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lundi 21 septembre 2026

La fragilité de la chair

« Dans cette œuvre, l’artiste s’empare d’images issues de l’univers de la pornographie montrant trois femmes posant, le regard dirigé dans la même direction. »
Taille originale : 3 fois 24 x 31,5 cm
« Rebecca boit lentement son café d’un air songeur. Elle ne semble pas prête à le rassurer. Il ne peut s’empêcher de remarquer son teint terne, le désordre matinal de ses cheveux drus striés de gris.
Meurs jeune, reste belle. C’est ce que dit Blondie, non ? Nous le tenons pour un phénomène moderne, ce culte de la jeunesse, mais pensez à tous, ces superbes portraits, certains vieux de plusieurs siècles. Ces déesses de Botticelli, de Rubens, La Maja de Goya, Madame X. Pensez à L’Olympia de Manet, qui choqua à l’époque, car il avait peint sa maîtresse avec la voluptueuse admiration réservée aux honnêtes femmes de l’aristocratie qui servaient de modèles aux déesses. Presque personne ne sait aujourd’hui, et personne ne s’en soucie, qu’Olympia était la putain de Manet ; bien qu’il y ait toutes les raisons de penser que, dans la vie, elle était fantasque, vulgaire et d’une hygiène douteuse (étant donné ce qu’était Paris dans les années 1860). Elle est aujourd’hui immortelle, une merveilleuse beauté historique, purifiée par l’attention d’un artiste célèbre. Et nous ne pouvons manquer de remarquer que Manet ne l’a plus peinte vingt ans plus tard, quand le temps avait commencé à faire son œuvre. Le monde a toujours adoré la beauté naissante. Que le monde aille se faire foutre. »
Différence et répétion graphiques
La répétition, malgré la différence, fait-elle disparaître la fascination et l’excitation ?
Et la beauté s’annihile-t-elle par là-même ?
« C’est ce que Peter attend de l’art. Cette maladie de l’âme, cette impression d’être soi-même en présence de quelque chose de magnifique et d’évanescent, de quelque chose (de quelqu’un) qui brille à travers la fragilité de la chair, oui, comme la déesse-putain de Manet, une beauté débarrassée de sentimentalité parce que Mizzy est (n’est-ce pas ?) un dieu-putain à sa manière - il serait moins fascinant s’il était le personnage bienveillant, brillant, spirituel qu’il dit vouloir être.
La beauté - la beauté que Peter désire par-dessus tout - est donc celle-ci : un alliage humain de grâce accidentelle, de destin funeste et d’espoir. Mizzy doit espérer, il le doit, il ne resplendirait pas comme il le fait s’il se sentait véritablement désespéré, et en plus il est jeune, qui donc dans ce monde se désespère avec plus d’exquise cruauté que la jeunesse, une vérité que les aînés ont tendance à oublier. Le voici, [Mizzy] dit The Mistake, impudique et dévergondé, accro à la drogue, incapable de vouloir ce qu’il est censé vouloir. Ce serait le moment de le transformer en bronze, de tenter de représenter ses nerfs douloureusement à vif, les derniers éclats de sa jeunesse, alors qu’il commence à comprendre que son état, comme celui de chacun, est sérieux, mais avant qu’il ne prenne les mesures nécessaires pour vivre plus ou moins en paix dans le monde réel.
Entre-temps, il ne faut pas qu’il meure. »

lundi 29 juin 2026

Le seul bonheur

Rebelle
« Malgré toutes ses randonnées idéalistes sur des crêtes spectaculaires, il n’était toujours pas libre. Naomi, une amie qui travaillait dans une librairie et l’avait emmené écouter Robert Lowell à la Poetry Society, accueillit sa décision de mettre fin à leur liaison avec désarroi, puis amertume. Froidement, elle lui dit ses quatre vérités. Il y avait une blessure chez lui, une faille. “Tu n’as jamais pu me dire ce que c’était, mais je sais au moins une chose. Tu seras toujours insatisfait.”
Philosophie du rire
Taille originale : 29,7 x 42 cm
Il voyait ses activités dans le monde réel - ses emplois free-lance en série, ses amis, ses loisirs, son autoéducation - comme autant de distractions. Il évitait le salariat pour être disponible. Il fallait qu’il reste libre - afin de ne pas l’être. Le seul bonheur, but et paradis digne de ce nom était sexuel. Un rêve irréalisable l’entraînait d’une relation à l’autre. Si ce rêve était une fois devenu réalité, il pouvait, il devait le redevenir. Roland savait qu'au mieux la vie était riche et plurielle, que les obligations étaient inévitables, qu’il était forcément impossible de ne vivre que dans et pour une extase protectrice. La nécessité de se le rappeler prouvait son égarement. Mais ce qu’il savait être vrai, il s’attendait aussi à le voir démenti. Il ne pouvait s’en empêcher. C’était une basse continue, un fond sonore, la rengaine de la déception. Diana le décevait, Naomi aussi, et d’autres encore. Son tourment venait de sa conscience d’être excentrique. Voire fou, aussi splendidement fou que Robert Lowell, dont les poèmes finissaient par l'obséder. Plus tard, la parentalité, sa double hélice d'amour et de labeur, aurait dû être une délivrance. Dans le monde réel, il était forcément délivré. Des années d’engagement en tant que père l’attendaient, c’était évident. Il n’y avait sans doute plus d’espoir à présent. Or il ne pouvait rayer l’espoir de ses pensées. Ce qu’il avait eu à une époque, il devait l’avoir à nouveau.
Ecce femina
Une mosaïque de souvenirs contribuait à la vision semi-fictive qu’il convoquait souvent […] À l'école tout allait bien, il jouait au rugby, participait à des cross, faisait l'imbécile avec ses amis, déchiffrait de nouveaux morceaux. Mais certaines tâches - apprendre par cœur, écouter en cours, rédiger le début d’une dissertation, et surtout lire un livre au programme - l'incitaient à rêvasser, à revivre leur dernière rencontre, à fantasmer la suivante. Au milieu d’un paragraphe il bandait à en avoir mal, ce qui le déconcentrait. Tombant sur un mot inconnu, en français ou en allemand, il prenait son dictionnaire. Cinq minutes plus tard il l’avait toujours à la main, sans l’avoir ouvert. À la fin de sa scolarité, il n’avait pas lu plus d'une douzaine de pages des Trois Aveugles de Compiègne ou d’Aus dem Leben eines Taugenichts - Scènes de la vie d’un propre à rien, titre approprié - et il en était resté aux deux premiers livres du Paradis perdu. Il lui fallait parfois une soirée entière pour mémoriser dix mots nouveaux d’allemand. Le plus souvent, il n’essayait même pas. Il recevait des mises en garde de ses enseignants. Neil Clayton, le professeur d’anglais, son plus fervent soutien, l’avait convoqué trois fois en un semestre pour lui rappeler qu’il était intelligent, que les examens approchaient et qu’il ne passerait pas en sixième année s’il ne réussissait pas dans cinq matières au moins.
Haine en ligne
Roland avait-il des regrets à l’époque, et aurait-il préféré n’avoir jamais pris de leçons de piano, n'avoir jamais entendu parler d’Erwarton ? La question ne l’effleurait pas. C’était son exceptionnelle nouvelle vie. Elle le flattait, il se sentait privilégié et en était fier. Là où ses amis devaient se contenter de rêves et de blagues, il prenait son envol, traversait l’horizon visible puis, au-delà, un autre horizon, invisible, et le suivant. Il croyait avoir accédé à un état de transcendance qu'aucun d’eux ne connaîtrait jamais. Le travail scolaire, il pourrait s’en occuper plus tard. Il croyait être amoureux. Il faisait à Miriam de petits cadeaux : quelques fleurs choisies dans un arrangement floral du grand hall, sa barre chocolatée préférée venant de la boutique de l’internat. Quelque chose de reptilien, d’obsessionnel et d'insatiable, venait de se réveiller chez lui. Si on lui avait dit qu’il était accro au sexe comme d’autres l’étaient à la drogue, il l'aurait volontiers admis. S’il avait une addiction, alors il devait être adulte.
« La première chose qu’on vit et qui est universelle
pour les TdS, c’est la stigmatisation. »
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Bien des années plus tard, devenu capable de parler de son adolescence et de son entrée dans l’âge adulte, il faisait une randonnée sur les hauteurs d’un fjord norvégien reculé avec Joe Coppinger, qui travaillait alors dans une association caritative pour l'accès à l’eau potable. Ils marchaient côte à côte sur une ligne de crête, chacun avec un verre de vin à la main selon un agréable rituel établi depuis longtemps.
“Si j’étais venu te demander conseil, à l'époque de ta pratique clinique, tu m’aurais dit quoi ?
— Quelque chose du style : “Tu as envie de faire l’amour nuit et jour ? Comme nous tous. Impossible. C’est le prix à payer pour que l’ordre règne dans les rues. Freud savait ça. Alors grandis un peu !”
Exact, et ils avaient éclaté de rire. Mais adolescent, Roland avait déjà lu Malaise dans la civilisation. Ça ne l’avait pas aidé.
« À partir du moment où j’ai décidé de faire ce que je voulais de mon corps et de faire le choix d’être actrice porno, c’est comme si on m’enlevait toute capacité de réflexion, de réfléchir, de m’exprimer. »
S'il était abîmé par son passé, cela n'apparaissait que de manière oblique. Il ne suivait pas les femmes dans la rue, ne leur faisait pas de propositions inconvenantes, n’avait pas la main baladeuse avec elles dans le métro - toutes choses grotesquement courantes durant les années 1970. Il n’allait pas dans une fête pour baiser. Fait inhabituel en ce temps-là, il était fidèle pendant chacune de ses liaisons en série. Il nourrissait le rêve d'une monogamie démente, d’un total dévouement mutuel, de la poursuite commune du sublime sur les plans sexuel et émotionnel. Le décor fantasmé de ce rêve semblait emprunté ou convenu : un hôtel à Paris, Madrid ou Rome. Jamais une maisonnette près d’un estuaire du Suffolk au cœur de l’hiver. Le plein été, une circulation automobile paresseuse au-dehors et, filtrant par les volets mi-clos, des rais de lumière d’un blanc éclatant sur le sol carrelé. Également sur le sol, draps et couvertures. Après, la sueur, la fraîcheur de la douche, les appels à la réception pour demander de l’eau avec des glaçons, une collation, du vin. Comme intermèdes, quelques flâneries le long du fleuve, un repas au restaurant pendant que quelqu’un changeait les draps, faisait le ménage, remplaçait les fleurs et les recharges de café. Puis recommencer. Qui était censé payer tout cela ? Ne fallait-il pas aller travailler ? Peu importait. Un rêve de long week-end assez conventionnel. Chez lui l’élément de magie, ou de ridicule, était de vouloir qu’il dure éternellement. Sans fin, ni envie qu’il y en eût une. Enfermés, en proie au désir, mêlant leurs identités, pris au piège de la félicité. Jamais ils ne se lassent, rien ne change dans leur existence monastique, c’est toujours le mois d’août dans la ville à moitié déserte, où ils n’ont que cela : eux deux.
Les premiers jours de chacune de ses liaisons faisaient resurgir la promesse fantomatique d’une telle vie. Le portail du monastère s’entrouvrait de quelques centimètres. Mais très vite, son attitude à lui, son désir devenaient fatigants. Elle l’avait sans doute vue chez d’autres hommes, cette insistance banale pour qu’ils passent plus de temps ensemble qu’elle n’en avait envie. Ses démons à lui ne le lâchaient pas et pour finir il fallait choisir entre deux directions. À moins de suivre les deux à la fois. Elle prendrait ses distances avec lui, surprise, agacée, étouffant peut-être, ou bien lui continuerait sa route, déçu une fois de plus, puis gagné par un remords croissant qu’il tentait de dissimuler. »
Aperçu IA 
« En argot, le terme dérive de l'expression anglo-américaine "soy boy" (souvent traduit par "garçon soja" ou "homme soja"). C'est une insulte péjorative utilisée principalement sur internet pour décrire un homme perçu comme efféminé, faible ou manquant de virilité traditionnelle.
Le stéréotype : Le terme est né de l'idée reçue selon laquelle le soja contiendrait des phytoestrogènes (des composés végétaux similaires aux hormones féminines). Selon ce stéréotype, une consommation excessive de soja "féminiserait" les hommes et ferait baisser leur taux de testostérone.
Le profil visé : L'expression est souvent employée par des masculinistes ou des internautes moqueurs pour attaquer les hommes végétaliens, végétariens, ou ceux qui ont des opinions politiques et des comportements jugés "progressistes" ou trop sensibles. Bien que le soja soit en réalité un aliment végétal riche en protéines tout à fait sain, l'argot en a fait un symbole de fragilité supposée. »

