ouais, je sais pas.
— Mais non, voyons !
Elles finissaient leur deuxième pinte d’IPA, et Lison, la stagiaire, passé le taux d’alcool réglementaire, s’arrogeait aisément les fonctions de management.
— Moi, par exemple, je kiffe quand on me crache dessus.
Hélène avait ouvert des yeux ronds et éclaté de rire, avant d’inciter la jeune fille à poursuivre. C’était quoi encore cette histoire ?
— Je sais pas pourquoi, ça me rend dingue. On en parlait l’autre fois avec un pote, Robin, il est gay, ingénieur qualité dans je sais pas quoi, irlandais à la base tu vois, un pur beau mec, super cool, tu verrais chez lui c’est magnifique, des plantes vertes partout, je sais pas comment il fait, moi elles crèvent toutes direct, et alors une traînée pas possible, ces mecs sont sans limite dans le cul en vrai, ils te racontent des trucs, tu te dis vous êtes pas sérieux ? Donc cracher, lui, il survalide évidemment. Mais y avait notre pote Laura. La meuf m’a mis la misère. Tu te respectes pas, le mec te crache dessus, c’est n’importe quoi. Ça a duré dix minutes, j’en pouvais plus. J’ai fini sur un eye roll. Qu’est-ce que tu veux faire ? En tout cas, je laisse le gouvernement de mon cul à personne. »
You Know I'm No Good
Taille originale  : 21 x 29,7 cm
« Plus tard, Hélène avait partagé l’anecdote avec Christophe que l’idée avait plutôt séduit.
— On devrait essayer.
— C’est moi qui te crache dessus, ouais.
Il avait fait miam. Tout n’était pas si moche, en fin de compte. La complicité gagnait, leurs limites se faisaient plus perméables et parfois, au détour d’une phrase, des déclarations risquées se frayaient un chemin. »
Avertissement ailleurs, sur la grand toile électronique
« Indémerdable contradiction »

samedi 3 septembre 2022

Glauques tentations

Couloir renaissance
« Ô les glauques tentati/ons
Au milieu des ombres mentales,
Avec leurs flammes végétales
Et leurs éjaculati/ons
Obscures de tiges obscures,
Dans le clair de lune du mal,
Éployant l’ombrage automnal
De leurs luxurieux augures ! »
« Jeune homme, réjouis-toi dans ta jeunesse, livre ton cœur à la joie pendant les jours de ta jeunesse, marche dans les voies de ton cœur et selon les regards de tes yeux. »
 
