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mardi 3 novembre 2026

La raison du sexe [2]

Relation virtuelle ?
Taille originale : 2 fois 31,5 x 24 cm
« Ce soir, Peter sera celui qui embrasse. Une fois qu’ils auront commencé, elle sera contente.
Il l’embrasse. Elle lui rend son baiser de bonne grâce. Elle semble bien disposée, en tout cas.
À ce moment, il ne pourrait pas décrire la sensation qu’il éprouve en l’embrassant, le goût de sa bouche - trop proche de celui qu’il a dans la sienne. Il caresse ses cheveux, en saisit une poignée, les tire doucement. Il était un peu plus brutal avec elle les premières années, jusqu’à ce qu’il comprenne que cela ne lui plaisait plus, et ne lui avait peut- être jamais plu. Demeure l’apparence des gestes, tièdes regains de ceux d’autrefois, lorsqu’ils étaient nouveaux l’un pour l’autre, quand ils baisaient sans arrêt, bien que Peter ait su même alors que le désir qu’il avait d’elle faisait partie d’un besoin plus vaste ; qu’il avait éprouvé un plaisir plus intense (mais peut-être moins merveilleux) avec trois autres femmes : une qui était dingue de son camarade de chambre, une aussi amoureuse des Fauves, et enfin une simplement ridicule. Faire l’amour avec Rebecca avait été parfait dès le début parce que c’était Rebecca, avec sa ferveur et sa tendresse réfléchie, et les manifestations, quand ils apprirent à se connaître, de ce qui était pour lui son essence profonde.
Peinture fraîche
Elle passe doucement sa main le long de sa colonne vertébrale, la pose sur ses fesses. Il lâche ses cheveux, enserre ses épaules dans le creux de son bras, il sait qu’elle aime cette impression d’être fermement maintenue (il se représente un des fantasmes de Rebecca : il la tient en l’air, le lit a disparu). De sa main libre, avec son aide, il relève son tee-shirt. Ses seins sont petits et ronds (quand a-t-il pressé une coupe à champagne sur l’un d’eux pour vérifier qu’elle s’y ajustait - dans la maison d’été de Truro ou dans la maison d’hôtes de Marin ?). Les pointes de ses seins se sont peut-être un peu épaissies et assombries - elles ont maintenant la dimension exacte du bout de son petit doigt et la couleur d’une gomme. Étaient-elles jadis légèrement plus petites, un peu plus roses ? Sans doute. En fait, il est un de ces hommes qui n’ont pas l’obsession des femmes plus jeunes, ce qu’elle refuse de croire.
Nous inquiétons-nous toujours pour des choses qui n’existent pas ?
Bien en main
Il presse ses lèvres sur le mamelon gauche, le caresse de sa langue. Elle fait entendre un murmure. C’est devenu rare, sa bouche sur son sein et la réaction de Rebecca, le murmure qu’elle laisse échapper, le semblant de spasme qu’il sent courir le long de son corps, comme si elle ne pouvait croire que cela, cela lui arrive à nouveau. Il bande à présent. Il ne sait jamais, et à vrai dire il s’en fiche, quand il s’excite de lui-même ou quand il est excité parce qu’elle l’est. Elle agrippe son dos, elle n’arrive plus à saisir ses fesses, cela lui plaît qu’elle aime ses fesses. Il encercle de sa langue la pointe de son sein qui se raidit, tapote l’autre d’un doigt. Ce soir, il s’agira avant tout de la faire jouir. Ça se produit souvent ces dernières années - la forme choisie, à un moment donné de la nuit (quand ont-ils baisé ailleurs que dans un lit, la nuit ?) est généralement décidée à l’avance, par qui embrasse qui. Au tour de Rebecca donc. C’est ce qui le fait bander.
