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mercredi 29 juillet 2026

La représentation de l'imposteur

Stimuler/simuler ?
« Parfois, en demandant si une impression est vraie ou fausse, on entend seulement demander si l’acteur a qualité ou non pour donner la représentation en question, et on ne s’intéresse pas principalement à la représentation telle qu’elle se déroule effectivement. Quand on découvre que l’individu à qui l’on a affaire est un imposteur, un fraudeur fieffé, on découvre en même temps qu’il n’avait pas le droit de jouer le rôle qu’il jouait et qu’il n’avait aucun titre au statut affiché. On peut supposer que la représentation de l’imposteur, outre le fait qu’elle n’est pas son expression légitime, pourrait être prise en défaut à d’autres points de vue ; mais souvent on découvre le déguisement de l’imposteur avant d’avoir pu déceler une autre différence entre la représentation falsifiée et la représentation légitime qu’elle imite. Paradoxalement, plus la représentation de l’imposteur se rapproche de la réalité, plus grand est le danger qui nous menace, car, si une représentation est exécutée avec compétence par quelqu’un qui s’avère être un imposteur, ce spectacle peut affaiblir dans notre esprit le lien moral entre le droit légitime de jouer un rôle et l’aptitude à le jouer. D’habiles imitateurs, en reconnaissant dès le début qu’on ne doit pas les prendre au sérieux, semblent nous fournir un moyen de sortir de cette difficulté dans certains cas. La définition sociale de l’imitation, toutefois, n’est pas elle-même quelque chose de très cohérent. Par exemple, alors que l’on considère le fait d’imiter une personne ayant un statut sacré, telle qu’un médecin ou un prêtre, comme une inexcusable faute contre la communication, on s’inquiète souvent beaucoup moins de voir imiter une personne ayant un statut profane, dépourvu de prestige et peu valorisé, comme celui d’un clochard ou d’un manœuvre. Quand nous découvrons que notre partenaire est d’un statut supérieur à ce qu’il nous faisait croire, les bons usages nous invitent à réagir par l’étonnement et la contrariété plutôt que par l’hostilité. La mythologie et les magazines populaires sont pleins d’histoires romanesques dans lesquelles le traître et le héros déguisent tous deux leur véritable identité et sont démasqués au dernier chapitre, où il s’avère que le traître n’est pas de statut supérieur et que le héros n’est pas de statut inférieur. De plus, alors que l’on juge sévèrement les acteurs, tels que les escrocs, qui falsifient sciemment tous les faits les concernant, il arrive en revanche que l’on éprouve de la sympathie pour ceux qui, n’ayant qu’un seul défaut grave, s’efforcent par exemple de cacher qu’ils sont d’anciens forçats, ou qu’ils ont perdu leur virginité, ou qu’ils sont épileptiques, ou qu’ils sont des métis, au lieu de reconnaître leur imperfection et d’essayer de la faire oublier par des procédés honorables. »

lundi 13 juillet 2026

Se montrer complètement nu

Voie étroite
« L’une des facettes de l’identité sociale consiste en l’adoption des attributs propres à un groupe dans l’objectif de se faire reconnaître en tant que membre genré de cette communauté. Elle doit donc être visible et s’exprime notamment dans le vêtement et ses composantes - tissus, attaches, ornements et accessoires, parures et bijoux - ainsi que dans les objets qui caractérisent une fonction, un statut, une activité prise en charge par l’individu qui en est porteur. Un autre élément réside dans le corps et ses représentations physique, sociale et mentale. Cet aspect est intimement lié au costume dès lors que celui-ci sert à modeler ou à modifier le corps, à le faire valoir ou à le cacher, l’association des deux formant l’apparence d’un individu, dont l’affichage de son genre.
Le vêtement et le corps sont donc les ateliers de la construction sociale du genre. Dans presque toutes les régions du monde, la vêture des femmes se distingue de celle des hommes, mais notons qu’en la matière, ce ne sont pas toujours elles qui présentent les tenues les plus voyantes ou les plus extravagantes. Chez les Baruya par exemple, les hommes sont les seuls à porter le bandeau rouge couleur de soleil ainsi que les coiffes de plumes - et de manière générale, sur l’île de Nouvelle-Guinée, ce sont les hommes qui portent les beaux atours. En Occident, le vêtement des élites masculines comme féminines était particulièrement exubérant jusqu’à la Révolution française. Si, parfois, l’habillement et ses accessoires invisibilisent ou exposent les femmes, ils sont aussi souvent un moyen d’entraver, d’empêcher leur libre mouvement, de les dominer : robes longues, avec ou sans traîne, robes à paniers, corsets, baleines, pieds bandés en Chine, femmes girafes Padaung de Birmanie, ou Ndebele d’Afrique du Sud, chaussures à talons hauts, jupes crayons, burqa, etc.
Doigté féminin
Le vêtement est donc l’un des moyens de contrôler les corps mais aussi les esprits. Prenons l’exemple des habits de l’élite de la fin du Moyen Âge, que l’historienne Odile Blanc a étudiés à travers les miniatures ornant les manuscrits princiers. Elle montre qu’au XIVe et au XVe siècles, les costumes masculins raccourcissent ; ils sont taillés près du corps et révèlent les formes de leur porteur, tout en permettant le mouvement et l’exercice physique ; ceux des femmes au contraire ne soulignent qu’une partie de leur anatomie, d’abord la nudité du cou jusqu’à la naissance des seins, puis le haut du buste moulé dans l’étoffe, le restant étant enfoui dans de larges jupes à traîne ne permettant que des déplacements contraints. À cette période, le décolleté féminin, en ce qu’il découvre tout en cachant l’essentiel, est l’un des symboles de la femme tentatrice, de la pécheresse dont, selon les moralistes de l’époque, les hommes doivent se méfier. Mais il est aussi un marqueur de la fragilité et de la vulnérabilité des femmes, dont le corps en partie dénudé ou seulement couvert d’une mince étoffe doit être protégé. Le costume masculin, court et moulant en bas, et ample et garni de fourrure en haut, traduit autant les valeurs masculines de virilité dans l’action que celles relatives à la protection et à l’enveloppement des êtres faibles tels que les femmes. La représentation d’un couple vêtu de la sorte dans l’Épître d’Othea à Hector de Christine de Pizan (1364-1431) en est un parfait exemple. Pour Odile Blanc, à la fin du Moyen Âge, “cette maîtrise des apparences […] est sans aucun doute au service de l’affirmation du pouvoir des hommes dans la société”. Autrement dit, l’habillement des femmes est bien souvent une affaire d’hommes qui traduit la place que la société veut bien leur accorder afin, ce faisant, de valoriser la puissance masculine.
Pente glissante
Comme le montre cet exemple, le vêtement couvre la nudité en laissant voir - ou deviner - certaines parties du corps tandis qu’il en dissimule d’autres. Ce jeu d’exposition et de dissimulation contribue à donner au corps son identité sociale. C’est pourquoi, dans la plupart des sociétés, il est interdit de se montrer complètement nu : ce serait s’exposer aux regards sans les oripeaux culturels qui font de vous un être social reconnu, autrement dit se montrer comme départi de son humanité. Et ce n’est pas le pourcentage de peau recouverte, le métrage d’étoffe ou le nombre d’accessoires qui importent. Chez les peuples où le vêtement est minimal en raison de la chaleur du climat, l’enlèvement, la perte ou le détachement en public de l’étui pénien ou du cache-sexe provoque, dans la plupart des situations, un sentiment de honte chez l’individu concerné qui, involontairement ou volontairement, n’a pas respecté les conventions sociales et les règles de la pudeur. »
Courage, dit-elle

