Affichage des articles dont le libellé est Black Lives Matter. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Black Lives Matter. Afficher tous les articles

mercredi 13 mai 2026

Les rites de la séduction

Une question de tact
Taille originale : 19,7 x 42 cm & 29,7 x 21 cm
« — Non, jamais.
Elle mit la main devant sa bouche pour étouffer un éclat de rire. Il n’y avait rien d’extraordinaire, en 1955, à ce qu’un garçon du milieu et du caractère de Leonard n’ait encore eu aucune expérience sexuelle à la fin de sa vingt-cinquième année. Mais il était remarquable qu’il l’avouât. Il le regretta immédiatement. Elle avait réussi à maîtriser son rire, mais maintenant elle rougissait. Leurs doigts entrelacés lui avaient fait croire qu’il pouvait parler sans rien dissimuler. Dans cette petite pièce nue avec son tas de chaussures appartenant à une femme qui vivait seule et qui ne s’embarrassait pas de pots à lait ni de napperons sur des plateaux à thé, il aurait dû être possible de dire la vérité sans fard.
Et, en fait, cela était possible. Si Maria rougissait, c’est qu’elle avait honte de son rire sur lequel Leonard risquait de se méprendre. Car, pour elle, ce rire n’exprimait que le soulagement et la nervosité. Elle avait été brusquement libérée des pressions et des rites de la séduction. Elle n’aurait pas à jouer un rôle conventionnel sur lequel on la jugerait, et elle n’aurait pas à se mesurer à une autre femme. Sa peur d’être abusée physiquement avait disparu. Elle ne serait pas forcée de céder contre son gré. Elle était libre, tous deux étaient libres d’inventer leurs propres relations. D’être des partenaires dans l’invention. Et elle avait vraiment découvert toute seule cet Anglais timide au regard droit et aux longs cils, elle serait la première, elle l’aurait entièrement à elle. Ces pensées, elle les formula plus tard, dans sa solitude. Sur le moment, elles jaillirent sous la forme d’un rire de soulagement vite réprimé.
Leonard but une longue gorgée de thé, reposa sa tasse et émit un “Ah” cordial et peu convaincant. Il remit ses lunettes et se leva. Après la poignée de main, rien ne semblerait plus triste que de s’en aller, de quitter l’Adalbertstrasse, de prendre l’U-Bahn et d’arriver chez lui dans la grisaille du crépuscule pour retrouver sa tasse sale du petit déjeuner et les brouillons de sa lettre absurde éparpillés sur le plancher. Il vit tout cela tandis qu’il serrait la ceinture de sa gabardine, mais il savait que son aveu était une erreur tactique humiliante et qu’il devait s’en aller. Que Maria ait rougi pour lui ne la rendait que plus attendrissante et laissait deviner l’énormité de sa bévue.
Elle aussi s’était levée et bloquait le passage entre la porte et lui.
Une interprétation matérialiste, sinon marxiste…
— Il faut vraiment que je parte maintenant, expliqua Leonard, le travail et le reste. Plus il se sentait mal, plus il s’exprimait avec légèreté.
— Vous faites merveilleusement le thé, lança-t-il en la contournant.
— Je voudrais que vous restiez un peu plus longtemps, dit Maria.
C’était exactement ce qu’il souhaitait entendre, mais il était trop convaincu de son échec. Il se trouvait à mi-chemin de la porte.
— J’ai un rendez-vous à six heures.
Un mensonge, comme un gage désespéré donné à son angoisse. Il n’en revenait pas lui-même. Il voulut rester, elle voulait qu'il reste, et voilà qu'il insistait pour s'en aller. Il se comportait comme un autre, un étranger, et il n’y pouvait rien. Il se sentait incapable d’agir dans son intérêt. À force de s’apitoyer sur lui-même, il en perdait son bon sens méticuleux ; il se trouvait dans un tunnel dont la seule issue devenait sa propre et fascinante annihilation.
Il tripotait gauchement la serrure, et Maria se tenait juste derrière lui. La délicatesse de l’orgueil masculin qu’elle percevait assez bien la surprenait toujours. Malgré une assurance de façade, les hommes se vexaient facilement. Leur humeur pouvait changer du tout au tout. Pris dans le remous d’émotions impossibles à identifier, ils avaient tendance à dissimuler leur incertitude sous de l’agressivité. À trente ans, elle n’avait pas une grande expérience et elle songeait surtout à son mari et à un ou deux soldats violents qu’elle avait connus. Le garçon qui cherchait à fuir de chez elle ressemblait moins à ces hommes-là qu’à elle-même. Elle savait exactement ce qu’il ressentait. Quand on est fâché contre soi, on a envie que les choses aillent encore plus mal. Elle lui toucha légèrement le dos, mais il ne sentit rien à travers sa gabardine. Il pensait avoir présenté des excuses acceptables et pouvoir s’enfuir avec son désespoir. Pour Maria, qui avait derrière elle la libération de Berlin et son mariage avec Otto […], toute manifestation de faiblesse chez un homme trahissait un être accessible. »
La double pénétration peut-elle être qualifiée d’intersectionnelle ?