Taille originale :
deux dessins de 29,7 x 21 cm

jeudi 21 juillet 2022

Les amants imaginaires

La Fellation de Bréda (ou Les Bites)
« Bien m’en prit d'élever l'égoïste masturbation à la dignité de culte ! Que je commence le geste, une transposition immonde et surnaturelle décale la vérité. Tout en moi devient adorateur. La vision extérieure des accessoires de mon désir m’isole, très loin du monde. Plaisir du solitaire, geste de solitude qui fait que tu te suffis à toi-même, possédant les autres intimement, qui servent ton plaisir sans qu'ils s’en doutent, plaisir qui donne, même quand tu veilles, à tes moindres gestes cet air d’indifférence suprême à l’égard de tous et aussi cette allure maladroite telle que, si un jour tu couches dans ton lit un garçon, tu crois t’être cogné le front à une dalle de granit. »
Taille originale :
trois dessins 42 x 29,7 cm et un dessin 29,7 x 21 cm
« Je raffole des travestis. Les amants imaginaires de mes nuits de prisonnier sont quelquefois un prince mais je l’oblige à vêtir la défroque d’un gueux - ou quelquefois une gouape à qui je prête des habits royaux; ma plus grande jouissance je l’éprouverai peut-être lorsque je jouerai à m’imaginer l’héritier d'une vieille famille italienne, mais l’héritier imposteur, car mon véritable ancêtre serait un beau vagabond, marchant pieds nus sous le ciel étoilé, qui, par son audace, aurait pris la place de ce prince Aldini. J’aime l’imposture. »
"What Will Make Us Truly Proud of Ourselves?"
« Comment tu t’appelles?
— Jean.
C’est assez. Comme moi et comme cet enfant mort pour qui j’écris, il s’appelle Jean. Qu’importerait d’ailleurs, s’il était moins beau, mais je joue de malheur. Jean là-bas. Jean ici. Quand je dis à l’un que je l’aime, je doute que ce ne soit à moi. Je ne suis plus là, parce qu’à nouveau je m’efforce de revivre ces quelques fois alors qu’il m’accorda de le caresser. J’osais tout, et pour l’apprivoiser, je consentais qu’il eût sur moi la supériorité du mâle ; son membre était solide comme celui d’un homme et son visage d’adolescent était la douceur même, si bien qu’étendu sur mon lit, dans ma chambre, droit, sans mouvement, quand il me déchargeait dans la bouche, il ne perdait rien d’une virginale chasteté. C’est un autre Jean, ici, qui me raconte son histoire. Je ne suis plus seul, mais de ce fait je suis plus seul que jamais. Je veux dire que la solitude de la prison me donnait cette liberté d’être avec les cent Jean G. entrevus au vol chez cent passants, car je suis bien pareil à Mignon, qui volait aussi les Mignon qu’un geste irréfléchi laissait s’échapper de tous les inconnus qu’il avait frôlés ; mais le nouveau Jean fait rentrer en moi-même — comme un éventail, qui se replie, les dessins de la gaze — fait rentrer je ne sais quoi. Pourtant, il s’en faut de beaucoup qu’il soit antipathique. Il est même assez bête pour que j’aie quelque tendresse pour lui. Les yeux minces et noirs, la peau brune, les cheveux en broussaille et cet air éveillé… Quelque chose comme un voyou grec que l’on devine accroupi au pied de l’invisible statue de Mercure, jouant au jeu de l’oie, mais de l’œil épiant le dieu pour lui voler ses sandales. »

lundi 27 juin 2022

Sujet au même vice…

Taille originale : 29,7 x 21 cm
& 21 x 29,7 cm
« Il me semble de voir assez clairement la suite de tout ce que j’ai marqué dans ce livre. Cependant je crois me rappeller dans le même intervalle un autre voyage de Lyon dont je ne puis marquer la place et où je me trouvai déja fort à l'étroit. Une petite anecdote assez difficile à dire ne me permettra jamais de l’oublier. J’étois un soir assis en Bellecour après un très mince souper rêvant aux moyens de me tirer d’affaire quand un homme en bonnet vint s’asseoir à côté de moi; cet homme avoit l’air d'un de ces ouvriers en soye qu’on appelle à Lyon des taffetatiers. Il m’adresse la parole, je lui réponds : voila la conversation liée. A peine avions-nous causé un quart d’heure que, toujours avec le même sang froid et sans changer de ton il me propose de nous amuser de compagnie. J’attendois qu'il m’expliquât quel étoit cet amusement ; mais sans rien ajoûter il se mit en devoir de m’en donner l'exemple. Nous nous touchions presque, et la nuit n’étoit pas assez obscure pour m’empêcher de voir à quel éxercice il se préparoit. Il n’en vouloit point à ma personne, du moins rien n’annonçoit cette intention, et le lieu ne l’eut pas favorisée. Il ne vouloit exactement comme il me l’avoit dit, que s’amuser, et que je m’amusasse, chacun pour son compte, et cela lui paroissoit si simple, qu'il n’avoit pas même supposé qu’il ne me le parut pas comme à lui. Je fus si effrayé de cette impudence que sans lui répondre, je me levai précipitamment et me mis à fuir à toutes jambes croyant avoir ce miserable à mes trousses. J’étois si troublé qu’au lieu de gagner mon logis par la rue St. Dominique, je courus du côté du quai, et ne m’arrêtai qu’au delà du pont de bois, aussi tremblant que si je venois de commettre un crime. J’étois sujet au même vice ; ce souvenir m’en guérit pour longtemps. » (en orthographe ancienne)
Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) a considéré l’homosexualité comme un trouble mental jusqu’à sa troisième édition en 1980. Dès 1973 cependant, sous pression notamment des activistes homosexuels, le Conseil d’administration de l’APA (American Psychiatric Association) a voté à l’unanimité le retrait du diagnostic d’homosexualité du DSM.