lundi 30 mars 2026

Capitulation générale

Mansplaining ?
Taille originale : 24 x 37,8 cm
« Ça m’a quand même pris trois ans, mais j’étais assez intelligent pour savoir qu’il fallait absolument qu’elle devienne ma femme. Et on s’en sortait bien, tous les deux, essentiellement parce que j’avais très vite compris le secret des mariages qui marchent : la capitulation générale. J’avais découvert qu’essayer de débattre avec Lita était une très mauvaise stratégie. Lui donner des ordres était une très, très mauvaise stratégie. La seule chose qui marchait, c’était la reddition : ce que Lita veut, Lita l’obtient. Ça marchait d’autant mieux que quand je me rendais sans condition et que j’implorais sa clémence, Lita avait l’habitude d’accorder une amnistie et de revenir d’elle-même à une position de compromis. Évidemment, elle était maline ; quand je commençais à dire que j’étais d’accord avec elle et à abandonner toute résistance, elle me traitait de petite lavette, mais avec ce seul résultat qu’on se mettait à rigoler tous les deux.
Avec les années, je me suis rendu compte que pour tous les êtres humains, avoir raison, c’est une mauvaise stratégie. Plus je suis convaincu d’avoir raison, plus je rends les autres autour de moi malheureux, plus je me rends moi-même malheureux. Si j’aime bien débiter des conneries, c’est que, justement, pendant que je les radote, il n’y a aucune chance que je m’imagine avoir raison.
Donc, après notre mariage, j’ai été raisonnable, je me suis calmé, j’ai économisé mon fric et je me suis acheté un bateau au lieu de continuer à trimer sur celui d’un autre. Après, on a eu deux mômes, et je suis devenu l’adorable ours mal léché que je suis aujourd’hui, et nous avons vécu heureux.
Ouais, ouais, c’est ça… »
« Il est temps de reconnaître la pornographie comme une forme d'art à part entière. […] Les femmes doivent être respectées, protégées et se sentir en sécurité. Nous pouvons admirer les femmes tout en garantissant toujours leur sécurité. » (traduction)

 

« Rubrique des faits divers
Le principal candidat du Parti républicain
Se déclare en faveur de l’argent
(Riyad, Arabie Saoudite, 28 juillet)
Le principal candidat aux primaires du Parti républicain, qui se trouve actuellement en Arabie Saoudite, a déclaré aujourd’hui qu’il était en faveur de l’argent.
“Notre grande nation ne se porte pas bien”, a-t-il dit lors d’un discours prononcé devant les membres de l’Association saoudienne pour le pétrole et les profits. “Il y a une raison à cela : notre président ne comprend pas, refuse d’accepter que ce qui a fait la grandeur des États-Unis, c’est l’argent.”
Le charismatique candidat a ensuite expliqué que l’argent devait absolument être la seule et unique source de motivation du peuple, à moins de voir le capitalisme américain moderne tomber en désuétude.
“Tous les plus grands penseurs, d’Adam Smith à Ronald Reagan et à Rush Limbaugh, savent que le plus pur égoïsme économique - c’est-à-dire la recherche d’argent - permet le bon fonctionnement du capitalisme. S’il fallait que nos citoyens et nos entreprises, au lieu de chercher à satisfaire leur propre égoïsme économique, se contentent de faire ce que recommandent les Démocrates les plus radicaux, par exemple s’inquiéter de la santé des travailleurs, de l’intérêt général, de la qualité de l’environnement, des inégalités sociales, le système s’enrayerait et notre pays perdrait de son autorité morale.”
Pendant la séance de questions, on lui a demandé s’il envisageait juste de réduire les impôts des riches tout en sabrant dans les programmes destinés à soulager les maux des pauvres ; le richissime candidat a donné une réponse éloquente et a indiqué que la prospérité de ceux qui ont du succès permet seule de soulager, éventuellement, les souffrances des autres.
“Si la pauvreté sévit en notre belle nation, a-t-il dit, c’est seulement parce que les impôts trop élevés restreignent la liberté de tous ces millionnaires qui triment avec tant d’acharnement. Je compatis sincèrement avec les souffrances des pauvres, c’est d’ailleurs précisément pour cette raison que j’ai consacré ma vie à accumuler le plus d’argent possible. Je me permets d’ailleurs de vous rappeler qu’il s’agit du devoir de tout bon citoyen américain. Je voulais que les autres puissent à terme, et indirectement, bénéficier de mes efforts pour m’enrichir.”
“Il n’y a rien de mal, a-t-il ajouté, à ce que des œuvres de bienfaisance ou des travailleurs sociaux ou tout autre organisme bien intentionné fassent des choses pour aider les pauvres, mais à la seule condition qu’ils soient payés pour le faire. Aider un autre être humain, aider votre prochain sans recevoir de compensation économique détruit les fondements de la libre entreprise et donc de toute notre existence. Ces gens-là veulent semer la ruine dans notre grand pays.” »