Elle a un pli sur le ventre, les hanches un peu lourdes. Bon, Peter, tu n’es pas exactement une vedette de film porno, toi non plus.
Il fait courir sa bouche le long de son ventre, caresse toujours, avec un peu plus d’insistance, la pointe de son sein. Elle pousse un petit cri étonné. Elle le sent venir, ils le sentent tous les deux ; ils savent ; voilà le miracle. Il cesse de caresser son mamelon de son doigt, l’encercle. Il prend l’élastique de son slip entre ses dents, glisse sa langue sous l’élastique, lèche les poils du pubis sans rudesse, mais sans douceur. Ses hanches se soulèvent, elle passe ses doigts dans ses cheveux.
Il est temps d’abandonner les préliminaires et de se déshabiller. C’est un des plaisirs du mariage : plus besoin de se dénuder en douceur, lentement. On peut s’interrompre, ôter ce qui doit l’être et continuer. Il fait passer son caleçon par-dessus son sexe dressé, le jette. Comme c’est la nuit de Rebecca, il se remet à l’ouvrage sans lui laisser le temps d’enlever ses chaussettes, ce qui la fait rire. Il reprend là où il en était, s’active à lécher les poils du pubis, encercler la pointe de son sein droit. On dirait un instantané, soudain les voilà nus (à part les chaussettes, de vieilles chaussettes de coton blanches légèrement jaunies en dessous - elle devrait en acheter des neuves). Elle presse sa tête entre ses cuisses tandis qu’il descend vers le V du pubis, et il y est, il le sait précisément, en expert du clitoris, et c’est excitant, cette précision de faucon et le recul éperdu de Rebecca, c’est trop pour elle pendant un instant, puis elle se détend, ce n’est jamais trop. Ses cuisses se relâchent, s’appuient plus fermement sur ses épaules, et elle geint : Oh-oh-oh-oh. Il y a son odeur, un vague effluve de crevettes fraîches ; c’est alors qu’il aime le plus le corps de sa femme, qu’il ressent le plus de fascination, peut-être aussi un peu de frayeur, elle a probablement le même sentiment concernant son sexe, bien qu’ils n’en aient jamais parlé, peut-être le devraient-ils, mais c’est trop tard à présent. Il l’excite, pince la pointe de son sein entre le pouce et l’index, lèche son clitoris avec insistance, il sait (il le sait, c’est tout) que c’est le rythme soutenu qui compte, la langue et les doigts qui ne s’arrêtent jamais, quoi qu’il arrive, qui la trouveront où qu’elle aille ; c’est cela (et qui sait quoi d’autre ?) qui aura raison d’elle - la forcera à admettre qu’il n’y a pas d’autre issue, qu’il est trop tard, aucune discussion possible, ça ne s ’arrêtera pas. Elle crie oh-oh-oh-oh, plus fort, elle ne geint pas, elle va jouir, cela marche toujours (est-ce qu’elle simule parfois ? Mieux vaut ne pas le savoir), c’est ainsi qu’il va la faire jouir ce soir, ils sont trop fatigués pour baiser vraiment, et ensuite elle s’occupera de lui, elle sait y faire elle aussi ; ils sont près de jouir ensemble, près de jouir, et ils pourront dormir ensuite, ce sera dimanche. »
Chronique d’une mort annoncée…