lundi 14 mars 2022

L'honneur de l'homme

Intromission en suspens
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Elle avait les yeux pleins de larmes et je suis allé chercher du papier cul pour les torcher.
— Qu’est-ce que tu vas devenir sans moi, Momo ?
— Je vais rien devenir du tout et puis c’est pas encore compté.
— Tu es un beau petit garçon, Momo, et c'est dangereux. Il faut te méfier. Promets-moi que tu vas pas te défendre avec ton cul.
— Je vous promets.
— Jure-le-moi.
— Je vous jure, Madame Rose. Vous pouvez être tranquille de ce côté.
— Momo, rappelle-toi toujours que le cul, c'est ce qu'il y a de plus sacré chez l'homme. C’est là qu'il a son honneur. Ne laisse jamais personne t’aller au cul, même s'il te paye bien. Même si je meurs et si tu n’as plus que ton cul au monde, ne te laisse pas faire.
— Je sais, Madame Rose, c'est un métier de bonne femme. Un homme, ça doit se faire respecter.
On est resté comme ça une heure à se tenir la main et ça lui faisait un peu moins peur. »
Sous-sol muséal
Au bord de l'abîme

dimanche 20 février 2022

Vénus au hachoir

Taille originale : 21 x 29,7 cm
Chassés du paradis ?

Il faut revenir sur le geste de la suffragette Mary Richardson lacérant avec un couteau (plutôt qu’un hachoir) le 10 mars 1914 la Vénus à son miroir de Vélasquez. Son engagement féministe est admirable et courageux — elle fut arrêtée plusieurs fois et entama une grève de la faim — (même si l’on s’étonne qu’elle ait rejoint plus tard, de façon temporaire, le parti fasciste d’Oswald Mosley). Mais on peut également voir dans son geste la première expression de l’exigence de ne pas être offensé, de ces nouveaux « trigger warnings », de ne pas être confronté à des paroles ou des images potentiellement perturbantes. En effet, si Mary Richardson présentait son action comme une protestation contre l’emprisonnement d’Emmeline Pankhurst (nourrie alors de force…), elle ne s’en était pas prise à n’importe quel tableau, ni même au portrait d’un quelconque représentant du pouvoir patriarcal, mais à l’image d’une autre femme. Deux raisons à cela, précisera-t-elle : « J’ai essayé de détruire le portrait de la plus belle femme de l’histoire mythologique pour protester contre le Gouvernement qui détruit Mme Pankhurst, la plus belle figure de l'histoire moderne », et « je n’aimais pas la façon dont les visiteurs masculins du musée restaient bouche bée devant elle à longueur de journée ». Elle précisera encore : « Le fait que je n'aimais pas la peinture m'a permis de faire plus facilement ce que j'avais en tête ».

Pour Mary Richardson, la Vénus de Vélasquez est offensante comme le seront plus tard pour nombre de féministes, les pin-ups et autres femmes de papier. Mais il faut bien comprendre ce qui s’y joue. Ce n’est pas « la haine des hommes », ni même du désir masculin, mais bien l’interaction entre le désir et la beauté, ici en l’occurrence féminine qui pose problème. Car la beauté est discriminante. Les Grecs l’on bien vu, qui l’ont réservée à travers leurs sculptures aux dieux et aux déesses éternellement jeunes.

Et la beauté se soutient du désir, ce qu’une sociologie sommaire ne peut comprendre lorsqu’elle affirme que la beauté n’est qu’une norme sociale arbitraire, variable dans le temps et dans l’espace, destinée à fonder ou à maintenir un quelconque système de domination. Freud était plus lucide lorsqu’il voyait la beauté comme un processus de voilement de notre curiosité enfantine pour les organes sexuels, toute beauté (artistique, naturelle…) étant alors un dérivé de cette beauté première des corps érotisés. Et toute réflexion plus ou moins philosophique sur la beauté n’échappera pas à la remarque désabusée de Socrate qui conclut (ou ne conclut pas) en affirmant que « le beau est difficile », donnant finalement raison à Hippias pour qui, de façon immédiate, « le beau, c’est une belle vierge » !

