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jeudi 29 mai 2025

L'âme des animaux

Adsumptio
taille originale : 2 fois 21 x 29,7 cm et 29,7 x 21 cm

« Dans un avenir végétarien les gens utiliseront peut-être l’adultère comme alibi pour consommer de la viande… ils baiseront au vu et au su de tous et après ils fileront en douce dans des clandés à bœuf où on leur louera à l’heure une salle à manger privée… Comment se fait-il que je me sois mis à penser au bœuf ? »
David Lodge


Oui, je suis un assassin, un tueur en série. J’ai massacré des centaines de porcs, des milliers, des dizaines de milliers de porcs, de gros porcs gras et luisants, à la chair rose et tendre. Je les ai conduits à l’abattoir, entassés dans d’inconfortables bétaillères sur des voies incertaines et bouleversées. Et je les ai débarqués, certains mourant déjà, au milieu des cris, des coups et des injures sans qu’un seul pourtant ne se révolte en maudissant l’arrogance de ses bourreaux. On les asphyxiait d’abord au gaz carbonique, soi-disant pour que ce soit moins douloureux avant une mise à mort aussi rapide que brutale. Oui, je suis le Rudolf Höss de la race porcine. Et je les ai fait disparaître de la surface de la terre aussi sûrement qu’un bûcher funéraire ne le ferait. Je les ai mangés. Tous. Notre infâme espèce les a mangés. Inéluctablement, sans qu’un seul en réchappe. Jusqu’à faire disparaître la moelle de leur os. Même pas des cendres. Seulement de la m…

On nous a vus sur des photos de groupe, souriant dans nos uniformes blancs de bouchers, de bourreaux, entourés de nos femmes, de nos enfants, de nos complices, à quelques pas de ces lieux sanglants et de leurs armes cachées, massues, tronçonneuses, fusils, couteaux, hachoirs, scies, pistolets, broyeuses… Nous avions le triomphe souriant, le sentiment du devoir accompli, de la victoire nécessaire sur l’adversité. Mais nous étions le Mal.

Nous fûmes condamnés unanimement, cloués au pilori de l’opinion, jugés par le grand Tribunal antispéciste, même si beaucoup d’entre nous s’enfuirent vers des contrées éloignées ou se noyèrent dans la masse anonyme. Nous avons vainement invoqué le contexte de l’époque, le changement des mentalités. Nous étions des sauvages, des barbares, les membres d’une inhumanité radicale. Les condamnations furent lourdes : plusieurs mois et même plusieurs années de prison (avec sursis) pour violences mortelles envers des individus spécisés.

Mais le loup mangera toujours l’agneau, et le crocodile saisira toujours entre ses mâchoires la gazelle au bord de l’eau vaseuse. Et puis les habitudes sont trop ancrées. Comment se défaire du goût de la viande que nous conservons entre les canines et dans l’arrière-bouche ? Et puis, je me souviens de ma grand-mère qui, dans sa ferme bientôt disparue, distribuait à ses poules du grain à la volée avant d’en saisir une qui s’était approchée imprudemment et qui se retrouvait bientôt la tête sur le billot, décapitée d’un geste sec du couperet, le corps encore frémissant aussitôt plongé dans un seau pour qu’il se vide de son sang. Et, enfants, nous regardions avec étonnement cette brutale mise à mort alors que les autres poules qui ne s’étaient même pas éloignées continuaient à picorer imperturbablement les graines répandues sur le sol. Aucune, non, aucune, ne semblait effrayée par le spectacle qui venait de se dérouler sous leurs yeux, comme si la mort soudaine de leur congénère n’était rien, pas même un mot, pas même un soupçon de leur sort futur. La mort n’était qu’un bref instant de frayeur, un saisissement aussitôt oublié.

Heureusement, la Fédération des Peuples Premiers, réunissant les dix-neuf dernières peuplades de pêcheurs-chasseurs-cueilleurs d’Amérique du Sud, d’Asie et d’Afrique, est venue involontairement à notre secours en invoquant non seulement leurs coutumes ancestrales mais également les conditions de leur survie, qui leur imposent de recourir à des protéines animales. Des responsables végans de haut niveau affirmèrent qu’il suffirait de ravitailler ces populations isolées avec des parachutages de haricots rouges et de lentilles corail pour assurer un apport protéinique suffisant, mais un savant calcul d’experts démontra que de telles opérations seraient négatives en termes d’équilibre carbone, en comparaison avec la consommation de quelques pécaris amazoniens ou émeus australiens (les populations pygmées ne purent défendre leur chasse traditionnelle à l’éléphant jugé trop emblématique pour la sensibilité occidentale)

En outre, les peuplades amérindiennes apportèrent des arguments antispécistes très troublants : leurs membres considéraient les animaux comme leurs égaux et ils estimaient que, sous des enveloppes corporelles légèrement différentes, les pécaris, les singes laineux et les toucans qu’ils chassaient étaient leurs beaux-frères avec qui ils communiquaient sans difficultés. Ils devaient d’ailleurs parlementer avec eux pour les amadouer et les convaincre de se laisser abattre sans rechigner pour servir ensuite de mets de qualité. Les femmes qui avaient en charge les quelques cultures considéraient de la même façon les plantes comme leurs enfants qu’elles devaient encourager et parfois sermonner pour les faire pousser droites. C’était sans doute une forme extrême d’interspécisme mais apparemment irréfutable. Aucun philosophe occidental ne parvint à démontrer l’inconsistance logique de leur système de pensée. C’étaient de fins dialecticiens capables de démonter par des arguments inattendus toute tentative pour les convaincre d’abandonner leurs coutumes carnivores.

Des rituels complexes accompagnaient cependant la consommation de viande mais aussi de végétaux, rituels destinés à compenser la dette créée par la mise à mort de l’animal dont les compagnons risquaient bien de harceler pendant la nuit l’âme des chasseurs. Cette dette ne pouvait être compensée que par un don d’une portion de légumes abandonnée au cours des repas, mais cette consommation entraînait à son tour une nouvelle dette à l’égard des sœurs de la plante qui exigeaient qu’on leur laisse quelques os ou un peu de graisse animale. Mais la compensation n’était jamais à la hauteur de la dette, car les chasseurs savaient bien que leurs prélèvements dépassaient leurs maigres contre-dons. Seule la mise à mort d’un ennemi humain abandonné ensuite aux charognards pouvait temporairement suspendre la plainte des esprits animaux ou végétaux (même si ces derniers étaient moins harassants) et permettre à l’assassin de connaître enfin quelques nuits tranquilles. Les religions étaient devenues un sujet trop sensible et il n’était pas question de remettre en cause les conceptions des peuples premiers au nom d’un rationalisme étroit ou d’un laïcisme mal compris. Une exception à l’universalisme antispéciste leur fut donc accordée.

Nos derniers représentants, qui se constituèrent alors en Fédération de communication et de consommation interspécistes, se pourvurent en appel au nom des antiques religions sacrificielles qui auraient survécu grâce à notre corporation malgré une christianisation sommaire, ainsi qu’en témoignait en particulier la tradition de l'abattage rituel romain d’un coup sur la tête avec la hache pontificale, sans souffrance animale de mauvais augure, restée traditionnellement en usage dans les abattoirs en Europe occidentale : si le sacrifice du bœuf (et du poulet) était largement attesté par les textes, celui du cochon semblait beaucoup plus hypothétique, mais la logique interspéciste voulait qu’on ne fasse pas de distinction entre ongulés paradigités. Une avocate particulièrement habile et grassement payée, Justine de La Flèche du Lou, plaida de manière exceptionnelle la liberté religieuse qui incluait des rites ancestraux intangibles et infrangibles comme l’orientation vers la Mecque, le signe de croix, la circoncision, la communion où le croyant mange le corps du Christ et boit son sang sous la forme du pain et du vin, ou encore le corps des défunts abandonné aux vautours tibétains ou même le sacrifice humain (qui a servi, rappelons-le, de justification aux Conquistadores pour massacrer et asservir le peuple aztèque). Qui sommes-nous donc, questionna-t-elle d’une voix tonitruante, pour prétendre régenter de telles pratiques au nom d’une rationalité d’essence occidentale, d’un impérialisme culturel qui a servi et sert encore à soumettre aux plus cruelles des exploitations les peuples du monde entier ? La mise à mort bouchère est bien, affirma-t-elle sans crainte ni tremblement, un rite antique païen, qui rassemblait toute la communauté villageoise autour de l’animal couronné de fleurs en hommage à son sacrifice volontaire, tel qu’il fut encore magnifié par le Bœuf écorché de Rembrandt, dont les Crucifixions ne sont que de pâles imitations christiques. Oui, le bœuf se sacrifie pour la survie de l’humanité comme le fils de Dieu s’est sacrifié pour le salut de notre âme !

La réplique de l’avocat général fut cinglante, et il se moqua cette prétendue religion, affirmant que les abattoirs ne ressemblaient en rien aux temples antiques, réservés aux seules vestales, et qu’il s’agissait seulement là des usines d’une mort industrielle. Aucune aura, aucune sacralité, aucune once de religiosité ne se trouvait en ces lieux, et les assassins tout de blanc vêtus n’étaient en rien les officiants d’un culte rendu à l’on ne sait quelle divinité, si ce n’est le veau d’or du profit !

Dans un arrêt particulièrement touffu, la juge estima que les préventions étaient effectivement établies, même si elle réduisit légèrement les peines prononcées en première instance. Mais, dans ses considérations, elle reconnut que le sacrifice du bœuf et d’autres animaux à sang chaud était une tradition religieuse respectable, même s’il n’était pas légitime de l’invoquer en cette circonstance comme l’avait démontré à l’envi l’avocat général. Étonnamment, elle précisa à quelles conditions une telle mise à mort pourrait s’inscrire dans un cadre cultuel, à savoir son caractère exceptionnel, sa solennité, le respect dû à la victime, les rites (gestes et paroles) destinés à protéger sacrifiant et sacrificateur de la souillure néfaste de la mise à mort, la présence requise — même à distance de l’espace sacré — d’une communauté de croyants, une modification des états neurologiques des principaux officiants sous la forme de transe chamanique, d’exaltation mystique, d’ivresse spirituelle, de psychopompe onirique, d’expérience psychédélique, d’extase orgasmique ou au contraire d’éveil contemplatif. La juge avait manifestement fait beaucoup de lectures en sciences religieuses et en ethnologie, et aucune de nos découpes bouchères, aussi codifiées et précises soient-elles, ne s’apparentait effectivement à un rituel religieux empreint de sacralité. Et si l’intoxication alcoolique nous était familière, elle ne nous avait jamais conduits à un état supérieur de la conscience, mais seulement à des écarts de conduite automobile.

