samedi 23 mai 2026

Se masturber frénétiquement

Montrer/cacher
Taille originale : 29,7 x 21 & 21 x 29,7 cm
« Quel espoir alors pour un élève de quatorze ans, vivant au sein d’une époque, d’une civilisation et d’une communauté qui n’encourageaient pas l’introspection ou ne savaient même pas ce que c’était ? Dans un dortoir partagé avec neuf autres élèves, les occasions d’exprimer des sentiments complexes — vos doutes, vos fragiles espérances, votre crainte de la sexualité — étaient rares. Quant au désir physique, il était noyé sous les vantardises, les railleries et des blagues extrêmement drôles ou totalement énigmatiques. En tout cas, il était obligatoire de rire. Derrière cette sociabilité anxieuse il y avait pour tous la conscience d’un nouveau et somptueux terrain d’aventures qui s’ouvrait devant eux. Avant la puberté, son existence était cachée et ne les avait jamais troublés. Soudain l’idée d’un rapport sexuel s’élevait devant eux tel un massif montagneux, magnifique, dangereux, irrésistible. Mais encore loin. Lorsqu’ils discutaient et riaient dans le noir une fois les lumières éteintes, une folle impatience flottait dans l’air, un désir ridicule pour quelque chose d’inconnu. La satisfaction de ce désir viendrait, ils en étaient foutrement sûrs, mais ils la voulaient maintenant. Dans un internat de garçons en pleine campagne, les chances étaient minces. Comment pouvaient-ils savoir à quoi “ça” ressemblait vraiment, et qu’en faire, alors que leurs seules sources d’information étaient des anecdotes et des blagues improbables ? Un soir, l’un d’eux avait dit dans l’obscurité, durant une accalmie : “Et si on mourait avant d’avoir connu ça ?” Le silence s’était fait dans le dortoir tandis qu’ils envisageaient cette éventualité. Puis Roland avait lancé : “Il y a toujours l’au-delà.” Et ils avaient tous éclaté de rire.
Un public avide ?

« Dès qu’une personne devient un objet d’appétit pour autrui, tous les liens moraux se dissolvent, et la personne ainsi considérée n’est plus qu’une chose dont on use et se sert »
« La fétichisation la plus classique consiste en la sexualisation des corps trans avec notamment l’utilisation des termes shemale et cuntboy qui désignent respectivement une femme trans (sous-entendu : avec un pénis, puisque c’est apparemment là l’objet du fantasme) et un homme trans (idem, avec une vulve). »
« Les hommes hétéros ont honte d'être attirés par les femmes trans parce qu'ils croient que nous sommes des hommes (parce que la société leur a dit que nous l’étions) et parce qu'ils croient que c'est mal d'être gay (parce que la société leur a dit que c'était mal). »
« Nous vivons dans une “société de l’aveu” qui nous mène à croire que l’aveu public de nos désirs, de nos idées et de notre soi constitue une libération, ainsi que dans un “cis-tème de l’aveu” qui pousse les personnes trans à se dénuder corps et âme devant un public avide de connaître tous les détails de leur transition. »

Un autre soir, alors que ses camarades et lui étaient encore des “nouveaux”, onze ans environ, des élèves plus âgés les avaient invités dans leur dortoir. Ils n’avaient qu’un an de plus mais semblaient former une tribu supérieure, plus avisée, plus forte et vaguement menaçante. L’invitation avait été présentée comme un secret. Roland et les autres première année ne savaient trop à quoi s’attendre. Deux grands gaillards, à la musculature précoce, se tenaient côte à côte dans l’allée entre les lits superposés. Une foule d’élèves, tous en pyjama, les entourait. Beaucoup étaient juchés sur les lits du haut. L’odeur de transpiration rappelait celle de l’oignon cru. C’était longtemps après l’extinction des feux. Dans les souvenirs de Roland, le dortoir était inondé par le clair de lune.
Il n’en était peut-être rien. Ils avaient peut-être des torches électriques. Les deux grands types avaient enlevé leur pantalon de pyjama. Roland n’avait encore jamais vu de toison pubienne ni le pénis en érection d’un adolescent. Au cri tenant lieu de signal les deux garçons se mirent à se masturber frénétiquement, leurs poings devenant flous dans ce mouvement de pompe. Des acclamations et des encouragements les accompagnaient. Le même vacarme qu’au moment du but lors d’un match important. Un mélange d’hilarité et d’admiration. La plupart des élèves présents n’étaient pas sexuellement assez mûrs pour participer à un tel concours. Il dura moins de deux minutes. Le gagnant était celui qui avait éjaculé le premier, peut-être le plus loin, ce point provoquant une contestation immédiate. Les concurrents semblaient avoir franchi ensemble la ligne d’arrivée. Leurs deux petites flaques laiteuses paraissaient à égale distance sur le lino. Mais auraient-elles été visibles à la seule lumière du clair de lune ? Les deux compétiteurs se désintéressaient déjà de la victoire. L’un d’eux entreprit de raconter une blague salace que Roland ne comprit pas. »
Paroles d’artiste
Ombre et lumière