dimanche 12 avril 2026

Accuser le barbare

Une haine très répandue
« Ils croient à ce mythe, et ne cherchent pas à savoir. C’est la signification même de l’intégrisme, comme je te le disais. L’argument de l’absence historique d’homosexualité en Afrique a été depuis longtemps démonté par la recherche. Le problème, c’est que ces faits ne sont connus que d’une minorité de chercheurs, qui en parlent dans des revues d’audience restreinte, parce qu’ils n’osent pas en parler dans les tribunes destinées au grand public. Ils ont peur. Mais les preuves sont là…
— Un instant, interrompis-je. Est-ce que…
À ce moment-là, une clameur immense s’éleva, noyant ma voix dans sa vague. C’étaient les premières notes du morceau à la mode qui résonnaient. Sur la piste de danse, Rama attisait toutes les convoitises. Elle dansait avec liberté, les yeux clos, sans retenue, mêlant la force à la grâce, et ses cheveux s’éparpillaient, retombaient sur ses épaules, lui couvraient le visage, fouettaient des danseurs voisins, lesquels, loin de lui en vouloir, ne la voulaient que davantage…
What ? me dit Angela lorsque nous pûmes de nouveau nous entendre parler.
— Je te disais : est-ce que tu peux me donner des exemples précis, des détails ? Des exemples d’homosexualité au Sénégal ou en Afrique plus généralement, avant la période coloniale ?
L’architecte du rock’n roll
Taille originale : 32 x 24 cm
Incredible, ce raisonnement. Comme si l’Afrique n’appartenait pas à l’humanité. Il n’y a aucune raison pour qu’il y ait un régime d’exception ici en ce qui concerne les pratiques et mœurs humaines, quelles qu’elles soient. Sur l’homosexualité… Il existe beaucoup d’écrits et de travaux, you know… Renseigne-toi. Ça t’édifiera. Cependant, even if it’s sometimes necessary, je trouve de plus en plus absurde de devoir recourir à l’histoire de l’homosexualité en Afrique pour combattre l’homophobie. C’est un faux combat, parce que quelqu’un qui hait les homosexuels se fiche de savoir que l’homosexualité est là depuis mille ans. He doesn’t give a single fuck ! Ceux qui haïssent les homosexuels dans ce pays parlent de pureté historique parce que c’est commode ; il leur permet d’accuser une fois de plus le Blanc de la responsabilité de ce qu’ils considèrent comme un Mal importé. Le système ne concerne pas que le Sénégal : chaque peuple de chaque pays du monde accuse l’étranger, le barbare, d’être la cause de sa décadence. De ce qu’il croit être la décadence. Démontre patiemment, avec la rigueur scientifique la plus irréfutable, à un homophobe sénégalais que les pratiques homosexuelles sont présentes ici depuis toujours, et alors ? And so what ? Tu crois qu’il va cesser d’être homophobe pour autant? Nope Sir. Il y a des chances qu’il le soit même plus qu’avant, qu’il se referme davantage. L’homophobie n’a pas besoin de prétexte historique. Je ne sais même pas si elle a besoin d’un prétexte : elle hait tout court. L’homophobe finit par oublier les raisons qui lui commandaient de haïr. Fais une petite expérience, marche dans la rue et demande aux gens pourquoi ils haïssent précisément les homosexuels : ils te répondent “religion !” sans pouvoir en dire plus. Ils te répondent “on ne connaît pas ça” sans pouvoir te donner d’exemples précis. Aujourd’hui, au Sénégal, c’est le principe profond, psychologique, de l’homophobie qu’il faut déconstruire. Ce n’est pas qu’une question de présence historique. C’est plus profond que ça.