dimanche 25 octobre 2026

La raison du sexe

Iconoclasme ?
Taille originale : 29,7 x 21 & 31,2 x 24 cm
« Le feu passe au vert. Le conducteur accélère.
La raison d’être du sexe est…
Le sexe n’a pas de raison d’être.
Il peut simplement se révéler compliqué après toutes ces années. Il y a des soirs où vous vous sentez un peu… bon. Vous n’avez pas vraiment envie de faire l’amour mais vous ne voulez pas vous retrouver comme une moitié de couple avec une fille adulte, un stock de soucis personnels, une amitié bon enfant qui dure malgré les moments d’irritation, mais n’implique plus qu’on fasse l’amour un samedi soir, en rentrant d’une soirée, un peu éméché à cause de la réserve personnelle de vodka tant vantée d’Elena, suivie d’une bouteille de vin au dîner.
Il a quarante-quatre ans. Seulement quarante-quatre ans. Elle, pas encore quarante et un.
Votre estomac barbouillé ne vous aide pas à en avoir envie. Qu’est-ce que ça veut dire ? Les premiers symptômes d’un ulcère ?
Au lit, elle porte une culotte, un tee-shirt Hanes décolleté en V et des chaussettes de coton (elle a froid aux pieds jusqu’au milieu de l’été). Il porte un caleçon blanc. Ils passent dix minutes à regarder CNN (voiture piégée au Pakistan, trente-sept morts ; église incendiée au Kenya avec un nombre indéterminé de victimes à l’intérieur ; un homme qui vient de jeter ses quatre jeunes enfants du haut d’un pont de vingt-quatre mètres en Alabama - rien concernant le cheval, on en parlera plutôt dans les nouvelles locales), ils zappent un peu, s’attardent à regarder Sueurs froides, la scène où James Stewart entraîne Kim Novak (en Madeleine) en haut du clocher de la mission pour la persuader qu’elle n’est pas la réincarnation d’une prostituée morte.
“On ne va pas rester rivés devant la télé, dit Rebecca.
— Quelle heure est-il ?
— Minuit passé.
— Je ne l’ai pas vu depuis des lustres.
— Le cheval est toujours là.
— Quoi ?
— Le cheval.”
Un instant plus tard, James Stewart et Kim Novak sont assis dans une calèche ancienne derrière un cheval grandeur nature en plastique ou quelque chose de ce genre.
Sous l’œil du maître et de la caméra
“J’y suis allée. Dans cette mission. Quand j’étais à l’université. C’est exactement ce qu’on voit dans le film.
— Mais je suppose que le cheval n’y est plus.
— On ne peut pas rester scotchés comme ça.
— Pourquoi ?
— Je me sens trop fatiguée.
— Demain c’est dimanche.
— Tu sais comment ça finit ?
— Comment quoi finit ?
— Le film.
— Bien sûr que oui. Je sais aussi qu’Anna Karénine passe sous un train.
— Regarde-le, si tu veux.
— Pas si tu n’en as pas envie.
— Je suis trop fatiguée. Je serai de mauvais poil demain. Regarde-le, toi.
— Tu n’arrives pas à dormir avec la télévision allumée.
— Je peux essayer.
— Non. Ce n’est pas grave.”
Mise en scène…
« Ils continuent à regarder le film jusqu’au moment où James Stewart voit - croit voir - Kim Novak tomber du clocher. Puis ils éteignent la télévision, éteignent la lumière.
“Nous devrions le louer un jour, dit Rebecca.
— Oui. C’est un film formidable. J’avais oublié à quel point c’est formidable.
— Même mieux que Fenêtre sur cour.
— Tu crois ?
— Je ne sais pas. Je n’ai revu aucun des deux depuis si longtemps.”
Ils hésitent. Serait-elle tout aussi contente de dormir tout de suite ? Peut-être. Il y a toujours celui qui embrasse, l’autre qui est embrassé. Merci, Marcel Proust. Il devine qu’elle aimerait autant se dispenser de faire l’amour. Pourquoi devient-elle plus froide envers lui ? D’accord, il a pris quelques kilos autour de la taille et, d’accord, il n’est pas toujours terrible comme baiseur. Et si elle était en train de se détacher de lui ? Serait-ce une tragédie ou une libération ? Que se passerait-il si elle lui rendait sa liberté ?
Impossible à envisager. À qui parlerait-il, comment ferait-il les courses de la semaine, avec qui regarderait-il la télévision ? »
Les langages de l’art…