Mais la condamnation ou la dénonciation de la beauté érotique, et de ces spectateurs bouche bée devant le cul de Vénus, ne peut guère déboucher que sur de nouvelles formes de refoulement, de censure, d’iconoclasme et d’hypocrisie plus ou moins générale 1. On n’abolit pas la beauté d’un geste purement politique, et Mary Richardson elle-même la déplace sur « Mme Pankhurst, la plus belle figure de l'histoire moderne », incarnation soudaine d’une Athéna moderne. D’autres opposeront à cette beauté physique jugée « superficielle » la véritable beauté intérieure, la beauté morale sans trop s’apercevoir que nous ne sommes sans doute pas beaucoup plus libres de choisir notre « personnalité » (qui devrait être enjouée, aimable, plaisante, séduisante, sympathique…) que notre apparence corporelle. Mais cela signifie bien, comme le soupçonnait Freud, que la « beauté » se déplace, se diffuse, se métamorphose, mais sans perdre complètement son caractère érotique. Dès lors, nier la beauté, privilège de quelques femmes, en prétextant notamment son caractère discriminant (qui est indéniable) équivaut à une indifférence esthétique générale : si le fessier de Vénus n’est pas universellement admirable, comment pourrait-on être sensible à la lascivité de l’esclave mourant de Michel-Ange ? Comment pourrait-on comprendre que l’énorme derrière de la Vénus au miroir de Rubens mérite autant d’éloges que le tableau de Vélasquez alors que les supposées « normes » esthétiques et corporelles du peintre flamand ne sont censément plus les nôtres ? Comment admirer l’élégance des courbes d’un violon ou des mains de la Cathédrale de Rodin si l’on se prétend indifférent à la beauté des femmes ? Comment ne pas voir que le lisse, le poli, l’arrondi régulier, la symétrie souvent légèrement désaxée des objets les plus banals qui nous entourent mais que nous avons choisis esthétiquement s’observent d’abord sur la peau de Vénus, au bord de ses hanches et dans son pli fessier ?

Oui, la perfection de Vénus ou d’Apollon sont des offenses à notre humanité commune. Et l’on peut également préférer la justice à la beauté comme c’est le cas de Mary Richardson qui n’aimait pas la peinture. D’autres enfin ratiocineront en répétant que la beauté est un leurre, une construction sociale arbitraire, une illusion collective…

Mais il n’est pas du tout sûr que le désir, qu’il soit d’ailleurs homosexuel ou hétérosexuel, obéisse à de telles injonctions.


1. Il faut bien sûr se rappeler le climat de l’époque victorienne où les contraintes sexuelles étaient extrêmes et où la visite d’un musée était pour ces messieurs une des rares occasions de satisfaire leurs pulsions scopiques. Aujourd’hui, le tableau de Vélasquez ne susciterait sans doute plus les mêmes passions ni érotiques ni destructrices. Quoique…
 
 
Taille originale : 21 x 29,7 cm

jeudi 2 décembre 2021

Maximes pornographiques

Taille originale : 29,7 x 21 cm

Retournement

La beauté est un avantage indéniable des performeuses dans la pornographie dite hétérosexuelle. Mais l’enthousiasme est sans doute tout aussi déterminant pour leur succès.

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La haine que certaines féministes ont de la pornographie prend pour prétexte le regard supposé masculin ou la domination masculine mais est l’expression d’un rejet beaucoup plus viscéral. Celui d’être un corps sexué que, pour une part, nous ne maîtrisons pas. Ce rejet est d’ailleurs partagé par un certain nombre d’hommes.