Libres mais soumis à un opprobre général, faux aristocrates d’un ancien régime même pas promis à la lanterne, nous en étions réduits à quémander des aides sociales que nos condamnations judiciaires semblaient rendre illégitimes. Quelques jours plus tard, nous nous sommes réunis dans une brasserie en un petit groupe d’aigris pleins de colère contre ces militants qui nous avaient harcelés, et de ressentiment contre ce monde qui ne nous comprenait pas, que nous ne comprenions plus. Ce soir-là cependant, au milieu de frites grasses et d’une maigre salade, Émilien leva le lièvre à défaut de pouvoir le tirer. Les attendus de ce jugement touffu impliquaient que l’abattage rituel était bien licite dans un contexte religieux, même si les religions sacrificielles antiques étaient réputées aussi obsolètes qu’un iPhone SE (de première génération). Rien n’interdisait cependant de les faire renaître sous une forme vintage en gommant le caractère industriel de nos abattoirs et en retrouvant le savoir-faire artisanal de nos grands-parents. Bien entendu, il faudrait trouver un lieu adapté à de telles cérémonies, et Joseph proposa immédiatement la cave de sa maison récemment achetée rue Haute Porte : constituée de deux grandes salles voûtées de briques rouges, elle avait d’ailleurs servi il y a un demi-siècle environ à des réunions gauchistes puis écologistes dont il avait trouvé de multiples dépouilles, photos, tracts, mégots de haschich et touffes de cheveux frisés. C’était là qu’avaient été allumées les premières étincelles du complot qui devait nous emporter. Ce serait là que nous allumerions à notre tour les feux de nos sacrifices sanglants dont les fumées monteraient jusqu’aux narines de nos dieux ressuscités. Il faudrait cependant prévoir une bonne extraction d’air pour éviter d’attirer trop vite l’attention des voisins. Et bien entendu imaginer un petit rituel, quelques vêtements liturgiques et un cérémonial destiné à nous attirer les bonnes grâces des dieux tout en nous fournissant des arguments opposables à nos juges. Plusieurs litres de bière furent nécessaires pour peaufiner les détails de plus en plus saugrenus de ces cérémonies plus ou moins inédites. L’évocation des vestales donna immédiatement une dimension sexuelle à l’affaire. Émilien était prêt à faire l’amour à de fausses vierges grassement payées au milieu de la barbaque disposée sur un autel de marbre rose en l’honneur d’Arès (dont il ne parvenait pas cependant à retrouver le nom grec) et d’Aphrodite (qu’il aurait volontiers enculée). Clément parlait de se faire branler par de gentes dames avant de jouir dans les entrailles d’une truie à peine ouverte. L’audacieux Léonce, dont les penchants sodomites étaient de notoriété publique, voulait se satisfaire d’une carcasse fraîchement dépecée de bœuf dont il goberait le pénis tandis qu’une gente dame lui défoncerait l’anus avec un gode de cuir tanné. Je souriais à ces pâles évocations de romans anciens, tout en m’enfonçant lentement dans une sombre ivresse.

Les attendus du jugement continuaient à me turlupiner et me laissaient insatisfait, ou plus exactement j’y pressentais une conclusion non dite, non formulée mais nécessaire, à moins d’admettre une contradiction dans le raisonnement juridique. Je la devinais confusément sans parvenir à saisir le point exact où porter le coup. Puis il m’apparut et j’en fus terrifié. L’hilarité était générale, même si les rires diminuaient peu à peu, et cette ambiance détendue me permit bientôt d’exposer cette évidence : si le sacrifice était autorisé pour des motifs rituels, et s’il n’y avait plus de barrière entre les espèces humaines et animales, il devenait licite de sacrifier des individus de toute espèce pour satisfaire nos dieux. Et même si des lois anciennes condamnaient de tels gestes comme des crimes, la condamnation somme toute légère qui avait été la nôtre devait s’appliquer en toutes circonstances. Si la mise à mort de milliers de porcs s’était conclue par quelques mois de prison avec sursis, l’assassinat d’un seul homme ne pouvait pas être plus chèrement payé. On comprenait bien, ajoutai-je, pourquoi tant de défenseurs de la cause animale sont devenus de farouches partisans de la peine de mort, sinon même d’une extinction programmée de l’espèce humaine, la super-prédatrice : seule la mort de l’homme mettrait fin à la mort injuste de l’animal ! Bien entendu, le monde judiciaire était loin d’admettre des conclusions aussi audacieuses, mais c’était notre mission, terminai-je, de mettre nos juges devant leurs contradictions.

Mes compagnes et compagnons dont l’esprit était certainement plus embrumé que le mien ne voyaient cependant pas la conclusion nécessaire du raisonnement qui, loin d’être seulement le mien, avait une valeur universelle. Oui, il fallait envisager le sacrifice humain. Et effectivement, le cannibalisme en était un corollaire acceptable. Mais, objectèrent d’aucuns, comment envisager la moindre sécurité si tous nous sommes susceptibles de nous manger les uns les autres. Je fis remarquer que c’était déjà le cas parmi les espèces dites animales qui s’entredévorent sans que l’insécurité ne les empêche de continuer à vivre et à brouter quelque autre espèce animale ou végétale. En outre, il n’y avait aucune raison que les lois cessent de s’appliquer à l’ordre humain. De tels sacrifices ne seraient autorisés qu’aux croyants de notre religion plus ou moins dispersés dans le monde. Je proposai de nous mettre sous l’égide de Cronos, dieu castrateur de son propre père et dévoreur de ses propres enfants. Les militants antispécistes et autres adeptes de Gaïa ne pourraient bien sûr pas attenter à la vie, quelle que soit l’espèce en cause, ni encore moins consommer de la chair humaine ou animale.

L’ivresse facilita la progression de l’idée complaisamment exposée, puis l’élaboration de différents plans susceptibles de permettre le passage à l’acte. La création d’une association cultuelle autour du mythe de Cronos en fut la première étape : le dépôt des statuts évoquant des traditions sacrificielles antiques sans préciser explicitement leur nécessaire actualisation devait nous protéger en cas probable de poursuites judiciaires. La désignation des futures victimes comme militants antispécistes fut habilement camouflée sous la forme d’un combat d’idées : sur ce point, l’aide de notre avocate fut essentielle. Elle se proposa d’ailleurs comme administratrice de notre association.

Nous consultâmes ensuite dans le Grand Livre d’images électroniques les profils des militants de la région, ceux-là mêmes qui nous avaient livrés à la vindicte publique. Mais grande fut notre déception de constater qu’ils étaient tous minces et émaciés, nourris seulement de légumes et de fruit secs. Pas de graisse, une viande maigre, tendineuse, sans jus, dont les fibres se coincent entre les dents. De nombreuses militantes étaient visiblement anorexiques, et on n’en retirerait aucune nourriture substantielle : on ne nous tromperait pas plus sur la marchandise que Zeus ne l’avait été par cet imbécile de Prométhée ! (Nous parfaisions par ailleurs notre connaissance de la mythologie grecque pour éviter toute accusation d’artificialisme dans notre future défense religieuse.)

C’est dans un forum consacré aux luttes intersectionnelles que nous découvrîmes finalement Zénobe, un militant de la cause noire, qui avait indiqué incidemment être végétarien. Il n’était pas antispéciste — du moins, il ne se proclamait pas comme tel — mais il était jeune, bien enrobé, avec des muscles rebondis, un fessier proéminent (il avait posté des photos de lui en maillot), des cuisses musculeuses, un visage poupin. Notre choix était arrêté. Il nous parut d’ailleurs préférable d’éviter un de nos accusateurs ou accusatrices dont le sacrifice serait trop facilement apparu comme une vengeance. Un végétarien aux airs de charmant porc ibérique suffirait à assouvir notre faim. La cave fut bientôt aménagée avec un autel, un chevalet et, à son pied, un grand récipient en terre cuite, une reproduction de la peinture de Goya dissimulée derrière une tenture rouge comme un mystère sacré, et bien sûr les indispensables instruments de découpe.

Éva, notre cheffe queux, fut chargée d’approcher la proie. Comme tous les imbéciles qui dénonçaient la domination des maîtres du Réseau et du Grand Livre d’images, Zénobe y exposait largement sa vie, ses rendez-vous, ses projets, les manifestations et les concerts auxquels il voulait assister. Deux ou trois rencontres apparemment fortuites suffirent à nouer le contact : il apparut rapidement qu’il était gay, mais il appréciait les compagnies féminines qui le laissaient si facilement exprimer sa sensibilité et qui acquiesçaient en souriant silencieusement à ce qu’il disait. Il serait facile de l’attirer en un lieu inconnu mais beaucoup plus difficile de l’aveugler un bref instant avant de l’abattre : il ne fallait pas stresser l’animal avant la mise à mort qui devait être aussi brève qu’efficace. On n’allait quand même pas jouer à colin-maillard ! Clément trouva un début de solution : on annoncerait la projection d’un quelconque documentaire, on plongerait la salle dans le noir complet, mais avec des lampes infrarouges permettant à un officiant muni des lunettes adéquates de repérer sa proie et de l’étourdir rapidement avec un pistolet d’abattage.

L’élaboration des détails du scénario fut très longue, et, pendant ce temps, je m’exerçai à utiliser le pistolet — qui m’était tout à fait familier — dans les conditions inhabituelles d’une vision avec des lunettes infrarouges. Je devais bien sûr atteindre à bout touchant le front de l’animal, mais cela impliquait d’abord de sortir de ma cache, de me diriger précisément vers ma cible, de pointer l’arme vers sa tête et d’appuyer sans hésitation sur la détente. Je répétai de dizaines de fois la procédure avec des variantes. C’était la rapidité d’action qui était déterminante afin d’éviter toute panique. On envisagea que je me mette derrière Zénobe, et que je cache le pistolet et les lunettes dans un sac pour le frapper par-derrière, mais ces manipulations se révélèrent trop longues et bruyantes. En outre, il fallait prévoir une grande bassine d’eau frémissante ainsi qu’un cintre de près d’un mètre avec deux crochets, relié par une chaîne à un treuil. Le plus simple était de diviser la cave par une cloison coulissante. Éva et Zénobe devraient s’asseoir au premier rang de la supposée salle de projection, sur le côté gauche, près de la porte derrière laquelle je serais dissimulé. Cette pièce arrière serait plongée dans le noir pour que les lunettes infrarouges soient immédiatement opérationnelles. Un acolyte, Joseph, vérifierait à travers un œilleton le moment où les lumières s’éteindraient dans la salle adjacente, et me donnerait le signal du départ en ouvrant d’un geste rapide la cloison devant moi. Le déplacement et le geste technique me prendraient quatre secondes au maximum. Le seul risque était que Zénobe tourne la tête dans le noir, rendant ainsi la visée plus difficile. Mais il suffirait de lui taper sur la joue ou de grogner devant lui pour qu’instinctivement il redresse le visage.

Il restait à choisir la date, symbolique de préférence : le solstice d’hiver était heureusement proche, ce qui correspondait à l’époque des Saturnales, même si nous étions terriblement impatients et prêts déjà à brûler toutes les étapes. Rendez-vous fut pris. On trouva un titre de conférence sérieux mais suffisamment amusant pour l’attirer en nos lieux : « Les États-Unis dernier bastion du spécisme ou comment l’Amérique nous étouffe au pet de vaches ! » Léonce, le plus cultivé d’entre nous, avait rassemblé des bribes d’informations susceptibles d’alimenter une mini-conférence plus ou moins crédible qui devrait rapidement s’interrompre pour laisser place à un documentaire intitulé Les bisons, premières victimes du suprémacisme blanc. Tout en étant prémonitoire, ce titre nous rappelait ironiquement une période glorieuse de l’abattage bovin.

Le scénario se déroula à peu près comme prévu. La rencontre commença par un cocktail végane, Mouillette de rhum et de citron vert, Thé glacé de la Grande-Île, Sexe sur la plage et Cosmopolitain de canneberge. Heureusement, Zénobe n’était pas abstinent, et personne ne dut soutenir une longue conversation avec lui. J’étais déjà en position dans la pièce adjacente, et j’attendais impatiemment que les événements se précipitent. Cette attente me parut interminable. Quand Joseph me donna le signal, je glissai rapidement dans la salle plongée dans le noir où je distinguai pourtant immédiatement ma cible. Comme prévu, je pointai le pistolet au milieu du front, un peu au-dessus de ses pupilles phosphorescentes. Le coup partit et fracassa la boîte crânienne. Zénobe s’écroula en renversant sa chaise et en me donnant un violent coup de pied, sans aucun doute involontaire, dans le tibia. Lâchant immédiatement le pistolet, je le saisis par le col et le retournai sur le ventre. Je voyais suffisamment son corps affalé pour m’asseoir dessus et éviter tout mouvement involontaire de sa part avant de l’attraper par les cheveux et de lui trancher la gorge avec le couteau que j’avais glissé derrière mon dos. Même si c’était la première fois que j’opérais sur un animal humain, mon expérience était suffisamment grande pour trancher correctement les carotides. J’ordonnai qu’on rallume et j’enlevai aussitôt les lunettes de vision nocturne.