lundi 12 octobre 2026

Désirs et phantasmes érotiques

Une expérience mystique ?
« Les mystiques, hommes ou femmes, se distinguent par le désir irrésistible d’un contact le plus intense possible avec le divin plutôt qu’avec la société qui les entoure. Dans le mysticisme chrétien, cela implique une relation d’amour directe avec un Dieu personnel. Dieu comme l’autre mais aussi comme reflet et semblable, vécu en fin de compte comme le moi le plus intime. Toutes différences individuelles mises à part, le mysticisme chrétien de la fin du Moyen Âge et du début de l’ère moderne révélait deux tendances, souvent présentes en une seule et même personne : un mysticisme de l’être platonisant et un mysticisme nuptial christocentrique. Ou, si l’on veut, un mysticisme élitiste de lettrés et un mysticisme populaire d’illettrés, difficilement différenciables l’un de l’autre en raison de leurs formes variées d’interaction. Au moment de l’extase, lorsque l’intériorisation jusqu’au moi le plus profond et la fusion avec le Bien-Aimé ne font qu’un, les mystiques vivent l’union et la plénitude parfaites. Selon le langage figuré du mysticisme nuptial, à ce moment suprême sont consommées leurs noces d’époux célestes, et non terrestres. Leur union amoureuse et érotique s’est élevée au-dessus du monde contraignant des lois sociales et ecclésiastiques.
Ce n’est pas une servante
Taille originale : 21 x 29,7 cm et 29,7 x 21 cm
Comment les femmes vécurent-elles ce lien d’amour ? La vulgarisation de la vie religieuse, dans laquelle elles jouaient un rôle si remarquable, et l’importance de l’univers matrimonial ont dû contribuer au fait que les femmes voyaient aisément en leur Amant divin leur époux, d’autant plus aisément que c’était dans la ligne de la tradition. En effet, le prototype de la femme vouée à Dieu, la vierge des premiers temps chrétiens, avait déjà été nommée non seulement servante (ancilla), mais aussi épouse du Christ. Le terme Sponsa Christi désignait l’Église tout entière, mais aussi toute vierge vouée à Dieu. Depuis le printemps du christianisme, elles étaient les épouses de Dieu fait homme, et l’Église d’alors célébrait déjà l’adoption du statut de vierge comme une noce. À l’aube des Temps modernes, l’aspect nuptial de l’image des premières femmes vouées à Dieu s’accordait mieux que jamais aux modèles culturels occidentaux.
Intériorisation de la noblesse
Il est vrai que, dans leur contexte social, les femmes avaient plus de difficultés que les hommes à échapper à ces modèles, en raison de leur position subalterne. En revanche, dans leur univers intérieur, il leur était plus facile de s’en libérer, grâce à leur manque structurel de formation intellectuelle. Or, au cœur de cet univers intérieur, les mystiques jouissaient d’une liberté inouïe. Là, fortes de leurs ambitions, elles échappaient non seulement au monde contraignant des liens juridico-contractuels, mais aussi à tout ce qui pouvait entraver leur fuite. En Dieu tout était possible, même le comble de la folie, si bien que les femmes dans leur plus profonde intimité devenaient Dieu, et que le Sauveur devenait Mère. “Ainsi Jésus-Christ… est notre propre Mère. Nous puisons notre existence en lui, là même où prend origine la Maternité ; y compris ce doux maintien d’amour qui en découle sans fin. Aussi vrai que Dieu est notre Père, aussi vrai Dieu est notre Mère.” Ces mots d’une recluse du Moyen Âge tardif correspondaient au désir de nombreuses personnes, aux images impérissables logées au fond de la mémoire collective. Aussi en coûta-t-il bien des efforts aux réformateurs tridentins pour tenter de venir à bout de cette expérience bisexuelle, jugée désormais inadmissible, en expliquant aux fidèles que le Fils de Dieu devenu chair n’avait aucunement pris le corps d’une femme, mais uniquement celui d’un homme mâle (d’huomo maschio).
Les femmes dans l’art, changement de position…
Les mystiques accordaient une grande importance à l’imagination et à la faculté de perception des sens. Cela allait également à l’encontre du processus de “civilisation” en cours dans la culture bourgeoise et relevait plutôt de la protopsychologie libertine des savants-mages de la Renaissance et des néo-platoniciens. Dans la quête de l’amour mystique, les phénomènes physiques, les désirs et phantasmes érotiques représentaient autant d’étapes sur le chemin menant vers les profondeurs les plus intimes de l’âme, celui de la mortification, un chemin semé d’embûches. Les femmes semblent avoir vécu cette douloureuse ascèse et cette relation tant enviée avec l’Amant divin de façon fort immédiate, personnelle et spontanée. Ici encore, elles étaient peu freinées par des modèles culturels, au point que leur parfait abandon suscitait souvent l’envie et la désapprobation des mystiques masculins.
Si la beauté est une construction sociale, dépendant de normes historiques éminemment variables, comment est-il possible de reconnaître sinon d’admirer la beauté de cette femme (et de son portrait) ? Voit-on la « modernité » de cette beauté féminine ?
Il paraît probable que les femmes ressentaient leurs expériences mystiques physiquement aussi bien que spirituellement, et donc d’une manière plus totale, moins séparée que les hommes. Elles savaient vivre l’union physique avec Dieu incarné de façon plus fréquente et plus directe, car elles étaient davantage concernées par le corps, la naissance et la mort, la nourriture, les soins et la consolation, le lait, le sang et les larmes. Aussi leur compassion christocentrique avait-elle dans une forte mesure pour objet le corps du Rédempteur. C’était bien chez les femmes qu’était né le culte de la Pietà : la Mater Dolorosa tenant sur ses genoux le corps du Christ, mort et non encore ressuscité, tendrement exhibé comme un nouveau-né en signe de renaissance de toute l’humanité. C’était aussi parmi elles que s’était développé le culte de l’Eucharistie, de l’offrande répétée du Corps. Beaucoup vivaient la transsubstantiation — du pain en Corps et du vin et de l’eau en Sang — de façon si intense qu’au moment de la prise de l’hostie s’accomplissait en elles une totale imitatio Christi. En consommant son corps, les femmes devenaient le Christ. Dans cette union parfaite, sa souffrance devenait chaque fois la leur. »