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La pornographie est une fiction, disent notamment les éducateurs à la santé. Mais c’est aussi une réalité, ne serait-ce qu’à travers ces rapports qu’on dit non simulés. Mais la véritable question est alors : où passe la frontière entre la réalité et la fiction en pornographie ?

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Si le consentement s’impose comme une évidence, la notion même reconduit le stéréotype de la femme essentiellement passive, attendant un séducteur auquel se refuser ou pas : « je consens à ce que tu m’encules ». Mais ce n’est qu’avec une femme au désir visible que le plaisir peut être réellement partagé, sinon la jouissance.

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Les éducateurs à la santé répètent : « Pornographie ? Attention, fiction ! » Mais l’éducation sexuelle est-elle autre chose qu’une fiction ? ou du moins un catalogue de supposés bons conseils et surtout de normes implicites de comportement. Les images édulcorées dans les manuels proposés sont-elles plus « vraies » que celles de la pornographie ?

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La pornographie épargne bien sûr à ses consommateurs et consommatrices l’épreuve du réel. Mais il y a également en ses images un réel, cause efficiente de l’excitation. Quand ce réel n’est pas perçu, la pornographie n’est plus qu’images.

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Quel reproche adressé à la pornographie n’est pas au fond motivé par la jalousie de voir accorder si facilement ce qui devrait être préservé comme un bijou précieux ?

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Travailleu·r·se·s Du Sexe est un terme administratif. C’est pour cela que les nobles mots de pute et de putain conserveront toute leur puissance d’excitation, inversant merveilleusement dans les pratiques sexuelles et pornographiques l’injure qui leur socialement attachée.

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La honte qui s’attache aujourd’hui encore à la consommation d’images pornographiques s’explique par notre petitesse. Il ne s’agit pas tellement de la bassesse de nos instincts animaux généralement partagés, mais de notre supposée infériorité humaine qui nous rend incapables de séduire l’une ou l’autre partenaire réel. À défaut donc… Mais la véritable infériorité n’est-elle pas celle que nous ressentons face à ces performeuses si maîtresses de leur sexualité ? à tel point que nous exigeons — en pur imaginaire ! — de les voir soumises à nos désirs ou, à défaut, à leurs supposée sexualité insatiable… (Ceci vaut aussi pour les performeurs gays.)

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Toute représentation est, on le sait bien, pour une part mensongère. La pornographie n’y échappe pas comme se plaisent à le répéter ses contempteurs et contemptrices. Mais la pornographie prétend-elle à une autre vérité que celle de l’excitation sexuelle ?

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La loi morale et judiciaire sur le consentement a pour objectif une normalisation des comportements, ce que d’aucuns appellent une civilisation des mœurs. Ce qui est certainement souhaitable mais implique aussi une hypocrisie accentuée face à une pornographie qui joue de ces normes.

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Les performances pornographiques sont semblables aux exploits sportifs, réels mais d’une minuscule élite. Et spectaculaires.

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Si la pornographie se distingue d’une sexualité jugée « ordinaire », sa caractéristique la plus remarquable n’en est sans doute pas l’illustration de pratiques « extrêmes » mais bien la personnalité exceptionnelle de ses performeuses (et sans doute de ses performeurs). Pour leurs authentiques admirateurs et admiratrices, c’est la marque d’une incontestable supériorité morale. Pour les autres, c’est l’esprit maléfique de la « putasserie ». Sans oublier le fleuve boueux des hypocrites.

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L’extrême variété des images pornographiques, pourtant niée par ses pourfendeuses et pourfendeurs, nous confronte à la « différence », à une altérité plus ou moins radicale qui mène au bizarre, à l’étrange, à l’extrême (mais néanmoins légal) : SM, bondage, fétichisme pédieux ou autre, douche dorée, flagellation, pinces et speculum, cage pénienne, scatologie, zoophilie, humiliation, soumission, difformités, inceste fictif, grand-mère abusive, grand-père ventripotent, nains obsédés, obèses lubriques, sodomie et double anal, bukkake, poing pénétrant, godes de tous les orifices… et j’en oublie. La différence est immédiatement là, et l’hétérosexuel le plus banal verra au fil d’une navigation hasardée des homosexuels aux corps lisses et musclés en pleine action. Cette confrontation à chaque fois singulière éprouve nos limites : ma propre identité vacille-t-elle en découvrant ce qui m’excite malgré moi ? ou bien l’horreur, la répugnance, l’effroyable réalité, l’abjection même me font détourner le regard (et cliquer ailleurs) ?