mercredi 13 mai 2026

Les rites de la séduction

Une question de tact
Taille originale : 19,7 x 42 cm & 29,7 x 21 cm
« — Non, jamais.
Elle mit la main devant sa bouche pour étouffer un éclat de rire. Il n’y avait rien d’extraordinaire, en 1955, à ce qu’un garçon du milieu et du caractère de Leonard n’ait encore eu aucune expérience sexuelle à la fin de sa vingt-cinquième année. Mais il était remarquable qu’il l’avouât. Il le regretta immédiatement. Elle avait réussi à maîtriser son rire, mais maintenant elle rougissait. Leurs doigts entrelacés lui avaient fait croire qu’il pouvait parler sans rien dissimuler. Dans cette petite pièce nue avec son tas de chaussures appartenant à une femme qui vivait seule et qui ne s’embarrassait pas de pots à lait ni de napperons sur des plateaux à thé, il aurait dû être possible de dire la vérité sans fard.
Et, en fait, cela était possible. Si Maria rougissait, c’est qu’elle avait honte de son rire sur lequel Leonard risquait de se méprendre. Car, pour elle, ce rire n’exprimait que le soulagement et la nervosité. Elle avait été brusquement libérée des pressions et des rites de la séduction. Elle n’aurait pas à jouer un rôle conventionnel sur lequel on la jugerait, et elle n’aurait pas à se mesurer à une autre femme. Sa peur d’être abusée physiquement avait disparu. Elle ne serait pas forcée de céder contre son gré. Elle était libre, tous deux étaient libres d’inventer leurs propres relations. D’être des partenaires dans l’invention. Et elle avait vraiment découvert toute seule cet Anglais timide au regard droit et aux longs cils, elle serait la première, elle l’aurait entièrement à elle. Ces pensées, elle les formula plus tard, dans sa solitude. Sur le moment, elles jaillirent sous la forme d’un rire de soulagement vite réprimé.
Leonard but une longue gorgée de thé, reposa sa tasse et émit un “Ah” cordial et peu convaincant. Il remit ses lunettes et se leva. Après la poignée de main, rien ne semblerait plus triste que de s’en aller, de quitter l’Adalbertstrasse, de prendre l’U-Bahn et d’arriver chez lui dans la grisaille du crépuscule pour retrouver sa tasse sale du petit déjeuner et les brouillons de sa lettre absurde éparpillés sur le plancher. Il vit tout cela tandis qu’il serrait la ceinture de sa gabardine, mais il savait que son aveu était une erreur tactique humiliante et qu’il devait s’en aller. Que Maria ait rougi pour lui ne la rendait que plus attendrissante et laissait deviner l’énormité de sa bévue.
Elle aussi s’était levée et bloquait le passage entre la porte et lui.
Une interprétation matérialiste, sinon marxiste…
— Il faut vraiment que je parte maintenant, expliqua Leonard, le travail et le reste. Plus il se sentait mal, plus il s’exprimait avec légèreté.
— Vous faites merveilleusement le thé, lança-t-il en la contournant.
— Je voudrais que vous restiez un peu plus longtemps, dit Maria.
C’était exactement ce qu’il souhaitait entendre, mais il était trop convaincu de son échec. Il se trouvait à mi-chemin de la porte.
— J’ai un rendez-vous à six heures.
Un mensonge, comme un gage désespéré donné à son angoisse. Il n’en revenait pas lui-même. Il voulut rester, elle voulait qu'il reste, et voilà qu'il insistait pour s'en aller. Il se comportait comme un autre, un étranger, et il n’y pouvait rien. Il se sentait incapable d’agir dans son intérêt. À force de s’apitoyer sur lui-même, il en perdait son bon sens méticuleux ; il se trouvait dans un tunnel dont la seule issue devenait sa propre et fascinante annihilation.
Il tripotait gauchement la serrure, et Maria se tenait juste derrière lui. La délicatesse de l’orgueil masculin qu’elle percevait assez bien la surprenait toujours. Malgré une assurance de façade, les hommes se vexaient facilement. Leur humeur pouvait changer du tout au tout. Pris dans le remous d’émotions impossibles à identifier, ils avaient tendance à dissimuler leur incertitude sous de l’agressivité. À trente ans, elle n’avait pas une grande expérience et elle songeait surtout à son mari et à un ou deux soldats violents qu’elle avait connus. Le garçon qui cherchait à fuir de chez elle ressemblait moins à ces hommes-là qu’à elle-même. Elle savait exactement ce qu’il ressentait. Quand on est fâché contre soi, on a envie que les choses aillent encore plus mal. Elle lui toucha légèrement le dos, mais il ne sentit rien à travers sa gabardine. Il pensait avoir présenté des excuses acceptables et pouvoir s’enfuir avec son désespoir. Pour Maria, qui avait derrière elle la libération de Berlin et son mariage avec Otto […], toute manifestation de faiblesse chez un homme trahissait un être accessible. »
La double pénétration peut-elle être qualifiée d’intersectionnelle ?

dimanche 3 mai 2026

Une béatitude brûlante

Un espace ingrat…
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Tyler regarde Liz d’un air implorant. Ses yeux sont humides, sa respiration encore incertaine.
Il s’approche d’elle. Tout arrive plus vite que d’habitude ; aucun geste de séduction, même bref. Il reste un instant à la dévisager, impuissant et implorant, et l’instant d’après il presse ses lèvres sur les siennes, comme si sa bouche était un masque à oxygène. Elle accepte le baiser, le lui rend, sans avidité ni retenue. Ses lèvres sont souples mais vigoureuses, il y a une volonté derrière son baiser, elle n’est pas avide mais pas soumise non plus. Sa bouche est fraîche avec un goût d’herbe, pas d’une herbe en particulier, mais qui donne une impression de nature exubérante. Tyler se presse contre elle, la renverse sur le dos. Il peut respirer à présent, on dirait. Il peut respirer à nouveau. Il prend un de ses seins dans sa main, d’abord par-dessus son chemisier, puis en dessous. Il déboutonne le chemisier, enveloppe un sein dans sa paume. 11 la remplit entièrement. Les seins de Liz sont si petits qu’ils ne se sont pas affaissés, il n’y a rien chez elle qui puisse s’affaisser. Quand Tyler le caresse, le mamelon (plutôt grand pour de si petits seins, couleur framboise) se raidit. Elle laisse échapper un son qui est davantage un soupir qu'un gémissement. Elle enfonce ses doigts dans les cheveux de Tyler.
Il se redresse sur les genoux, ôte son jean et son caleçon. Il bande. Liz envoie valser ses bottines, tire sur son jean et son string, les fait glisser sur ses chevilles et les repousse du pied, écarte les jambes. Il jette un regard rapide à son sexe - les poils sombres épilés en une ligne verticale, le rose vif des lèvres - avant de se plaquer sur elle.
Ils savent tous deux qu’ils doivent faire vite. Il glisse sa bite en elle. Elle soupire plus fort, mais c’est encore un soupir, pas un gémissement de plaisir, bien qu’accompagné d’un léger halètement à la fin. Il la pénètre, sent la chaleur, l’étreinte humide, et, putain, il va jouir. Il se retient, reste immobile en elle, allongé sur elle, son visage pressé contre sa joue (il n’arrive pas à la regarder en face) jusqu’à ce qu’elle dise : “N’attends pas.
— Tu es sûre ?
— Je suis sûre.”
Il la pénètre une fois, prudemment. Il s’enfonce à nouveau et il part, il part dans un néant convulsif. Pendant quelques secondes, il éprouve cette déchirante perfection. Il n’y a que ça, seulement ça, il se perd, il n’est personne, il est annihilé, il n’y a plus de Tyler, il y a seulement… Il pousse un cri étouffé. Il s’enfonce dans une béatitude brûlante, extasiée, il est en train de se perdre, il est perdu, inexistant.
Et c’est fini.
Il niche sa tête dans le creux du cou de Liz. Elle l’embrasse, chastement, sur la tempe, puis lui fait comprendre qu’elle veut qu’il se retire. Il ne discute pas. Il se dégage d’elle en roulant sur le côté, se plaque contre le dossier du canapé.
Elle se lève, renfile rapidement son string et son jean, se penche pour remettre ses bottines. Ils ne parlent pas. Liz ramasse sa veste sur le plancher, l’enfile. Tyler reste étendu sur le canapé, la regarde avec une expression d’impuissance gênée et surprise. Quand elle a fini de s’habiller, elle se penche au-dessus de lui, tapote son visage du bout des doigts, et quitte l’appartement. Tyler l’entend à peine refermer la porte derrière elle, entend le bruit étouffé de ses bottines tandis qu’elle descend l’escalier. »