— Tout le monde n’est pas aveuglément homophobe, quand même. Je pense que certains seraient prêts à faire évoluer leur jugement s’ils étaient mieux informés sur l’histoire de l’homosexualité ici.
Oh no, Jésus, please, wake up, guy !
« célébrer les corps noirs »
Taille originale : 21 x 29,7 cm
— En plus, continuai-je malgré ses mimiques d’Américaine libre et outrée, je ne suis pas certain que les gens, comme tu sembles le croire, aient perdu de vue la raison pour laquelle ils rejettent l’homosexualité. Ils savent que c’est une question de religion, et même s’ils ne sont pas capables de citer les versets coraniques exacts ou des passages de la Bible relatifs à une condamnation morale de l’homosexualité, ils savent que Dieu la proscrit. Ça leur suffit. Leur rejet relève de la foi. Et la foi, je ne suis pas certain que tu puisses la “déconstruire”, comme tu dis… Cette manie occidentale de vouloir tout déconstruire… Bref. Retiens : on refusera toujours que l’homosexualité s’affirme ici.
— Mais l’homosexualité est déjà ici !
— On refusera dans ce cas qu’elle y prolifère. Qu’elle aille s’étendre ailleurs, pourvu qu’elle ne s’incruste pas ici, voici ce que beaucoup de mes compatriotes disent et veulent. Et ça, je peux le comprendre.
— Moi non. I can't understand qu’un homme meure, soit battu ou envoyé en prison parce qu’il vit, dans le privé, sans l’imposer, une sexualité qu’il n’a pas choisie.
— Qu’il n’a pas choisie… Il faut le prouver à pas mal de monde, ça. Et ce serait peine perdue, d’ailleurs. Tu as raison : il n’est pas question de logique ici, mais d’irrationnel. On ne veut pas des homosexuels, c’est tout. On n’a pas forcément besoin de savoir pourquoi. L’humanisme ne sert à rien ici. On lui préfère, je le répète, une conviction plus forte encore : la foi. Ne sous-estime pas sa puissance.
— La sous-estimer ? It’s a joke, right ? Comment puis-je la sous-estimer alors que je vois ce qu’elle est capable de faire à des garçons qui s’étaient enfermés chez eux ? C’est cette même foi qui justifie l’inquisition, l’intrusion dans la vie privée. Bientôt, on viendra vérifier dans les maisons qui est croyant et qui ne l’est pas, qui prie et qui ne prie pas, who is fucking who, in which hole, in which position and for how fucking long… Une foi qui déborde l’intimité pour… How can I say it ? Prétend to rule l’espace public, cette foi-là devient totalitaire. Tout l’inverse de la foi…
— En matière d’homosexualité, la perception sociale est toujours relative aux espaces, aux cultures, aux traditions. Ce relativisme est inévitable.
— Il est aussi dangereux. Tout le monde semble dire, dans un unanimisme stupide, que chaque pays a ses réalités, and all that shitty true stuff. Mais ce n’est pas une justification pour arrêter de sauver la vie des gays. Il faut se battre pour qu’ils puissent vivre, et vivre comme les autres dans la société. »
« Les stéréotypes racistes sur la taille du pénis »