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La satisfaction physique que procure le spectacle pornographique s’accompagne rarement d’un apaisement complet de l’âme qui reste souvent teintée d’une ombre honteuse. Le partage d’un tel spectacle avec un amant ou une maîtresse se branlant avec vous corrige néanmoins ce défaut.

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La pornographie est soumise à des modes dont il est vain le plus souvent de chercher le sens. Mais la pornographie, loin d’être éternelle, passera également de mode au profit de nouvelles passions exigeantes.

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Au pays de la pornographie, toute honte est bue.

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Toute pornographie n’est pas bonne à voir.

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Que soit louée la générosité pornographique des actrices et acteurs offrant leurs orifices à l’œil de la caméra et à la pénétration pénienne, digitale ou autre !

Taille originale : 29,7 x 21 cm
Prise en main…

vendredi 2 avril 2021

Le bourreau m’étreint

Taille originale : 21 x 29,7 cm

 

« Le bourreau m'étreint : je l’aime ! et l’aime encore;
Car il est mon frère, ô père que j'adore !
Mon frère aveuglé qui s'est jeté sur moi,
Et que mon amour ramènera vers toi ! »
Taille originale : 29,7 x 21 cm

 

vendredi 29 janvier 2021

Le mystère pornographique

Tout serait dit… 

« La télévision ne déforme pas la réalité, elle la fabrique. Elle fait semblant d’ignorer que rien ne se donne tout d’un coup, qu’aucun phénomène ne se montre jamais sans qu’une patience attentive ne le recueille. Elle déréalise le monde. L’artiste au contraire éprouve avec une acuité extrême cette vérité du réel. Affirmant que, d’une tête sur laquelle il a passé toute sa vie à travailler, Alberto Giocometti ne connaît rien, il montre l’ampleur de cette énigme. Mon frère, explique-t-il, “a posé dix mille fois pour moi ; quand il pose je ne le reconnais plus. J’ai envie de le faire poser pour voir ce que je vois. Quand ma femme pose pour moi, au bout de trois jours, elle ne se ressemble plus. Je ne la reconnais plus”. La réalité ne cesse d’échapper. Notre monde, qui n’en veut rien savoir et refuse d’écouter ce mystère, est pornographique : il ne vise qu’à susciter une excitation physiologique immédiatement compréhensible. » (ironie de la faute de frappe)

 