lundi 12 janvier 2026

Surchauffées, sales et abjectes

Reinette d’amour
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Devenir chienne n’est pas une simple métaphore pour se dire, c’est fabriquer une subjectivité politique depuis une espèce qui continue de troubler nos histoires, et qui demeure une insulte à l’humanisme. Être une chienne : troubler l’ordre public et ses valeurs humanistes, révéler notre appartenance autre qu’humaine. Attention, chiennes dangereuses : voilà une bonne pancarte féministe.
Entre autres choses, les chiennes occupent indéniablement l’espace mental. Leurs ombres trament et planent. Ielles ne sont pas aimables et ielles sont impossibles à ignorer. Ielles bougent leurs corps librement plutôt que de restreindre, d’affiner et de limiter leurs mouvements de manière appropriée. Ielles grimpent dans les espaces, marchent d’un pas assuré et ne s’inquiètent pas de la manière dont leurs cuisses sont écartées quand ielles sont assises. Ielles sont débarrassées des convenances, de la gentillesse, de la discrétion, de l’opinion publique, de la “morale”, du “respect” et des trous-du-cul imbaisables. Toujours surchauffées, sales et abjectes, à voiles et à vapeurs, les BITCHES déferlent et ielles veulent du nouveau : ielles veulent sortir de la fange, bouger, décoller, sombrer dans les hauteurs.
L’humanité, nous dit Rousseau, se distingue par sa nature perfectible, par sa capacité infinie à apprendre. Mais devenir chienne, c’est désapprendre tout un encodage enregistré depuis l’enfance, celui qui nous enseigne à nous tenir bien, à ne pas déranger, à hocher la tête lorsque les garçons parlent, et à ne pas les froisser. Les chiennes sont fidèles et elles trahissent, elles représentent à la fois la liberté et la soumission, le sale et le respectable. Les chiennes nous apprennent non pas à considérer les animaux comme des exemples ou des métaphores, mais à produire un désir pour et depuis l’animalité. Désirer en chienne, c’est hacker le binarisme de la vierge et la putain, car les deux sont encore des femmes. »
Librairie muséale
Version primitive

vendredi 19 décembre 2025

Fais juste un sourire

Voyage en Italie
« Puis elles ajoutaient : “On peut faire un petit extra avec un sourire.” Il est évident qu’il n’y avait rien de honteux derrière cela, ce sourire attendu derrière le comptoir, ce sourire triste lorsque vous n’aviez pas le loyer, ou la façon mi-provocante mi-implorante de ma mère de couvrir d’amabilités le patron du magasin pour obtenir un petit crédit. Mais je détestais ça, je détestais quelle ait à le faire, tout comme ma honte chaque fois que je le faisais moi-même. Pour moi c’était de la mendicité, une quasi-prostitution que je méprisais, alors même que je continuais à compter dessus. Après tout, j’avais besoin de l’argent.
Parole d’artiste
Taille originale : 2 fois 21 x 29,7 cm
“Fais juste un sourire”, plaisantaient mes cousines, et je n’aimais pas ce qu’elles voulaient dire. Après mes études supérieures, lorsque j’ai commencé à subvenir à mes besoins et à étudier les théories féministes, je suis devenue plus méprisante que compréhensive à l’égard des femmes de ma famille. Je me disais que la prostitution était une profession qualifiée et que mes cousines n’étaient jamais que des amateures. Cela contenait une certaine part de vérité bien que, comme tout jugement sévère rendu de l’extérieur, il faisait l’impasse sur les conditions dans lesquelles on en était arrivées là. Les femmes de ma famille, y compris ma mère, avaient des papas-gâteau, pas des jules, des hommes qui leur glissaient de l’argent parce qu’elles en avaient terriblement besoin. De leur point de vue elles étaient gentilles avec ces hommes parce qu’ils étaient gentils avec elles, et ce n’était jamais un arrangement direct et grossier au point de mettre un prix sur leurs faveurs. Elles n’auraient d’ailleurs jamais décrit ce qu’elles faisaient comme étant de la prostitution. Rien ne les mettait plus en colère que de suggérer que les hommes qui les aidaient le faisaient uniquement pour leurs faveurs. Elles travaillaient pour vivre, juraient-elles, mais ça, c’était différent.
« Je suis surtout connue pour les gang bangs, simplement parce que c’est ce que j’aime faire le plus. »
Je me suis toujours demandé si ma mère détestait son papa-gâteau, ou sinon lui, en tout cas son besoin à elle de ce qu’il lui offrait, mais je n’en ai pas le souvenir. C’était un vieil homme, à moitié infirme, hésitant et dépendant, et il traitait ma mère avec beaucoup de considération et, oui, de respect. Leur relation était douloureuse, et comme ni mon beau-père ni elle ne gagnaient assez d’argent pour faire vivre la famille, maman ne pouvait pas refuser son argent. En même temps, cet homme ne donnait aucune indication comme quoi cet argent servait à acheter à maman ce qu’elle n’aurait pas normalement pu s’offrir. La vérité, je crois, est quelle l’aimait sincèrement, et que cela était en partie dû au fait qu’il la traitait si bien.
« Mais dès que je commence, je sais quoi faire. Je sais comment donner du plaisir aux mecs. Je sais quelles positions adopter. Je sais comment faire l’amour. Dès que ça commence, toute ma nervosité disparaît, ainsi qu’une grande part de ma timidité. C'est la même chose avec les séances photo. Je peux faire une séance photo glamour avec un photographe, et je peux être très maladroite, timide et même un peu raide, parce que c'est comme ça que je suis naturellement. Mais ensuite, si un autre acteur arrive et que nous faisons une séance photo classée X, je me détends. La séance photo devient plus naturelle et meilleure parce que j’interagis avec l'’autre acteur et que je sais exactement quoi faire avec les bites. »
Même maintenant, je ne suis pas sûre qu’ils avaient des relations sexuelles. Maman était une jolie femme et elle était gentille avec lui, une gentillesse dont évidemment personne n’avait fait preuve envers lui durant sa vie. De plus, il prenait grand soin de ne lui causer aucun problème avec mon beau-père. En tant qu’adolescente, avec le mépris des adolescent·e·s pour les entorses à la morale et les complexités sexuelles quelles qu’elles soient, j’étais persuadée que les relations entre maman et ce vieil homme étaient méprisables. Et aussi que jamais je ne ferais une chose pareille. Mais la première fois qu’une petite amie m’a donné de l’argent et que je l’ai pris, tout a bougé dans ma tête.
Méditation
Le montant n’était pas élevé pour elle, mais pour moi il l’était et j’en avais besoin. Alors que je ne pouvais le refuser, je me suis haïe de le prendre et je l’ai haïe de me le donner. Pire, elle faisait preuve de moins de délicatesse envers ma situation que papa-gâteau envers maman. Tout le mépris acide que j’éprouvais envers mes tantes et mes cousines dans le besoin s’est déchaîné et a consumé l’amour que j’éprouvais pour elle. J’ai rapidement mis un terme à notre relation, incapable de me pardonner d’avoir vendu ce qui, estimais-je, ne devait être qu’offert librement — pas le sexe mais l’amour lui-même »
Avertissement
Taille originale : 29,7 x 21 cm