Les participants découvrirent mon costume de cérémonie entièrement rouge avec un grand tablier de cuir amarante. Trois officiantes, Sophie, Hatoumata et Thérèse, qui m’avaient suivi immédiatement, devaient m’aider dans ma tâche. Elles se montrèrent vêtues d’une chasuble et coiffées d’un calot de couleur pourpre. Des masques vénitiens à long bec crochu, tout aussi rouges, complétaient leur apparence. On avait essayé bien sûr d’éviter toute allusion à la blancheur bouchère ou chirurgienne, mais nous manquions sans doute d’inspiration : l’on ne parvient pas en quelques soirées à concurrencer les traditions costumières d’une liturgie vieille de plus d’un millénaire, et de nombreux rires plus ou moins étouffés se firent entendre. Mais le sérieux reprit rapidement le dessus, car l’ensemble de la cérémonie devait être filmée comme preuve du caractère cérémoniel du dépeçage en cours.

Il fallait à présent agir très rapidement avec mes acolytes : enlever les chaussures de Zénobe, passer les crochets à travers ses talons sous les tendons avant de remonter sa carcasse avec le treuil, laisser l’animal humain se vider de son sang dans le récipient en terre cuite (le sang servirait notamment à la confection de saucisses). Il fallut également découper ses vêtements avant de le plonger dans le grand bac d’eau presque bouillante. C’était l’étape indispensable pour enlever tous les poils et obtenir un cuir de bonne qualité. L’on passa un bon moment à gratter la peau pour un résultat propre et lisse.

Je devais ensuite retirer les intestins : avec un petit couteau, je découpai le pourtour de l’anus en évitant de percer le colon que je fis ensuite ressortir délicatement. J’enroulai une ficelle autour de cette extrémité pour éviter toute déjection polluante ultérieure. J’ai également coupé les testicules et le pénis.

L’opération la plus délicate intervenait juste après. Il s’agissait d’ouvrir la peau en la pinçant au niveau du sternum avant de remonter avec le couteau jusqu’à l’aine sans porter la moindre atteinte à l’estomac ou aux intestins. À un moment donné, la bête s’ouvre et libère les organes qui se répandent à vos pieds, de préférence dans une bassine ou un plateau. Tous ces organes peuvent être préparés et mangés sous une forme ou une autre, qu’il s’agisse des reins ou du pancréas ou même des intestins qui, bien nettoyés, servent de peau à saucisses. Ensuite, je m’employai à ouvrir le sternum et à le désolidariser des côtes pour couper la trachée puis détacher les derniers organes, cœur, poumons et foie, précieusement conservés. On découvrit de belles tranches de gras odorant et délicieux à consommer. On découpa également la peau au niveau des jambes et des avant-bras avant de tirer fortement vers le bas comme une chaussette qu’on retournerait. Mais la découpe devait se faire lentement en glissant un couteau à désosser par en dessous. Cela prit une bonne demi-heure.

Restaient les dernières étapes de la grande découpe : trancher la tête, en entaillant d’abord le pourtour du cou avec un couteau pour exposer les os, qui ont ensuite été désolidarisés avec un fendoir, découper enfin à la scie les pieds et les mains pour des préparations à la gelée. Hatoumata récupéra rapidement la tête pour en extraire la cervelle qu’elle lava soigneusement. Elle coupa également les joues puis la langue à préparer séparément. Il était temps à présent de nettoyer la carcasse à grande eau avant de la scier en deux et d’en remiser les deux moitiés au frigo. Experte dans le maniement d’une tronçonneuse, Thérèse s’acquitta facilement de sa tâche. Elle fut applaudie par l’assistance comme à une fin de concert. C’est d’ailleurs à ce moment que Clément, qui se piquait d’être amateur de musique classique, fit résonner les premières mesures d’une version enregistrée du Magnificat de Bach.

Il fallait en effet ajouter à toutes ces opérations trop profanes une once de sacralité, la marque d’un cérémonial visant moins à communiquer avec les esprits, les dieux ou l’au-delà qu’à affirmer la supériorité des prêtres, des druides, des sorciers, des mollahs, des pontifes, de tous ceux qui s’affirment les maîtres du sacré. Et nous étions les maîtres et maîtresses du sacré désormais, nous les quatre officiants réunis autour d’un autel surélevé — l’espace manquait pour une pyramide aztèque malheureusement — pourvu en son centre d’une table de cuisson au gaz avec une large poêle d’un noir brillant. Avec quelques gestes solennels et prétentieux, nous avons invité l’assemblée d’une quarantaine de fidèles à se recueillir devant la victime de notre offense et à l’implorer pour qu’elle nous pardonne ce crime nécessaire. Nous interprétâmes son silence comme un assentiment, et nous nous tournâmes ensuite vers le ciel ou du moins vers la large hotte qui surplombait la table de cuisson. Les dieux avaient hâte de goûter aux senteurs de notre offrande, eux qui n’avaient jamais été privés d’odorat à la suite d’une méchante attaque d’un virus couronné. Nous jetâmes dans la poêle chaude plusieurs morceaux de graisse que nous avions réservés et qui grésillèrent rapidement. Dans un mouvement lent et délicat, Sophie (enfin, je suppose que c’était elle, car sous les masques, il me devenait difficile de distinguer mes acolytes, mais elle était la plus grosse) déposa les deux testicules de belle dimension au centre de la poêle. Quand ils furent cuits, on les découpa en fines lamelles que l’on partagea cérémonieusement avec quelques membres de l’assistance désireux de goûter à ce plat délicat.

Cinq jours plus tard, au cours d’une nouvelle communion, l’on passa aux découpes secondaires, épaules, poitrine et longes, puis côtelettes, jambons, escalopes, filets, bardière, tout en préparant saucisses, rillettes, rognons, lard fumé ou salé, ainsi que les indispensables abats. Toutes les senteurs à nouveau appréciées des dieux l’étaient tout autant des convives impatients des joyeuses ripailles annoncées.

Les premières fois suscitent toujours un trouble, un tremblement de l’âme, une incroyable décharge émotionnelle qui se grave dans la mémoire et qu’on tente vainement d’ensuite retrouver. L’orgasme se transforme en jouissance puis en plaisir sans plus cette violence intérieure soudainement libérée. Nous sacrifiâmes une seconde victime un mois plus tard, puis une troisième, puis d’autres encore à un rythme qui s’accéléra passant de mensuel à hebdomadaire puis quotidien. Le bouche-à-oreille ou plus exactement les réseaux sociaux cryptés fonctionnèrent rapidement, et les nouveaux croyants se multiplièrent aux quatre coins du pays et même du monde. Quelques adeptes férus de statistiques affirmèrent qu’à ce rythme, nous provoquerions une lente décroissance de la population humaine et corrélativement des gaz à effets de serre : ils recommandaient dans cette perspective de privilégier les adolescents des familles les plus favorisées, grands consommateurs de produits électroniques au coût énergétique prohibitif (sans oublier l’utilisation de terres rares) et très généralement sportifs à la chair ferme mais encore bien persillée.

Bien entendu, nous savions que notre impunité n’était que temporaire et que les forces de l’ordre protectrices du bon peuple des humains sensibles et des animaux intelligents nous tomberaient bientôt dessus. C’est la disparition d’une personnalité antispéciste bien connue, Henry Chartier, qui précipita les événements : aujourd’hui encore, je ne comprends pas pourquoi on a choisi un individu aussi maigre, aussi osseux, aussi vieux même, une mauvaise carne détestable. Sa célébrité — c’était un militant, journaliste, écrivain, éditorialiste, essayiste, autant pisse-copie que pisse-vinaigre — provoqua un tel remue-ménage que les supposés fins limiers de la police nous tombèrent dessus en plein banquet. La presse, les télévisions, les réseaux sociaux avaient de quoi nourrir leur public scandalisé : maison du crime, boucherie humaine, massacres sanglants, monstres cannibales, musée des horreurs… L’horreur était sans cessé répétée : elle plaisait, elle fascinait, elle terrorisait, elle émerveillait les lecteurs incrédules, aspirant secrètement à des images vraies mais interdites, visibles seulement de façon volée sur des réseaux cryptés. Mais ces hypocrites ne jouiraient même pas des senteurs de nos agapes !

Un nouveau procès s’engagea. Cette fois, la prison à titre préventif fut longue et pénible avec des légumes bouillis et du tofu insipide. C’est fort amaigris que nous nous présentâmes au procès, neuf accusés principaux et plusieurs dizaines de complices. Notre avocate, que nous avions heureusement tenue éloignée de nos agissements, accepta notre ligne de défense sans doute inhabituelle mais dont les résultats ne pourraient pas être pires que celle invoquant la provocation, la légitime défense, l’absence de préméditation ou encore la maladie mentale. De sa belle voix de basse, Justine de La Flèche du Lou invoqua la détresse des minorités religieuses opprimées et rappela que c’était l’honneur des démocraties d’accepter des accommodements raisonnables à l’égard de croyances et de rites qui peuvent sembler irrationnels de prime abord mais qui sont profondément inscrits dans l’histoire et le cœur des humains. Et s’il fallait dénoncer l’appropriation culturelle que les coiffeurs et couturiers occidentaux exercent à l’encontre des peuples premiers, comment qualifier l’expropriation culturelle consistant à priver d’antiques nations de leurs traditions les plus sacrées ? Enfin, et ce fut sans doute l’argument écologique le plus efficace, n’était-il pas nécessaire de pratiquer un contrôle raisonné des populations humaines, en particulier des individus usant et abusant des ressources limitées de notre planète ? Après tout, il ne s’agissait que d’une ponction limitée de plus ou moins un demi pour cent par an qui permettait de réduire la pression environnementale sans nuire au bien-être du reste de la population. Son dernier argument à connotation féministe me parut plus faible : comme nous avions sacrifié un grand nombre de jeunes mâles et très peu de femelles, elle voyait dans ce choix le renversement salutaire de la chasse aux sorcières qui avait vu seulement une minorité d’hommes conduits au bûcher. La thèse fut abondamment commentée et largement disputée entre des historiennes (aucun historien n’osa s’en mêler) et certaines militantes féministes qui, après s’être assurées du respect de la parité parmi nos membres qui comptaient par ailleurs trois pour cent de transgenres, affirmèrent qu’on devait voir dans ces agissements non pas une vengeance, mais un rééquilibrage dans le crime, condamnable certes mais compréhensible.

Les répliques de l’avocat général furent une nouvelle fois cinglantes : il évoqua des castrations à vif (destinées à éviter un odeur désagréable à la viande), de pseudo-cérémonies même pas dignes des pires orgies romaines, un fatras d’idées confuses au service d’une inhumanité sectaire, des mises à mort sans soins palliatifs, une transgression générale des normes de la civilisation… Mais ses mots étaient trop anciens, et ses idées n’étaient plus dans l’air du temps. En outre, des complices avaient largement soudoyé les juges qui se rallièrent timidement à nos raisonnables accommodements tout en invoquant la jurisprudence désormais établie sur la continuité interspéciste, privant de toute exceptionnalité la mise à mort (sans souffrances excessives) des animaux humains. Seule la prévention concernant la castration à vif fut retenue.

C’était une victoire incontestable. Nos commandos pourraient bientôt se déployer dans tout le pays, saisir les derniers militants antispécistes terrorisés, les mener dans de nouveaux temples où, mis à nu avec leurs compagnons porcins, ils seraient conduits au travers de couloirs fortement grillagés vers la baignoire d’abattage.