lundi 11 août 2025

Vendre du sexe au public

L’Eldorado (Berlin)
Taille originale : 29,7 x 21 cm
[En Allemagne, après la Première Guerre mondiale], « les films prétendant s’occuper d’éducation sexuelle [versèrent] dans la description copieuse de débauches sexuelles. [Dans cette production], deux films, significativement intitulés Aus eines Mannes Mädchenjahren (Les années de jeunes filles d’un homme) et Anders als die Andern (Différent des autres) jouaient sur des tendances homosexuelles ; ils exploitaient la résonance tapageuse de la campagne du Dr Magnus Hirschfeld contre le paragraphe 175 du code pénal qui définissait le châtiment de certaines pratiques sexuelles anormales. […]
Les films sexuels témoignent des besoins primitifs qui s’élèvent dans tous les pays belligérants après une guerre. La nature elle-même pousse ces gens qui, pendant une éternité, ont affronté la mort et la destruction, reconfirmant leurs instincts vitaux violés par des excès. C’était presque un processus automatique ; l’équilibre ne pouvait être rétabli sur-le-champ. Cependant, même si les Allemands ont survécu à la boucherie uniquement pour endurer ensuite les difficultés de la guerre civile, cette mode des films sexuels ne peut être entièrement expliquée en tant que symptôme d’un relâchement soudain de la pression, pas plus qu’elle n’implique une idée révolutionnaire. Quand bien même certains affectaient d’être scandalisés par l’intolérance du code pénal, ces films n’avaient rien de commun avec la révolte d’avant-guerre contre les conventions sexuelles passées de mode, pas plus d’ailleurs qu’ils ne reflétaient les sentiments érotiques révolutionnaires qui palpitaient dans la littérature contemporaine. C’était simplement des films vulgaires pour vendre du sexe au public. Que le public les demandât indiquait plutôt une répugnance à se laisser entraîner dans des activités révolutionnaires ; autrement, l’intérêt pour le sexe aurait été absorbé par le désir d’atteindre des buts politiques. La débauche est souvent une tentative inconsciente de noyer la conscience d’une profonde frustration intérieure. Ce mécanisme psychologique semble s’être imposé à de nombreux Allemands. C’étaient comme s’ils se sentaient paralysés devant la liberté qui leur était offerte et qu’ils se jetaient instinctivement dans les plaisirs sans problème de la chair. Une aura de sadisme entourait les films sexuels.
Gemeinschaft der Eigenen
Comme il fallait s’y attendre, au succès remporté par ces films se mélangeait une opposition rigide. À Dusseldorf, le public de Vœu de chasteté alla jusqu’à lacérer l’écran ; à Baden, le procureur public saisit les copies de Prostitution d’Oswald et recommanda que ce dernier soit traduit en justice. Partout la jeunesse se trouvait en tête. Dresde manifestait contre Fräulein Mutter (Fille-mère), tandis que les boy-scouts (Wandervögel) de Leipzig publiaient un tract désapprouvant toutes les fadaises de l’écran et leurs promoteurs, parmi lesquels les acteurs et les propriétaires des salles de cinéma.
Ces croisades étaient-elles le résultat de l’austérité révolutionnaire ? Le fait que les jeunes manifestants de Dresde distribuaient des tracts antisémites révèle que cette campagne locale était une manœuvre réactionnaire pour détourner les ressentiments de la petite bourgeoisie face à l’ancienne classe dirigeante. En rendant les Juifs responsables des films sexuels, ceux qui tiraient les ficelles à Dresde pouvaient être sûrs d’influencer les couches les plus basses de la classe moyenne comme ils l’entendaient. Ces orgies et ces extravagances furent condamnées avec une indignation morale qui était encore un poison plus violent puisqu’il marquait de l’envie envers ceux qui entraient dans la vie sans hésitation. Les socialistes eux aussi attaquèrent les films sexuels. À l’Assemblée nationale et dans la plupart des Diètes, ils déclarèrent que leur volonté de socialiser et de communaliser l’industrie cinématographique servirait à mieux venir à bout des fléaux de l’écran. Mais suggérer la socialisation pour des raisons de morale conventionnelle fut un argument qui discrédita la cause qu’ils soutenaient. La cause était un changement révolutionnaire ; l’argument procédait d’un esprit philistin. Cela donnait une idée du clivage entre les convictions de bon nombre de socialistes et leurs conceptions relevant des classes moyennes.
Libération des normes ?
Le fléau fit rage en 1919 et continua. En mai 1920, l’Assemblée nationale rejeta plusieurs motions demandant la socialisation et fit simultanément passer une loi supervisant toutes les affaires cinématographiques du Reich. La censure nationale recommençait. » (1947)
Beauté urbaine