Golden Ticket
taille originale : 10,4 x 14,6

jeudi 28 janvier 2021

Le prix de la peinture


taille originale : 24 x 32 cm


«…“Votre sœur ne paraît pas avoir une haute opinion des raisons qui vous ont poussé à m'inviter.”
Il haussa les épaules comme pour s'excuser et déclara : “Elle a peut-être raison.
- Quel est le marché ?
- Le marché ?
- Je couche avec vous, et j'obtiens... quoi ? Une exposition collective? Une exposition personnelle ? Des articles dans les journaux ? Une introduction auprès d'un tas de gens riches et influents ?
- Je pense que vous brûlez un peu vite les étapes.
- Et est-ce que nous n'allons faire ça qu'une fois, ou est-ce que ce doit être le début de quelque chose de plus sérieux ?”
Il s'approcha du feu où les deux barres d'un chauffage électrique faisaient de leur mieux pour combattre le froid mortel de la salle. Il semblait s'apprêter à se lancer dans un discours.
“Oh, vous avez parfaitement raison, commença-t-il avec difficulté. Il était clair que je voulais coucher avec vous... comme n'importe quel homme normalement constitué... et je savais que la seule façon de pouvoir vous... persuader était de vous proposer de vous aider dans votre carrière, aide que je suis certainement en position de vous apporter. Mais il se trouve que..., hésita-t-il avec un rire gêné en se passant la main dans les cheveux, voyez-vous, je suis furieux de devoir reconnaître que les propos de ma sœur peuvent avoir la moindre influence, mais l'entendre pérorer de cette façon m'a fait comprendre que mes suppositions, mes présomptions, puis-je dire, étaient vraiment... Eh bien, toute cette histoire m'a soudain paru terriblement vulgaire. Et je sens que je vous dois des excuses. Je suis vraiment navré de vous avoir emmenée ici sous... de faux prétextes.
- Vous devez croire que je suis très innocente, répondit-elle en le rejoignant près du feu, si vous imaginez que je suis venue ici sans me douter de quelque chose.
- Alors, pourquoi êtes-vous venue ?
- Ma foi, c'est une bonne question. Laissez- moi vous dire deux choses.” Elle s'appuya contre la cheminée, en croisant de temps en temps le regard de son interlocuteur. “La première, c'est que même si je pense sincèrement que vous ne connaissez pas grand-chose en art, que le pouvoir que vous exercez est malsain, et que vos tractations puent à plein nez, je ne vous trouve pas complètement repoussant.”
Il poussa un grognement. “Voilà un bon point, j'imagine.
- La seconde, poursuivit Phoebe en hésitant, les yeux fermés, puis en reprenant sa respiration, c'est une chose que je n'ai jamais eu le courage de dire à personne jusque là, mais... voyez-vous, au cours des années, j'ai fini, avec beaucoup de difficulté, par acquérir une certaine... confiance en moi En ma peinture, veux-je dire. En fait, j'en suis venue à penser qu'elle est vraiment bonne. Ça doit vous paraître très arrogant, conclut-elle avec un sourire.
- Pas du tout.
- Ça n'a pas toujours été le cas. À une certaine époque, je n'avais plus aucune foi en moi. C'est assez... pénible d'en parler, mais... eh bien, c'est arrivé quand j'étais élève. J'avais abandonné mes études d'infirmière pour suivre des cours de peinture. Je partageais un logement, et, une fois, quelqu'un est venu passer quelques jours chez nous.

taille originale : 24 x 32 cm

 

[…]

Journée portes ouvertes 

 