mercredi 7 octobre 2026

Il y avait deux hommes chez un écrivain

« Seuls ces trois panneaux ont survécu. Dieu le Père a une couronne, une crosse et un globe. Il est le maître du monde des Chrétiens, sur terre comme au ciel. Il y a également de la musique. Les anges sur les panneaux latéraux jouent de leurs instruments de l’époque. »
Taille originale  3 fois 21 x 29,7 cm
« Un silence absolu suivit mes mots, les élèves fixaient sur moi des yeux de franc défi. Chez certains, c’était même de la colère.
— Et alors ? dis-je.
Ce ne fut pas Raphaël, mais Al Hassane, son voisin, qui me répondit.
— Vous venez de le dire vous-même, monsieur… Verlaine était un gôor-jigéen… L’amant de Rimbaud…
— Oui. Il l’a été. Mais je ne vois pas où vous voulez en venir. Où est le problème ?
— Il aimait les hommes. Voilà le problème.
— Il aimait aussi les femmes. Mais ça ne change rien. Verlaine était un gôor-jigéen. Il pouvait être mille autres choses aussi. Il pouvait aimer les animaux. Mais l’essentiel c’est que Paul Verlaine était un grand poète. Qu’est-ce que ça change à sa poésie qu’il ait été un gôor-jigéen ?
— Ça change quelque chose, monsieur, répondit Al Hassane. Il a couché avec des hommes, ça change même tout. Ça change tout car…
Al Hassane hésita quelques secondes à continuer, conscient que ses prochaines paroles l’engageraient personnellement, même s’il s’exprimait, je le voyais bien, au nom du groupe.
— Car ?
— Car vous nous enseignez la poésie d’un homosexuel… Ça peut avoir une influence sur nous. C’est pourquoi le ministère a interdit d’étudier Verlaine. Il fait partie de la grande propagande européenne pour introduire l’homosexualité chez nous. On ne l’acceptera plus. Les programmes vont changer, In Sha Allah…
Dieu le père ou l’origine du monde ?
Un étrange silence, lourd comme un reproche, succéda à la déclaration de l’étudiant. J’avais envie de répondre aux élèves, comme Proust le fit à Sainte-Beuve, qu’il y avait deux hommes chez un écrivain : l’homme ordinaire, celui qui arrive en retard, fait la lessive, relève le courrier, rate ses plats, promet qu’il ne boira qu’un verre ou qu’il sera à l’heure, le moi social, donc, et l’artiste, le moi profond, celui qui crée, travaille à dire le monde, cherche en lui la beauté, quitte à fouiller dans la laideur. Chez Verlaine, j’aimais le poète, l’homosexuel m’importait peu. Mais je savais que ma réponse semblerait absurde aux étudiants. Ils ne réussiraient jamais à admettre que Verlaine ait été un homosexuel. Ils le lui reprocheraient toujours. Je les comprenais : la culture, l’éducation, les valeurs qu’on leur avait inculquées les avaient conduits à refuser de fermer les yeux sur les homosexuels, Verlaine ou d’autres. Verlaine a eu des relations homosexuelles. Les élèves ne pouvaient l’accepter. Ils n’iraient jamais au-delà de ce fait si grave à leurs yeux. Ils ne verraient jamais la beauté de la poésie de Verlaine, puisque sa personne était impure. Dans ce pays, Proust a tort, éternellement tort, et Sainte-Beuve a raison. Il était inutile d’essayer de faire admettre à mes étudiants que Verlaine, l’homme, qui s’adonnait à l’homosexualité, était différent de Verlaine, le grand poète. Pour eux, pour leurs parents, pour tant de gens dans ce pays, cette distinction était absurde : un homme n’est que ce qu’il fait. Une part forte de notre culture était fondée sur ce principe de non-distinction. Je savais que je n’arriverais pas à différencier les Verlaine. Les élèves ne le verraient jamais que dans son unité, ils exigeaient son unité : celle d’un homosexuel qui avait écrit des poèmes où l’homosexualité était présente. Des poèmes dangereux, donc. Le pire était qu’ils avaient peut-être raison de ne pas vouloir le diviser. Je pouvais concevoir qu’on ne scinde pas un artiste, qu’on le prenne tout entier dans ce qu’il était. Mais nous ne tirions pas les mêmes conséquences de cette manière de voir.
« Pour représenter symboliquement la castration, le rêve emploie la calvitie, la coupe des cheveux, la perte d’une dent, la décapitation. Il faut également voir une manière de se préserver de la castration dans l’apparition de deux ou plusieurs objets servant ordinairement à symboliser le pénis. » (Sigmund Freud)
— Je trouve dommage de ne pas l’enseigner pour cette raison, dis-je. C’est stupide. Le ministère est stupide. Vous êtes stupides. Tout le monde est stupide. Si ça ne tenait qu’à moi…
— Ça ne tient pas à vous ! Rien ne tient à vous ! crus-je entendre dire dans la salle, mais je continuai sans m’en soucier, en tonnant de plus en plus fort :
— Si ça ne tenait qu’à moi, on enseignerait Verlaine, et tous les grands écrivains et poètes ! Qu’ils baisent des animaux ou des femmes ou des hommes ou des trous de mur ! Qu’ils baisent des musaraignes ! criais-je. Peu m’importe, si ce sont de grands artistes.
Je me tus, haletant. Quelques instants passèrent, puis l’euphorie révoltée de ce morceau de bravoure se dissipa. Je me sentis aussitôt ridicule, honteux. La sonnerie qui annonçait la fin du cours retentit. Les étudiants sortirent en me jetant des regards furieux. Ils s’attendaient sans doute à ce que je fasse amende honorable. Que je m’excuse de leur avoir proposé Verlaine la dernière fois. Que je critique l’homosexualité. Que je les conforte dans l’opinion que lire Verlaine était haram. C’est ce que j’aurais fait dans mon état normal. Mais ma lâcheté m’avait fait défaut, pour une fois. J’ignorais pourquoi. Je me retrouvai seul dans la salle de cours. Un fou rire me prit bientôt. “Qu’ils baisent des musaraignes !” Où étais-je allé chercher ça ? »
À la porte du Paradis…