vendredi 8 août 2025

Des pervers nihilistes

Marketing TDS
taille originale : 3 fois 29,7 x 21 cm
« Pourquoi est-ce que ç’a été si long avant que je trouve quelqu’un avec qui mes perversions étaient non seulement compatibles, mais aussi parfaitement appariées ? Dès nos débuts, et maintenant encore, tu écartes mes jambes avec tes jambes, tu pousses ton pénis à l’intérieur pendant que tes doigts remplissent ma bouche. Tu fais comme si tu m’utilisais, tu montes une pièce où on ne voit que ton plaisir, mais tu t’assures vraiment que je trouve le mien. Au fond, c’est plus encore qu’un match parfait, parce qu’un match parfait implique une sorte de stase. Tandis que nous sommes toujours en mouvement, toujours en transformation. Peu importe ce que nous faisons, ç’a toujours l’air sale sans avoir l’air paresseux. Parfois les mots font partie du jeu. C’était une de nos premières nuits, je me souviens, je me tenais à côté de toi dans le studio caverneux d’une amie au quatrième étage dans Williamsburg (elle était en voyage), flambant nue, il y avait encore des ouvriers en bâtiment à l’extérieur, ceux-là construisaient une sorte de gratte-ciel luxueux de l’autre côté de la rue, leurs phares plongeant le studio dans un jeu d’ombres et de rayons orange alors que tu me demandais ce que je voulais que tu me fasses. Tout mon corps se tendait pour trouver une phrase dicible. Je savais que tu étais un animal bienveillant, mais je me sentais au pied d’une énorme montagne : toute une vie d’incapacité à affirmer ce que je voulais, à le demander. Maintenant tu te tenais là, ton visage près du mien, en attente. Ce que j’ai fini par dire, c’était peut-être Argo, mais c’est ma propre bouche qui l’a dit, et je sais dorénavant que rien ne peut remplacer ça. »
« Image fréquente : celle du vaisseau Argo (lumineux et blanc), dont les Argonautes remplaçaient peu à peu chaque pièce, en sorte qu’ils eurent pour finir un vaisseau entièrement nouveau, sans avoir à en changer le nom ni la forme. Ce vaisseau Argo est bien utile : il fournit l’allégorie d’un objet éminemment structural, créé, non par le génie, l’inspiration, la détermination, l’évolution, mais par deux actes modestes (qui ne peuvent être saisis dans aucune mystique de la création) : la substitution (une pièce chasse l’autre, comme dans un paradigme) et la nomination (le nom n’est nullement lié à la stabilité des pièces) : à force de combiner à l'intérieur d’un même nom, il ne reste plus rien de l’origine : Argo est un objet sans autre cause que son nom, sans autre identité que sa forme. » (Roland Barthes)
« Tout comme les pièces de l’Argo peuvent être remplacées à travers le temps, alors que le bateau s’appelle toujours Argo, chaque fois que l’amoureux prononce la formule “je t’aime”, sa signification doit être renouvelée, comme “le travail même de l’amour et du langage est de donner à une même phrase des inflexions toujours nouvelles”. »
Slogan

« L’homonormativité me semble être une conséquence naturelle de la décriminalisation de l’homosexualité : une fois qu’un phénomène n’est plus illicite, punissable, considéré comme une pathologie, ou utilisé comme fondement légitime d’une discrimination brutale ou d’actes de violence, il ne sera plus en mesure de représenter de la même manière ou d’agir encore comme une subversion, une sous-culture, un underground, une marge. C’est pourquoi les pervers nihilistes comme le peintre Francis Bacon sont allés jusqu’à affirmer qu’ils souhaitaient qu’il y ait toujours la peine de mort pour punir l’homosexualité, ou pourquoi des fétichistes de l’illégalité comme Bruce Benderson cherchent à avoir des aventures homosexuelles dans des pays comme la Roumanie, où on risque encore la prison pour avoir simplement dragué une personne du même sexe. “Je considère toujours l’homosexualité comme un récit d’aventure urbaine, la chance de franchir non seulement des barrières sexuelles mais aussi des barrières de classe sociale et d’âge, tout en piétinant quelques lois au passage - et tout ça pour le plaisir. Sinon, j’aimerais mieux être hétéro”, dit Benderson.
Mot d’ordre
Le contraste a de quoi décourager quand, avec un tel récit en tête, on se trouve à patauger dans les déchets dangereux pour l’environnement d’une Gay Pride, ou à entendre Chaz Bono se marrer avec David Letterman parce que la T [testostérone] aurait fait de lui un trou du cul avec sa copine vraiment casse-couilles qui voudrait encore qu’ils passent des heures en préliminaires dans le genre lesbien-féminin tant redouté. Je respecte Chaz pour plusieurs raisons, dont la moindre n’est pas qu’il soit déterminé à dire le fond de sa pensée devant un public prêt à l’injurier. Mais son appropriation enthousiaste de certains des pires stéréotypes d’hommes hétéros concernant les lesbiennes est décevante (même si elle est stratégique). (“Mission accomplie”, a répondu Letterman de façon sardonique.)
Les gens sont différents les uns des autres. Malheureusement, c’est une vérité presque toujours gommée dans le processus qui fait d’une personne un porte-parole. Vous pouvez bien continuer de dire que vous ne parlez que pour vous-même, votre seule présence dans la sphère publique amorce la fusion de plusieurs différences en une seule figure, et la pression se met à peser fort sur elle. Vous n’avez qu’à penser à la façon dont certaines personnes ont paniqué en entendant l’actrice-activiste Cynthia Nixon décrire l’expérience de sa sexualité comme “un choix”. Mais alors que Je ne peux pas changer, même si j’essayais est peut-être une formule vraie et porteuse pour certains, elle est minable pour d’autres. À un moment, il faut peut-être sortir de son trou et explorer un peu le monde. »
Accroche

jeudi 24 juillet 2025

célestement suavement

Homme-objet ?
Taille originale : 29,7 x 21 cm ;
32 x 24 cm et 24 x 32 cm

À une petite catin qui s’était endormie
Tu es calme
Tu t’immerges au lisse
sommeil des enfants
comme dans un bain onctueux.
Et ton souffle bouge si peu
qu’on te croirait
célestement
suavement,
morte.
Pourquoi serais-tu inquiète ?
Pas plus qu’une plante
tu n’éprouves ta vie.
Pourquoi serais-tu souillée ?
tu fais ton inconscient baiser
par un prêt dédaigneux.
Pourquoi serais-tu pensante ?
Tu existes.
Et ton ventre sent bon comme un pommier d’avril.
Perspective post-coloniale ?