jeudi 2 octobre 2025

La proximité du membre de l'inconnu

Tre studi della testa di una donna e uno studio della mano
« Dans la première année de leur liaison, Tereza criait pendant l’amour, et ce cri, comme je l’ai dit, cherchait à aveugler et assourdir les sens. Ensuite, elle criait moins, mais son âme était toujours aveuglée par l’amour et ne voyait rien. Quand elle avait couché avec l’ingénieur, l’absence d’amour avait enfin rendu la vue à son âme. Elle était retournée au sauna et elle était de nouveau devant le miroir. Elle se regardait et revoyait en pensée la scène d’amour chez l’ingénieur. Ce qu’elle se rappelait, ce n’était pas l’amant. À vrai dire, elle n’aurait même pas pu le décrire, peut-être n’avait-elle même pas remarqué de quoi il avait l’air tout nu.
Après l'incendie
Ce dont elle se souvenait (et ce qu’elle regardait maintenant avec excitation devant le miroir) c’était de son propre corps ; sa toison et la tache ronde juste au-dessus. Cette tache, qui n’avait été jusqu’ici pour elle qu’un simple défaut cutané, s’était gravée dans sa mémoire. Elle voulait la voir et la revoir dans l’incroyable proximité du membre de l’inconnu.
Taille originale : carton 29,7 x 21 cm
sur une feuille 29,7 x 40 cm
& 21 x 29,7 cm
Je ne peux que le souligner encore une fois : elle n’avait pas envie de voir le sexe de l’inconnu. Elle voulait voir, à proximité de ce sexe, son propre pubis.
Elle ne désirait pas le corps de l’autre. Elle désirait son propre corps, soudain révélé, d’autant plus excitant qu’il était plus proche et plus étranger.
Taille originale : 2 fois 21 x 29,7 cm
Elle regarde son corps couvert des fines gouttelettes de la douche et songe que l’ingénieur va passer au bar d’un jour à l’autre. Elle a envie qu’il vienne, qu’il l’invite ! Elle en a immensément envie ! »
Tableau invisible

mardi 21 mai 2024

La passion est liée à la mort

Hier et aujourd’hui
Taille originale : 29,7 x 21cm et 42 x 21 cm
« Bien des traits de la légende de Tristan sont de ceux qui signalent un mythe. Et d’abord le fait que l’auteur — à supposer qu’il y en eût un, et un seul — nous est totalement inconnu. Les cinq versions “originales” qui nous restent sont des remaniements artistiques d’un archétype dont on n’a pu trouver la moindre trace. Un autre aspect mythique de la légende de Tristan, c’est l’élément sacré qu’elle utilise. Le progrès de l’action, et les effets qu’elle devait exercer sur l’auditeur, dépendent dans une certaine mesure d’un ensemble de règles et de cérémonies qui n’est autre que la coutume de la chevalerie médiévale. Or les “ordres” de chevalerie furent souvent appelés “religions”. Chastellain, chroniqueur de la Bourgogne, nomme ainsi l’ordre de la Toison d’Or (dernier en date), et il en parle comme d’un mystère sacré, en un siècle où pourtant la chevalerie n’était plus guère qu’une survivance.
Enfin la nature même de l’obscurité que nous découvrirons dans la légende, dénote sa parenté profonde avec le mythe. L’obscurité du mythe en général ne réside pas dans sa forme d’expression. (Ce serait ici le langage du poème : or on sait qu’il est des plus simples.) Elle tient d’une part au mystère de son origine, et d’autre part à l’importance vitale des faits que le mythe symbolise. Si ces faits n’étaient pas obscurs, ou s’il n’y avait quelque intérêt à obscurcir leur origine et leur portée pour les soustraire à la critique, il n’y aurait pas besoin de mythe. On pourrait se contenter d’une loi, d’un traité de morale, ou même d’une historiette jouant le rôle de résumé mnémotechnique. Point de mythe tant qu’il est loisible de s’en tenir aux évidences et de les exprimer d’une manière manifeste ou directe. Au contraire, le mythe parait lorsqu’il serait dangereux ou impossible d’avouer clairement un certain nombre de faits sociaux ou religieux, ou de relations affectives, que l’on tient cependant à conserver, ou qu’il est impossible de détruire. Nous n’avons plus besoin de mythes, par exemple, pour exprimer les vérités de la science: nous les considérons en effet d’une manière parfaitement “profane”, et elles ont donc tout à gagner à la critique individuelle. Mais nous avons besoin d’un mythe pour exprimer le fait obscur et inavouable que la passion est liée à la mort, et qu’elle entraîne la destruction pour ceux qui s’y abandonnent de toutes leurs forces. C’est que nous voulons sauver cette passion, et que nous chérissons ce malheur, cependant que nos morales officielles et notre raison les condamnent. L’obscurité du mythe nous met donc en mesure d’accueillir son contenu déguisé et d’en jouir par l’imagination, sans en prendre toutefois une conscience assez claire pour qu’éclate la contradiction. Ainsi se trouvent mises à l’abri de la critique certaines réalités humaines que nous sentons ou pressentons fondamentales. Le mythe exprime ces réalités, dans la mesure où notre instinct l’exige, mais il les voile aussi dans la mesure où le grand jour de la raison les menacerait*.
* La raison dont je parle ici étant l’activité profanatrice qui s’exerce aux dépens du sacré collectif et qui en libère l’individu. Que le rationalisme soit passé au rang de doctrine officielle ne doit pas nous faire oublier son efficacité proprement sacrilège, antisociale, “dissociatrice”. »

Li rois en haut le cop leva.
Iré le fait, si se tresva
Ja descendist li cop sor eux,
(Ses oceïst, ce fust grant deus !)
Qant vit qu’ele avoit sa chemise,
Et qu’entre eus deus avoit devise :
La bouche o l’autre n’ert jostee.
Et qant il vit la nue espee
Qui entre eus les desevrot,
Vit les braies que Tristran out :
« Dex ! dist li rois, que ce puet estre
Or ai veü tant de lor estre.
Dex ! je ne sai que doie faire
Ou de l’ocire ou du retraire ?

Le roi Marc lève son arme. Il est plein de fureur, prêt à défaillir. Il allait frapper — quel désastre — lorsqu’il constate qu’Yseut avait gardé sa chemise, et qu’ils étaient séparés : leurs lèvres ne se joignaient pas. Et quand il aperçut l’épée posée entre leurs corps, il vit aussi que Tristan était en braies.
« Mon Dieu, murmura-t-il, est-ce possible ? Mes yeux ne mentent pas. Seigneur ! je ne sais que faire faire : les tuer ou partir ? »

dimanche 24 septembre 2023

Marcher main dans la main

« Tu n’as pas eu la force de veiller seulement une heure ?
L’esprit est ardent, mais la chair est faible.
 »
« — Sans toi, je suis rejetée, amputée. Je suis une proscrite, une ombre de moi-même — »
Trop loin…
« — Et si tu ne m’aimes plus et ne souhaites pas que je te revienne, voudras-tu m’écrire pour me le dire ? C’est le silence qui me tue, le suspens qui, hors de ce silence, s’étire pour s’emparer de ma force et de mon esprit. Écris-moi pour me dire que ta vie est celle que tu veux, que tu es gai, ou malheureux, ou content ou inquiet. — Où es-tu, Geoffrey ? Je ne sais même pas où tu es. Oh, tout cela est trop cruel. Où sommes-nous partis, je me le demande ? Dans quel pays lointain marchons-nous toujours la main dans la main ? — »
Taille originale : deux fois 21 x 29,7 cm
« — Où es-tu, Geoffrey ? Si je savais seulement où tu es, si je savais seulement que tu me voulais, tu sais que j’aurais depuis longtemps été avec toi. Car ma vie est irrévocablement et à jamais liée à la tienne. Ne va jamais penser qu’en me relâchant tu seras libre. Tu ne ferais que nous condamner à un suprême enfer sur la terre. Tu ne ferais que libérer quelque chose d’autre pour nous détruire tous deux. J’ai peur, Geoffrey. Pourquoi ne me dis-tu pas ce qui est arrivé ? De quoi manques-tu ? Et qu’attends-tu, mon Dieu ? Quelle libération peut se comparer à celle de l’amour ? Mes cuisses brûlent du désir de t’étreindre. Le vide de mon corps n’est que famine de toi. Dans ma bouche ma langue se dessèche de soif de notre langage. Si tu laisses quoi que ce soit t’arriver tu me feras mal dans mon esprit, dans ma chair. Maintenant je suis dans tes mains. Sauve  — »