dimanche 12 avril 2026

Accuser le barbare

Une haine très répandue
« Ils croient à ce mythe, et ne cherchent pas à savoir. C’est la signification même de l’intégrisme, comme je te le disais. L’argument de l’absence historique d’homosexualité en Afrique a été depuis longtemps démonté par la recherche. Le problème, c’est que ces faits ne sont connus que d’une minorité de chercheurs, qui en parlent dans des revues d’audience restreinte, parce qu’ils n’osent pas en parler dans les tribunes destinées au grand public. Ils ont peur. Mais les preuves sont là…
— Un instant, interrompis-je. Est-ce que…
À ce moment-là, une clameur immense s’éleva, noyant ma voix dans sa vague. C’étaient les premières notes du morceau à la mode qui résonnaient. Sur la piste de danse, Rama attisait toutes les convoitises. Elle dansait avec liberté, les yeux clos, sans retenue, mêlant la force à la grâce, et ses cheveux s’éparpillaient, retombaient sur ses épaules, lui couvraient le visage, fouettaient des danseurs voisins, lesquels, loin de lui en vouloir, ne la voulaient que davantage…
What ? me dit Angela lorsque nous pûmes de nouveau nous entendre parler.
— Je te disais : est-ce que tu peux me donner des exemples précis, des détails ? Des exemples d’homosexualité au Sénégal ou en Afrique plus généralement, avant la période coloniale ?
L’architecte du rock’n roll
Taille originale : 32 x 24 cm
Incredible, ce raisonnement. Comme si l’Afrique n’appartenait pas à l’humanité. Il n’y a aucune raison pour qu’il y ait un régime d’exception ici en ce qui concerne les pratiques et mœurs humaines, quelles qu’elles soient. Sur l’homosexualité… Il existe beaucoup d’écrits et de travaux, you know… Renseigne-toi. Ça t’édifiera. Cependant, even if it’s sometimes necessary, je trouve de plus en plus absurde de devoir recourir à l’histoire de l’homosexualité en Afrique pour combattre l’homophobie. C’est un faux combat, parce que quelqu’un qui hait les homosexuels se fiche de savoir que l’homosexualité est là depuis mille ans. He doesn’t give a single fuck ! Ceux qui haïssent les homosexuels dans ce pays parlent de pureté historique parce que c’est commode ; il leur permet d’accuser une fois de plus le Blanc de la responsabilité de ce qu’ils considèrent comme un Mal importé. Le système ne concerne pas que le Sénégal : chaque peuple de chaque pays du monde accuse l’étranger, le barbare, d’être la cause de sa décadence. De ce qu’il croit être la décadence. Démontre patiemment, avec la rigueur scientifique la plus irréfutable, à un homophobe sénégalais que les pratiques homosexuelles sont présentes ici depuis toujours, et alors ? And so what ? Tu crois qu’il va cesser d’être homophobe pour autant? Nope Sir. Il y a des chances qu’il le soit même plus qu’avant, qu’il se referme davantage. L’homophobie n’a pas besoin de prétexte historique. Je ne sais même pas si elle a besoin d’un prétexte : elle hait tout court. L’homophobe finit par oublier les raisons qui lui commandaient de haïr. Fais une petite expérience, marche dans la rue et demande aux gens pourquoi ils haïssent précisément les homosexuels : ils te répondent “religion !” sans pouvoir en dire plus. Ils te répondent “on ne connaît pas ça” sans pouvoir te donner d’exemples précis. Aujourd’hui, au Sénégal, c’est le principe profond, psychologique, de l’homophobie qu’il faut déconstruire. Ce n’est pas qu’une question de présence historique. C’est plus profond que ça.
— Tout le monde n’est pas aveuglément homophobe, quand même. Je pense que certains seraient prêts à faire évoluer leur jugement s’ils étaient mieux informés sur l’histoire de l’homosexualité ici.
Oh no, Jésus, please, wake up, guy !
« célébrer les corps noirs »
Taille originale : 21 x 29,7 cm
— En plus, continuai-je malgré ses mimiques d’Américaine libre et outrée, je ne suis pas certain que les gens, comme tu sembles le croire, aient perdu de vue la raison pour laquelle ils rejettent l’homosexualité. Ils savent que c’est une question de religion, et même s’ils ne sont pas capables de citer les versets coraniques exacts ou des passages de la Bible relatifs à une condamnation morale de l’homosexualité, ils savent que Dieu la proscrit. Ça leur suffit. Leur rejet relève de la foi. Et la foi, je ne suis pas certain que tu puisses la “déconstruire”, comme tu dis… Cette manie occidentale de vouloir tout déconstruire… Bref. Retiens : on refusera toujours que l’homosexualité s’affirme ici.
— Mais l’homosexualité est déjà ici !
— On refusera dans ce cas qu’elle y prolifère. Qu’elle aille s’étendre ailleurs, pourvu qu’elle ne s’incruste pas ici, voici ce que beaucoup de mes compatriotes disent et veulent. Et ça, je peux le comprendre.
— Moi non. I can't understand qu’un homme meure, soit battu ou envoyé en prison parce qu’il vit, dans le privé, sans l’imposer, une sexualité qu’il n’a pas choisie.
— Qu’il n’a pas choisie… Il faut le prouver à pas mal de monde, ça. Et ce serait peine perdue, d’ailleurs. Tu as raison : il n’est pas question de logique ici, mais d’irrationnel. On ne veut pas des homosexuels, c’est tout. On n’a pas forcément besoin de savoir pourquoi. L’humanisme ne sert à rien ici. On lui préfère, je le répète, une conviction plus forte encore : la foi. Ne sous-estime pas sa puissance.
— La sous-estimer ? It’s a joke, right ? Comment puis-je la sous-estimer alors que je vois ce qu’elle est capable de faire à des garçons qui s’étaient enfermés chez eux ? C’est cette même foi qui justifie l’inquisition, l’intrusion dans la vie privée. Bientôt, on viendra vérifier dans les maisons qui est croyant et qui ne l’est pas, qui prie et qui ne prie pas, who is fucking who, in which hole, in which position and for how fucking long… Une foi qui déborde l’intimité pour… How can I say it ? Prétend to rule l’espace public, cette foi-là devient totalitaire. Tout l’inverse de la foi…
— En matière d’homosexualité, la perception sociale est toujours relative aux espaces, aux cultures, aux traditions. Ce relativisme est inévitable.
— Il est aussi dangereux. Tout le monde semble dire, dans un unanimisme stupide, que chaque pays a ses réalités, and all that shitty true stuff. Mais ce n’est pas une justification pour arrêter de sauver la vie des gays. Il faut se battre pour qu’ils puissent vivre, et vivre comme les autres dans la société. »
« Les stéréotypes racistes sur la taille du pénis »