 

dimanche 26 janvier 2025

La dernière et plus violente secousse

Promesse d’ivresse
« Le smartphone ne se trompe pas. On remballe nos matelas et nos duvets, et on rejoint une faille abritée en contrebas du crêt de la Neige, une faille au fond de laquelle repose tout au long de l’année un névé qui prend la forme d’un cétacé échoué, un béluga, pourquoi pas. Au fond de ce trou, c’est un vrai frigo, on raconte d’ailleurs que les vieux bergers venaient y dissimuler des bouteilles d’alcool, des morceaux de viande, de la crème, du beurre, du lait. Quand l’orage éclate, du fait de l’inclinaison des parois, la pluie ne nous atteint pas, mais chaque coup de tonnerre nous défonce les tympans. Nadia évoque ces dessins animés où un chat se fait claquer la tête entre deux couvercles de poubelle en fer, c’est à peu près ce qu’on ressent. On ne grelotte plus seulement de froid, c’est la répercussion du son d’une paroi à l’autre qui nous ébranle entièrement.
Délicatesse
Taille originale : 29,7 x 42 cm
Après la dernière et plus violente secousse, Nadia me saute dessus - cette fois on a l’air de deux matelots qui s’agrippent l’un à l’autre tandis que leur rafiot coule à pic. Les nuages noirs se dispersent et le jour se lève enfin. En remontant à la surface on s’étale sous un petit résineux. Nadia se déshabille alors que ses habits sont secs, je fais de même. On s’enlace brutalement. On sait que personne ne risque de nous repérer. On peut crier autant qu’on veut, on peut rire aux éclats, on peut exagérer, on peut simuler l’orgasme du siècle. On doit avoir besoin de se décharger de toute l’électricité qu’on vient de se prendre dans la face, dans le ventre, jusqu’au bout des doigts de pied. On n’a jamais été aussi excités, mais ce n’est presque pas sexuel. Ça pourrait être un nouveau sport, une sorte de lutte à peine plus douce, ou bien du karaté allongé. Difficile de dire qui l’emporte à l’arrivée. Non, personne, il s’agissait d’un match coopératif - Nadia m’a présenté récemment ces jeux où il n’y a ni compétition ni vainqueur, mais ce ne sont pas ceux qu’Elliot préfère.
Du vent dans les voiles
Taille originale : 29,7 x 21 cm
On s’arrête aux chalets de Lâchât en redescendant à La Rivière, le premier chalet est ouvert et on refait l’amour dans un grand lit en bois massif, le genre de lit qu’on trouve dans les contes, dans Boucle d’or : ici, ce serait le lit du papa ours. On fait l’amour normalement, si ça peut vouloir dire quelque chose, on semble avoir besoin maintenant de se décharger de la tension physique engendrée pour notre performance artistique sans public, on baise et on prend notre pied, on jouit à trois secondes d’intervalle, et sans tambour ni trompette, comme on en avait pris l’habitude dans le sous-sol de chez Mireille. On rejoint de nouveau le chemin. Dans certains virages en surplomb, on aperçoit le fond de la vallée. On ne parle plus, on se contente du bruit de nos pas dans les cailloux et dans les feuilles mortes, et une question me tourmente et je suis obligé de me mordre les lèvres pour ne pas la laisser s’échapper. Une question qui me travaille depuis un moment déjà. »
  Caricature et clichés

[75 pages plus loin]