jeudi 14 septembre 2023

L'exploitation de la femme…

Étude de doigté lesbien [1]
« Et, en quelques phrases dites à l’oreille du baron Hartmann, comme s’il lui eût fait de ces confidences amoureuses qui se risquent parfois entre hommes, il acheva d’expliquer le mécanisme du grand commerce moderne. Alors, plus haut que les faits déjà donnés, au sommet, apparut l’exploitation de la femme. Tout y aboutissait, le capital sans cesse renouvelé, le système de l’entassement des marchandises, le bon marché qui attire, la marque en chiffres connus qui tranquillise. C’était la femme que les magasins se disputaient par la concurrence, la femme qu’ils prenaient au continuel piège de leurs occasions, après l’avoir étourdie devant leurs étalages. Ils avaient éveillé dans sa chair de nouveaux désirs, ils étaient une tentation immense, où elle succombait fatalement, cédant d’abord à des achats de bonne ménagère, puis gagnée par la coquetterie, puis dévorée. En décuplant la vente, en démocratisant le luxe, ils devenaient un terrible agent de dépense, ravageaient les ménages, travaillaient au coup de folie de la mode, toujours plus chère. Et si, chez eux, la femme était reine, adulée et flattée dans ses faiblesses, entourée de prévenances, elle y régnait en reine amoureuse, dont les sujets trafiquent, et qui paye d’une goutte de son sang chacun de ses caprices. Sous la grâce même de sa galanterie, Mouret laissait ainsi passer la brutalité d’un juif vendant de la femme à la livre : il lui élevait un temple, la faisait encenser par une légion de commis, créait le rite d’un culte nouveau ; il ne pensait qu’à elle, cherchait sans relâche à imaginer des séductions plus grandes ; et, derrière elle, quand il lui avait vidé la poche et détraqué les nerfs, il était plein du secret mépris de l’homme auquel une maîtresse vient de faire la bêtise de se donner.
— Ayez donc les femmes, dit-il tout bas au baron, en riant d’un rire hardi, vous vendrez le monde ! »
« Sortir de l’hétérosexualité a été un énorme soulagement. »
« À partir de ce moment, Denise s’intéressa aux histoires tendres de son rayon. En dehors des heures de gros travail, on y vivait dans une préoccupation constante de l’homme. Des commérages couraient, des aventures égayaient ces demoiselles pendant huit jours.
Clara était un scandale, avait trois entreteneurs, disait-on, sans compter la queue d’amants de hasard, qu’elle traînait derrière elle ; et, si elle ne quittait pas le magasin, où elle travaillait le moins possible, dans le dédain d’un argent gagné plus agréablement ailleurs, c’était pour se couvrir aux yeux de sa famille ; car elle avait la continuelle terreur du père Prunaire, qui menaçait de tomber à Paris lui casser les bras et les jambes à coups de sabot. Au contraire, Marguerite se conduisait bien, on ne lui connaissait pas d’amoureux ; cela causait une surprise, toutes se racontaient son aventure, les couches qu’elle était venue cacher à Paris ; alors, comment avait-elle pu faire cet enfant, si elle était vertueuse ? et certaines parlaient d’un hasard, en ajoutant qu’elle se gardait maintenant pour son cousin de Grenoble. Ces demoiselles plaisantaient aussi Mme Frédéric, lui prêtaient des relations discrètes avec de grands personnages ; la vérité était qu’on ne savait rien de ses affaires de cœur ; elle disparaissait le soir, raidie dans sa maussaderie de veuve, l’air pressé, sans que personne pût dire où elle courait si fort. Quant aux passions de Mme Aurélie, à ses prétendues fringales de jeunes hommes obéissants, elles étaient certainement fausses : on inventait cela entre vendeuses mécontentes, histoire de rire. Peut-être la première avait-elle témoigné autrefois trop de maternité à un ami de son fils, seulement elle occupait aujourd’hui, dans les nouveautés, une situation de femme sérieuse, qui ne s’amusait plus à de pareils enfantillages. Puis, venait le troupeau, la débandade du soir, neuf sur dix que des amants attendaient à la porte ; c’était, sur la place Gaillon, le long de la rue de la Michodière et de la rue Neuve-Saint-Augustin, toute une faction d’hommes immobiles, guettant du coin de l’œil ; et, quand le défilé commençait, chacun tendait le bras, emmenait la sienne, disparaissait en causant, avec une tranquillité maritale. »
Étude de doigté lesbien [2]
« La grande puissance était surtout la publicité. Mouret en arrivait à dépenser par an trois cent mille francs de catalogues, d’annonces et d’affiches. Pour sa mise en vente des nouveautés d’été, il avait lancé deux cent mille catalogues, dont cinquante mille à l’étranger, traduits dans toutes les langues. Maintenant, il les faisait illustrer de gravures, il les accompagnait même d’échantillons, collés sur les feuilles. C’était un débordement d’étalages, le Bonheur des Dames sautait aux yeux du monde entier, envahissait les murailles, les journaux, jusqu’aux rideaux des théâtres. Il professait que la femme est sans force contre la réclame, qu’elle finit fatalement par aller au bruit. Du reste, il lui tendait des pièges plus savants, il l’analysait en grand moraliste. Ainsi, il avait découvert qu’elle ne résistait pas au bon marché, qu’elle achetait sans besoin, quand elle croyait conclure une affaire avantageuse ; et, sur cette observation, il basait son système des diminutions de prix, il baissait progressivement les articles non vendus, préférant les vendre à perte, fidèle au principe du renouvellement rapide des marchandises. Puis, il avait pénétré plus avant encore dans le cœur de la femme, il venait d’imaginer “les rendus”, un chef d’œuvre de séduction jésuitique. “Prenez toujours, madame : vous nous rendrez l’article, s’il cesse de vous plaire.” Et la femme, qui résistait, trouvait-là une dernière excuse, la possibilité de revenir sur une folie : elle prenait, la conscience en règle. Maintenant, les rendus et la baisse des prix entraient dans le fonctionnement classique du nouveau commerce. »
« L’art est une extension de l'imaginaire masculin. »