Mais l’histoire avance d’une démarche claudicante et la voie triomphale est parsemée de nids-de-poule. Par nos discours enflammés destinés à raviver une supposée religion antique, nous avions éveillé des susceptibilités inattendues et nous nous étions attaqués à un ennemi supérieur en nombre aux ressources humaines apparemment inépuisables et à la foi inébranlable. Les affidés de l’Unique n’étaient guère opposés au sacrifice, mais ils ne pouvaient admettre des motifs religieux qu’ils qualifiaient de païens et d’hérétiques. Nul ne pouvait invoquer d’anciennes divinités maléfiques ni se livrer à des pratiques idolâtres. Nul dieu ne pouvait concurrencer l’Unique ni prétendre à des hommages que seul celui-ci pouvait recevoir. Le combat commença par des prêches enflammés. Dans les temples dédiés à l’Unique, les dénonciations des incroyants et de leur amour des richesses et de la bonne chère se firent de plus en plus virulentes. Des graffitis maladroitement orthographiés sur des temples déclenchèrent une colère noire et bientôt des protestations autour de boucheries récemment rouvertes. Les manifestations se transformèrent en combats de rues, les invectives verbales en pugilats. Les premières bombes explosèrent. Les mitraillages suivirent. Le basculement de l’opinion se produisit quand la presse rapporta un nouveau scandale, le sacrifice d’un enfant d’un couple d’antispécistes, qui avait été cuit à la broche lors d’un mariage boucher. Les détails sur la manière dont il avait été farci pour obtenir une viande moelleuse et généreuse scandalisèrent inutilement les âmes sensibles. Les affidés de l’Unique s’en donnèrent à cœur joie et dénoncèrent notre cruauté, notre barbarie et bien sûr notre hérésie criminelle. L’on essaya de démonter l’argumentation de nos adversaires, leurs évidentes confusions, leurs approximations, leurs contradictions logiques, le caractère outrancier de leurs accusations (reductio ad Hitlerum), mais le mal était fait. L’opinion publique avait abandonné tout bon sens et se ralliait à ceux qui leur promettaient le retour au calme et à la tranquillité.

La milice bouchère voulut porter le glaive dans les bastions ennemis, mais, contre toute attente, ceux-ci étaient bien défendus et lourdement armés. Les fusils de chasse, bien qu’équipés de lunettes de visée, ne pouvaient rivaliser avec les AK-47, les M-16 et même les Barrett M82 (postés en embuscade) des hordes de fanatisés. La Porsche Cayenne d’Émilien fut la première victime d’un tir de lance-roquette qui envoya mon ami rejoindre les mânes de ses ancêtres et de tous ceux dont il avait consommé par le passé la moelle des os.

La contre-offensive fut rapide même si les combats se firent quartier par quartier, boucherie par boucherie, et nous fûmes progressivement débordés. Ce fut la débandade. Plusieurs se suicidèrent plutôt que d’admettre la défaite, incapables d’imaginer une vie sous le regard de l’Unique. Beaucoup essayèrent de fuir à l’étranger, dans des pays lointains restés amis. Mais il fallait beaucoup de complicités alors que les candidats à l’exil étaient bien trop nombreux. Je me cachai à la campagne dans la résidence secondaire d’une camarade, me nourrissant seulement de champignons et de quelques légumes volés dans les jardins des environs. Lors d’une promenade en forêt, j’aperçus un lapin en lisière d’un champ, mais je fus incapable de l’attraper. Je savais que j’étais recherché, et je ne fus pas vraiment étonné quand un camion militaire s’arrêta devant la maison que j’occupais. J’avais certainement été dénoncé. Il ne servait à rien de nier mon identité alors que ma photo se trouvait encore aux quatre coins de la grande toile, ainsi que mon empreinte génétique dans un recoin moins accessible.

Le procès a été sans surprise et j’ai reconnu mon hérésie ainsi que l’ensemble des mes crimes même si j’ai plaidé non-coupable et que je ne reconnais pas la légitimité de ce tribunal de vainqueurs qui juge en fonction d’une législation postérieure aux faits qui me sont reprochés. Avant ma pendaison qui doit survenir dans les jours qui viennent, j’ai écrit cette confession pour que les générations futures connaissent mon âme véritable. C’est un portrait d’homme comme tant d’autres hommes et tant d’autres femmes, semblable aux animaux qui furent les compagnons de toute ma vie, peint d’après nature et dans toute sa vérité.

Visite muséale

Voix d’Abel

Tonnerre, quel feu ! quel feu d’enfer !
Regardez ce que mon frère allume
Pour chauffer son échine frileuse
Et cuire un gros fricot de légumes !

Je suis comme Dieu, je n’aime pas
Ce cuiseur de fève et de salade,
Quand je mâche, moi, c’est du saignant.
Je veux l’odeur et le goût du sang.

Mes dents ne sont pas pour les asperges !
Les choux, les navets, les épinards,
J’en meurs étouffé ! Je veux de la chair,
Je suis fait de sang, j’aime le sang.

Le bien rouge sang où l’esprit chante.
Mon frère Caïn, ce triste enfant,
Retourne au jus blanc des betteraves.
On le voit pâlir comme la neige.

Moi je veux la vie et ses carnages,
Et c’est par le sang que le cœur bat.
Ainsi parle Abel. Caïn jaloux,
D’un hachoir haineux lui fend la gorge.

Et lui boit tout son sang d’un seul coup.

Vision rapprochée

samedi 28 décembre 2024

From 4 to 5 a.m.

Aux cimaises

C’est un rêve. Est-ce que je suis en train de m’endormir

ou suis-je déjà dans un sommeil profond avec la vague conscience que je suis en train de rêver ? Je

rêve de Cléo, une ancienne collègue que j’ai revue récemment à une soirée et qui m’a semblé toujours aussi belle. Je devrais dire aussi

bandante. Pas très grande, un mètre soixante-cinq

un corps tout en courbes, de gros seins, bien montés, un visage agréable, toujours souriant. L’éclat de la jeunesse, l’éclat des clichés… Déjà, à l’époque, quand on travaillait ensemble, j’avais envie de la baiser, non seulement de la baiser mais de lui faire

une faciale sur son joli sourire. Mais je pensais n’avoir aucune chance, elle semblait tellement amoureuse de son mari, un grand mec très beau à la voix claire qui portait loin. Non, je n’étais pas

à la hauteur. Et puis, je l’avais revue, toujours aussi bien roulée, c’est le mot. À cette soirée, je m’étais retrouvé derrière elle et j’avais admiré son fessier, ses hanches, ses cuisses, qui semblaient bouger de manière aussi fluide qu’un roulement à billes. Plutôt une rotule bien huilée, un

cul fuselé par un pantalon moulant. Mais mon complexe d’infériorité était toujours le même, et j’avais essayé de ne pas trop la reluquer comme un sale voyeur. Voyeur, voyeur. La porte d’entrée, je crois que j’ai oublié de la fermer à clé. Je ne sais plus. Non, elle doit être fermée. Oublie ça. Rêve à son cul, à ce cul qui s’agite devant toi.

Hors d’atteinte

Mais, dans le rêve à présent, c’est elle qui me fait de la gringue. (D’ailleurs, oui, à cette soirée-là, elle avait été trop souriante, trop aimable avec moi, trop demandeuse

« fais-moi une faciale puisque tu en as envie… moi aussi j’ai envie » aurait-elle pu me dire.)

Assise à mes côtés, sur un tabouret de bar, comme dans un film américain, elle croise les jambes pour me faire apercevoir au travers de sa jupe fendue le haut de ses cuisses. Je sais qu’elle mouille, et j’ai hâte de lui enfoncer un doigt dans la chatte entre ses lèvres trempées. Mais ce n’est pas possible d’être

ouvertement infidèles dans cette soirée où tout le monde nous sait mariés par ailleurs. Mais, dans un rêve, il est facile de changer de pièce, et, même si les murs sont transparents, il semblerait que plus personne ne nous voie. On se trouve derrière une paroi japonaise coulissante en papier translucide. Le Fuji, Pearl Harbor. Perle, perle, clitoris. Un paysage de rêve. Le désert. S’égarer. Est-ce qu’il pleut ? Revenir, remonter, retrouver le rêve. Je rêve de caresser son clitoris gonflé, mouillé entre ses cuisses.

Quels sont nos rêves ?

Elle m’embrasse, je sens sa langue qui s’immisce pleine de désir entre mes lèvres. Elle devrait murmurer comme dans ce film déjà vu « Mike, oh Mike ». Plus directement : « J’ai envie que tu me baises ». Et je sens ma queue qui bande

spontanément. Elle se dresse dure, sans que mes doigts ne doivent l’enserrer, la branler. L’incroyable sensation de l’érection spontanée, forte, dure, dressée. Pur plaisir de l’érection dans le noir. Survient par magie un type, sans visage, mais que Cléo semble bien connaître. Il est blanchâtre, presque transparent. Il est déjà nu. Il s’appelle X. Elle semble très heureuse de le voir. Elle sourit. Elle lui dit des choses agréables. Elle se met à genoux devant lui et prend sa queue en main. « Mike, Mike, mets-toi à genoux avec moi.

Oui, oui, suce-le, suce-le ! » Elle se relève, se met derrière moi et me pousse par derrière pour que j’avale la bite de X. C’est la première fois que je suce un mec. C’est une vidéo porno, c’est une bite bien grosse, bien dure, mais terriblement agréable à sucer. J’avale,

je pompe cette queue (abstraite), je mets les mains sur les fesses de X pour mieux contrôler le mouvement. Pendant ce temps, sa bouche et celle de Cléo se mélangent, leurs langues de salopes s’échangent des baisers et de la salive. Leur excitation m’excite

et érige plus fortement encore la bite que je suce. J’attends, j’espère le foutre, saumâtre, dégoulinant dans ma bouche. Mais j’en oublie ma propre queue qui est en train de s’affaiblir. Il faut relancer la machine à fantasmes. Devinant mon injonction, Cléo se retourne — elle est nue maintenant — se dresse au-dessus de moi, sa chatte au-dessus de ma bouche

et elle se met à pisser. Ma bite durcit instantanément, m’amenant au bord de l’éjaculation. (Je sais que je rêve, je garde les yeux fermés, mais la délicieuse sensation de la bandaison est bien au bas de mon ventre, et il faut que je replonge dans le sommeil, dans le rêve, pour que l’érection se prolonge, s’accentue même, pour que cette délicieuse sensation perdure indéfiniment jusqu’à la fin de la nuit, jusqu’à la fin du sommeil.) L’infâme salope me pisse dans la bouche, sur le visage, sur le corps entier, entièrement nu, je suis sa chienne, son esclave… mais non, je vais la baiser, je vais la foutre, l’enculer, sentir sa mouille sur mes doigts, lui défoncer

le cul. «  Dans mon cul, dit-elle en se retournant à nouveau. Vas-y, fourre ta langue dans mon cul ». J’écarte ses fesses de deux mains, et je commence à lui lécher le cul, mais je suis trop excité, j’ai trop envie d’enfoncer ma langue dans son trou

et de me branler. Il faut que je me branle, que je me réveille. Je dois… continuer à rêver. Le jour se lève, ne se lève pas, c’est la nuit encore, le plaisir exquis de l’obscurité. Sombre, sombre vide, Titanic. Elle revient, elle mène la danse nuptiale,

animale. « Venez, on va faire une DP… » Une double pénétration ! elle est incroyable ! alors qu’il y a plein de monde à trois mètres de nous, juste derrière ce paravent ! Il faut aller à l’hôtel, l’hôtel à côté, une chambre, un lit. On va baiser, connaître à nouveau l’excitation

des débuts de rencontre, où l’on est encore habillé, où l’on se déshabille frénétiquement, maladroitement. Toucher les seins, les gros seins qui se libèrent du soutien-gorge, les pointes qui se dressent que j’embrasse. Je ferme les rideaux rouges, cramoisis. Elle est installée sur le lit, couchée sur le dos, les cuisses bien écartées. Elle sait que j’aime voir son sexe, ouvert, mouillé, trempé même. La sensation des doigts qui s’enfoncent dans son trou humide, la délicieuse sensation qui

me fait bander, la sensation délicieuse de la bandaison. Elle m’appelle, mène la danse bestiale. « J’ai envie que tu me baises », encore.

Je me tourne à peine, et ma queue frotte contre le drap. Elle est aimantée par la chatte où se diriger, où plonger, où s’enfoncer lentement mais jusqu’aux couilles, la chatte qui s’ouvre, qui m’engloutit comme le Titanic, non, qui engloutit mon petit chalutier… Toujours ce plaisir inouï de la bandaison s’enfonçant délicieusement dans son trou humide, trop attirant, trop aimantant. Je suis entre ses cuisses, et je la baise, je la pénètre lentement, profondément, doucement, jouissivement. Je vais jouir

pas tout de suite, pas tout de suite. Prolonger l’excitation, prolonger encore et encore, pendant que X s’approche à son tour. Il s’approche de nous, dans mon dos. Je sens sa queue, sa bite dure, énorme contre mes fesses que Cléo écarte bientôt des deux mains, pour faciliter l’intromission, tout en m’attirant plus profondément en elle. Non, ce n’était pas ce qui était prévu, ce n’était pas ça la DP ! mais je ne peux pas résister, elle veut que je me fasse enculer, et je veux aussi sentir cette bite forcer le passage, ouvrir mon cul, s’y enfoncer profondément régulièrement, sans hésitation, jusqu’aux couilles. De tout son poids, X m’écrase (mais il est tellement transparent qu’il est léger comme une plume), mon visage s’abaisse contre la joue de Cléo, ma bouche s’approche de son oreille, et je murmure : « Mon dieu, mon dieu… » (elle est trop grosse, trop dure, tellement agréable). Et je l’entends me répondre en riant : « Tu es un vrai pédé

maintenant !