lundi 29 septembre 2025

Dire des trucs cochons

Three Studies of Cumshots
« Écrire là-dessus, ai-je pensé, comment puis-je écrire là-dessus ? Cunnilingus. Soixante-neuf. Descendre à la cave. Broute-minou. Tous les mots que je connaissais concernant cet acte résonnaient dans ma tête. Je me rappelais une discussion passionnée, il y a un peu plus d’un an de cela, avec ma copine lorsque j’avais glissé le long de son ventre doux de façon à enfouir mon visage entre ses cuisses.
“Donne-toi, lui avais-je murmuré, mais j’avais glapi lorsqu’elle m’avait remonté par les cheveux.
— Je déteste ça, avait-elle sifflé. C’est ce qu’ils croient qu’on fait.” Son ils était perçant et méprisant, évoquant chaque homme qui s’était branlé en pensant à des images de gouines léchant goulûment des clitos durcis. Blessée et frustrée, j’avais rétorqué que je n’étais pas un homme et que je désirais le faire. C’était devenu une vraie question, débattue dans notre groupe de conscience. Le tribadisme, le sexe buccal, le doigter. Nulle n’admettait utiliser des godemichés, ou vouloir être attachée, être pénétrée, dire des trucs cochons — tous ces trucs de mecs. Le sexe était important, sérieux, c’était un terrain de lutte. Ma copine voulait que l’on pratique le tribadisme, que l’on se regarde bien dans les yeux et jouisse simultanément. Égalitaire, de sexe féminin, féministe, révolutionnaire. Étaient-ce des euphémismes ? Des euphémismes pour dire Je ne peux pas jouir comme ça.
Différence et répétition
« Un concept de la répétition implique une répétition qui n’est pas seulement celle d’une même chose ou d’un même élément. Les choses ou les éléments supposent une répétition plus profonde, rythmique. L’art n’est-il pas à la recherche de cette répétition paradoxale, mais aussi la pensée (Kierkegaard, Nietzsche, Péguy) ? »
Taille originale : 3 fois 21 x 29,7 cm
J’ai repensé à toute la pornographie que j’avais lue. Un langage de mâle. La baise. J’aimais le sexe bucco-génital comme un don de soi, après avoir baisé énergiquement, après avoir joui et l’avoir fait jouir. Après ça, titiller un clito si gonflé que mon toucher est presque déchirant, écouter ses gémissements et ses pleurs au-dessus de moi, ou réaliser cet acte d’abandon alors que son poing s’emmêle dans mes cheveux, me tenant douloureusement, me demandant de continuer à travailler cette chose, tous les muscles de mon corps tendus jusqu’à ce que ma nuque et mon dos me fassent mal et que je puisse à peine continuer, la suivant dans tous ses instants, dans toutes ses demandes avides, jouissant moi-même au moment où elle jouit, libérée du tourment, orgasmant sur le supplice et sa réalisation.
Je ne pouvais pas écrire ça ! »
Rappel écologique

jeudi 21 août 2025

Ce que signifie l'érotisme anal

Cumshot féministe ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Est-ce que vous voulez avoir raison ou est-ce que vous voulez entrer en relation ? demandent tous les thérapeutes de couples. »
Résistance féministe
« Dans la culture contemporaine “grrrl”, j’ai remarqué la montée en popularité de la phrase : “J’ai besoin de X comme j’ai besoin d’une queue dans mon cul.” Dans le sens, bien sûr, où X est précisément ce dont vous n’avez pas besoin (queue dans mon cul = trou dans ma tête = un frigo pour un esquimau, et ainsi de suite). Je suis tout à fait pour que les filles sentent avoir le droit de rejeter les pratiques sexuelles qu’elles n’apprécient pas, et Dieu sait que beaucoup de gars hétéros sont trop contents de la rentrer dans n’importe quel trou, même quand ça fait mal. Mais je m’inquiète du fait que de telles expressions soulignent davantage “l’absence continuelle d’un discours sur l’érotisme anal féminin [...] le simple fait que, depuis l’époque classique, il n'y a pas eu de discours occidental important et soutenu pour lequel l’érotisme anal féminin signifie. Signifie quoi que ce soit”.
Sedgwick a fourni un travail considérable pour faire entendre l’érotisme anal féminin (même si elle s’en tenait elle-même davantage à la fessée, ce qui n’est pas tout à fait une activité anale). Mais alors que Sedgwick (et [Susan]Fraiman) veut aménager un espace où ce dernier signifie, reste inexplorée la question de comment on le ressent. Même l’ex-ballerine Toni Bentley, qui s’est démenée pour devenir la référence culturelle en matière de sexe anal dans son livre The Surrender, ne semble pas arriver à écrire une seule phrase sur le sujet sans l’obscurcir de métaphores, de mauvais jeux de mots ou de jargon spirituel. Et Fraiman exalte l’anus féminin principalement pour ce qu’il n’est pas : le vagin (présumé cause perdue pour le sodomite).
Je ne suis pas intéressée par une herméneutique, ni par une érotique ou une poétique de mon anus. Je suis intéressée par le sexe anal. Je suis intéressée par le fait que le clitoris, déguisé en bouton secret, couvre toute la zone comme une raie manta ; impossible de dire où ses huit mille nervures commencent et finissent. Je suis intéressée par le fait que l’anus humain est une des parties les plus innervées du corps, comme Mary Roach l’a expliqué à Terry Gross dans une émission de radio qui m’a laissée perplexe alors que je ramenais Iggy [fils de la narratrice] à la maison après ses vaccins des douze mois. Je vérifiais périodiquement dans le rétroviseur qu’il ne présentait pas de signes d’affaissement neuromusculaire dus aux vaccins, pendant que Roach expliquait que l’anus a “des tonnes de nervures. Et ça s’explique par la nécessité qu’il a de différencier, par contact, le solide, le liquide et le gazeux, et d’arriver à évacuer l’un ou l’autre, ou tous. Et gloire au Ciel pour l’anus parce que, oui, soyons très reconnaissants, mesdames et messieurs, envers l’anus humain.” Ce à quoi Gross a répondu : “Prenons maintenant une courte pause, et nous en parlerons encore un peu. Vous écoutez ‘Fresh Air’.” »
Le roi assujetti…
« À notre époque trop contente de confondre la mère sodomite* et la MILF**, comment une activité sexuelle foisonnante et “perverse” pourrait-elle demeurer le signe de la radicalité ? Pourquoi ferait-on rimer “queer” et “sexualité perverse” si le monde ostensiblement hétéro ne semble avoir aucun mal à suivre le rythme ? Qui, dans le monde hétéro, à part quelques conservateurs religieux extrémistes, considère vraiment le sexe comme inextricablement lié à la fonction reproductive ? Est-ce que quelqu’un a jeté dernièrement un coup d’œil à la liste sans fin des fétiches sur les sites Internet de porno hétéro ? Est-ce que vous avez lu, comme je l’ai fait ce matin, l’histoire du procès de l’officier Gilberto Valle ? Si le queer existe pour détourner les certitudes et les pratiques sexuelles normatives, est-ce qu’une de ces certitudes ne serait pas que le sexe est le tenant-lieu universel en même temps que la finalité universelle ? Et si Beatriz [Paul B.] Preciado avait raison ? Et si nous étions entrés dans une nouvelle ère du capitalisme postfordiste, que Preciado appelle “l’ère pharmacopornographique”, et dont la ressource économique primaire ne serait rien d’autre que “les corps insatiables de la multitude — leurs queues, leurs clitoris, leurs anus, leurs hormones, leurs synapses neurosexuelles [...], notre désir, notre excitation, notre sexualité, notre séduction et notre plaisir” ? »
* Personne queer devenue mère
** Mother I’d like to fuck
Maîtrise du sujet ?