vendredi 11 août 2023

Le sentiment d'avoir fait un rêve

Lever les yeux
« Je me rendis donc chez Giovanni que je trouvai dans son sous-sol noir, rempli de fagots et de sacs de charbon, seule denrée qu’on trouvât à Rome, cet été-là. Je lui dis ce que je désirais et il m’écouta en silence, les yeux froncés sur son cigare à demi éteint. Finalement : — Bon… je tiendrai à l’œil la boutique et l’appartement tout le temps que tu seras partie… ce sont bien des casse-tête par le temps qui court et je me demande vraiment pourquoi j’accepte… admettons que ce soit par bonté d’âme… — Ces mots m’embarrassèrent, car il me semblait l’entendre encore me dire : “Que peux-tu faire de cette sale bête ?” Et, cette fois encore, comme l’autre, je n’en croyais pas mes oreilles. Et tout à coup, je laisse échapper : — J’espère que c’est aussi pour moi que tu acceptes ? — Pourquoi dis-je cela, je n’en sais trop rien, sans doute parce que j’étais convaincue qu’il m’aimait bien et qu’en cette heure difficile, j’aurais eu plaisir à l’entendre dire qu’il ferait cela pour moi. Il me regarda un moment, puis ôta son cigare de sa bouche et le posa sur le bord de la table. Puis alla vers la porte du sous-sol, monta les marches, la ferma, mit la barre avec le cadenas, si bien que nous restâmes dans une obscurité complète.

J’avais compris tout à coup ; le souffle me manquait, le cœur me battait fort, mais je ne puis dire que j’étais sur la défensive, je me sentais toute troublée. J’imagine que c’était la faute des circonstances : Rome sens dessus dessous, la pénurie, la peur et le chagrin de quitter ma boutique et ma maison, sans compter le sentiment de n’avoir pas, comme toutes les femmes, un homme dans ma vie qui, à cette heure, pourrait m’aider et me donner du courage. Le fait est que, pour la première fois de ma vie, pendant que Giovanni venait au-devant de moi dans le noir, je sentis mon corps se détendre et devenir tout faible et consentant ; aussi, quand il me prit dans ses bras, ma première impulsion fut-elle de me serrer contre lui et de chercher ses lèvres avec ma bouche haletante. Il me poussa sur des sacs de charbon de bois et je me donnai à lui avec la sensation que, pour la première fois, je me donnais vraiment à un homme et, quoique les sacs fussent durs et lui très lourd, je me sentais légère et soulagée. Quand ce fut fini et qu’il s’écarta de moi, je demeurai assez longtemps couchée sur les sacs, heureuse ; il me semblait presque être redevenue jeune, au temps où j’arrivais à Rome avec mon mari, rêvant d’éprouver un sentiment semblable que je n’éprouvais pas, au contraire, puisque j’avais pris en dégoût les hommes et l’amour. Au bout d’un moment, il me demanda, toujours dans l’obscurité, si je me sentais en état de parler de nos affaires ; je me relevai et lui répondis affirmativement ; alors, il alluma une petite lampe à lueur jaune, et je le vis assis devant la table comme avant, le cigare entre les dents, l’œil à demi fermé, comme si rien n’était arrivé. — Jure-moi que tu ne diras jamais à personne ce qui vient de se passer, lui dis-je en m’approchant de lui, jure-le moi… — Il sourit en me répondant : — Que dis-tu ? Je ne te comprends pas… tu es bien venue me trouver pour cette histoire de maison et de magasin, n’est-ce pas ? — Et de nouveau, j’éprouvai ce même sentiment d’avoir fait un rêve. »

samedi 27 mai 2023

Enquête sur un tournage chaotique…

Male gaze ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm et 29,7 x 42 cm
« Par ailleurs, la réduction de la viande est le geste écologique individuel le plus efficace, de très loin »

selon nos informations…

« On n’est plus à une époque où le geste artistique justifie tous les dérèglements »

est également questionnable…

 

selon nos informations…

désespérément attachée à une vision romantique de l’artiste qui se consume et brûle au passage celles et ceux qui se dévouent à ces côtés

est également questionnable…

 

selon nos informations…

en espérant saisir l’inattendu, la vie même, à l’heure où des intercesseurs d’intimité se chargent de contenir les zones floues, propices aux transgressions

est également questionnable…

 

selon nos informations…

l’indulgence des proches à l’égard des débordements

est également questionnable…

 

selon nos informations…

dans un contexte où les excès en tout genre sont valorisés

est également questionnable…

…sauf erreur de notre part

Révélation
Slogan renouvelé
Mise à jour

mardi 20 septembre 2022

Le paradoxe sur la performeuse (deuxième partie)

Retable moderne
Taille originale :
cinq fois 29,7 x 21 cm
[Réécriture littéraire]

Le premier branleur

Mais quoi ? dira-t-on, ces accents si jouissifs, si lascifs, que cette femme arrache du fond de ses entrailles, et dont les miennes sont si violemment secouées, ce n’est pas le sentiment actuel qui les produit, ce n’est pas la jouissance qui les inspire ? Nullement ; et la preuve, c’est qu’ils sont mesurés ; qu’ils font partie d’un système de déclamation : que plus bas ou plus aigus de la vingtième partie d’un quart de ton, ils sont faux ; qu’ils sont soumis à une loi d’unité ; qu’ils sont, comme dans l’harmonie, préparés et sauvés : qu’ils ne satisfont à toutes les conditions requises que par une longue étude ; qu’ils concourent à la solution d’un problème proposé ; que pour être poussés juste, ils ont été répétés cent fois, et que malgré ces fréquentes répétitions, on les manque encore ; c’est qu’avant de dire :
Mets-la moi, mets-la moi bien profond
ou,
Je vais jouir, je vais jouir, je jouis !
la performeuse s’est longtemps écoutée elle-même ; c’est qu’elle s’écoute au moment où elle vous trouble, et que tout son talent consiste non pas à sentir, comme vous le supposez, mais à rendre si scrupuleusement les signes extérieurs du sentiment, que vous vous y trompiez. Les cris de son plaisir sont notés dans son oreille. Les gestes de son orgasme sont de mémoire, et ont été préparés devant une glace ou un smartphone*. Elle sait le moment précis où elle ouvrira ses cuisses et où les larmes de foutre couleront ; attendez-les à ce mot, à ce geste, ni plus tôt ni plus tard. Ce tremblement de la voix, ces mots suspendus, ces sons étouffés ou traînés, ce frémissement des membres, ce vacillement des genoux, ces évanouissements, ces fureurs, pure imitation, leçon recordée d’avance, grimace pathétique, singerie sublime dont la performeuse garde le souvenir longtemps après l’avoir étudiée, dont elle avait la conscience présente au moment où elle l’exécutait, qui lui laisse, heureusement pour le réalisateur, pour le spectateur et pour elle, toute la liberté de son esprit, et qui ne lui ôte, ainsi que les autres exercices, que la force du corps. Le peignoir remis sur les épaules, sa voix est éteinte, elle éprouve une extrême fatigue, elle va changer de culotte ou se coucher ; mais il ne lui reste ni trouble, ni plaisir, ni mélancolie, ni affaissement d’âme. C’est vous qui remportez toutes ces impressions. La performeuse est lasse, et vous tristes d’un plaisir évanoui ; c’est qu’elle s’est démenée sans rien sentir, et que vous avez senti sans vous démener (si ce n’est une brève manuélisation). S’il en était autrement, la condition de la performeuse serait la plus malheureuse des conditions ; mais elle n’est pas la nymphomane, elle la joue et la joue si bien que vous la prenez pour telle : l’illusion n’est que pour vous ; elle sait bien, elle, qu’elle ne l’est pas.