— Mais qu’est-ce qui te fait penser que je suis gay ? » Je baise et je suis baisé, d’avant en arrière, c’est à moi à présent d’accomplir les mouvements, d’assurer plus exactement la mouvance qui nous unit, tant mon cul et ma bite sont lubrifiés, soyeux, mouillés. Et je vais et je viens entre X et Cléo. À la poursuite de l’orgasme… Je suis hanté. Le Cul ! le Cul ! le Cul ! le Cul  ! Mais pas de poète impuissant ici ! Personne ne bande mou dans mon cul ! Jouir

enfin. Il faut que j’éjacule tant que je sens ma bite dure, tant que dure ma bite, tant que l’érection raide… élections piège à cons ! Cléo, laisse-moi éjaculer sur ton visage, ta bouche ouverte, tes cheveux, tes lèvres, tes joues. Trop de pornographie tue la pornographie ! Je m’agenouille au-dessus d’elle, je me branle, ou plus exactement, c’est X qui a pris ma place, transparent, il m’a traversé, il est devant moi au-dessus de Cléo, il se branle, il va éjaculer, il va la couvrir de sperme, de foutre, il le fait pour moi, pour que je regarde, pour que je voie les jets de foutre, il va jouir et je jouirai en même temps. Un coup de sonnette soudainement. Il a l’air tellement

réel. Je suis éveillé. Il m’a réveillé. Je ne suis plus en train de rêver. Mais personne ne sonne à cette heure-ci. Il est trois ou quatre heures du matin : quatre heures vingt. Le coup de sonnette, je l’ai rêvé, mais il avait l’air tellement vrai. Il m’a réveillé pourtant. L’érection faiblit rapidement.

J’ai besoin de pisser. Il faut que j’aille pisser. Sorti de la chambre, je me penche par-dessus la rampe de l’escalier, mais il n’y a personne évidemment à la porte d’entrée (même si je ne peux pas en être absolument sûr, mais personne ne sonne à cette heure-ci). Je descends lentement à l’entresol vers les toilettes. Foutue prostate. HPB (hyperplasie prostatique bénigne). Ça s’est bien bloqué pendant le sommeil, pendant le rêve. Il me faut du temps pour commencer à pisser. Foutue vieillesse. Quatre-vingt-quatre ans. Je n’irai plus très loin. Je pisse lentement, par à-coups. Foutue vieillesse.

Ma vie n’a-t-elle encore de sens que parce que je bande encore, parce que je ressens au milieu de la nuit, dans un demi-sommeil, l’ineffable plaisir d’une érection spontanée ? Le rêve nécessaire car la jeunesse des corps est trop éloignée. Quelle femme, quelle belle salope aurait encore envie de moi ? J'ai vingt-six ans, mon vieux Corneille, Et je t'emmerde en attendant. Vieux pervers, vieillard lubrique, gros cochon, maigre lard…

Je remonte. Mourir dans son sommeil. Dormir encore.

Rêver encore.

Cinquante nuances de gris… ou de brun
Taille originale : 2 fois 21 x 29,7 cm

lundi 30 janvier 2023

Pauline et Virginien

Du grotesque

L’éjaculation faciale soumet la beauté (le plus souvent féminine) à une forme de grotesque dû aussi bien aux coulées de sperme qu’aux bouches grandement ouvertes. Le grotesque n’efface cependant pas la beauté qui est seulement souillée, offensée, humiliée, brièvement déformée par la grimace, et c’est ce paradoxe qui en justifie l’attrait et explique son succès. Il ne faut pas oublier en effet qu’en temps ordinaire la beauté qui est offerte à notre vue nous est également le plus souvent sexuellement refusée. Que d’aucunes ou d’aucuns (si l’on a des préférences gays) consentent à un tel traitement grotesque ne transforme pas ce geste en réelle domination, ni même en revanche (le vilain mot !), seulement en une sorte de célébration de la beauté elle-même qui reste présente, inaltérable même.

Et le voyeur grotesque.
Taille originale : cinq fois 21 x 29,7cm & deux fois 29,7 x 21 cm

Pastorale moderne

Pauline et Virginien étaient deux enfants vivant en Île-de-France dans des appartements voisins d’une HLM de banlieue. Leurs mères seules les élevaient, les pères ayant immédiatement fui à l’annonce d’une grossesse qui risquait de mettre fin à leurs soirées entre copains et à leurs parties de jeux vidéos. Madame Dufour, la mère de Pauline, vivait modestement d’un salaire d’infirmière dans une maison de repos. Rachida élevait de façon plus modeste encore son fils Virginien (même s’il avait été enregistré à la naissance sous le prénom d’Eadhra) grâce à l’argent des ménages qu’elle faisait de façon intermittente et de quelques allocations de survie. La nécessité plus que l’amitié les avait rapprochées, leurs horaires décalés les amenant à se confier leurs enfants respectifs quand elles devaient se rendre au travail. C’étaient des arrangements pratiques sous couvert d’amitié ou plutôt de simple voisinage, et Rachida pensait en son for intérieur que madame Dufour était une grosse imbécile — il est vrai qu’elle avait pris beaucoup de poids après son accouchement et devait à présent peser près de cent kilos pour un mètre soixante-dix —, prétentieuse de surcroît, adepte de fumeuses théories naturopathes. Et celle-ci ne pouvait s’empêcher d’estimer que sa voisine vivait, comme tous ses congénères, aux crochets des Français trop bonnes poires, même si Rachida se levait à cinq heures du matin pour aller nettoyer des bureaux à l’autre bout de la capitale…

Pauline et Virginien jouèrent et grandirent ensemble pendant une enfance ponctuée bien sûr de quelques disputes et réconciliations, mais qui leur sembla interminable. On en épargnera donc les détails au lecteur ainsi qu’à la lectrice qui, nous l’espérons, nous accompagne. Venons-en rapidement aux faits qui devraient permettre bientôt de libérer notre entre-jambes des contraintes vestimentaires et de mettre en branle nos sexes respectifs. C’est ce qui arriva d’ailleurs à nos deux héros.

À la venue de l’adolescence, quand les poils et l’acné surgirent, Pauline fut reçue à plusieurs reprises avec une froideur nouvelle par son gentil voisin. Elle s’en étonna, et les prétextes avancés — des devoirs à faire — lui parurent ridicules. Elle se doutait bien qu’il y avait anguille sous roche ou plus certainement pénis sous la couette, car on n’était plus en ces temps anciens où les mystères de la nature étaient supposément inconnus des jouvenceaux. Dans les cours d’école, les copines n’arrêtaient pas d’évoquer avec des rires complices les intenses masturbations auxquelles devait certainement se livrer tel ou tel condisciple boutonneux. Mais Pauline était désappointée que Virginien n’ait manifesté aucune envie de lui montrer comment il pratiquait la chose. Et il y avait bien longtemps qu’ils ne s’étaient plus retrouvés à jouer nus ensemble un jour de canicule dans une minuscule piscine gonflable. Elle essayait d’imaginer la forme et la taille de son pénis sans parvenir à se le figurer concrètement.

Elle mit en place quelques pauvres stratagèmes pour surprendre Virginien en pleine action, mais elle ne parvint pas à saisir le moment opportun. Heureusement, sa mère avait les clefs de sa voisine « au cas où… », dont un jour elle s’empara pour pénétrer dans l’appartement, tôt le matin, peu après le départ de Rachida. Elle attendit silencieusement dans le couloir devant la porte de la chambre de Virginien. L’attente fut longue, mais après une demi-heure environ, des bruits suspects se firent entendre, qui devinrent bientôt des aveux explicites. Elle patienta encore quelques secondes pour être sûre de le surprendre en pleine action, puis entra sans hésitation dans la chambre qui était plongée dans l’obscurité et sentait fortement la transpiration et le renfermé. Elle parvint à articuler de façon audible : « Ho ! Qu’est-ce que tu fais ? Tu dors encore ? », tout en se dirigeant vers la fenêtre dont elle entrouvrit les rideaux. Elle avait l’air assurée mais était en réalité tremblante, incapable de prononcer d’autres mots que cette formule qu’elle ruminait depuis un moment. Virginien se récria, mais Pauline était suffisamment décidée pour saisir la couverture et la rejeter violemment au pied du lit. Elle découvrit la bite de Virginien bien raide, même si sa main s’en était déjà éloignée. Le spectacle était remarquable même s’il correspondait en gros à ce qu’elle avait imaginé : la veste du pyjama était entrouverte jusqu’au nombril, et le pantalon à peine baissé laissait apparaître la bite dressée de ses douze ou treize centimètres de longueur avec les deux couilles rondes au milieu d’un petit matelas de poils noirs. Grâce à son geste décidé, Pauline avait pris l’ascendant et pouvait à présent conduire la conversation à sa guise : « Ah, ah, tu es en train de te branler ! Mais continue ! Ne te gêne pas pour moi. Si, si, vas-y, j’ai envie de voir comment tu t’y prends. Allez, ne sois pas timide, on se connaît depuis si longtemps. » Virginien obéit lentement et se caressa sans grande vigueur, manifestement perturbé dans ses rêveries fantasmatiques où Pauline n’avait sans doute pas sa place. Il est vrai qu’avec son corps d’adolescente filiforme, son visage quelconque et une acné envahissante, elle ne dégageait qu’une très faible aura érotique. Mais, toujours aussi assurée, elle s’assit au bord du lit et mit sa main sur la bite que Virginien lui abandonna : « Laisse-moi faire, je vais m’occuper de toi ». C’était sa première expérience en la matière, mais l’instinct lui indiqua rapidement comment procéder. Les leçons de la Nature sont en effet les meilleures, et l’engin qui avait déjà perdu de sa vigueur recommença à bander et répandit bientôt deux petits jets blanchâtres grâce aux caresses enveloppantes de Pauline. Virginien bredouilla : « C’est déjà la deuxième fois ce matin, alors tu comprends, il y en a moins… » « Mais ça t’a quand même bien plu », répliqua Pauline. Virginien acquiesça.

Mais son amie avait d’autres idées en tête. « Dorénavant, lui déclara-t-elle, tu ne te branleras plus tout seul. Tu devras m’appeler et c’est moi qui m’occuperai de ta bite. Notre amitié est trop longue et trop sensible pour que je t’abandonne à ta solitude. Il est juste que ce soit moi qui prenne les choses en main et te conduise régulièrement à la félicité. » Virginien approuva à nouveau. Pauline ne savait cependant pas à quoi elle s’engageait. Dès le lendemain matin, elle reçut un message de Virginien qui se déclarait en situation d’urgence. Quand elle arriva sur place, les choses étaient manifestement bien avancées, et le membre en question dur comme du bois. Virginien suppliait : « Branle-moi, branle-moi, je souffre atrocement ! » C’était un peu exagéré, mais Pauline eut un plaisir nouveau à saisir cette bite étonnamment durcie. C’était particulièrement troublant de se sentir la maîtresse de ce membre qui ne lui appartenait pourtant pas. On aurait dit un esclave dont elle pouvait profiter à sa guise, le faisant durcir, puis le relâchant, le branlant à nouveau fermement, l’astiquant de haut en bas rapidement puis plus lentement. La chose lui obéissait muettement, pleine d’une reconnaissance contenue. La moisson fut saine et abondante, montant haut dans le ciel avant de retomber en gerbe sur le ventre, le torse et même le visage de Virginien.