Elle ouvrit complètement la porte et l'homme, en kimono de satin, se glissa à l'intérieur pour aller s'asseoir sur le lit.
“Que se passe-t-il ?
- Venez un instant ici”, fit-il en tapotant le matelas.
Elle s'assit à côté de lui.
“Je n'arrivais pas à dormir”, déclara-t-il. Il paraissait estimer que l'explication était suffisante.
“Et alors ?
- Alors j'ai pensé que je pourrais venir vous demander si vous alliez bien.
- Mais oui, je vais bien. Je veux dire, je n'ai pas contracté de maladie mortelle dans la dernière demi-heure.
- Ce n'est pas ça... je suis venu voir si vous n'étiez pas trop perturbée.
- Perturbée ?
- Par l'attitude de ma sœur, et... oh, je ne sais pas, par tout le reste. J'ai pensé que tout cela, c'était peut-être un peu trop pour vous.
- C'est très gentil à vous, mais je vais bien. Vraiment. Je suis une petite dure à cuire, vous savez, ajouta-t-elle avec un sourire. Êtes-vous certain que ce soit la raison de votre venue ?
- Bien sûr que oui. Enfin, en grande partie.” Il se rapprocha d'elle. “Si vous voulez savoir, j'étais couché et je réfléchissais à l'histoire que vous m'avez racontée. Et j'ai pensé... dites-moi si je me trompe... que c'est le genre d'histoire qu'on ne raconte pas à n'importe qui. Il m'a semblé, poursuivit-il en l'entourant d'un bras, que vous commenciez peut-être à m'aimer un peu.
- C'est possible, répondit-elle en s'écartant légèrement.
- Le courant passe entre nous, n'est-ce pas ? Ce n'est pas une illusion de ma part. Quelque chose commence à se nouer entre nous.
- C'est possible”, répéta-t-elle d'une voix blanche.
Elle se sentait étrangement absente, et elle s'aperçut à peine qu'il posait doucement sa bouche sur la sienne. Mais elle remarqua bien son second baiser : le contact de sa langue qui se glissait entre ses lèvres humides. Elle le repoussa doucement en déclarant : “Écoutez, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée.
- Vraiment ? Alors je vais vous dire ce qui serait une bonne idée. Le 13 novembre.
- Le 13 novembre? reprit-elle en se rendant vaguement compte qu'il s'était mis à lui déboutonner sa chemise de nuit. Qu'y aura-t-il le 13 novembre ?
- Le vernissage de votre exposition, bien entendu.” Il défit le dernier des trois boutons.
Elle se mit à rire. “Vous êtes sérieux ?
- Naturellement.” Elle sentit sa chemise de nuit glisser par-dessus ses épaules. Dans la faible lueur de la lampe, sa peau irréprochable avait une couleur uniforme, d'un ocre doré. “J'ai jeté un coup d'œil sur mon agenda. C'est la première date possible.
- Mais vous n'avez pas encore vu mes tableaux, protesta-t-elle tandis qu'il lui caressait le cou, puis le dos, avec un doigt.
- Ça va un peu bouleverser mes plans, continua-t-il en profitant de son étonnement pour lui planter un autre baiser sur la bouche, mais quelle importance ?” Et il se mit à lui masser les seins.
Elle se sentit renversée sur les oreillers. Des doigts fouillèrent entre ses cuisses. Elle avait la tête qui tournait. Le 13 novembre, c'était dans six semaines à peine. Avait-elle suffisamment de tableaux pour une exposition complète ? Des tableaux dont elle fût suffisamment contente ? Aurait-elle le temps d'achever les deux grandes toiles qui n'étaient qu'à moitié entamées dans son atelier ? Ces idées l'enivraient et la rendaient soumise. Son esprit courait si vite à cette perspective que rien ne lui parut plus simple de laisser Roddy s'étendre sur elle, son kimono ouvert, révélant des bras vigoureux et un torse imberbe. Il lui écartait les jambes avec ses genoux, il promenait activement sa langue sur le bout de ses seins, mais elle reprit ses esprits et tout son corps se crispa pour résister.
“Écoutez… il faut que nous en discutions.
- Je sais. Nous devons discuter d'une centaine de choses. Des prix, par exemple.”
En dépit d'elle-même, elle se mit à vibrer sous ses mains et écarta un peu plus les jambes.
“Les prix ? fit-elle avec effort.
- Il faut les faire monter le plus possible. J'ai des clients japonais prêts à payer trente ou quarante mille livres pour une grande toile. Mettons deux mètres sur trois. De l'abstrait, du figuratif, du minimalisme, n'importe quoi : ça leur est égal. C'est agréable, au fait ?
- Trente ou quarante mille... ? Mais je n'ai rien peint qui... Oui, oui, c'est agréable.
- Attendez un instant.”
Il pivota et prit quelque chose dans le tiroir de la table de chevet. Phoebe l'entendit déchirer le paquet et dérouler l'objet en caoutchouc.
“Il va falloir bien sûr transporter l'exposition à New York après quelques semaines à Londres”, continuait-il. Il s'était assis le dos tourné. Ses doigts s'activaient avec une dextérité issue d'une longue pratique. “Je suis en quelque sorte jumelé avec une galerie de Manhattan, donc j'imagine qu'il n'y aura aucun problème. Eh bien, qu'en pensez-vous ? demanda-t-il en s'allongeant de nouveau sur le dos. - Je pense que vous êtes fou”, répondit Phoebe avec un gloussement joyeux. Il l'invita des yeux. Elle comprit, accepta, se redressa, le chevaucha, en lui frôlant le visage avec sa chevelure. “Et je ne pensais pas devoir faire une chose pareille.”
Mais elle la fit.
Il s'endormit peu après. »
Main courante


 

taille originale : 24 x 32 cm