lundi 11 août 2025

Vendre du sexe au public

L’Eldorado (Berlin)
Taille originale : 29,7 x 21 cm
[En Allemagne, après la Première Guerre mondiale], « les films prétendant s’occuper d’éducation sexuelle [versèrent] dans la description copieuse de débauches sexuelles. [Dans cette production], deux films, significativement intitulés Aus eines Mannes Mädchenjahren (Les années de jeunes filles d’un homme) et Anders als die Andern (Différent des autres) jouaient sur des tendances homosexuelles ; ils exploitaient la résonance tapageuse de la campagne du Dr Magnus Hirschfeld contre le paragraphe 175 du code pénal qui définissait le châtiment de certaines pratiques sexuelles anormales. […]
Les films sexuels témoignent des besoins primitifs qui s’élèvent dans tous les pays belligérants après une guerre. La nature elle-même pousse ces gens qui, pendant une éternité, ont affronté la mort et la destruction, reconfirmant leurs instincts vitaux violés par des excès. C’était presque un processus automatique ; l’équilibre ne pouvait être rétabli sur-le-champ. Cependant, même si les Allemands ont survécu à la boucherie uniquement pour endurer ensuite les difficultés de la guerre civile, cette mode des films sexuels ne peut être entièrement expliquée en tant que symptôme d’un relâchement soudain de la pression, pas plus qu’elle n’implique une idée révolutionnaire. Quand bien même certains affectaient d’être scandalisés par l’intolérance du code pénal, ces films n’avaient rien de commun avec la révolte d’avant-guerre contre les conventions sexuelles passées de mode, pas plus d’ailleurs qu’ils ne reflétaient les sentiments érotiques révolutionnaires qui palpitaient dans la littérature contemporaine. C’était simplement des films vulgaires pour vendre du sexe au public. Que le public les demandât indiquait plutôt une répugnance à se laisser entraîner dans des activités révolutionnaires ; autrement, l’intérêt pour le sexe aurait été absorbé par le désir d’atteindre des buts politiques. La débauche est souvent une tentative inconsciente de noyer la conscience d’une profonde frustration intérieure. Ce mécanisme psychologique semble s’être imposé à de nombreux Allemands. C’étaient comme s’ils se sentaient paralysés devant la liberté qui leur était offerte et qu’ils se jetaient instinctivement dans les plaisirs sans problème de la chair. Une aura de sadisme entourait les films sexuels.
Gemeinschaft der Eigenen
Comme il fallait s’y attendre, au succès remporté par ces films se mélangeait une opposition rigide. À Dusseldorf, le public de Vœu de chasteté alla jusqu’à lacérer l’écran ; à Baden, le procureur public saisit les copies de Prostitution d’Oswald et recommanda que ce dernier soit traduit en justice. Partout la jeunesse se trouvait en tête. Dresde manifestait contre Fräulein Mutter (Fille-mère), tandis que les boy-scouts (Wandervögel) de Leipzig publiaient un tract désapprouvant toutes les fadaises de l’écran et leurs promoteurs, parmi lesquels les acteurs et les propriétaires des salles de cinéma.
Ces croisades étaient-elles le résultat de l’austérité révolutionnaire ? Le fait que les jeunes manifestants de Dresde distribuaient des tracts antisémites révèle que cette campagne locale était une manœuvre réactionnaire pour détourner les ressentiments de la petite bourgeoisie face à l’ancienne classe dirigeante. En rendant les Juifs responsables des films sexuels, ceux qui tiraient les ficelles à Dresde pouvaient être sûrs d’influencer les couches les plus basses de la classe moyenne comme ils l’entendaient. Ces orgies et ces extravagances furent condamnées avec une indignation morale qui était encore un poison plus violent puisqu’il marquait de l’envie envers ceux qui entraient dans la vie sans hésitation. Les socialistes eux aussi attaquèrent les films sexuels. À l’Assemblée nationale et dans la plupart des Diètes, ils déclarèrent que leur volonté de socialiser et de communaliser l’industrie cinématographique servirait à mieux venir à bout des fléaux de l’écran. Mais suggérer la socialisation pour des raisons de morale conventionnelle fut un argument qui discrédita la cause qu’ils soutenaient. La cause était un changement révolutionnaire ; l’argument procédait d’un esprit philistin. Cela donnait une idée du clivage entre les convictions de bon nombre de socialistes et leurs conceptions relevant des classes moyennes.
Libération des normes ?
Le fléau fit rage en 1919 et continua. En mai 1920, l’Assemblée nationale rejeta plusieurs motions demandant la socialisation et fit simultanément passer une loi supervisant toutes les affaires cinématographiques du Reich. La censure nationale recommençait. » (1947)
Beauté urbaine

vendredi 8 août 2025

Des pervers nihilistes

Marketing TDS
taille originale : 3 fois 29,7 x 21 cm
« Pourquoi est-ce que ç’a été si long avant que je trouve quelqu’un avec qui mes perversions étaient non seulement compatibles, mais aussi parfaitement appariées ? Dès nos débuts, et maintenant encore, tu écartes mes jambes avec tes jambes, tu pousses ton pénis à l’intérieur pendant que tes doigts remplissent ma bouche. Tu fais comme si tu m’utilisais, tu montes une pièce où on ne voit que ton plaisir, mais tu t’assures vraiment que je trouve le mien. Au fond, c’est plus encore qu’un match parfait, parce qu’un match parfait implique une sorte de stase. Tandis que nous sommes toujours en mouvement, toujours en transformation. Peu importe ce que nous faisons, ç’a toujours l’air sale sans avoir l’air paresseux. Parfois les mots font partie du jeu. C’était une de nos premières nuits, je me souviens, je me tenais à côté de toi dans le studio caverneux d’une amie au quatrième étage dans Williamsburg (elle était en voyage), flambant nue, il y avait encore des ouvriers en bâtiment à l’extérieur, ceux-là construisaient une sorte de gratte-ciel luxueux de l’autre côté de la rue, leurs phares plongeant le studio dans un jeu d’ombres et de rayons orange alors que tu me demandais ce que je voulais que tu me fasses. Tout mon corps se tendait pour trouver une phrase dicible. Je savais que tu étais un animal bienveillant, mais je me sentais au pied d’une énorme montagne : toute une vie d’incapacité à affirmer ce que je voulais, à le demander. Maintenant tu te tenais là, ton visage près du mien, en attente. Ce que j’ai fini par dire, c’était peut-être Argo, mais c’est ma propre bouche qui l’a dit, et je sais dorénavant que rien ne peut remplacer ça. »
« Image fréquente : celle du vaisseau Argo (lumineux et blanc), dont les Argonautes remplaçaient peu à peu chaque pièce, en sorte qu’ils eurent pour finir un vaisseau entièrement nouveau, sans avoir à en changer le nom ni la forme. Ce vaisseau Argo est bien utile : il fournit l’allégorie d’un objet éminemment structural, créé, non par le génie, l’inspiration, la détermination, l’évolution, mais par deux actes modestes (qui ne peuvent être saisis dans aucune mystique de la création) : la substitution (une pièce chasse l’autre, comme dans un paradigme) et la nomination (le nom n’est nullement lié à la stabilité des pièces) : à force de combiner à l'intérieur d’un même nom, il ne reste plus rien de l’origine : Argo est un objet sans autre cause que son nom, sans autre identité que sa forme. » (Roland Barthes)
« Tout comme les pièces de l’Argo peuvent être remplacées à travers le temps, alors que le bateau s’appelle toujours Argo, chaque fois que l’amoureux prononce la formule “je t’aime”, sa signification doit être renouvelée, comme “le travail même de l’amour et du langage est de donner à une même phrase des inflexions toujours nouvelles”. »
Slogan

« L’homonormativité me semble être une conséquence naturelle de la décriminalisation de l’homosexualité : une fois qu’un phénomène n’est plus illicite, punissable, considéré comme une pathologie, ou utilisé comme fondement légitime d’une discrimination brutale ou d’actes de violence, il ne sera plus en mesure de représenter de la même manière ou d’agir encore comme une subversion, une sous-culture, un underground, une marge. C’est pourquoi les pervers nihilistes comme le peintre Francis Bacon sont allés jusqu’à affirmer qu’ils souhaitaient qu’il y ait toujours la peine de mort pour punir l’homosexualité, ou pourquoi des fétichistes de l’illégalité comme Bruce Benderson cherchent à avoir des aventures homosexuelles dans des pays comme la Roumanie, où on risque encore la prison pour avoir simplement dragué une personne du même sexe. “Je considère toujours l’homosexualité comme un récit d’aventure urbaine, la chance de franchir non seulement des barrières sexuelles mais aussi des barrières de classe sociale et d’âge, tout en piétinant quelques lois au passage - et tout ça pour le plaisir. Sinon, j’aimerais mieux être hétéro”, dit Benderson.
Mot d’ordre
Le contraste a de quoi décourager quand, avec un tel récit en tête, on se trouve à patauger dans les déchets dangereux pour l’environnement d’une Gay Pride, ou à entendre Chaz Bono se marrer avec David Letterman parce que la T [testostérone] aurait fait de lui un trou du cul avec sa copine vraiment casse-couilles qui voudrait encore qu’ils passent des heures en préliminaires dans le genre lesbien-féminin tant redouté. Je respecte Chaz pour plusieurs raisons, dont la moindre n’est pas qu’il soit déterminé à dire le fond de sa pensée devant un public prêt à l’injurier. Mais son appropriation enthousiaste de certains des pires stéréotypes d’hommes hétéros concernant les lesbiennes est décevante (même si elle est stratégique). (“Mission accomplie”, a répondu Letterman de façon sardonique.)
Les gens sont différents les uns des autres. Malheureusement, c’est une vérité presque toujours gommée dans le processus qui fait d’une personne un porte-parole. Vous pouvez bien continuer de dire que vous ne parlez que pour vous-même, votre seule présence dans la sphère publique amorce la fusion de plusieurs différences en une seule figure, et la pression se met à peser fort sur elle. Vous n’avez qu’à penser à la façon dont certaines personnes ont paniqué en entendant l’actrice-activiste Cynthia Nixon décrire l’expérience de sa sexualité comme “un choix”. Mais alors que Je ne peux pas changer, même si j’essayais est peut-être une formule vraie et porteuse pour certains, elle est minable pour d’autres. À un moment, il faut peut-être sortir de son trou et explorer un peu le monde. »
Accroche

samedi 7 juin 2025

Une malheureuse belle âme

Déconstruction…
Taille originale : 3 fois 21 x 29,7 cm
« La conscience vit dans l’angoisse de souiller la splendeur de son intériorité par l’action et l’être-là, et pour préserver la pureté de son cœur, elle fuit le contact de l’effectivité et persiste dans l’impuissance entêtée, impuissance à renoncer à son Soi affiné jusqu’au suprême degré d’abstraction, à se donner la substantialité, à transformer sa pensée en être et à se confier à la différence absolue. L’objet creux qu’elle crée pour soi-même la remplit donc maintenant de la conscience du vide. Son opération est aspiration nostalgique qui ne fait que se perdre en devenant objet sans essence, et au-delà de cette perte retombant vers soi-même se trouve seulement comme perdue ; — dans cette pureté transparente de ses moments elle devient une malheureuse belle âme, comme on la nomme, sa lumière s’éteint peu à peu en elle-même, et elle s’évanouit comme une vapeur sans forme qui se dissout dans l’air. »

jeudi 29 mai 2025

L'âme des animaux

Adsumptio
taille originale : 2 fois 21 x 29,7 cm et 29,7 x 21 cm

« Dans un avenir végétarien les gens utiliseront peut-être l’adultère comme alibi pour consommer de la viande… ils baiseront au vu et au su de tous et après ils fileront en douce dans des clandés à bœuf où on leur louera à l’heure une salle à manger privée… Comment se fait-il que je me sois mis à penser au bœuf ? »
David Lodge


Oui, je suis un assassin, un tueur en série. J’ai massacré des centaines de porcs, des milliers, des dizaines de milliers de porcs, de gros porcs gras et luisants, à la chair rose et tendre. Je les ai conduits à l’abattoir, entassés dans d’inconfortables bétaillères sur des voies incertaines et bouleversées. Et je les ai débarqués, certains mourant déjà, au milieu des cris, des coups et des injures sans qu’un seul pourtant ne se révolte en maudissant l’arrogance de ses bourreaux. On les asphyxiait d’abord au gaz carbonique, soi-disant pour que ce soit moins douloureux avant une mise à mort aussi rapide que brutale. Oui, je suis le Rudolf Höss de la race porcine. Et je les ai fait disparaître de la surface de la terre aussi sûrement qu’un bûcher funéraire ne le ferait. Je les ai mangés. Tous. Notre infâme espèce les a mangés. Inéluctablement, sans qu’un seul en réchappe. Jusqu’à faire disparaître la moelle de leur os. Même pas des cendres. Seulement de la m…

On nous a vus sur des photos de groupe, souriant dans nos uniformes blancs de bouchers, de bourreaux, entourés de nos femmes, de nos enfants, de nos complices, à quelques pas de ces lieux sanglants et de leurs armes cachées, massues, tronçonneuses, fusils, couteaux, hachoirs, scies, pistolets, broyeuses… Nous avions le triomphe souriant, le sentiment du devoir accompli, de la victoire nécessaire sur l’adversité. Mais nous étions le Mal.