Pauline se réjouit de ce beau spectacle de la Nature, inédit pour elle. Ni l’un ni l’autre cependant ne pouvaient négliger ce matin-là leurs obligations scolaires. Mais à midi déjà, Pauline recevait un message désespéré de Virginien en proie à une nouvelle érection. Il fallut trouver un endroit discret aux abords du collège pour soulager le pauvre garçon. Et les appels se multiplièrent ainsi plusieurs fois par jour. Pauline s’activait autant qu’elle le pouvait, et Virginien ne manquait pas de s’exclamer à l’issue de chacune de ces précieuses masturbations : « Ah, mon amie, quelle belle action tu as faite là ! ». Chaque jour était pour ces deux amis un jour de bonheur et de paix. Ni l’envie ni l’ambition ne les tourmentaient. Pourtant, la fatigue et l’épuisement saisirent bientôt Pauline, et, n’eût été son jeune âge, elle aurait certainement été victime d’une tendinite du coude ou du poignet. Elle réussit à convaincre son jeune ami d’espacer leurs rencontres, bien qu’elle fut persuadée qu’en son absence, il reprendrait certainement ses habitudes solitaires. Mais elle sentait également que la nature faisait son œuvre en leurs âmes sensibles et que sa main laborieuse ne suffirait bientôt plus à contenter les élans qui les saisissaient tous les deux. Répondant à un nouvel appel matinal de son jeune ami, elle lui déclara qu’elle était bien disposée à lui prodiguer de tendres caresses, mais qu’il convenait d’abord qu’il prenne une douche pendant qu’elle ouvrirait la fenêtre pour profiter d’un air plus pur et du climat fort doux pour la saison. Il s’exécuta rapidement et revint bientôt complètement nu, avec une érection qui ne semblait pas avoir faibli : ainsi croissait cet enfant qu’aucun préjugé, aucune intempérance, aucune passion malheureuse n’avait détourné de la voie droite que lui dictait la Nature. Allongé sur le lit, il remettait une nouvelle fois son destin entre les mains de Pauline, mais celle-ci après quelques mouvements rapides se pencha sur l’engin de leur commune félicité et le prit en bouche. La chose lui parut délectable comme le plus succulent des fruits des Tropiques, et elle l’avala bientôt en entier, s’activant uniquement avec sa bouche pour en faire jaillir le suc exquis. Virginien s’exclama faiblement : « Mais que fais-tu, ma tendre amie ? », ce à quoi elle répondit lors d’une courte interruption : « Lorsque je prends ta bite en bouche, tu ravis tous mes sens, et si je touche tes couilles seulement du bout du doigt, tout mon corps frémit de plaisir ! » Et elle reprit aussitôt sa douce entreprise, et une espèce d’orage tropical la récompensa bientôt de ses efforts, lui remplissant la bouche d’une abondance de foutre qu’elle avala entièrement.

Fellation et masturbation alternèrent régulièrement pendant les semaines qui suivirent. L’amour, la pureté, l’innocence développaient chaque jour la beauté de leur âme et de leurs corps juvéniles en grâces ineffables et en mouvements lubriques. Une certaine langueur saisit cependant Pauline qui était prise d’une chaleur excessive lors de leurs rencontres et ne parvenait pas ensuite à trouver le repos. Dans les nuits ardentes qui suivaient, elle explorait grandement sa chatte dont elle connaissait désormais la propension à s’émouvoir ainsi que les points sensibles où devaient plonger profondément ses doigts ou qu’ils devaient habilement caresser pour atteindre l’orgasme, mais la jouissance que lui procurait ces caresses n’était que temporaire et laissait la place à la mélancolie : il fallait à présent qu’elle se fasse baiser, qu’elle se fasse mettre par la bite dont elle entretenait si vivement les érections. Mais elle n’était pas naïve, et sa mère lui avait mis depuis longtemps sous les yeux un manuel d’éducation sexuelle aux illustrations colorées. Il ne s’agissait pas qu’elle tombe enceinte du premier venu à qui le mot vertu serait inconnu et qui l’abandonnerait dès qu’on lui parlerait de responsabilité parentale !

C’est donc munie de quelques préservatifs qu’elle se rendit au nouvel appel de Virginien. Celui-ci n’était animé d’aucun vice, et sa douce confiance en Pauline l’incitait à la laisser entièrement maître de leur destin commun. Comme c’était désormais son habitude, il l’attendait sur le lit, entièrement nu, la pine dressée, après avoir pris une courte douche. Malgré l’excitation, la jeune fille était légèrement troublée par ce qu’elle s’apprêtait à faire. Sans hésitation apparente pourtant, elle saisit la bite que lui offrait Virginien et commença à la branler. Puis elle s’interrompit et se déshabilla. Heureusement, la chaleur tropicale, conséquence du réchauffement climatique, imposait des vêtements légers et rapides à enlever. Virginien découvrit dans la demi-obscurité son corps mince, ses seins menus, sa toison sombre. Mais il n’osa aucun geste en sa direction. Agenouillée sur ses cuisses, elle prit sa bite en bouche et le suça rapidement. Quand elle fut sûre que l’érection était solide, elle se releva, enfila un préservatif sur l’engin et vint s’installer au-dessus de lui. Malgré sa légère inquiétude, elle était suffisamment mouillée pour que la pénétration se fasse en douceur (ses doigts habiles et insistants avaient sans doute suffi à la débarrasser depuis quelque temps d’une virginité dont elle ne se souciait guère). Elle le baisa plus qu’il ne la baisa, à son rythme, montant et descendant sur son sexe de façon à bien sentir la dure érection dans sa chatte. D’abord prudente, elle mouilla bientôt abondamment, permettant un va-et-vient plus rapide, plus profond, plus passionné.

Pauline devint ainsi l’institutrice naturelle de Virginien, car les femmes ont contribué plus que les philosophes à former et à réformer les nations. Elles ne pâlissent point les nuits à composer de longs traités de morale ; elles ne montent point dans des tribunes pour faire tonner les lois. C’est dans leurs bras qu’elles font goûter aux hommes le bonheur d’être des amants fidèles, précautionneux, vigoureux et habiles. S’agenouillant au-dessus de son visage, Pauline apprit notamment à Virginien à utiliser sa langue pour explorer les vallons humides de sa chatte et à en atteindre les sommets les plus sensibles : là était une moisson, ici un verger.

Curieuse de découvrir les merveilles naturelles de la sexualité, Pauline aimait par ailleurs explorer les sites pornographiques sur l’ordinateur de Virginien, pour autant qu’ils soient gratuits, car elle ne disposait malheureusement pas d’une carte de crédit. Elle invitait son jeune amant à l’accompagner dans ses explorations et constatait avec plaisir combien ces promenades suscitaient l’enthousiasme de l’adolescent. Elle-même sentait souvent des torrents de mouille couler de sa chatte qu’elle lui donnait alors à goûter et à lécher avec délicatesse.

Un jour cependant, leurs jeunes yeux découvrirent ce que les hommes les plus dépravés par les préjugés du monde aiment imaginer pour satisfaire une lubricité pervertie par des jouissances artificielles. Enserrée par de nombreux liens, n’ayant pour vêtement qu’un lambeau de caleçon rose, une jeune femme blanche était réduite à l’état d’esclave, contrainte de satisfaire de la plus vile des façons les désirs apparemment insatiables de trois grands Noirs dont les sexes surdimensionnés passaient successivement de sa bouche à son sexe et de son cul à sa bouche ! L’ordre naturel des choses était complètement bouleversé ! L’infortunée créature montrait par ailleurs un corps sillonné de marques rouges, laissées par les coups de fouet qu’elle avait reçus. Et ses orifices, en particulier son anus, étaient largement défoncés, rendus béants pas les intromissions qu’on lui imposait sans relâche. Elle était en outre couverte de sécrétions diverses, bave, crachats et sperme mêlés. Lorsque ses maîtres cruels la contraignirent à se mettre en position pour satisfaire des désirs orduriers, Pauline interrompit soudainement la vidéo alors qu’un premier jet d’urine atteignait la bouche de la malheureuse. Le regard de Virginien derrière elle lui parut soudainement inconvenant et elle se sentit fort embarrassée de ce qu’ils venaient de voir. Il était temps de revenir vers les rivages ombragés d’une sexualité bienveillante, simple et pure. L’innocence de Virginien semblait préservée et sa bite se dressait bien raide sans aucun tremblement. Pauline en revanche était bouleversée par ce qu’elle venait de voir et était incapable de monter sur son jeune amant. Elle se contenta de le branler lentement puis plus vigoureusement avant de le sucer et de le faire jouir dans sa bouche. Quelques instants plus tard, il s’endormait.

Elle se sentit obligée de revenir à l’ordinateur pour y retrouver grâce à l’historique la séquence pleine de vices affreux qui l’avait tant bouleversée. Ne devait-elle pas signaler à quelque organisme de défense des droits humains l’effroyable esclavage auquel cette pauvre femme était condamnée ? N’était-elle d’ailleurs pas séquestrée en quelque lieu infâme ? De quelle tyrannie obscure était-elle la victime ? N’y avait-il pas d’ailleurs des ligues de vertu susceptibles de surveiller et, le cas échéant, de faire interdire de tels excès pornographiques ? En revenant sur cette page pleine de mœurs licencieuses, elle remarqua que le nom de l’infortunée y était affiché et que le lien renvoyait à des dizaines d’autres vidéos. Le sentiment de la vertu poussa Pauline à parcourir toutes ces nouvelles pages illustrant les perversités les plus diverses : doubles pénétrations, éjaculations multiples, ligotages serrés, fessées rudement appliquées, recours à des pénis artificiels aussi gros que le poing, soumissions aux gestes les plus rudes, baisers obscènes aux orifices honteux, passages continuels des bites d’un trou à l’autre, dilatation monstrueuse du cul, exhibitions dans les poses les plus scandaleuses et les plus humiliantes… Les perversions étaient sans fin, et la pauvre malheureuse semblait même s’en réjouir à l’issue de ces séances éprouvantes ! L’étonnement de Pauline fut redoublé quand elle découvrit une vidéo où cette femme — qu’il lui fallait sans doute considérer désormais comme une actrice experte en artifices — jouait le rôle d’une maîtresse couverte d’une casquette policière et maltraitant un esclave masculin dont les bras et les jambes étaient entravés dans un grand écartement qui permettait à celle-là de lui appliquer de vigoureux coups de pieds dans les couilles ! Pauline, qui savait qu’il s’agissait là chez le mâle de l’espèce humaine du lieu d’une sensibilité particulière, ne put s’empêcher de plaindre le malheureux soumis à un traitement aussi cruel (son dos était par ailleurs zébré des marques de coups de fouet, rougeoyant comme le soleil couchant sur les flots apaisés).

Son âme fut à peine tranquillisée par cette étonnante découverte, et son trouble perdura toute la journée et la nuit suivante. La première image qu’elle avait vue, celle d’un fort pénis noir pénétrant un orifice rose et serré, revenait régulièrement dans ses pensées et dans ses rêves. Quel singulier plaisir cette femme pouvait-elle trouver à cet acte contre nature ? Pauline se sentait agitée d’un mal inconnu. Elle se levait, elle s’asseyait, elle se recouchait, et ne trouvait dans aucune attitude ni le sommeil ni le repos.