samedi 4 avril 2026

Empêcher les femmes

« Incarner les péchés »
« Mon ex ne m’a bien sûr pas raccompagnée. À la place, j’ai erré, complètement ivre, de la rue principale à la voie ferrée, où je me suis allongée pour écouter le silence du monde. Puis, couchée sur le dos, j’ai fumé une cigarette en ayant l’impression de faire partie du sol, d’être devenue l’une des sombres créatures égarées de la nuit.
D’aussi loin que je me souvienne, c’est l’une de mes sensations préférées. Être seule dans un lieu public, errant dans la nuit ou étendue par terre, anonyme, invisible, flottant sur le sol. Être “un homme de la foule” ou au contraire seule avec la Nature, voire Dieu. Réclamer sa part d’espace public alors qu’on a l’impression de disparaître dans son immensité, sa sublimité. S’entraîner à la mort, se sentir complètement vide, mais en tenant d’un fil à la vie. On a souvent voulu empêcher les femmes d’éprouver cette sensation, à des époques et dans des lieux très divers. Et c’est toujours le cas aujourd’hui. Ne vous a-t-on pas répété des millions de fois qu’une femme se promenant seule la nuit court à la catastrophe ? Dans ces conditions, impossible de décider si vous êtes courageuse et libre ou idiote et portée à l’autodestruction. Car parfois, s’entraîner à la mort se résume bien à cela. Adolescente, j’aimais prendre des bains dans le noir avec des pièces de monnaie sur les yeux.
Intensité baroque
Taille originale : 28,2 x 21 cm
Adolescente, j’aimais aussi boire. Je me saoulai pour la première fois à l’âge de neuf ans, au [re]mariage de ma mère. Des photos me montrent dans une robe mauve à fleurs, effondrée sous une table basse en verre, serrant contre moi un ours en peluche. J’avais alors le pied cassé, fracture que je m’étais infligée en dansant pour mon père. Mais comme tout le monde pensait qu’il s’agissait d’une réaction psychosomatique au mariage de ma mère, je n’étais pas encore allée voir le médecin. Sur toutes les photos de la cérémonie, je me tiens en équilibre sur un pied. Je boitai jusqu’à l’autel.
Je n’ai jamais dit à personne que, quelques jours avant le mariage, seule dans ma chambre arc-en-ciel chez mon père, je me donnai des coups de poing dans le pied pour essayer de rendre ma blessure plus visible. D’une certaine manière, cela fonctionna - ma plante de pied enfla terriblement, et la douleur devint beaucoup plus vive. Quelques semaines plus tard, une radio révéla des fractures de fatigue dans une constellation d’os baptisés “sésamoïdes”, et je rentrai une fois de plus à la maison avec un plâtre. Je n’ai jamais su si j’avais causé ces fractures moi-même, dans ma chambre, ou si elles résultaient de la blessure initiale.
Un peu de méditation
Mais j’appris vraiment à boire - ou à ne pas le faire - en Espagne, à quinze ans, lors d’un échange scolaire. Mon séjour là-bas s’est dissous dans une succession embrumée d’un gin tonic, por favor ; de schnaps à la pêche bus à la bouteille dans des chambres d’hôtel ; de cena tardifs vomis juste après m’avoir été servis par ma famille d’accueil pour me nourrir avant la discoteca – je me souviens vaguement des tortilla atún servis en grandes quantités - ; de bouches rincées après avoir dégueulé pour retourner aussitôt dans le bar ; de virées dans la campagne à bord de voitures conduites par des inconnus ivres ; d’errances nocturnes dans ma petite ville industrielle, émerveillée par le phénomène alors nouveau de vision double, et par la façon dont mon espagnol s’améliorait considérablement quand j’étais bourrée ; de baisers échangés avec des garçons sans visages à la cuadra, le quartier des bars de la ville, dans une confusion de lèvres humides et de bites en érection. C’est à cette époque que j’ai découvert combien le fait d’être saoule ou défoncée fait barrage à la peur, combien il favorise le sentiment périlleux mais profondément reposant d’avoir renoncé une fois pour toutes au souci permanent de sa sécurité. Plus tard, je passerais environ une décennie à New York à travailler dans des bars puis à rentrer chez moi en déambulant, fidèle à ce principe. »
Auto-présentation
Taille originale : 29,7 x 21 cm

lundi 30 mars 2026

Capitulation générale

Mansplaining ?
Taille originale : 24 x 37,8 cm
« Ça m’a quand même pris trois ans, mais j’étais assez intelligent pour savoir qu’il fallait absolument qu’elle devienne ma femme. Et on s’en sortait bien, tous les deux, essentiellement parce que j’avais très vite compris le secret des mariages qui marchent : la capitulation générale. J’avais découvert qu’essayer de débattre avec Lita était une très mauvaise stratégie. Lui donner des ordres était une très, très mauvaise stratégie. La seule chose qui marchait, c’était la reddition : ce que Lita veut, Lita l’obtient. Ça marchait d’autant mieux que quand je me rendais sans condition et que j’implorais sa clémence, Lita avait l’habitude d’accorder une amnistie et de revenir d’elle-même à une position de compromis. Évidemment, elle était maline ; quand je commençais à dire que j’étais d’accord avec elle et à abandonner toute résistance, elle me traitait de petite lavette, mais avec ce seul résultat qu’on se mettait à rigoler tous les deux.
Avec les années, je me suis rendu compte que pour tous les êtres humains, avoir raison, c’est une mauvaise stratégie. Plus je suis convaincu d’avoir raison, plus je rends les autres autour de moi malheureux, plus je me rends moi-même malheureux. Si j’aime bien débiter des conneries, c’est que, justement, pendant que je les radote, il n’y a aucune chance que je m’imagine avoir raison.
Donc, après notre mariage, j’ai été raisonnable, je me suis calmé, j’ai économisé mon fric et je me suis acheté un bateau au lieu de continuer à trimer sur celui d’un autre. Après, on a eu deux mômes, et je suis devenu l’adorable ours mal léché que je suis aujourd’hui, et nous avons vécu heureux.
Ouais, ouais, c’est ça… »
« Il est temps de reconnaître la pornographie comme une forme d'art à part entière. […] Les femmes doivent être respectées, protégées et se sentir en sécurité. Nous pouvons admirer les femmes tout en garantissant toujours leur sécurité. » (traduction)

 