Titre au choix :

  • Singerie sublime
  • Vierge folle
  • Assomption
  • Auto-suffisance
  • Un sujet plein au corps opaque (post-lacanien)
  • Circuit court
Des sensibilités diverses, qui se concertent entre elles pour obtenir le plus grand effet possible, qui se diapasonnent, qui s’affaiblissent, qui se fortifient, qui se nuancent pour former un tout qui soit un, cela me fait rire. J’insiste donc, et je dis : « C’est l’extrême sensibilité qui fait les perfomeurs médiocres : c’est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais performeurs ; et c’est le manque absolu de sensibilité qui prépare les performeuses sublimes. » Les orgasmes de la performeuse descendent de son cerveau ; celles de l’homme sensible montent de son sexe : ce sont les entrailles qui troublent sans mesure la tête de l’homme sensible ; c’est la tête de la performeuse qui porte quelquefois un trouble passager dans ses entrailles ; elle pleure comme un prêtre incrédule qui prêche la Passion ; comme une séductrice aux genoux d’un homme qu’elle n’aime pas, mais qu’elle veut tromper ; comme un gueux dans la rue ou à la porte d’une église, qui vous injurie lorsqu’il désespère de vous toucher ; ou comme une courtisane qui ne sent rien, mais qui se pâme entre vos bras.

* également appelé téléphone intelligent, téléphone multifonction, mobile multifonction ou encore ordiphone
Triptyque d'une cathédrale invisible
Montée au ciel

mercredi 14 septembre 2022

Le paradoxe sur la performeuse

Indicateur temporel : 11.22.84
[Réécriture littéraire]

Le premier branleur

Mais le point important, sur lequel nous avons des opinions tout à fait opposées, votre auteur et moi, ce sont les qualités premières d’une grande comédienne. Moi, je lui veux beaucoup de jugement ; il me faut dans cette femme une spectatrice froide et tranquille ; j’en exige, par conséquent, de la pénétration et nulle sensibilité, l’art de tout imiter, ou, ce qui revient au même, une égale aptitude à toutes sortes de caractères et de rôles.

Le second branleur

Nulle sensibilité !

Le premier

Nulle. Je n’ai pas encore bien enchaîné mes raisons, et vous me permettrez de vous les exposer comme elles me viendront, dans le désordre de l’ouvrage même de votre ami.
Si la performeuse était sensible, de bonne foi lui serait-il permis de jouer deux fois de suite un même rôle avec la même chaleur et le même succès ? Très chaude à la première prise de vue, elle serait épuisée et froide comme un marbre à la troisième. Au lieu qu’imitatrice attentive et disciple réfléchie de la nature, la première fois qu’elle se présentera sur la scène sous le nom d’Adriana, de Lana, d’Orosmane, d’Adisson, de Chanel, copiste rigoureuse d’elle-même ou de ses études, et observatrice continue de nos érections, son jeu, loin de s’affaiblir, se fortifiera des réflexions nouvelles qu’elle aura recueillies ; elle s’exaltera ou se tempérera, et vous en serez de plus en plus satisfait.
Indicateur temporel : 11.23.41
Ce qui me confirme dans mon opinion, c’est l’inégalité des actrices qui jouent d’âme. Ne vous attendez de leur part à aucune unité ; leur jeu est alternativement fort et faible, chaud et froid, plat et sublime. Elles manqueront demain l’endroit où elles auront excellé aujourd’hui ; en revanche, elles excelleront dans celui qu’elles auront manqué la veille. Au lieu que la comédienne qui jouera de réflexion, d’étude de la nature humaine, d’imitation constante d’après quelque modèle idéal, d’imagination, de mémoire, sera une, la même à toutes les occasions, toujours également parfaite : tout a été mesuré, combiné, appris, ordonné dans sa tête ; il n’y a dans ses orgasmes ni monotonie, ni dissonance. L’excitation a son progrès, ses élans, ses rémissions, son commencement, son milieu, son extrême. Ce sont les mêmes accents, les mêmes positions, les mêmes mouvements, s’il y a quelque différence d’une vidéo à l’autre, c’est ordinairement à l’avantage de la dernière. Elle ne sera pas journalière : c’est une glace (sans être de glace !) toujours disposée à montrer son cul et à le montrer avec la même précision, la même force et la même vérité. Ainsi que le poète, elle va sans cesse puiser dans le fonds inépuisable de la nature, au lieu qu’elle aurait bientôt vu le terme de sa propre richesse.
Quel jeu plus parfait que celui de la Gerson ? cependant suivez-la, étudiez-la, et vous serez convaincu qu’à la sixième performance elle sait par cœur toutes les obscénités de son jeu comme toutes les exhibitions de son rôle. Sans doute elle s’est fait un modèle auquel elle a d’abord cherché à se conformer, sans doute elle a conçu ce modèle le plus haut, le plus grand, le plus bandant qu’il lui a été possible ; mais ce modèle qu’elle a emprunté de l’histoire, ou que son imagination a créé comme un grand fantôme, ce n’est pas elle ; si ce modèle n’était que de sa hauteur, que son action serait faible et peu excitante ! Quand, à force de travail, elle a approché de cette idée le plus près qu’elle a pu, tout est fini ; se tenir ferme là, c’est une pure affaire d’exercice et de mémoire. Si vous assistiez à ses études, combien de fois vous lui diriez : Vous y êtes !… combien de fois elle vous répondrait : Vous vous trompez !… C’est comme Brandon Cody, à qui son ami saisissait la bite et criait : Arrêtez ! le mieux est l’ennemi du bien : vous allez tout gâter… Vous voyez ce que j’ai fait, répliquait l’artiste haletant au connaisseur émerveillé, mais vous ne voyez pas ce que j’ai là, et ce que je poursuis.
Je ne doute point que la Gerson n’éprouve le tourment du Cody dans ses premières tentatives ; mais la lutte passée, lorsqu’elle s’est une fois élevée à la hauteur de son fantôme, elle se possède, elle se répète sans émotion. Comme il nous arrive quelquefois dans le rêve, sa tête touche aux nues, ses mains vont chercher les deux confins de l’horizon ; elle est l’âme d’un grand mannequin qui l’enveloppe ; ses essais l’ont fixé sur elle. Nonchalamment soumise à une double ou triple pénétration, les cuisses ouvertes, les yeux fermés, immobile, elle peut, en suivant son rêve de mémoire, s’entendre, se voir, se juger et juger les érections qu’elle excitera. Dans ce moment elle est double : la petite Gerson et la grande Putain.
Taille originale : deux fois 21 x 29,7 cm
& 29,7 x 21 cm