Le lendemain matin, à l’appel de Virginien (qui était toujours particulièrement vif au sortir du sommeil), elle se rendit à l’appartement voisin, mais ne vint pas s’installer, comme à son habitude, au-dessus de lui pour le chevaucher. Elle se coucha à ses côtés en lui présentant son fessier qu’elle poussa sensiblement vers l’arrière. « Viens-là », lui dit-elle en l’obligeant à se tourner vers elle, l’un et l’autre s’étreignant tendrement comme deux cuillères jumelles. Ce doux tableau s’anima rapidement, Pauline saisissant le membre que lui offrait Virginien et le dirigeant fermement entre ses fesses. Il croyait qu’elle voulait le faire pénétrer dans sa chatte humide, mais elle lui murmura tendrement : « Vas-y, mets-la-moi dans le cul, je sais que tu en as envie, viens au fond de mon cul, j’ai envie que tu m’encules, tu peux m’enculer à ta guise. » C’était pourtant tout nouveau pour lui, et il n’aurait jamais imaginé emprunter une voie aussi étroite, mais la Nature apprend vite, et Pauline dut bientôt refréner son enthousiasme prêt à franchir trop rapidement les obstacles. Elle lui servit alors de guide en l’incitant à maintenir un patient effort : « Oh, mon ami ! un tel bienfait mérite une récompense », murmura-t-elle encore lorsqu’elle sentit l’engin parvenu à destination. Elle ne put contenir son émotion, et des larmes de joie coulèrent de ses yeux pendant que ses doigts parcouraient sans relâche son mont de Vénus et que le foutre de Virginien lui remplissait le cul. À l’issue de cette généreuse action, Virginien constata cependant que son instrument revenu du sentier obscur était légèrement souillé. Pauline remarquant sa confusion lui indiqua alors : « Va donc nettoyer ce peu de caca à l’eau claire de la salle de bains. J’ai été bien imprudente de ne pas prévenir ce léger malheur par un lavement matinal. »

Ecce homo

Il y a de grandes analogies entre la scène de l’Ecce Homo dans les évangiles et les éjaculations faciales en pornographie. Dans les deux cas, il s’agit d’une situation d’humiliation, de soumission, de déshonneur, de ridicule aussi, mais qui, en son final, conduit à une forme supérieure d’humanité (car Jésus s’est fait homme) et d’amour de l’humanité pour qui le sacrifice est accompli. Sans doute, le sacrifice est dans un cas majeur (la crucifixion) et dans l’autre mineur puisque le visage s’essuiera facilement de l’offense, mais il s’agit bien pour l’un et pour l’autre de l’acceptation consciente d’une offense qui se transforme en rédemption.

Ainsi se formait le tempérament des deux amants, et chaque rencontre renforçait leur caractère aimable et généreux. Ils furent bientôt en âge de passer le bac, professionnel pour Virginien, général pour Pauline. Ils n’étaient guère savants, ce qui leur paraissait inutile, et la réussite fut difficile bien qu’effective. Ayant toujours vécu de médiocre façon, ils n’avaient guère de projets de fortune ni de commerce aventureux. Madame Dufour avait cependant une sœur qui vivait en Allemagne et à qui elle fit part de la réussite de sa fille, sans doute le seul événement digne d’intérêt des dix dernières années. Cette sœur, qui était divorcée et se faisait appeler désormais Birgit, dirigeait une entreprise qu’elle présentait comme particulièrement prospère et qu’elle avait arrachée semble-t-il aux mains de son ex-mari. Les liens entre les deux sœurs étaient cependant bien distendus, et elles ne s’étaient guère vues qu’une fois tous les deux ou trois ans depuis leur entrée respective dans l’âge adulte. Birgit profitait occasionnellement de vacances dans le sud de la France pour faire un bref passage chez sa sœur. Il est vrai que son bolide allemand aux vitres teintées détonnait dans ce quartier de banlieue (même si d’aucuns soupçonnaient qu’il s’agissait certainement là du véhicule d’un trafiquant de drogue en gros). Cet écart de fortune, mais également de corpulence — car Birgit était mince et galbée, perchée sur de hauts talons — explique que madame Dufour se soit empressée de lui faire part au téléphone de la réussite de sa fille, ce qui était sans doute le seul avantage dont elle pouvait se prévaloir à l’égard de sa sœur. Celle-ci, divorcée donc, n’avait pas non plus d’enfant. Et il n’y avait apparemment pas d’autre homme ni d’autre femme dans sa vie.

Madame Dufour fut dès lors étonnée quand sa sœur la rappela quelques jours plus tard et voulut entamer avec elle et Pauline une plus longue conversation en visioconférence. Elle proposait d’accueillir la jeune fille chez elle en Allemagne et de lui assurer une formation professionnelle dans son entreprise, formation qui à terme pouvait déboucher sur un emploi bien rémunéré. La France était un pays en déclin irrémédiable, en proie à une dépression continue (surtout depuis ses éliminations successives aux compétitions internationales de football), alors qu’ici, les opportunités de développement étaient multiples, le dynamisme industriel intact, le commerce florissant, les perspectives de carrière innombrables. Et elle voulait bien sûr offrir à sa nièce la chance de faire à son tour fortune. Sans doute, Pauline ne parlait pas l’allemand, une langue dont la réputation de difficulté l’avait tenue éloignée dans son cursus scolaire (au profit d’un espagnol qui n’avait qu’un intérêt touristique), mais quelques mois de pratique intensive devraient remédier à cette lacune. Madame Dufour demanda quelles étaient exactement les activités de l’entreprise von Ofen GmbH et quel poste Pauline serait susceptible d’y occuper, mais les réponses furent obscures pour les deux Françaises : il s’agissait d’une maison de production doublée d’un important circuit de distribution avec à présent un grand nombre de sites payants, sous des appellations diverses, sur la grande toile électronique ; les possibilités de carrière étaient évidemment diverses et dépendraient des capacités et des intérêts de Pauline.

Celle-ci était manifestement enthousiaste, contente sans doute de quitter les tristes rivages de cette banlieue polluée, et sa mère, malgré quelques appréhensions, se réjouissait d’être débarrassée de cette adolescente paresseuse qui passait ses journées au lit ou chez le voisin, sans ranger la vaisselle sale ni lancer la machine à laver alors qu’elle-même revenait au petit matin épuisée par les nuits de garde. En outre, elle redoutait le coût d’études supérieures aussi longues qu’inutiles en cette période de chômage réputé incompressible. Elle n’avait cependant pas osé poser la question qui lui brûlait les lèvres : est-ce que Birgit envisageait, elle qui était apparemment bénie par la fortune, de prendre en charge tous les frais d’entretien de sa nièce ?

Virginien ne fut pas consulté et il ne put que faiblement déplorer le départ subit de Pauline. Celle-ci le consola en lui prodiguant moult caresses et une fellation profonde qui lui arracha un sourire de contentement, même si la mauvaise humeur le gagna bientôt à nouveau : avec son air benêt, sa tignasse rousse, son corps dégingandé, il redoutait de ne point trouver une âme assez compatissante pour le soulager de la nervosité toujours renaissante au bas de son ventre. Il savait qu’il lui faudrait certainement revenir à une pratique manuelle intensive, mais peu satisfaisante.

Pauline partit donc en train jusqu’à Francfort. Virginien et Madame Dufour reçurent d’abord de nombreux messages, toujours brefs (la jeune fille n’était pas écrivaine), mais d’une humeur joyeuse. Puis au fil des semaines et bientôt des mois, ils se raréfièrent même s’ils étaient toujours enthousiastes et accompagnés de nombreuses photos des lieux où séjournait et travaillait Pauline. Elle annonçait également voyager dans plusieurs villes d’Allemagne, d’Autriche, de Hongrie, de Tchéquie, de Roumanie, dont elle envoyait également des images : selon le défaut commun à tous ces autoportraits d’adolescents saisis par téléphone portable, elle occupait néanmoins l’essentiel de l’avant-plan derrière lequel on distinguait vaguement des chambres d’hôtel lumineuses. Elle répondit à sa mère que le travail était effectivement plaisant et intéressant, même s’il exigeait un grand investissement personnel.

L’hiver arriva répandant bientôt sa grisaille sur les banlieues françaises, et Pauline annonça qu’elle partait pour des raisons professionnelles avec sa tante aux États-Unis, à Los Angeles plus précisément. Ce voyage qui semblait tiré d’un épisode de télévision populaire piqua la curiosité de madame Dufour qui insista au retour de Pauline en Europe pour qu’elle lui fasse un compte rendu détaillé au cours d’une opportune visioconférence. Bien que l’emploi du temps de la jeune fille était fort chargé, elle consentit à une telle rencontre à laquelle Virginien et Rachida furent également conviés et qui fut heureusement enregistrée, nous permettant d’en donner une transcription presque mot pour mot où se dépeint si bien la situation et le caractère de Pauline. Malgré la circonspection de son aimable et indulgente fille, madame Dufour jugea qu’elle était bien heureuse et bien satisfaite d’une réussite qui la plaçait aujourd’hui très au-dessus de son ancienne condition.

Au-delà du grotesque

« Ma bien aimée maman, mes très chers amis, j’ai traversé bien des épreuves, mais également connu bien des plaisirs depuis notre séparation. Ma tante qui peut sembler hautaine a un caractère excessivement bienveillant et m’a transmis ces derniers mois les fruits de sa longue expérience. Elle m’a fait une place dans l’entreprise qu’elle dirige d’une main aussi habile que ferme et qui offre au public tous les produits pouvant satisfaire les besoins d’une vie sexuelle épanouie : lubrifiants, godemichés, lingerie, accessoires divers… Mais l’essentiel de l’activité réside dans la réalisation de films pornographiques de grande qualité. Comme elle est excessivement féministe, tous les postes de responsabilité sont entre les mains de dames de qualité et pleines d’attention pour la jeunette que je suis. J’ai pu faire un bref apprentissage dans les différents postes de réalisation, qu’il s’agisse du tournage, de l’éclairage, du maquillage, de la gestion des accessoires ou même des boissons et nourritures de toute une équipe. Mais ce que je préfère, c’est le travail d’actrice ou de performeuse. Bien que je sois maigrelette — ce qui, dans ce métier, est moins préféré que des courbes généreuses —, l’enthousiasme dont je fais preuve garantit, semble-t-il, mon succès auprès d’un large public disposé à payer des abonnements aux différents sites où j’apparais. Après quelques timides essais, j’ai pu maîtriser tous les savoirs et toutes les techniques nécessaires dans cette carrière exigeante.

Les choses, qui se déroulent dans un studio spécialement aménagé, peuvent sembler en effet au départ faciles. Il suffit que je me défasse rapidement des courts vêtements dont je suis vêtue, en souriant coquinement à la caméra et en balançant avec légèreté mon fessier musclé. C’est avec aisance que j’écarte ensuite les cuisses pour présenter un sexe parfaitement épilé dont j’exhibe les lèvres bientôt écartées entre mes doigts pour donner à voir la rose ouverture de mon vagin. Il ne faut cependant pas oublier pendant tout ce temps de sourire à tous ceux et à toutes celles qui découvrent ce bijou indiscret. Mais c’est bien sûr autre chose qui est universellement attendu : le trou de mon cul dans lequel il m’est demandé d’enfoncer immédiatement un godemiché heureusement lubrifié. Plus gros est-il, et plus nombreuses sont les marques de satisfaction des visiteurs de nos sites étoilés. J’ai bien appris à assouplir ce sphincter, et j’y accueille avec facilité (et un sourire toujours nécessaire) les engins les plus formidables. C’est dans diverses positions obscènes que je facilite ces intromissions répétées jusqu’à ce que surgissent de façon merveilleuse trois forts gaillards (ou parfois quatre, ou parfois cinq) qui s’empressent de m’entourer pour me rendre un hommage appuyé. Il est vrai que c’est plutôt moi qui commence par m’agenouiller, suçant bientôt alternativement leurs membres fortement érigés (grâce à des injections péniennes de puissants alcaloïdes). La gorge profonde est une technique indispensable, mais qui s’acquiert aisément avec un peu de pratique. Les minutes passent et je suis bientôt renversée sur le blanc canapé du studio, dans une position favorable à une immédiate sodomie, avant qu’un nouveau bouleversement des positions permette une double pénétration alors que je prends en bouche la dernière bite présente (parfois mes mains sont également sollicitées pour branler quelques queues supplémentaires). Bien entendu, ces réalisations élaborées exigent de fréquentes variations, et vous imaginez facilement comment mes différents orifices sont occupés tour à tour et parfois simultanément par les membres de cette cohorte. Dans les intervalles, je continue à sourire à celles et ceux qui s’étonnent qu’un corps aussi menu que le mien puisse accueillir de tels Hercules tout nus et excessivement nerveux. Comme une tempête impétueuse, le final voit une vaste nappe d’écumes blanches se répandre en mouvements irréguliers sur mon visage et dans ma bouche, et je relèche avec un regard de connivence à la caméra les dernières gouttes de foutre qui coulent sur mes doigts ou bien d’une queue noire.