« Rubrique des faits divers
Le principal candidat du Parti républicain
Se déclare en faveur de l’argent
(Riyad, Arabie Saoudite, 28 juillet)
Le principal candidat aux primaires du Parti républicain, qui se trouve actuellement en Arabie Saoudite, a déclaré aujourd’hui qu’il était en faveur de l’argent.
“Notre grande nation ne se porte pas bien”, a-t-il dit lors d’un discours prononcé devant les membres de l’Association saoudienne pour le pétrole et les profits. “Il y a une raison à cela : notre président ne comprend pas, refuse d’accepter que ce qui a fait la grandeur des États-Unis, c’est l’argent.”
Le charismatique candidat a ensuite expliqué que l’argent devait absolument être la seule et unique source de motivation du peuple, à moins de voir le capitalisme américain moderne tomber en désuétude.
“Tous les plus grands penseurs, d’Adam Smith à Ronald Reagan et à Rush Limbaugh, savent que le plus pur égoïsme économique - c’est-à-dire la recherche d’argent - permet le bon fonctionnement du capitalisme. S’il fallait que nos citoyens et nos entreprises, au lieu de chercher à satisfaire leur propre égoïsme économique, se contentent de faire ce que recommandent les Démocrates les plus radicaux, par exemple s’inquiéter de la santé des travailleurs, de l’intérêt général, de la qualité de l’environnement, des inégalités sociales, le système s’enrayerait et notre pays perdrait de son autorité morale.”
Pendant la séance de questions, on lui a demandé s’il envisageait juste de réduire les impôts des riches tout en sabrant dans les programmes destinés à soulager les maux des pauvres ; le richissime candidat a donné une réponse éloquente et a indiqué que la prospérité de ceux qui ont du succès permet seule de soulager, éventuellement, les souffrances des autres.
“Si la pauvreté sévit en notre belle nation, a-t-il dit, c’est seulement parce que les impôts trop élevés restreignent la liberté de tous ces millionnaires qui triment avec tant d’acharnement. Je compatis sincèrement avec les souffrances des pauvres, c’est d’ailleurs précisément pour cette raison que j’ai consacré ma vie à accumuler le plus d’argent possible. Je me permets d’ailleurs de vous rappeler qu’il s’agit du devoir de tout bon citoyen américain. Je voulais que les autres puissent à terme, et indirectement, bénéficier de mes efforts pour m’enrichir.”
“Il n’y a rien de mal, a-t-il ajouté, à ce que des œuvres de bienfaisance ou des travailleurs sociaux ou tout autre organisme bien intentionné fassent des choses pour aider les pauvres, mais à la seule condition qu’ils soient payés pour le faire. Aider un autre être humain, aider votre prochain sans recevoir de compensation économique détruit les fondements de la libre entreprise et donc de toute notre existence. Ces gens-là veulent semer la ruine dans notre grand pays.” »

samedi 21 mars 2026

Stop tassa etica

éthique hypocrite, moralisme discriminatoire

Soutenez l'action de Valentina Nappi (et de bien d'autres) :

« La présente proposition de loi [italienne] vise à supprimer la “taxe éthique”, une surtaxe de 25 % sur l’IRPEF [Impôt sur les revenus des personnes physiques] et l’IRES [Impôt sur les sociétés] qui est appliquée aux revenus provenant d’activités tout à fait licites dans le secteur pornographique. Introduite en 2006, il s’agit d’une taxe supplémentaire qui, pour les personnes travaillant dans ce domaine, s’ajoute aux autres impôts ordinaires déjà dus. Elle entraîne un traitement fiscal discriminatoire fondé non pas sur la capacité contributive, mais sur une évaluation morale du contenu de l’activité professionnelle exercée. Cette approche est contraire aux principes fondamentaux de l’ordre constitutionnel : la laïcité de l’État, qui impose la neutralité vis-à-vis des choix moraux individuels; l’égalité fiscale, qui interdit toute discrimination arbitraire entre les contribuables; la liberté d’expression et le principe de la capacité contributive, selon lequel chacun doit contribuer aux dépenses publiques proportionnellement à son revenu. La taxe éthique frappe en effet les travailleuses et les travailleurs qui exercent une activité légale non pas en fonction de ce qu’ils gagnent, mais de ce qu’ils produisent, transformant le fisc en un instrument de jugement éthique et de stigmatisation sociale. La proposition vise donc à rétablir un système fiscal équitable, neutre et conforme aux principes constitutionnels, en supprimant une mesure punitive qui ne protège aucun intérêt public et qui constitue un dangereux précédent dans l’utilisation du levier fiscal comme instrument de contrôle moral. »
stoptassaetica.it

jeudi 19 mars 2026

Comme une voyeuse

Drôle de pub
« — Nene, laisse-la partir, dis-je, comprenant qu’Ira ne plaisantait pas.
— Non, non, notre Irine veut aussi un baiser, hein, hein, c’est pas vrai ? insista Nene. Tu veux que je te montre comment on fait ? Je peux t’apprendre, il paraît que j’embrasse très bien !
Et, sans attendre de réponse, elle s’approcha d’Ira, se hissa sur la pointe des pieds comme elle l’avait décrit quelques minutes plus tôt et embrassa sa meilleure amie. Elle l’embrassa avec une ferveur, une passion qui n’était pas de son âge. Je les fixais comme une voyeuse, sans savoir ce qui me fascinait le plus — le talent de Nene ou le fait qu’elle donna la preuve de son talent avec notre amie. Je restais là, figée, les yeux écarquillés, ne pouvant me détacher de ce spectacle : deux personnes radicalement différentes se donnaient quelque chose et se le retiraient en même temps, l’une procurant à l’autre une joie fugace tout en la contaminant d’un mal fatal qui s’enracina instantanément. »