lundi 12 septembre 2022

Ouvrir la bouche

Titre au choix :

  • Stimulation/simulation
  • Eidôlon (grec ancien) : c’est ce qu'on voit comme si c’était la chose même, alors qu'il ne s'agit que d’un double, d’un simulacre.
  • Expressionnisme ni allemand ni abstrait
  • La bite effrayée
  • Les doigts habiles
  • Les nouvelles Ménades
  • L’augmentation de l’alcoolisation excessive chez les femmes
  • Eudaimonia (grec ancien) : la béatitude comme idéal de vie
« Mais les corps n’existent pas seulement dans l’espace ; ils existent aussi dans le temps. Ils ont de la durée, et chaque instant de leur durée peut nous les montrer sous une apparence différente et dans un rapport différent. Chacune de ces apparences, chacun de ces rapports momentanés est l’effet d’une action antécédente, peut devenir la cause d’une action subséquente, et par conséquent nous présente une sorte de centre d’actions. La peinture peut donc aussi imiter les actions, mais seulement d’une manière indicative et par le moyen des corps.
D'un autre côté, les actions ne peuvent exister par elles-mêmes ; il faut qu'elles soient produites par certains êtres agissans. Ainsi, pour autant que ces êtres sont des corps ou peuvent être regardés comme tels, la poésie peint aussi les corps, mais seulement d’une manière indicative et par le moyen des actions.
La peinture, dans ses compositions où tous les objets coexistent, ne peut saisir qu’un seul instant de l’action ; elle doit donc le choisir aussi fécond qu’il est possible, et tel qu’il fasse comprendre le mieux possible ce qui précède et ce qui suit. »
Corps et âmes en mouvement…
Taille originale : deux dessins 29,7 x 21 cm
& un autre 21 x 29,7 cm
« Appliquons cette idée au Laocoon, et la cause que nous cherchons paraîtra dans son évidence. Quel étoit ici le but de l'artiste ? La suprême beauté, sous la condition donnée de la douleur corporelle. Cette douleur dans toute sa violence auroit détruit la beauté. Il fallut donc la réduire; il fallut réduire les cris à des soupirs ; non que les cris décèlent une ame foible, mais parce qu'ils défigurent le visage et en rendent l'aspect dégoûtant. Qu'on ouvre seulement en idée la bouche du Laocoon et qu'on juge : qu'on le fasse crier et qu’on voie ! D’une figure qui nous inspiroit la pitié, parce ce qu’elle exprimoit à-la-fois la beauté et la souffrance, nous aurons fait une hideuse image dont nous voudrions détourner les yeux, parce que l'aspect de la douleur nous importune, sans que la beauté de l'objet souffrant puisse changer ce sentiment importun dans le doux sentiment de la compassion.
La simple ouverture de la bouche (sans parler de la contraction dégoûtante et forcée qu'elle produit dans le reste des traits) forme dans la peinture une tache, et dans la sculpture un creux de l’effet le plus désagréable. Montfaucon montre peu de goût, lorsque, dans une vieille tête barbue qui a la bouche ouverte, il croit trouver un Jupiter rendant des oracles. Faut-il donc qu'un Dieu crie lorsqu'il révèle l'avenir ? Le contour agréable de sa bouche rendrait-il ses discours suspects ? Je ne saurais même croire Valère-Maxime, lorsqu'il dit que Timanthe avoit fait crier Ajax dans le tableau déjà cité. Des artistes bien inférieurs, dans les temps de la décadence de l'art, ne font pas crier les barbares les plus féroces, lorsque la terreur et l'angoisse de la mort les saisissent, sous l'épée sanglante des vainqueurs. »

dimanche 1 mai 2022

Capitalisme

Propriété capitaliste
La main de l'artiste
« Le producteur, indulgent et bon-papa, répond : “Je préférerais que tu ne mettes pas en vedette des mots comme subversion, suicide de classe, et cætera. Il s'agit de jeunes qui s'amusent, à leur manière. Nous, dans ma génération, nous ne pensions qu'aux femmes. Eux, ils ont mis la politique à la place des femmes. Et puis, puisque tu me parles de capitalisme, moi je dois te dire, étant un capitaliste, que l'intérêt principal du capitalisme est que les contestataires, au lieu de s'emparer sérieusement de nos biens, se contentent d'en faire un sujet de film. Et, bien entendu, de la manière la plus pittoresque possible. D'un côté, je pense que c'est une manière pour ces braves gosses de se défouler sans toucher le moindre cheveu de la tête de qui que ce soit. De l'autre, parce que je crois que c'est une bonne affaire : les films violents et subversifs font, en ce moment, beaucoup d’argent. Quant à moi, modèle d’un capitaliste exploiteur et cynique… pourquoi pas ? Après tout, c’est la vérité ? Peut-être que je ne suis pas aussi cynique que je le devrais, mais capitaliste et bourgeois, ça je le suis. Et c’est indiscutable.” »
Taille originale : 17,5 x 29,5 cm