— N’y a-t-il cependant pas quelque chose d’immoral dans une telle entreprise qui, quoi que vous en disiez ma fille, s’appuie sur les instincts les plus bas de l’être humain ? ne put s’empêcher de remarquer madame Dufour.

— Immoral peut-être, mais parfaitement légal en tout cas, car ma tante attentionnée vérifie bien que tous nous soyons majeurs, multiplement vaccinés et porteurs de récents tests de séronégativité. Elle est également très attentive à ce qu’un climat de douce bienveillance, plus importante même que sur les campus universitaires américains, règne sur les tournages, ainsi qu’un consentement universel et constant.

— Éclairez-nous donc, ma tendre amie, sur ces fréquents voyages que vous avez effectués puisque vous dites toujours tourner dans le même studio ? s’enquit Virginien à son tour.

— Oui, mon doux ami, nous changeons fréquemment de place et passons d’une résidence à une autre, malgré les avantages qu’offre un studio bien équipé, parce que les décors qui semblent accessoires au regard de l’intérêt principal du public essentiellement attiré par le trou de mon cul, participent au renouvellement de l’ambiance générale. L’atmosphère de luxe et de loisir que l’on recherche en ces lieux peut paraître contraire à l’ordre naturel des choses aux yeux notamment des travailleurs en permaculture, mais elle participe grandement, bien que de façon indirecte, à la satisfaction des spectateurs, comme d’ailleurs les perruques ou les accessoires vestimentaires aussi vite soient-ils enlevés ou déchirés. Des accords sont également pris par ma chère tante avec d’autres studios pour des prestations particulières…

— Qu’entendez-vous par là ? s’enquit à nouveau Virginien.

— C’est une question délicate qui pourrait effaroucher votre pudeur naturelle. Pour vous éclairer, j’évoquerai seulement un studio ici en Allemagne qui requiert des prestations très ordinaires comme d’intenses fellations, des sodomies multiples ou des doubles pénétrations, mais qui sont régulièrement accompagnées au cours de la séquence filmée d’actions visant à satisfaire un besoin qui serait naturel s’il n’était provoqué par l’ingestion préalable d’innombrables pintes d’eau ou plus vraisemblablement de bière vu les mœurs germaniques des participants. Leur nombre pourrait bien être suffisant pour former une phalange grecque ou une cohorte romaine. Il convient alors d’ouvrir la bouche et d’offrir son corps à ces flots qui ne tombent pas du ciel.

— Oh, mon Dieu, se récria madame Dufour. J’espère qu’une telle abnégation de votre part — car je comprends que vous avez participé à ce genre de représentation — est justement rémunérée. Et qu’en est-il de votre séjour aux Amériques ?

— Comment aborder ce sujet sensible ? Vous trouverez dans un célèbre roman français du XVIIIe siècle l’évocation de l’achat et de la possession d’esclaves par les deux pauvres héroïnes comme s’il s’agissait là d’un fait d’évidence sur lequel il ne convient même pas de s’interroger[1]. Et ces esclaves sont réputés aussi zélés que laborieux, car très attachés à leurs maîtresses ! Quelle atteinte, n’est-ce pas, aux droits naturels des créatures humaines, quelle effroyable injustice qui révulse notre sensibilité alors qu’aujourd’hui nous nous offusquons même du triste sort des animaux asservis à nos besoins domestiques ! N’est-il pas juste que nous payons pour les crimes affreux de nos blancs ancêtres et que nous soyons soumises à notre tour, ma chère maman, à quelque maître à la peau sombre et au pénis arrogant ? Ce studio américain permet à des personnes sensibles comme moi d’expérimenter pendant un intense moment la condition d’esclave. Loin d’être monotone, cette condition servile m’a d’ailleurs obligé à endurer mille infamies différentes au gré de l’imagination de maîtres intensément pervers. J’ai été ligotée bien sûr, dans une position de grand écartement, suspendue au plafond, bâillonnée pour m’interdire toute récrimination, enfermée dans une cage, enchaînée à un lourd carcan, le sexe toujours offert, le cul toujours disponible, tous deux ouverts aux pénétrations obscènes de godes souples et démesurés comme des pines de cheval. On m’a contrainte à toutes les humiliations, à tous les abaissements, à toutes les soumissions, m’obligeant à lécher les pieds et les orteils d’un roi africain, à embrasser successivement trois, quatre ou cinq anus alignés devant moi, à effectuer de violentes fellations sans pouvoir reprendre mon souffle, à subir des flagellations répétées sur les fesses, mais également sur les parties les plus sensibles de mon sexe. Chacun et chacune venait à sa guise me pénétrer la bouche, le con ou le cul, avec la bite, les doigts ou tout instrument susceptible de m’offenser et d’ouvrir encore un peu plus largement mes orifices. D’aucuns s’amusaient à en faire un spectacle, m’exhibant complètement nue devant le public d’un bar populaire et grossier, qui jouissait en riant de mon abaissement, rajoutant crachats, moqueries, fessées, gifles ou même bières renversées à ma disgrâce totale. Mais l’instant le plus troublant est sans doute celui de l’attente avec les yeux bandés où mes bras et jambes sont fermement attachés, relevés au-dessus de mes épaules de telle façon tout mon ventre est exposé à la concupiscence d’un maître dont je devine la présence sans connaître ses intentions : va-t-il me pénétrer, me punir de façon cruelle, me pincer les tétons, me caresser ou me lécher le clito pour me faire jouir d’indécente façon, me donner comme jouet à deux ou trois de ses amis, ou me livrer à des amies effrontées connaissant mieux que moi les limites de mon propre corps et capables d’en abuser avec une arrogante ironie… Je pense que toi aussi, mon cher Virginien, tu devrais te soumettre à de telles épreuves qui fortifient l’âme en nous faisant prendre conscience de l’injuste privilège que nous procure notre pâle couleur de peau !

— Ah, non ! s’exclama Rachida, qui s’était tue jusque-là. Ma pauvre Pauline, tu te trompes complètement de triangle intersectionnel. Tu oublies en effet la domination coloniale et post-coloniale (même si je ne suis pas sûre que le père de Virginien n’était pas ce petit blanc imbécile qui travaillait avec moi dans l’équipe d’entretien de l’hôtel où j’étais occupée il y a bientôt vingt ans). Car, de mon côté, je suis fille de harki, grande victime du colonialisme français même si je ne suis pas certaine que cette qualification puisse passer de génération en génération sous la forme d’un stress post-traumatique. Même s’il est cisgenre, Eadhra (c’est la première fois qu’elle utilisait le prénom véritable de Virginien) se trouve dans un triangle où s’exercent les dominations blanche, coloniale et… je ne sais plus ! Si, patriarcale ! puisque son père a manqué à tous ses devoirs en le laissant dans le dénuement le plus complet… Il serait juste qu’à présent, Eadhra puisse œuvrer pour une société plus juste, plus inclusive où il puisse à son tour exercer ses droits légitimes sur des femmes blanches comme toi !

— Tu as sans doute raison, ma chère maman, intervint Virginien, mais évitons de longues querelles philosophiques sur la déconstruction du phallocentrisme et le nécessaire renversement de l’onto-théologie. Et dis-moi, ma tendre amie Pauline, l’idée d’un retour prochain ne vous séduirait-elle pas ? Votre douce patrie ne vous manque-t-elle pas ? Vos activités favorites ne trouveraient-elles pas à se réaliser dans un studio local et favoriser ainsi l’économie nationale ?

— Je vis ici au milieu de la fortune et l’on m’a enseigné de grands talents qui sont mal connus en France. Ceux qu’on nomme chez vous des professionnels sont bien souvent des amateurs d’une affreuse saleté et fort malodorants. Leur réputation outre-mer et outre-Rhin est détestable, car les grandes vertus et même la simple délicatesse leur sont inconnues, et ils traitent avec bien de rudesse des personnes de qualité comme moi. Mais je ne manquerai pas de vous rendre visite, mes chers amis, à l’occasion d’un séjour sur les bords de la mer ensoleillée, là où l’on peut jouir d’une vue immense et d’une solitude profonde dans des villas protégées des regards indiscrets. »

Cet échange franc et honnête, où s’était exprimée la nature simple et aimable de cette fille sans afféteries, rassura tout le monde. Virginien en particulier se réjouissait de découvrir ces vidéos où se révélaient tous les heureux talents de Pauline.

Plusieurs mois passèrent cependant. Un soir, Virginien reçut un message énigmatique de Pauline : « On doit évacuer le navire. On se dirige vers les canots. » Il lui demanda des éclaircissements, mais ne reçut point de réponse. C’est par la télévision qu’il apprit un peu plus tard le naufrage d’un énorme navire de croisière dont l’imprudent capitaine avait voulu frôler de trop près les côtes d’une île italienne pour en saluer les habitants sur le port. Un piton rocheux avait déchiré la coque sur une longueur de plus de cinquante mètres (cet énorme bateau en faisait plus de trois cents), entraînant l’inondation des salles de machines ainsi que celles des batteries électriques. Privé de propulsion et plongé dans le noir, le navire avait commencé à dériver avant de s’incliner fortement et de s’échouer à moitié immergé au bord de l’île. On parlait de morts et de disparus, mais sans précisions. Pauline était-elle sur ce bateau ? Une longue attente commença. Virginien terriblement inquiet se demandait s’il fallait prévenir la mère de Pauline. Sans réponse à ses multiples messages, il se résolut finalement à lui faire part de ses inquiétudes. Peut-être était-elle sur ce navire ? Peut-être son téléphone était-il hors d’usage à cause de l’eau ? Peut-être était-elle sur l’île voisine avec les rescapés sans moyen de communication ?

Les nouvelles s’accumulaient au fil des heures. Plus de quatre mille personnes avaient réussi à sortir du bateau malgré la panique générale, mais il y avait une centaine de blessés provoqués par les bousculades et surtout une trentaine de morts pris au piège. C’est la mère de Pauline qui reçut l’appel téléphonique lui annonçant que sa fille était parmi les victimes sans beaucoup d’autres précisions. Elle dut se rendre en Italie pour l’identification du corps et l’organisation de son rapatriement. Puis les funérailles.

Virginien après quelques jours d’hébétude ne put s’empêcher de regarder les innombrables vidéos pornos de Pauline qu’il avait téléchargées les derniers mois. Mais en proie à une sorte d’égarement, il passait fébrilement d’une vidéo à l’autre, non pas pour ressentir une quelconque excitation comme ça avait été le cas précédemment, mais seulement pour retrouver l’image de l’être aimé. Il saisissait la souris de ses faibles mains pour découvrir à chaque minuscule mouvement de l’index une autre image, mais sa poitrine s’oppressait encore plus, et de ses yeux à demi sanglants les larmes ne s’arrêtaient de couler. Il voulut se branler pour lui rendre un dernier hommage, mais la bandaison lui fit défaut.

Pensa-t-il à mourir ? Pas vraiment, car la période romantique ou plus précisément préromantique était depuis longtemps terminée. Mais quelques années plus tard, il entreprit une transition féminine. Cela lui permit de devenir ensuite, à l’instar de celle qu’il avait tant aimée et admirée, une des actrices pornographiques (transgenres) les plus renommées sous le nom de Virginie.


1. La brave Pauline est ici injuste avec Bernardin de Saint-Pierre dont elle ne connaît pas le Voyage à l’Isle de France, à l'Isle de bourbon, au cap de Bonne-Espérance, etc dont la lettre XII et son « Post-scriptum » dénoncent de façon véhémente l’esclavage des Noirs dans les colonies françaises et ailleurs.

Tout est dit…


Note de l’éditeur : ce court roman, l’un des plus médiocres de son temps, a connu un immense succès et a fait l’objet de nombreuses rééditions tout au long du XXIe (21e) siècle. La bibliographie est immense à son sujet et nous renvoyons à celle établie par P. Branlet, Pauline et Virginien, Répertoire bibliographique et iconographique. Paris, Maisonvieille et Lafeuillederose, 2063.