mercredi 18 mars 2026

Le désir et la panique

Taille originale : 24 x 32 cm
« J’entends les serments d’amour qu’il me chuchote à l’oreille, pendant une fraction de seconde je crois le sentir à côté de moi, je l’entends me dire à quel point je suis aimable, je baigne dans ce sentiment, je me sens rentrer le ventre, me faire toute petite, m’adapter à lui, je sens tout mon corps se contracter, et je regarde autour de moi, avec la sensation que les gens qui sont là m’ont surprise dans un jeu érotique.
Il s’allongea sur moi et notre poids nous enfonça profondément dans le lit. Je l’aimais, je le compris à ce moment-là, je l’aimais horriblement, d’un amour déchirant, comme on ne peut aimer que la première fois. Je voulais le retenir, le garder avec moi, tout le reste était absurde et contraire à toute loi. Mes pensées partaient au galop tandis que mon corps luttait encore avec le désir et la panique. Moi aussi, j’étais prête à entrer dans ce réduit sans lumière pour être avec lui. C’était absurde de se refuser à cette intimité. Il proférait des espèces de grognements, et je regardais vers la porte de peur que l’une des baboudas [grands-mères] ne débarque sans prévenir. Je sentis sa main glisser dans mon collant, écarter mes cuisses, j’enfouis mon visage dans son cou et je m’agrippai à lui.
— Je t’aime, Keto ! dit-il tout à coup, ce qui me fit pleurer.
Je pleurais sans bruit, il ne voyait pas mes larmes, ne les entendait pas, je pleurais de soulagement. Ma main glissa vers son pantalon, j’ouvris la fermeture Éclair, excitée par l'étrangeté de son corps ; ma curiosité était infinie. Je me dégageai, le laissai se tourner sur le dos et m’assis sur lui. Il me regarda avec confusion, les yeux embués, sidéré par mon énergie. Je ne voulais plus attendre, espérer, trembler, je ne voulais pas dépendre de sa bonne grâce, je voulais décider les choses moi-même et disposer de lui, exactement comme lui disposait de moi. Lorsque je lui retirai son pantalon, il me repoussa et me regarda d’un air ahuri.
— Qu’est-ce que tu fais, là ?
Je ne comprenais pas sa question.
— Je te touche, dis-je en regrettant aussitôt mon impatience.
Taille originale : 32 x 24 cm
J’essayais de suivre l’enchaînement de ses pensées. Il n’arrivait pas à cerner mon attitude, mon désir ; on lui avait inculqué que les femmes devaient être patientes, dévouées, ne devaient rien prendre mais toujours donner. Je sentis la consternation m’envahir de nouveau, une colère noire s’emparer de moi, suivie d’une amertume haineuse.
— Tu ne dois pas faire ça..., dit-il d’une voix hésitante, maladroit et désemparé.
Même sans beaucoup d'expérience, je sentais bien que la passion meurt dès qu’elle est domestiquée. Pourquoi ne comprenait-il pas cela ? Il restait coincé dans cette impasse de suppositions idiotes et de conclusions dangereuses.
— Mais moi j’en ai envie, répliquai-je avec l’assurance que me donnait ma colère.
Puis je l’embrassai avec fougue et exigence. Il était tellement pris au dépourvu qu’il capitula. Je me rassis sur lui, mais je n’eus pas le temps de me déshabiller complètement qu’il émit un son animal, comme une sorte de révolte, une protestation venue des tréfonds. Il tressaillit et s’enfonça dans le creux du lit.
Nous ne dîmes rien pendant un moment. Nous ne bougions pas. Notre respiration se calmait peu à peu. Je n’osais pas le regarder. Je n’osais pas le toucher. Dans la cuisine, quelqu’un ouvrit le robinet. — Toutes les femmes ne sont pas comme tu les imagines peut-être.
C’était une timide tentative d’engager une conversation sur ce qui s’était passé, mais il ferma aussitôt le verrou.
— Il faut que j’y aille, dit-il.
— Je sais.
— On se voit demain.
— Oui. »
Pornification de l’espace public ?

samedi 14 février 2026

Un désir trop sauvage, trop incivilisé

Grand angle grand écart
Taille originale : 24 x 32 cm
« J’avais envie de poser contre elle toute la longueur de ma langue, de me baver sur le menton, d’aplatir mes joues contre le tissu et d’agiter ma tête sur les coutures de son jean comme un chien sur un bel os blanc. Mais ça aurait été trop vrai, trop cru. Bobby ne serait jamais restée tranquillement assise pour ça. Je la retenais par l’irréalité de ma soif, par ma lente langue civilisée qui la grignotait à petites bouchées.
Oh, Bobby adorait cette partie-là, tout comme elle adorait son canapé en chintz, l’armoire ancienne avec l’étagère pliante qui lui servait de bureau, l’étalage soigneusement équilibré d’alcools convenables quelle ne touchait jamais - contrairement aux bouteilles sur les étagères de la cuisine quelle vidait et remplaçait chaque semaine. Bobby adorait l’aura d’acceptabilité, la possibilité d’être enfin bourgeoise, civilisée et respectable.
J’étais l’élément incivilisé de la vie de Bobby, celui qui lui rappelait le goût de la faim, le souvenir de la sueur puante de sa mère, son propre désir. Je suis devenue du sexe pour elle. Je l’ai gardée en moi, dans la pression de mes cuisses contre les siennes, jusqu’à ce qu’elle m’attrape enfin et me traîne dans la citadelle de sa chambre à coucher. Je me suis retenue, contenue, abstenue. J’ai fait ce que j’avais à faire pour l’atteindre, pour me procurer ce dont on avait toutes les deux envie. Mais on a payé un tel prix pour ce que j’ai fait.
Ce que j’ai fait.
Ce que j’étais.
Ce que je fais.
Ce que je suis.
Un dangereux désir
Taille originale : 29,7 x 21 cm
J’ai payé le prix fort pour devenir qui je suis. Son mépris, sa terreur n’en étaient qu’une infime partie. Mon mépris, ma terreur ont pris le contrôle de ma vie, parce que c’étaient les premières choses que je ressentais quand je me regardais, jusqu’à devenir totalement incapable de me voir vraiment. “T’es un animal”, elle me disait souvent dans l’obscurité, ses dents contre ma cuisse, et je la croyais, lui répondais en grognant et avalais tout le poison qu’elle pouvait déverser dans mon âme.
Aujourd’hui, je m’assois et je pense aux cuisses de Bobby, à ses jambes qui s’ouvrent dans le noir, là où personne ne peut les voir et certainement pas elle-même. À mes propres jambes qui s’ouvrent. C’était il y a si longtemps et loin d’ici, mais pas si loin que ça, puisqu’elle a fini par s’enfuir quand elle n’a plus pu supporter, quand le désir que je lui faisais ressentir est devenu trop sauvage, trop incivilisé, trop dangereux. Aujourd’hui, je pense à ce que j’ai fait.
Ce que j’ai fait.
Ce que j’étais.
Ce que je fais.
Ce que je suis.
“Du sexe, je lui ai dit, je serai du sexe pour toi.”
J’ai jamais demandé : “Toi, tu seras quoi pour moi ?”
Maintenant, je m’assure de demander. Je garde Bobby en tête lorsque je fixe les cuisses des femmes. Je passe mes doigts sur les coutures de mon jean, je montre mes dents et je le dis franchement.
“Toi, tu t’autoriseras à être quoi pour moi ?” »
La direction décline toute responsabilité