vendredi 15 avril 2022

Une ostentation d'ascétisme

De passage
« J’ai expérimenté brièvement avec l’abstinence de viande aux écoles de philosophie, où il sied d’essayer une fois pour toutes chaque méthode de conduite ; plus tard, en Asie, j’ai vu des Gymnosophistes indiens détourner la tête des agneaux fumants et des quartiers de gazelle servis sous la tente d’Osroès. Mais cette pratique, à laquelle ta jeune austérité trouve du charme, demande des soins plus compliqués que ceux de la gourmandise elle-même ; elle nous sépare trop du commun des hommes dans une fonction toujours publique et à laquelle président le plus souvent l’apparat ou l’amitié. J’aime mieux me nourrir toute ma vie d’oies grasses et de pintades que de me faire accuser par mes convives, à chaque repas, d’une ostentation d’ascétisme. Déjà ai-je eu quelque peine, à l’aide de fruits secs ou du contenu d’un verre lentement dégusté, à déguiser à mes invités que les pièces montées de mes chefs étaient pour eux plutôt que pour moi, ou que ma curiosité pour ces mets finissait avant la leur. Un prince manque ici de la latitude offerte au philosophe : il ne peut se permettre de différer sur trop de points à la fois, et les dieux savent que mes points de différence n’étaient déjà que trop nombreux, bien que je me flattasse que beaucoup fussent invisibles. Quant aux scrupules religieux du Gymnosophiste, à son dégoût en présence des chairs ensanglantées, j’en serais plus touché s’il ne m’arrivait de me demander en quoi la souffrance de l’herbe qu’on coupe diffère essentiellement de celle des moutons qu’on égorge, et si notre horreur devant les bêtes assassinées ne tient pas surtout à ce que notre sensibilité appartient au même règne. Mais à certains moments de la vie, dans les périodes de jeûne rituel, par exemple, ou au cours des initiations religieuses, j’ai connu les avantages pour l’esprit, et aussi les dangers, des différentes formes de l’abstinence, ou même de l’inanition volontaire, de ces états proches du vertige où le corps, en partie délesté, entre dans un monde pour lequel il n’est pas fait, et qui préfigure les froides légèretés de la mort. À d’autres moments, ces expériences m’ont permis de jouer avec l’idée du suicide progressif, du trépas par inanition qui fut celui de certains philosophes, espèce de débauche retournée où l’on va jusqu’à l’épuisement de la substance humaine. Mais il m’eût toujours déplu d’adhérer totalement à un système, et je n’aurais pas voulu qu’un scrupule m’enlevât le droit de me gaver de charcuterie, si par hasard j’en avais envie, ou si cette nourriture était la seule facile.
Repeint
Les cyniques et les moralistes s’accordent pour mettre les voluptés de l’amour parmi les jouissances dites grossières, entre le plaisir de boire et celui de manger, tout en les déclarant d’ailleurs, puisqu’ils assurent qu’on s’en peut passer, moins indispensables que ceux-là. Du moraliste, je m’attends à tout, mais je m’étonne que le cynique s’y trompe. Mettons que les uns et les autres aient peur de leurs démons, soit qu’ils leur résistent, soit qu’ils s’y abandonnent, et s’efforcent de ravaler leur plaisir pour essayer de lui enlever sa puissance presque terrible, sous laquelle ils succombent, et son étrange mystère, où ils se sentent perdus. Je croirai à cette assimilation de l’amour aux joies purement physiques (à supposer qu’il en existe de telles) le jour où j’aurai vu un gourmet sangloter de délices devant son mets favori, comme un amant sur une jeune épaule. De tous nos jeux, c’est le seul qui risque de bouleverser l’âme, le seul aussi où le joueur s’abandonne nécessairement au délire du corps. Il n’est pas indispensable que le buveur abdique sa raison, mais l’amant qui garde la sienne n’obéit pas jusqu’au bout à son dieu. L’abstinence ou l’excès n’engagent partout ailleurs que l’homme seul : sauf dans le cas de Diogène, dont les limitations et le caractère de raisonnable pis-aller se-marquent d’eux-mêmes, toute démarche sensuelle nous place en présence de l’Autre, nous implique dans les exigences et les servitudes du choix. Je n’en connais pas où l’homme se résolve pour des raisons plus simples et plus inéluctables, où l’objet choisi se pèse plus exactement à son poids brut de délices, où l’amateur de vérités ait plus de chances de juger la créature nue. À partir d’un dépouillement qui s’égale à celui de la mort, d’une humilité qui passe celle de la défaite et de la prière, je m’émerveille de voir chaque fois se reformer la complexité des refus, des responsabilités, des apports, les pauvres aveux, les fragiles mensonges, les compromis passionnés entre mes plaisirs et ceux de l’Autre, tant de liens impossibles à rompre et pourtant déliés si vite. Ce jeu mystérieux qui va de l’amour d’un corps à l’amour d’une personne m’a semblé assez beau pour lui consacrer une part de ma vie. Les mots trompent, puisque celui de plaisir couvre des réalités contradictoires, comporte à la fois les notions de tiédeur, de douceur, d’intimité des corps, et celles de violence, d’agonie et de cri. La petite phrase obscène de Poseidonius sur le frottement de deux parcelles de chair, que je t’ai vu copier avec une application d’enfant sage dans tes cahiers d’école, ne définit pas plus le phénomène de l’amour que la corde touchée du doigt ne rend compte du miracle des sons. C’est moins la volupté qu’elle insulte que la chair elle-même, cet instrument de muscles, de sang, et d’épiderme, ce rouge nuage dont l’âme est l’éclair.
Et j’avoue que la raison reste confondue en présence du prodige même de l’amour, de l’étrange obsession qui fait que cette même chair dont nous nous soucions si peu quand elle compose notre propre corps, nous inquiétant seulement de la laver, de la nourrir, et, s’il se peut, de l’empêcher de souffrir, puisse nous inspirer une telle passion de caresses simplement parce qu’elle est animée par une individualité différente de la nôtre, et parce qu’elle présente certains linéaments de beauté, sur lesquels, d’ailleurs, les meilleurs juges ne s’accordent pas. Ici, la logique humaine reste en deçà, comme dans les révélations des Mystères. La tradition populaire ne s’y est pas trompée, qui a toujours vu dans l’amour une forme d’initiation, l’un des points de rencontre du secret et du sacré. L’expérience sensuelle se compare encore aux Mystères en ce que la première approche fait au non-initié l’effet d’un rite plus ou moins effrayant, scandaleusement éloigné des fonctions familières du sommeil, du boire, et du manger, objet de plaisanterie, de honte, ou de terreur. Tout autant que la danse des Ménades ou le délire des Corybantes, notre amour nous entraîne dans un univers différent, où il nous est, en d’autres temps, interdit d’accéder, et où nous cessons de nous orienter dès que l’ardeur s’éteint ou que la jouissance se dénoue. Cloué au corps aimé comme un crucifié à sa croix, j’ai appris sur la vie quelques secrets qui déjà s’émoussent dans mon souvenir, par l’effet de la même loi qui veut que le convalescent, guéri, cesse de se retrouver dans les vérités mystérieuses de son mal, que le prisonnier relâché oublié la torture, ou le triomphateur dégrisé la gloire. »
Taille originale : 24 x 32 cm