« Je la suis dans la cage d’escalier. Je la suis sur le parking de l’immeuble jusqu’à sa voiture. On s’enlace une dernière fois devant la Dacia dont la portière du conducteur est ouverte, et je lui répète encore que je ne l’oublierai pas et que je l’attendrai autant qu’il faudra. Elle s’installe au volant, elle claque la portière. J’avance à côté du véhicule qui sort du parking en marche arrière, j’accélère le pas quand elle s’élance sur la route, je m’interromps rapidement, le souffle court, je ne peux pas courir, je n’en ai pas la force. Je la laisse filer sur la départementale, je m’immobilise le long de la chaussée, je ne la vois plus. Elle est partie. Elle a disparu. Je suis décimé. »
Quand la porte s’ouvre… ou se referme

mardi 19 mars 2024

Un comportement masculin idiot

Survenance philosophique
« [Ruth] regarda le machiniste, qui reluquait ses seins. Si elle avait dû nommer un comportement masculin idiot, elle aurait choisi celui-là : les hommes n’ont pas l’air de se rendre compte qu’une femme voit très bien quand ils lorgnent ses seins.
“Je n’irais pas dire que c’est mon pire grief” avait répondu [son amie] Hannah. Ses seins étaient plutôt petits — du moins pour son goût. “Avec de nichons comme les tiens, avait-elle ajouté, qu’est-ce que tu veux qu’ils regardent, les mecs ?”
[…]
Intersection
[Ruth] poussa un profond soupir : elle eut conscience que ses seins se soulevaient, et que le crétin de machiniste en était médusé. Elle l’aurait entendu soupirer en réponse, ce jeune vicieux si Eddie [l’orateur sur scène] n’avait pas continué son topo soporifique. Par désœuvrement, elle croisa le regard du jeune machiniste et le soutint jusqu’à ce qu’il détournât les yeux. Il avait une de ces barbes naissantes clairsemées, une velléité de bouc avec moustache, impalpable comme de la suie. Si je ne m’épilais pas régulièrement à la cire, pensait Ruth, je crois que j’obtiendrais une moustache plus convaincante que la sienne ?
Elle soupira de nouveau, pour mettre le jeune vicieux au défi de regarder ses seins. Mais il était soudain intimidé.
[…]
Taille originale : deux fois 21 x 29,7 cm
Elle avait envie d’éclater en sanglots tant elle était fâchée contre Hannah [qui l’avait laissée en plan], mais elle vit que son geste inopiné avait fait sursauter le machiniste en rut ; elle aima son expression alarmée.
— Le public peut vous entendre de la salle, lui chuchota-t-il d’un air sournois ; il avait un sourire pointilleux.
La réaction de Ruth ne fut pas spontanée ; presque tout ce qu’elle disait était mûrement réfléchi.
— Au cas où vous vous poseriez la question, chuchota-t-elle, ils font 90 D.
— Qui ?
Il est trop crétin pour comprendre, décida Ruth.
[…]
Cet écervelé comprit à retardement ce que la romancière célèbre venait de lui susurrer. Elle fait un 90 D ! Mais pourquoi elle m’a dit ça ? Elle m’a fait des avances ou quoi ? se demanda le demeuré. »

lundi 27 novembre 2023

L'eau vive

Tourner le dos
« J’ai tant aimé ton corps
Qu’il sera comme un fleuve
Bruissant dans mes artères
J’ai tant aimé la source
Envoûtée de caresses
Brûlée de mes baisers
Faisant jaillir l’eau vive
De ton sexe
Dans ma bouche amoureuse
Que je n’aurai plus soif
D’un autre océan
Que ton sang
Et faim d’une autre chair
Que la tienne
Je ne serai brûlée
Par d’autre feu que tes mains
Qui m’ont laissée en cendres
Dans le désert
Des nuits inhabitées »
Taille originale : 21 x 29,7 cm
& 29,7 x 21 cm

mercredi 25 octobre 2023

Le silence du guetteur

White Face ?
Taille originale  29,7 x 42 cm
« Mais l’appartement ? Le voulait-elle, l’appartement ?
[…]
— Oui, dit-elle fermement, je veux visiter cet appartement.
— Je vais chercher une lampe de poche, dit-il.

Musique au choix :