mardi 3 février 2026

Accueillir autrui

Performance artiste
Taille originale : 24 x 32 cm
« Ainsi, la critique de nos “sociétés analgésiques” doit forcément se formuler depuis les marges, en particulier depuis les corps qui ne répondent pas à l’impératif de “bonne santé” ou de productivisme. Des corps pour lesquels la douleur est familière, et pour qui la contrainte, les négociations, les allers-retours et les arrangements sont le quotidien. Sinon, sous couvert de critique envers l’expropriation de la santé et son corollaire, l’industrie pharmaceutique, nous courons le risque de fantasmer une société tout simplement eugéniste. C’est ici que les mouvements handis et les pratiques BDSM peuvent être mis en lien : ils comprennent la douleur non pas comme un défaut ni une chose à éradiquer, mais comme une condition de la vie. Bien sûr, à une différence (fondamentale) près : dans un cas, la douleur est choisie, et dans l’autre subie. Et pourtant, une fois de plus la distinction n’est pas si simple. Nos vies se déroulent toujours dans la douleur ; nos existences, surtout aux marges, doivent composer avec des pressions incroyablement fortes, de l’extérieur et de l’intérieur : certains mouvements deviennent impossibles, la tension s’accumule, les douleurs chroniques se banalisent dans un quotidien éprouvant. Appréhender la douleur au-delà de ce que nous en dit l’hédonisme, c’est-à-dire en refusant de l’éradiquer à tout prix, mais sans la romantiser non plus, est un premier pas vers la position masochiste que je souhaite dessiner ici. Car rappelons que l’aspiration à devenir un individu intouchable et préservé va à l’encontre de l’éthique sensible, interdépendante et relationnelle de faire-monde, au cœur du projet éropolitique. Alors, le masochisme ne s’apparente plus simplement à une préférence sexuelle ni à une pathologie, mais à une manière de s’ouvrir ; la douleur est accueillie et regardée pour ce qu’elle est. Un inconfort, une irruption d’une sensation étrangère que je n’ai ni prévue ni anticipée, qui bouleverse mon état et surtout son contrôle.
1.
Abus d’autorité
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Il faut pour commencer dissocier les pratiques douloureuses des pratiques humiliantes ; c’est précisément parce que nous évoluons dans une culture analgésique où toute douleur porte de manière inhérente une charge négative, que nous considérons que tout ce qui fait mal est mauvais. Les fessées, les coups, les gorges profondes, sont ainsi perçues comme humiliantes et dégradantes par nature parce qu’elles font mal ou dérangent, alors qu’elles peuvent constituer un cadre de rencontre intime et puissant, car j’accueille autrui depuis un espace supposé être celui de la répulsion et de l’hostilité. En effet, si ma réaction première à la douleur est de rejeter ce que je perçois comme une intrusion menaçante, alors, transformer cette réaction de sorte à faire de la place à cellui qui s’invite de cette manière dans mon corps est un geste extrêmement puissant, qui consiste à retravailler ce qui relevait supposément d’un “comportement biologique”. Et cette douleur n’est jamais parfaitement prévisible : elle change et évolue, selon le degré de fatigue, selon l’habitude, selon la tenue que je porte, selon la communication mise en place, et un nombre incalculable d’autres facteurs. Ainsi, le BDSM constitue, dans cette perspective, un espace davantage “activant” que rassurant : il travaille la douleur comme une expérience qui dépend de la situation, et certainement pas comme une donnée qu’il est possible de quantifier et délimiter.
2.
Toute pornographie est imaginaire
Cette vision est loin d’être la norme dans les espaces où le BDSM se popularise, à savoir les milieux sex-positive, notamment queer-féministes. Le mouvement sex-positive est par nature éropolitique, puisqu’il forge un projet socio-politique d’inspiration féministe par un travail de mise à disposition, de mise en circulation de l’énergie érotique (cette énergie, rappelons-le, n’est pas nécessairement sexuelle-génitale). Toutefois, les dispositifs par lesquels est accompli ce travail ont aussi été influencés par les politiques sécuritaires du trauma ; c’est ici que se développe ma critique du BDSM. Il arrive désormais régulièrement que le BDSM soit introduit dans les milieux sex-pos par des ateliers d’initiation régis par des règles définies. Il est proposé aux participant·es de se familiariser avec certaines pratiques en anticipant et en prévoyant leurs effets et leurs conséquences : des cadres sont discutés et établis, les rapports sont formalisés, la quantité de douleur administrée est prédéterminée… Bien sûr, un “atelier introductif” fessées ou uro est indispensable lorsque l’on n’a aucune connaissance de ces techniques, et toutes ces pratiques de “sport extrême” nécessitent une certaine maîtrise, miser sur “l’inattendu” pouvant s’avérer au mieux ridicule, au pire dangereux. Toutefois, transformer le BDSM en un panel de techniques qu’il serait possible de cataloguer, apprendre, enchaîner et transmettre, lui retire toute sa profondeur et son caractère métaphysique. Par ailleurs, c’est rejouer exactement le jeu du néolibéralisme (et c’est pourquoi il faut reconnaître que le BDSM lui est si compatible) que de prévoir exactement le degré de douleur, la position, les rôles et le déroulé entier d’une session. Le BDSM est, et doit rester, une pratique du risque. »
3.
« Il faut bien se rendre compte que les concepts “masculin” et “féminin” qui, pour l’opinion courante, ne semblent présenter aucune équivoque, envisagés du point de vue scientifique, sont des plus complexes. Ces termes s’emploient dans trois sens différents. “Masculin” et “féminin” peuvent être l’équivalent d’“activité” ou “passivité” ; ou bien, ils peuvent être pris dans le sens biologique, ou enfin dans le sens sociologique. La psychanalyse tient compte essentiellement de la première de ces significations. C’est ainsi que nous avons caractérisé tout à l’heure la libido comme “masculine”. En effet, la pulsion est toujours active même quand son but est passif. C’est pris dans le sens biologique que les termes “masculin” et “féminin”, se prêtent le mieux à des définitions claires et précises. “Masculin” et “féminin” indiquent alors la présence chez un individu ou bien de glandes spermatiques, ou bien de glandes ovulaires, avec les fonctions différentes qui en dérivent. L’élément “actif” et ses manifestations secondaires, telles qu’un développement musculaire accentué, une attitude d’agression, une libido plus intense, sont d’ordinaire liés à l’élément “masculin” pris dans le sens biologique, mais il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi. Dans un certain nombre d’espèces, nous constatons en effet que les caractères que nous venons d’énumérer appartiennent aux femelles. Quant au sens sociologique que nous attribuons aux termes “masculin” et “féminin”, il est fondé sur les observations que nous faisons tous les jours sur les individus des deux sexes. Celles-ci nous prouvent que ni du point de vue biologique ni du point de vue psychologique, les caractères d’un des sexes chez un individu n’excluent ceux de l’autre. Tout être humain, en effet, présente, au point de vue biologique, un mélange des caractères génitaux propres à son sexe et des caractères propres au sexe opposé, de même qu’un mélange d’éléments actifs et passifs, que ces éléments d’ordre psychique dépendent ou non des caractères biologiques. » (ajouté en 1915).