Nous fûmes condamnés unanimement, cloués au pilori de l’opinion, jugés par le grand Tribunal antispéciste, même si beaucoup d’entre nous s’enfuirent vers des contrées éloignées ou se noyèrent dans la masse anonyme. Nous avons vainement invoqué le contexte de l’époque, le changement des mentalités. Nous étions des sauvages, des barbares, les membres d’une inhumanité radicale. Les condamnations furent lourdes : plusieurs mois et même plusieurs années de prison (avec sursis) pour violences mortelles envers des individus spécisés.

Mais le loup mangera toujours l’agneau, et le crocodile saisira toujours entre ses mâchoires la gazelle au bord de l’eau vaseuse. Et puis les habitudes sont trop ancrées. Comment se défaire du goût de la viande que nous conservons entre les canines et dans l’arrière-bouche ? Et puis, je me souviens de ma grand-mère qui, dans sa ferme bientôt disparue, distribuait à ses poules du grain à la volée avant d’en saisir une qui s’était approchée imprudemment et qui se retrouvait bientôt la tête sur le billot, décapitée d’un geste sec du couperet, le corps encore frémissant aussitôt plongé dans un seau pour qu’il se vide de son sang. Et, enfants, nous regardions avec étonnement cette brutale mise à mort alors que les autres poules qui ne s’étaient même pas éloignées continuaient à picorer imperturbablement les graines répandues sur le sol. Aucune, non, aucune, ne semblait effrayée par le spectacle qui venait de se dérouler sous leurs yeux, comme si la mort soudaine de leur congénère n’était rien, pas même un mot, pas même un soupçon de leur sort futur. La mort n’était qu’un bref instant de frayeur, un saisissement aussitôt oublié.

Heureusement, la Fédération des Peuples Premiers, réunissant les dix-neuf dernières peuplades de pêcheurs-chasseurs-cueilleurs d’Amérique du Sud, d’Asie et d’Afrique, est venue involontairement à notre secours en invoquant non seulement leurs coutumes ancestrales mais également les conditions de leur survie, qui leur imposent de recourir à des protéines animales. Des responsables végans de haut niveau affirmèrent qu’il suffirait de ravitailler ces populations isolées avec des parachutages de haricots rouges et de lentilles corail pour assurer un apport protéinique suffisant, mais un savant calcul d’experts démontra que de telles opérations seraient négatives en termes d’équilibre carbone, en comparaison avec la consommation de quelques pécaris amazoniens ou émeus australiens (les populations pygmées ne purent défendre leur chasse traditionnelle à l’éléphant jugé trop emblématique pour la sensibilité occidentale)

En outre, les peuplades amérindiennes apportèrent des arguments antispécistes très troublants : leurs membres considéraient les animaux comme leurs égaux et ils estimaient que, sous des enveloppes corporelles légèrement différentes, les pécaris, les singes laineux et les toucans qu’ils chassaient étaient leurs beaux-frères avec qui ils communiquaient sans difficultés. Ils devaient d’ailleurs parlementer avec eux pour les amadouer et les convaincre de se laisser abattre sans rechigner pour servir ensuite de mets de qualité. Les femmes qui avaient en charge les quelques cultures considéraient de la même façon les plantes comme leurs enfants qu’elles devaient encourager et parfois sermonner pour les faire pousser droites. C’était sans doute une forme extrême d’interspécisme mais apparemment irréfutable. Aucun philosophe occidental ne parvint à démontrer l’inconsistance logique de leur système de pensée. C’étaient de fins dialecticiens capables de démonter par des arguments inattendus toute tentative pour les convaincre d’abandonner leurs coutumes carnivores.

Des rituels complexes accompagnaient cependant la consommation de viande mais aussi de végétaux, rituels destinés à compenser la dette créée par la mise à mort de l’animal dont les compagnons risquaient bien de harceler pendant la nuit l’âme des chasseurs. Cette dette ne pouvait être compensée que par un don d’une portion de légumes abandonnée au cours des repas, mais cette consommation entraînait à son tour une nouvelle dette à l’égard des sœurs de la plante qui exigeaient qu’on leur laisse quelques os ou un peu de graisse animale. Mais la compensation n’était jamais à la hauteur de la dette, car les chasseurs savaient bien que leurs prélèvements dépassaient leurs maigres contre-dons. Seule la mise à mort d’un ennemi humain abandonné ensuite aux charognards pouvait temporairement suspendre la plainte des esprits animaux ou végétaux (même si ces derniers étaient moins harassants) et permettre à l’assassin de connaître enfin quelques nuits tranquilles. Les religions étaient devenues un sujet trop sensible et il n’était pas question de remettre en cause les conceptions des peuples premiers au nom d’un rationalisme étroit ou d’un laïcisme mal compris. Une exception à l’universalisme antispéciste leur fut donc accordée.

Nos derniers représentants, qui se constituèrent alors en Fédération de communication et de consommation interspécistes, se pourvurent en appel au nom des antiques religions sacrificielles qui auraient survécu grâce à notre corporation malgré une christianisation sommaire, ainsi qu’en témoignait en particulier la tradition de l'abattage rituel romain d’un coup sur la tête avec la hache pontificale, sans souffrance animale de mauvais augure, restée traditionnellement en usage dans les abattoirs en Europe occidentale : si le sacrifice du bœuf (et du poulet) était largement attesté par les textes, celui du cochon semblait beaucoup plus hypothétique, mais la logique interspéciste voulait qu’on ne fasse pas de distinction entre ongulés paradigités. Une avocate particulièrement habile et grassement payée, Justine de La Flèche du Lou, plaida de manière exceptionnelle la liberté religieuse qui incluait des rites ancestraux intangibles et infrangibles comme l’orientation vers la Mecque, le signe de croix, la circoncision, la communion où le croyant mange le corps du Christ et boit son sang sous la forme du pain et du vin, ou encore le corps des défunts abandonné aux vautours tibétains ou même le sacrifice humain (qui a servi, rappelons-le, de justification aux Conquistadores pour massacrer et asservir le peuple aztèque). Qui sommes-nous donc, questionna-t-elle d’une voix tonitruante, pour prétendre régenter de telles pratiques au nom d’une rationalité d’essence occidentale, d’un impérialisme culturel qui a servi et sert encore à soumettre aux plus cruelles des exploitations les peuples du monde entier ? La mise à mort bouchère est bien, affirma-t-elle sans crainte ni tremblement, un rite antique païen, qui rassemblait toute la communauté villageoise autour de l’animal couronné de fleurs en hommage à son sacrifice volontaire, tel qu’il fut encore magnifié par le Bœuf écorché de Rembrandt, dont les Crucifixions ne sont que de pâles imitations christiques. Oui, le bœuf se sacrifie pour la survie de l’humanité comme le fils de Dieu s’est sacrifié pour le salut de notre âme !

La réplique de l’avocat général fut cinglante, et il se moqua cette prétendue religion, affirmant que les abattoirs ne ressemblaient en rien aux temples antiques, réservés aux seules vestales, et qu’il s’agissait seulement là des usines d’une mort industrielle. Aucune aura, aucune sacralité, aucune once de religiosité ne se trouvait en ces lieux, et les assassins tout de blanc vêtus n’étaient en rien les officiants d’un culte rendu à l’on ne sait quelle divinité, si ce n’est le veau d’or du profit !

Dans un arrêt particulièrement touffu, la juge estima que les préventions étaient effectivement établies, même si elle réduisit légèrement les peines prononcées en première instance. Mais, dans ses considérations, elle reconnut que le sacrifice du bœuf et d’autres animaux à sang chaud était une tradition religieuse respectable, même s’il n’était pas légitime de l’invoquer en cette circonstance comme l’avait démontré à l’envi l’avocat général. Étonnamment, elle précisa à quelles conditions une telle mise à mort pourrait s’inscrire dans un cadre cultuel, à savoir son caractère exceptionnel, sa solennité, le respect dû à la victime, les rites (gestes et paroles) destinés à protéger sacrifiant et sacrificateur de la souillure néfaste de la mise à mort, la présence requise — même à distance de l’espace sacré — d’une communauté de croyants, une modification des états neurologiques des principaux officiants sous la forme de transe chamanique, d’exaltation mystique, d’ivresse spirituelle, de psychopompe onirique, d’expérience psychédélique, d’extase orgasmique ou au contraire d’éveil contemplatif. La juge avait manifestement fait beaucoup de lectures en sciences religieuses et en ethnologie, et aucune de nos découpes bouchères, aussi codifiées et précises soient-elles, ne s’apparentait effectivement à un rituel religieux empreint de sacralité. Et si l’intoxication alcoolique nous était familière, elle ne nous avait jamais conduits à un état supérieur de la conscience, mais seulement à des écarts de conduite automobile.