  • The Ronettes, Be my Baby
  • Nina Simone, You Don't Know What Love Is
  • Grace Bumbry interprète l’arioso « Che puro ciel, che chiaro sol » dans Orfeo ed Euridice, de Christoph Willibald Gluck
  • Ella Fitzgerald, Blue Moon
  • Joséphine Baker, J’ai deux amours
  • Angel Blue interprète l’aria « Vissi d’Arte » de la Tosca de Giacomo Puccini ou bien « Mi chiamano Mimi » dans la Bohème de Puccini
  • Samuel Coleridge-Taylor, Deep River, Op. 59, N° 10
  • Art Barkley & The Jazz Messengers, So Tired
  • Nicki Minaj, Anaconda
  • Florence B. Price, Quintette avec piano en La mineur
Et il rentra chez lui en tirant la porte, qui se referma avec un léger bruit de ventouse. Lutie l’entendit parler, mais sans pouvoir comprendre ce qu’il disait. La voix chuchotante à l’intérieur se tut et le chien se calma brusquement. Déjà il était revenu et poussait la porte, qui se referma avec le même bruit étouffé. Il portait une grosse lampe noire. Et Lutie se mit à monter l’escalier devant lui, en pensant que la lampe était presque aussi noire que ses mains, mais d’un noir uni et luisant. Tandis que la main qui la tenait était de la chair - de la chair couturée, calleuse, sans douceur aucune. Une main aux articulations noueuses qui pointaient sous la peau, une main habituée à manier les chaudières et le charbon, mais certainement pas la pelle et le balai. Au fur et à mesure de sa montée, l’escalier apparaissait de plus en plus sordide, plein de vieux papiers, de mégots, de tickets périmés, de papiers d’emballage. Sur chaque palier, des bouteilles vides de gin et de whisky.
Elle renonça à examiner en détail les étages et leurs recoins, pour se réchauffer en montant plus vite, car le froid la gagnait. Il semblait augmenter sans cesse. Plus ils montaient, plus il faisait froid. En été, sans doute, il ferait de plus en plus chaud jusqu’à ce qu’arrivé au sommet on ne puisse plus du tout respirer. Les couloirs étaient si étroits qu’on pouvait en toucher les murs sans presque écarter les bras. Au quatrième étage, il lui sembla que ce n’était plus elle qui essayait de toucher les murs, mais les murs eux-mêmes qui se rapprochaient d’elle, s’avançaient et se penchaient pour tenter de l’écraser. Le pas du concierge derrière elle était lent, régulier, implacable. Elle monta un peu plus vite, et, sans hâte apparente, sans même presser le pas, il maintint exactement sa distance. En fait, il semblait un peu plus près qu’avant.
Elle commençait à se demander pourquoi elle montait la première, pourquoi c’était elle qui montrait le chemin. C’était une erreur. C’était lui qui connaissait la maison, lui qui y vivait. Il aurait dû passer le premier. Comment s’y était-il pris pour la faire monter devant lui ? Elle voulut se retourner et lire dans ses yeux, mais elle savait que, si elle le faisait, leurs visages seraient à la même hauteur, et elle ne le voulait pas - à aucun prix.
D’ailleurs, elle n’avait pas besoin de se retourner. Il regardait son dos, ses jambes, ses cuisses. Elle sentait ses yeux rôder sur elle, la peser, l’estimer, chercher à deviner. En montant le dernier étage, elle se rendit compte qu’elle frissonnait de peur. Peur de quoi ? Voilà le problème. Peur de l’homme, peur de l’ombre, des odeurs du couloir, des escaliers trop raides ? Peur d’elle-même ? Elle ne savait pas, mais elle sentait la sueur couler de ses aisselles, mouiller son front et les ailes de son nez.
L’appartement donnait sur la cour. Le concierge tira une seconde lampe de sa poche et la lui tendit avant d’ouvrir la porte - très, très doucement. Et elle pensa qu’il faisait toujours tout très, très doucement.
« Qu’est-ce que Dieu fait donc de ce flot d’anathèmes
Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins ?
Comme un tyran gorgé de viande et de vins,
Il s’endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes.
 »
[…]
Le concierge restait debout au milieu du salon. Il la guettait. Ce n’était pas un rêve ni une idée. Ce n’était pas un simple produit de son imagination. C’était la constatation d’un fait. Il la guettait. Elle le savait aussi sûrement qu’elle se savait là, dans cette petite pièce. Il tenait sa lampe de façon à éclairer ses pieds. Cela le faisait paraître immense. Et ce silence de guetteur et cette taille incroyable de géant la terrorisaient. Sa tête semblait atteindre le plafond et se perdre quelque part dans le noir. Et il brûlait d’un tel désir pour elle qu’elle en avait la sensation physique. Elle se disait qu’elle était folle, idiote, ivre de peur et rongée d’épuisement. Mais rien n'y faisait, l’oppressante horreur de son désir la clouait au sol et l’empêchait de bouger. C’était une faim harcelante qui remplissait la pièce, se heurtait aux murs et lui arrachait ses forces. »
« Mais il le nia devant tous, disant : Je ne sais ce que tu veux dire.
Peu après, ceux qui étaient là, s'étant approchés, lui dirent : Certainement tu es aussi de ces gens-là, car ton langage te fait reconnaître.
 »
Taille originale  29,7 x 21 cm