lundi 12 janvier 2026

Surchauffées, sales et abjectes

Reinette d’amour
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Devenir chienne n’est pas une simple métaphore pour se dire, c’est fabriquer une subjectivité politique depuis une espèce qui continue de troubler nos histoires, et qui demeure une insulte à l’humanisme. Être une chienne : troubler l’ordre public et ses valeurs humanistes, révéler notre appartenance autre qu’humaine. Attention, chiennes dangereuses : voilà une bonne pancarte féministe.
Entre autres choses, les chiennes occupent indéniablement l’espace mental. Leurs ombres trament et planent. Ielles ne sont pas aimables et ielles sont impossibles à ignorer. Ielles bougent leurs corps librement plutôt que de restreindre, d’affiner et de limiter leurs mouvements de manière appropriée. Ielles grimpent dans les espaces, marchent d’un pas assuré et ne s’inquiètent pas de la manière dont leurs cuisses sont écartées quand ielles sont assises. Ielles sont débarrassées des convenances, de la gentillesse, de la discrétion, de l’opinion publique, de la “morale”, du “respect” et des trous-du-cul imbaisables. Toujours surchauffées, sales et abjectes, à voiles et à vapeurs, les BITCHES déferlent et ielles veulent du nouveau : ielles veulent sortir de la fange, bouger, décoller, sombrer dans les hauteurs.
L’humanité, nous dit Rousseau, se distingue par sa nature perfectible, par sa capacité infinie à apprendre. Mais devenir chienne, c’est désapprendre tout un encodage enregistré depuis l’enfance, celui qui nous enseigne à nous tenir bien, à ne pas déranger, à hocher la tête lorsque les garçons parlent, et à ne pas les froisser. Les chiennes sont fidèles et elles trahissent, elles représentent à la fois la liberté et la soumission, le sale et le respectable. Les chiennes nous apprennent non pas à considérer les animaux comme des exemples ou des métaphores, mais à produire un désir pour et depuis l’animalité. Désirer en chienne, c’est hacker le binarisme de la vierge et la putain, car les deux sont encore des femmes. »
Librairie muséale
Version primitive

vendredi 9 janvier 2026

Uniques blessures

Avant disparition
« La femme
À celui qui, aimé jusqu’à ce jour, sera toujours aimé, celle qui est entièrement sienne de fait et de cœur : la santé, la joie et le succès en tout ce qui est utile et honnête.
Porte-toi bien, si bien et si longtemps, jusqu’à ce que l’on voie s’instaurer le royaume de Dieu.
L’homme
À sa dame bien-aimée, dont aucun oubli ne peut occulter le souvenir, son très fidèle : je n’oublierai ton nom que lorsque j ’aurai perdu la mémoire du mien.
[…] Porte-toi bien, dors et repose en paix aussitôt. Dors doucement, couche-toi agréablement, dors si profondément que tu n’aies pas à te retourner. Porte-toi bien, ô mon repos. Porte-toi toujours bien.
La femme
À une lampe brillante et à une ville posée sur un mont : puisses-tu combattre jusqu’à la victoire, courir pour l’emporter !
[…] Je veux et désire avidement que, par ces lettres échangées selon ta volonté, se renforce entre nous une profonde amitié, jusqu’à ce que brille pour moi ce jour excessivement heureux où je pourrai voir ton visage désiré, appelé de tous mes vœux. Comme l’épuisé désire l’ombre et l’assoiffé l’onde, c’est ainsi que je désire te voir. [...] Rien ne sera jamais si pénible pour mon corps, rien ne sera si dangereux pour mon âme, que je ne l’accomplisse par amour pour toi. [...]
Porte-toi bien en Dieu qui est plus fort que quiconque.
L’homme
À son joyau le plus précieux, toujours rayonnant de son éclat naturel, son or le plus pur : qu’il sertisse et qu’il orne dignement ce même joyau dans les étreintes les plus joyeuses.
[…] Porte-toi bien, toi qui me fais aller bien.
La femme
À celui qui renferme le plus brillamment toutes les vertus, plus délicieux qu’un rayon de miel, sa plus fidèle entre tous : la moitié de son âme et elle-même, en toute foi.
[…] Je prends Dieu à témoin, à qui aucun artifice secret n’est caché ni ne peut l’être, de la pureté, de la sincérité, de la si grande fidélité avec lesquelles je t’aime ! [ ]
Mais à présent, puisque je n’ai plus le temps d’écrire, je crie cent fois et je répète mille fois : porte-toi bien, que ta santé soit sans égale !
L’homme
À l’ardemment aimée, qui sera aimée plus ardemment encore, son fidèle entre tous et, à dire vrai, son seul fidèle : tout ce qu’exige la règle du plus sincère amour.
Je ne pense pas qu’il soit besoin, très douce, que tu fasses valoir par des mots à ton aimé la fidélité que tu manifestes clairement dans tes actes. Si je pouvais tendre toutes mes forces à ton service, j’estimerais n’avoir rien fait, je jugerais n’avoir accompli qu’une tâche vaine en regard de tes mérites. Si l’on pouvait rassembler tous les biens du monde et les ramener à un seul, et que j’aie à choisir entre celui-ci et ton amitié, par la foi que je te dois, je n’estimerais ce bien d’aucune valeur. […] Assurément, je suis heureux de l’avoir fait.
Porte-toi bien, ma beauté, toi qui es incomparablement plus douce que toutes les choses douces ; et passe tes années, aussi heureuse que je le désire pour toi, car il n’est pas de besoin meilleur.
La femme
[…] Comme la bienveillance reconnaissante de mon esprit qui par elle-même et par devoir t’est toujours redevable n’a pu t’envoyer toutes les salutations qu’elle voulait, elle en a tu un grand nombre jusqu’à présent afin de ne pas les affaiblir toutes par l’expression de quelques- unes. Que je t’écrive souvent, en répétant encore et encore les mêmes choses, cela, je crois, ne t’est pas pénible, ni ne m’est difficile, puisque je t’aime comme moi-même, aussi ne puis-je manquer de t’aimer de tous les efforts de mon cœur. […]
Porte-toi bien, toi qui m’es plus cher que la vie. Sache qu’en toi est ma mort, et ma vie. »
De main de maîtresse
Taille originale : 29,7 x 21 cm
« Puis, longtemps après, je compris : avoir une blessure n’implique pas qu'on doive l’écrire. Ça ne signifie même pas qu’on songe à l'écrire. Et je ne te parle pas de le pouvoir. Le temps est assassin ? Oui. Il crève en nous l'illusion que nos blessures sont uniques. Elles ne le sont pas. Aucune blessure n’est unique. Rien d’humain n’est unique. Tout devient affreusement commun dans le temps. Voilà l'impasse ; mais c’est dans cette impasse que la littérature a une chance de naître. »