Libres mais soumis à un opprobre général, faux aristocrates d’un ancien régime même pas promis à la lanterne, nous en étions réduits à quémander des aides sociales que nos condamnations judiciaires semblaient rendre illégitimes. Quelques jours plus tard, nous nous sommes réunis dans une brasserie en un petit groupe d’aigris pleins de colère contre ces militants qui nous avaient harcelés, et de ressentiment contre ce monde qui ne nous comprenait pas, que nous ne comprenions plus. Ce soir-là cependant, au milieu de frites grasses et d’une maigre salade, Émilien leva le lièvre à défaut de pouvoir le tirer. Les attendus de ce jugement touffu impliquaient que l’abattage rituel était bien licite dans un contexte religieux, même si les religions sacrificielles antiques étaient réputées aussi obsolètes qu’un iPhone SE (de première génération). Rien n’interdisait cependant de les faire renaître sous une forme vintage en gommant le caractère industriel de nos abattoirs et en retrouvant le savoir-faire artisanal de nos grands-parents. Bien entendu, il faudrait trouver un lieu adapté à de telles cérémonies, et Joseph proposa immédiatement la cave de sa maison récemment achetée rue Haute Porte : constituée de deux grandes salles voûtées de briques rouges, elle avait d’ailleurs servi il y a un demi-siècle environ à des réunions gauchistes puis écologistes dont il avait trouvé de multiples dépouilles, photos, tracts, mégots de haschich et touffes de cheveux frisés. C’était là qu’avaient été allumées les premières étincelles du complot qui devait nous emporter. Ce serait là que nous allumerions à notre tour les feux de nos sacrifices sanglants dont les fumées monteraient jusqu’aux narines de nos dieux ressuscités. Il faudrait cependant prévoir une bonne extraction d’air pour éviter d’attirer trop vite l’attention des voisins. Et bien entendu imaginer un petit rituel, quelques vêtements liturgiques et un cérémonial destiné à nous attirer les bonnes grâces des dieux tout en nous fournissant des arguments opposables à nos juges. Plusieurs litres de bière furent nécessaires pour peaufiner les détails de plus en plus saugrenus de ces cérémonies plus ou moins inédites. L’évocation des vestales donna immédiatement une dimension sexuelle à l’affaire. Émilien était prêt à faire l’amour à de fausses vierges grassement payées au milieu de la barbaque disposée sur un autel de marbre rose en l’honneur d’Arès (dont il ne parvenait pas cependant à retrouver le nom grec) et d’Aphrodite (qu’il aurait volontiers enculée). Clément parlait de se faire branler par de gentes dames avant de jouir dans les entrailles d’une truie à peine ouverte. L’audacieux Léonce, dont les penchants sodomites étaient de notoriété publique, voulait se satisfaire d’une carcasse fraîchement dépecée de bœuf dont il goberait le pénis tandis qu’une gente dame lui défoncerait l’anus avec un gode de cuir tanné. Je souriais à ces pâles évocations de romans anciens, tout en m’enfonçant lentement dans une sombre ivresse.

Les attendus du jugement continuaient à me turlupiner et me laissaient insatisfait, ou plus exactement j’y pressentais une conclusion non dite, non formulée mais nécessaire, à moins d’admettre une contradiction dans le raisonnement juridique. Je la devinais confusément sans parvenir à saisir le point exact où porter le coup. Puis il m’apparut et j’en fus terrifié. L’hilarité était générale, même si les rires diminuaient peu à peu, et cette ambiance détendue me permit bientôt d’exposer cette évidence : si le sacrifice était autorisé pour des motifs rituels, et s’il n’y avait plus de barrière entre les espèces humaines et animales, il devenait licite de sacrifier des individus de toute espèce pour satisfaire nos dieux. Et même si des lois anciennes condamnaient de tels gestes comme des crimes, la condamnation somme toute légère qui avait été la nôtre devait s’appliquer en toutes circonstances. Si la mise à mort de milliers de porcs s’était conclue par quelques mois de prison avec sursis, l’assassinat d’un seul homme ne pouvait pas être plus chèrement payé. On comprenait bien, ajoutai-je, pourquoi tant de défenseurs de la cause animale sont devenus de farouches partisans de la peine de mort, sinon même d’une extinction programmée de l’espèce humaine, la super-prédatrice : seule la mort de l’homme mettrait fin à la mort injuste de l’animal ! Bien entendu, le monde judiciaire était loin d’admettre des conclusions aussi audacieuses, mais c’était notre mission, terminai-je, de mettre nos juges devant leurs contradictions.

Mes compagnes et compagnons dont l’esprit était certainement plus embrumé que le mien ne voyaient cependant pas la conclusion nécessaire du raisonnement qui, loin d’être seulement le mien, avait une valeur universelle. Oui, il fallait envisager le sacrifice humain. Et effectivement, le cannibalisme en était un corollaire acceptable. Mais, objectèrent d’aucuns, comment envisager la moindre sécurité si tous nous sommes susceptibles de nous manger les uns les autres. Je fis remarquer que c’était déjà le cas parmi les espèces dites animales qui s’entredévorent sans que l’insécurité ne les empêche de continuer à vivre et à brouter quelque autre espèce animale ou végétale. En outre, il n’y avait aucune raison que les lois cessent de s’appliquer à l’ordre humain. De tels sacrifices ne seraient autorisés qu’aux croyants de notre religion plus ou moins dispersés dans le monde. Je proposai de nous mettre sous l’égide de Cronos, dieu castrateur de son propre père et dévoreur de ses propres enfants. Les militants antispécistes et autres adeptes de Gaïa ne pourraient bien sûr pas attenter à la vie, quelle que soit l’espèce en cause, ni encore moins consommer de la chair humaine ou animale.

L’ivresse facilita la progression de l’idée complaisamment exposée, puis l’élaboration de différents plans susceptibles de permettre le passage à l’acte. La création d’une association cultuelle autour du mythe de Cronos en fut la première étape : le dépôt des statuts évoquant des traditions sacrificielles antiques sans préciser explicitement leur nécessaire actualisation devait nous protéger en cas probable de poursuites judiciaires. La désignation des futures victimes comme militants antispécistes fut habilement camouflée sous la forme d’un combat d’idées : sur ce point, l’aide de notre avocate fut essentielle. Elle se proposa d’ailleurs comme administratrice de notre association.

Nous consultâmes ensuite dans le Grand Livre d’images électroniques les profils des militants de la région, ceux-là mêmes qui nous avaient livrés à la vindicte publique. Mais grande fut notre déception de constater qu’ils étaient tous minces et émaciés, nourris seulement de légumes et de fruit secs. Pas de graisse, une viande maigre, tendineuse, sans jus, dont les fibres se coincent entre les dents. De nombreuses militantes étaient visiblement anorexiques, et on n’en retirerait aucune nourriture substantielle : on ne nous tromperait pas plus sur la marchandise que Zeus ne l’avait été par cet imbécile de Prométhée ! (Nous parfaisions par ailleurs notre connaissance de la mythologie grecque pour éviter toute accusation d’artificialisme dans notre future défense religieuse.)

C’est dans un forum consacré aux luttes intersectionnelles que nous découvrîmes finalement Zénobe, un militant de la cause noire, qui avait indiqué incidemment être végétarien. Il n’était pas antispéciste — du moins, il ne se proclamait pas comme tel — mais il était jeune, bien enrobé, avec des muscles rebondis, un fessier proéminent (il avait posté des photos de lui en maillot), des cuisses musculeuses, un visage poupin. Notre choix était arrêté. Il nous parut d’ailleurs préférable d’éviter un de nos accusateurs ou accusatrices dont le sacrifice serait trop facilement apparu comme une vengeance. Un végétarien aux airs de charmant porc ibérique suffirait à assouvir notre faim. La cave fut bientôt aménagée avec un autel, un chevalet et, à son pied, un grand récipient en terre cuite, une reproduction de la peinture de Goya dissimulée derrière une tenture rouge comme un mystère sacré, et bien sûr les indispensables instruments de découpe.

Éva, notre cheffe queux, fut chargée d’approcher la proie. Comme tous les imbéciles qui dénonçaient la domination des maîtres du Réseau et du Grand Livre d’images, Zénobe y exposait largement sa vie, ses rendez-vous, ses projets, les manifestations et les concerts auxquels il voulait assister. Deux ou trois rencontres apparemment fortuites suffirent à nouer le contact : il apparut rapidement qu’il était gay, mais il appréciait les compagnies féminines qui le laissaient si facilement exprimer sa sensibilité et qui acquiesçaient en souriant silencieusement à ce qu’il disait. Il serait facile de l’attirer en un lieu inconnu mais beaucoup plus difficile de l’aveugler un bref instant avant de l’abattre : il ne fallait pas stresser l’animal avant la mise à mort qui devait être aussi brève qu’efficace. On n’allait quand même pas jouer à colin-maillard ! Clément trouva un début de solution : on annoncerait la projection d’un quelconque documentaire, on plongerait la salle dans le noir complet, mais avec des lampes infrarouges permettant à un officiant muni des lunettes adéquates de repérer sa proie et de l’étourdir rapidement avec un pistolet d’abattage.

L’élaboration des détails du scénario fut très longue, et, pendant ce temps, je m’exerçai à utiliser le pistolet — qui m’était tout à fait familier — dans les conditions inhabituelles d’une vision avec des lunettes infrarouges. Je devais bien sûr atteindre à bout touchant le front de l’animal, mais cela impliquait d’abord de sortir de ma cache, de me diriger précisément vers ma cible, de pointer l’arme vers sa tête et d’appuyer sans hésitation sur la détente. Je répétai de dizaines de fois la procédure avec des variantes. C’était la rapidité d’action qui était déterminante afin d’éviter toute panique. On envisagea que je me mette derrière Zénobe, et que je cache le pistolet et les lunettes dans un sac pour le frapper par-derrière, mais ces manipulations se révélèrent trop longues et bruyantes. En outre, il fallait prévoir une grande bassine d’eau frémissante ainsi qu’un cintre de près d’un mètre avec deux crochets, relié par une chaîne à un treuil. Le plus simple était de diviser la cave par une cloison coulissante. Éva et Zénobe devraient s’asseoir au premier rang de la supposée salle de projection, sur le côté gauche, près de la porte derrière laquelle je serais dissimulé. Cette pièce arrière serait plongée dans le noir pour que les lunettes infrarouges soient immédiatement opérationnelles. Un acolyte, Joseph, vérifierait à travers un œilleton le moment où les lumières s’éteindraient dans la salle adjacente, et me donnerait le signal du départ en ouvrant d’un geste rapide la cloison devant moi. Le déplacement et le geste technique me prendraient quatre secondes au maximum. Le seul risque était que Zénobe tourne la tête dans le noir, rendant ainsi la visée plus difficile. Mais il suffirait de lui taper sur la joue ou de grogner devant lui pour qu’instinctivement il redresse le visage.

Il restait à choisir la date, symbolique de préférence : le solstice d’hiver était heureusement proche, ce qui correspondait à l’époque des Saturnales, même si nous étions terriblement impatients et prêts déjà à brûler toutes les étapes. Rendez-vous fut pris. On trouva un titre de conférence sérieux mais suffisamment amusant pour l’attirer en nos lieux : « Les États-Unis dernier bastion du spécisme ou comment l’Amérique nous étouffe au pet de vaches ! » Léonce, le plus cultivé d’entre nous, avait rassemblé des bribes d’informations susceptibles d’alimenter une mini-conférence plus ou moins crédible qui devrait rapidement s’interrompre pour laisser place à un documentaire intitulé Les bisons, premières victimes du suprémacisme blanc. Tout en étant prémonitoire, ce titre nous rappelait ironiquement une période glorieuse de l’abattage bovin.

Le scénario se déroula à peu près comme prévu. La rencontre commença par un cocktail végane, Mouillette de rhum et de citron vert, Thé glacé de la Grande-Île, Sexe sur la plage et Cosmopolitain de canneberge. Heureusement, Zénobe n’était pas abstinent, et personne ne dut soutenir une longue conversation avec lui. J’étais déjà en position dans la pièce adjacente, et j’attendais impatiemment que les événements se précipitent. Cette attente me parut interminable. Quand Joseph me donna le signal, je glissai rapidement dans la salle plongée dans le noir où je distinguai pourtant immédiatement ma cible. Comme prévu, je pointai le pistolet au milieu du front, un peu au-dessus de ses pupilles phosphorescentes. Le coup partit et fracassa la boîte crânienne. Zénobe s’écroula en renversant sa chaise et en me donnant un violent coup de pied, sans aucun doute involontaire, dans le tibia. Lâchant immédiatement le pistolet, je le saisis par le col et le retournai sur le ventre. Je voyais suffisamment son corps affalé pour m’asseoir dessus et éviter tout mouvement involontaire de sa part avant de l’attraper par les cheveux et de lui trancher la gorge avec le couteau que j’avais glissé derrière mon dos. Même si c’était la première fois que j’opérais sur un animal humain, mon expérience était suffisamment grande pour trancher correctement les carotides. J’ordonnai qu’on rallume et j’enlevai aussitôt les lunettes de vision nocturne.

Les participants découvrirent mon costume de cérémonie entièrement rouge avec un grand tablier de cuir amarante. Trois officiantes, Sophie, Hatoumata et Thérèse, qui m’avaient suivi immédiatement, devaient m’aider dans ma tâche. Elles se montrèrent vêtues d’une chasuble et coiffées d’un calot de couleur pourpre. Des masques vénitiens à long bec crochu, tout aussi rouges, complétaient leur apparence. On avait essayé bien sûr d’éviter toute allusion à la blancheur bouchère ou chirurgienne, mais nous manquions sans doute d’inspiration : l’on ne parvient pas en quelques soirées à concurrencer les traditions costumières d’une liturgie vieille de plus d’un millénaire, et de nombreux rires plus ou moins étouffés se firent entendre. Mais le sérieux reprit rapidement le dessus, car l’ensemble de la cérémonie devait être filmée comme preuve du caractère cérémoniel du dépeçage en cours.

Il fallait à présent agir très rapidement avec mes acolytes : enlever les chaussures de Zénobe, passer les crochets à travers ses talons sous les tendons avant de remonter sa carcasse avec le treuil, laisser l’animal humain se vider de son sang dans le récipient en terre cuite (le sang servirait notamment à la confection de saucisses). Il fallut également découper ses vêtements avant de le plonger dans le grand bac d’eau presque bouillante. C’était l’étape indispensable pour enlever tous les poils et obtenir un cuir de bonne qualité. L’on passa un bon moment à gratter la peau pour un résultat propre et lisse.

Je devais ensuite retirer les intestins : avec un petit couteau, je découpai le pourtour de l’anus en évitant de percer le colon que je fis ensuite ressortir délicatement. J’enroulai une ficelle autour de cette extrémité pour éviter toute déjection polluante ultérieure. J’ai également coupé les testicules et le pénis.

L’opération la plus délicate intervenait juste après. Il s’agissait d’ouvrir la peau en la pinçant au niveau du sternum avant de remonter avec le couteau jusqu’à l’aine sans porter la moindre atteinte à l’estomac ou aux intestins. À un moment donné, la bête s’ouvre et libère les organes qui se répandent à vos pieds, de préférence dans une bassine ou un plateau. Tous ces organes peuvent être préparés et mangés sous une forme ou une autre, qu’il s’agisse des reins ou du pancréas ou même des intestins qui, bien nettoyés, servent de peau à saucisses. Ensuite, je m’employai à ouvrir le sternum et à le désolidariser des côtes pour couper la trachée puis détacher les derniers organes, cœur, poumons et foie, précieusement conservés. On découvrit de belles tranches de gras odorant et délicieux à consommer. On découpa également la peau au niveau des jambes et des avant-bras avant de tirer fortement vers le bas comme une chaussette qu’on retournerait. Mais la découpe devait se faire lentement en glissant un couteau à désosser par en dessous. Cela prit une bonne demi-heure.

Restaient les dernières étapes de la grande découpe : trancher la tête, en entaillant d’abord le pourtour du cou avec un couteau pour exposer les os, qui ont ensuite été désolidarisés avec un fendoir, découper enfin à la scie les pieds et les mains pour des préparations à la gelée. Hatoumata récupéra rapidement la tête pour en extraire la cervelle qu’elle lava soigneusement. Elle coupa également les joues puis la langue à préparer séparément. Il était temps à présent de nettoyer la carcasse à grande eau avant de la scier en deux et d’en remiser les deux moitiés au frigo. Experte dans le maniement d’une tronçonneuse, Thérèse s’acquitta facilement de sa tâche. Elle fut applaudie par l’assistance comme à une fin de concert. C’est d’ailleurs à ce moment que Clément, qui se piquait d’être amateur de musique classique, fit résonner les premières mesures d’une version enregistrée du Magnificat de Bach.

Il fallait en effet ajouter à toutes ces opérations trop profanes une once de sacralité, la marque d’un cérémonial visant moins à communiquer avec les esprits, les dieux ou l’au-delà qu’à affirmer la supériorité des prêtres, des druides, des sorciers, des mollahs, des pontifes, de tous ceux qui s’affirment les maîtres du sacré. Et nous étions les maîtres et maîtresses du sacré désormais, nous les quatre officiants réunis autour d’un autel surélevé — l’espace manquait pour une pyramide aztèque malheureusement — pourvu en son centre d’une table de cuisson au gaz avec une large poêle d’un noir brillant. Avec quelques gestes solennels et prétentieux, nous avons invité l’assemblée d’une quarantaine de fidèles à se recueillir devant la victime de notre offense et à l’implorer pour qu’elle nous pardonne ce crime nécessaire. Nous interprétâmes son silence comme un assentiment, et nous nous tournâmes ensuite vers le ciel ou du moins vers la large hotte qui surplombait la table de cuisson. Les dieux avaient hâte de goûter aux senteurs de notre offrande, eux qui n’avaient jamais été privés d’odorat à la suite d’une méchante attaque d’un virus couronné. Nous jetâmes dans la poêle chaude plusieurs morceaux de graisse que nous avions réservés et qui grésillèrent rapidement. Dans un mouvement lent et délicat, Sophie (enfin, je suppose que c’était elle, car sous les masques, il me devenait difficile de distinguer mes acolytes, mais elle était la plus grosse) déposa les deux testicules de belle dimension au centre de la poêle. Quand ils furent cuits, on les découpa en fines lamelles que l’on partagea cérémonieusement avec quelques membres de l’assistance désireux de goûter à ce plat délicat.

Cinq jours plus tard, au cours d’une nouvelle communion, l’on passa aux découpes secondaires, épaules, poitrine et longes, puis côtelettes, jambons, escalopes, filets, bardière, tout en préparant saucisses, rillettes, rognons, lard fumé ou salé, ainsi que les indispensables abats. Toutes les senteurs à nouveau appréciées des dieux l’étaient tout autant des convives impatients des joyeuses ripailles annoncées.

Les premières fois suscitent toujours un trouble, un tremblement de l’âme, une incroyable décharge émotionnelle qui se grave dans la mémoire et qu’on tente vainement d’ensuite retrouver. L’orgasme se transforme en jouissance puis en plaisir sans plus cette violence intérieure soudainement libérée. Nous sacrifiâmes une seconde victime un mois plus tard, puis une troisième, puis d’autres encore à un rythme qui s’accéléra passant de mensuel à hebdomadaire puis quotidien. Le bouche-à-oreille ou plus exactement les réseaux sociaux cryptés fonctionnèrent rapidement, et les nouveaux croyants se multiplièrent aux quatre coins du pays et même du monde. Quelques adeptes férus de statistiques affirmèrent qu’à ce rythme, nous provoquerions une lente décroissance de la population humaine et corrélativement des gaz à effets de serre : ils recommandaient dans cette perspective de privilégier les adolescents des familles les plus favorisées, grands consommateurs de produits électroniques au coût énergétique prohibitif (sans oublier l’utilisation de terres rares) et très généralement sportifs à la chair ferme mais encore bien persillée.

Bien entendu, nous savions que notre impunité n’était que temporaire et que les forces de l’ordre protectrices du bon peuple des humains sensibles et des animaux intelligents nous tomberaient bientôt dessus. C’est la disparition d’une personnalité antispéciste bien connue, Henry Chartier, qui précipita les événements : aujourd’hui encore, je ne comprends pas pourquoi on a choisi un individu aussi maigre, aussi osseux, aussi vieux même, une mauvaise carne détestable. Sa célébrité — c’était un militant, journaliste, écrivain, éditorialiste, essayiste, autant pisse-copie que pisse-vinaigre — provoqua un tel remue-ménage que les supposés fins limiers de la police nous tombèrent dessus en plein banquet. La presse, les télévisions, les réseaux sociaux avaient de quoi nourrir leur public scandalisé : maison du crime, boucherie humaine, massacres sanglants, monstres cannibales, musée des horreurs… L’horreur était sans cessé répétée : elle plaisait, elle fascinait, elle terrorisait, elle émerveillait les lecteurs incrédules, aspirant secrètement à des images vraies mais interdites, visibles seulement de façon volée sur des réseaux cryptés. Mais ces hypocrites ne jouiraient même pas des senteurs de nos agapes !

Un nouveau procès s’engagea. Cette fois, la prison à titre préventif fut longue et pénible avec des légumes bouillis et du tofu insipide. C’est fort amaigris que nous nous présentâmes au procès, neuf accusés principaux et plusieurs dizaines de complices. Notre avocate, que nous avions heureusement tenue éloignée de nos agissements, accepta notre ligne de défense sans doute inhabituelle mais dont les résultats ne pourraient pas être pires que celle invoquant la provocation, la légitime défense, l’absence de préméditation ou encore la maladie mentale. De sa belle voix de basse, Justine de La Flèche du Lou invoqua la détresse des minorités religieuses opprimées et rappela que c’était l’honneur des démocraties d’accepter des accommodements raisonnables à l’égard de croyances et de rites qui peuvent sembler irrationnels de prime abord mais qui sont profondément inscrits dans l’histoire et le cœur des humains. Et s’il fallait dénoncer l’appropriation culturelle que les coiffeurs et couturiers occidentaux exercent à l’encontre des peuples premiers, comment qualifier l’expropriation culturelle consistant à priver d’antiques nations de leurs traditions les plus sacrées ? Enfin, et ce fut sans doute l’argument écologique le plus efficace, n’était-il pas nécessaire de pratiquer un contrôle raisonné des populations humaines, en particulier des individus usant et abusant des ressources limitées de notre planète ? Après tout, il ne s’agissait que d’une ponction limitée de plus ou moins un demi pour cent par an qui permettait de réduire la pression environnementale sans nuire au bien-être du reste de la population. Son dernier argument à connotation féministe me parut plus faible : comme nous avions sacrifié un grand nombre de jeunes mâles et très peu de femelles, elle voyait dans ce choix le renversement salutaire de la chasse aux sorcières qui avait vu seulement une minorité d’hommes conduits au bûcher. La thèse fut abondamment commentée et largement disputée entre des historiennes (aucun historien n’osa s’en mêler) et certaines militantes féministes qui, après s’être assurées du respect de la parité parmi nos membres qui comptaient par ailleurs trois pour cent de transgenres, affirmèrent qu’on devait voir dans ces agissements non pas une vengeance, mais un rééquilibrage dans le crime, condamnable certes mais compréhensible.

Les répliques de l’avocat général furent une nouvelle fois cinglantes : il évoqua des castrations à vif (destinées à éviter un odeur désagréable à la viande), de pseudo-cérémonies même pas dignes des pires orgies romaines, un fatras d’idées confuses au service d’une inhumanité sectaire, des mises à mort sans soins palliatifs, une transgression générale des normes de la civilisation… Mais ses mots étaient trop anciens, et ses idées n’étaient plus dans l’air du temps. En outre, des complices avaient largement soudoyé les juges qui se rallièrent timidement à nos raisonnables accommodements tout en invoquant la jurisprudence désormais établie sur la continuité interspéciste, privant de toute exceptionnalité la mise à mort (sans souffrances excessives) des animaux humains. Seule la prévention concernant la castration à vif fut retenue.

C’était une victoire incontestable. Nos commandos pourraient bientôt se déployer dans tout le pays, saisir les derniers militants antispécistes terrorisés, les mener dans de nouveaux temples où, mis à nu avec leurs compagnons porcins, ils seraient conduits au travers de couloirs fortement grillagés vers la baignoire d’abattage.

Mais l’histoire avance d’une démarche claudicante et la voie triomphale est parsemée de nids-de-poule. Par nos discours enflammés destinés à raviver une supposée religion antique, nous avions éveillé des susceptibilités inattendues et nous nous étions attaqués à un ennemi supérieur en nombre aux ressources humaines apparemment inépuisables et à la foi inébranlable. Les affidés de l’Unique n’étaient guère opposés au sacrifice, mais ils ne pouvaient admettre des motifs religieux qu’ils qualifiaient de païens et d’hérétiques. Nul ne pouvait invoquer d’anciennes divinités maléfiques ni se livrer à des pratiques idolâtres. Nul dieu ne pouvait concurrencer l’Unique ni prétendre à des hommages que seul celui-ci pouvait recevoir. Le combat commença par des prêches enflammés. Dans les temples dédiés à l’Unique, les dénonciations des incroyants et de leur amour des richesses et de la bonne chère se firent de plus en plus virulentes. Des graffitis maladroitement orthographiés sur des temples déclenchèrent une colère noire et bientôt des protestations autour de boucheries récemment rouvertes. Les manifestations se transformèrent en combats de rues, les invectives verbales en pugilats. Les premières bombes explosèrent. Les mitraillages suivirent. Le basculement de l’opinion se produisit quand la presse rapporta un nouveau scandale, le sacrifice d’un enfant d’un couple d’antispécistes, qui avait été cuit à la broche lors d’un mariage boucher. Les détails sur la manière dont il avait été farci pour obtenir une viande moelleuse et généreuse scandalisèrent inutilement les âmes sensibles. Les affidés de l’Unique s’en donnèrent à cœur joie et dénoncèrent notre cruauté, notre barbarie et bien sûr notre hérésie criminelle. L’on essaya de démonter l’argumentation de nos adversaires, leurs évidentes confusions, leurs approximations, leurs contradictions logiques, le caractère outrancier de leurs accusations (reductio ad Hitlerum), mais le mal était fait. L’opinion publique avait abandonné tout bon sens et se ralliait à ceux qui leur promettaient le retour au calme et à la tranquillité.

La milice bouchère voulut porter le glaive dans les bastions ennemis, mais, contre toute attente, ceux-ci étaient bien défendus et lourdement armés. Les fusils de chasse, bien qu’équipés de lunettes de visée, ne pouvaient rivaliser avec les AK-47, les M-16 et même les Barrett M82 (postés en embuscade) des hordes de fanatisés. La Porsche Cayenne d’Émilien fut la première victime d’un tir de lance-roquette qui envoya mon ami rejoindre les mânes de ses ancêtres et de tous ceux dont il avait consommé par le passé la moelle des os.

La contre-offensive fut rapide même si les combats se firent quartier par quartier, boucherie par boucherie, et nous fûmes progressivement débordés. Ce fut la débandade. Plusieurs se suicidèrent plutôt que d’admettre la défaite, incapables d’imaginer une vie sous le regard de l’Unique. Beaucoup essayèrent de fuir à l’étranger, dans des pays lointains restés amis. Mais il fallait beaucoup de complicités alors que les candidats à l’exil étaient bien trop nombreux. Je me cachai à la campagne dans la résidence secondaire d’une camarade, me nourrissant seulement de champignons et de quelques légumes volés dans les jardins des environs. Lors d’une promenade en forêt, j’aperçus un lapin en lisière d’un champ, mais je fus incapable de l’attraper. Je savais que j’étais recherché, et je ne fus pas vraiment étonné quand un camion militaire s’arrêta devant la maison que j’occupais. J’avais certainement été dénoncé. Il ne servait à rien de nier mon identité alors que ma photo se trouvait encore aux quatre coins de la grande toile, ainsi que mon empreinte génétique dans un recoin moins accessible.

Le procès a été sans surprise et j’ai reconnu mon hérésie ainsi que l’ensemble des mes crimes même si j’ai plaidé non-coupable et que je ne reconnais pas la légitimité de ce tribunal de vainqueurs qui juge en fonction d’une législation postérieure aux faits qui me sont reprochés. Avant ma pendaison qui doit survenir dans les jours qui viennent, j’ai écrit cette confession pour que les générations futures connaissent mon âme véritable. C’est un portrait d’homme comme tant d’autres hommes et tant d’autres femmes, semblable aux animaux qui furent les compagnons de toute ma vie, peint d’après nature et dans toute sa vérité.

Visite muséale

Voix d’Abel

Tonnerre, quel feu ! quel feu d’enfer !
Regardez ce que mon frère allume
Pour chauffer son échine frileuse
Et cuire un gros fricot de légumes !

Je suis comme Dieu, je n’aime pas
Ce cuiseur de fève et de salade,
Quand je mâche, moi, c’est du saignant.
Je veux l’odeur et le goût du sang.

Mes dents ne sont pas pour les asperges !
Les choux, les navets, les épinards,
J’en meurs étouffé ! Je veux de la chair,
Je suis fait de sang, j’aime le sang.

Le bien rouge sang où l’esprit chante.
Mon frère Caïn, ce triste enfant,
Retourne au jus blanc des betteraves.
On le voit pâlir comme la neige.

Moi je veux la vie et ses carnages,
Et c’est par le sang que le cœur bat.
Ainsi parle Abel. Caïn jaloux,
D’un hachoir haineux lui fend la gorge.

Et lui boit tout son sang d’un seul coup.

Vision rapprochée