mardi 29 septembre 2026

L'accouplement des animaux

« dans une situation active et supérieure »
« Trois traits du comportement sexuel du début des Temps modernes sont tout à fait particuliers à l’Europe. Le premier est l’intervalle moyen de dix ans ou plus qui s’écoule entre la puberté et le mariage. Cette période, qui tend à s’allonger dans les couches inférieures de la société, s’accroît encore au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Un grand nombre de gens ne se marient même jamais, 10 % dans les classes rurales et défavorisées, jusqu’à 25 % dans les couches supérieures. La seconde caractéristique de l’Europe du début des Temps modernes est la superposition de la notion d’amour romanesque à la constante biologique qu’est la pulsion sexuelle. Née avec la poésie lyrique des troubadours au XIIe siècle, la notion d’amour romanesque, d’abord exclusivement extraconjugale, se répand aux XVIe et XVIIe siècles, grâce à l’imprimerie et au développement de la littérature. Elle inspire poètes, dramaturges et romanciers, avant de trouver sa voie dans la vie réelle au milieu du XVIIIe siècle. Enfin, cette époque est marquée par la prédominance constante de l’idéologie chrétienne dans la légitimation et la pratique de la sexualité. Bien qu’un peu adoucie par les efforts des protestants et des humanistes qui tendent à remplacer l’idéal médiéval de virginité par celui du mariage sacré, l’attitude dominante envers la sexualité reste imprégnée de suspicion et d’hostilité. Littérature médicale, traités de théologie et de morale s’accordent pour promouvoir une vision surtout nataliste de l’activité sexuelle selon laquelle le plaisir n’est toléré que dans l’intérêt de la procréation.
Pour les autorités religieuses, l’acte sexuel commis hors mariage est un péché mortel, ainsi que tout acte conjugal qui ne vise pas la reproduction. Saint Jérôme qualifie d’“adultère” le mari qui embrasse sa femme avec trop de passion, parce qu’il ne l’aime que pour son plaisir : “Rien n’est plus infâme que d’aimer une épouse comme une maîtresse…” Reprise par saint Thomas d’Aquin et répétée par tous les manuels de confession des XVIe et XVIIe siècles, la réprobation de la passion dans le mariage condamne la femme amoureuse comme l’époux trop sensuel. Même les positions du couple sont soumises à un strict contrôle. La position retro ou more canino (à ne pas confondre avec la sodomie) est déclarée contre nature parce que caractéristique de l’accouplement des animaux. Mulier super virum l’est également, puisqu’elle place la femme dans une situation active et supérieure, en contradiction avec son rôle social, passif et subordonné. Toute acrobatie érotique en dehors de la figure approuvée, la femme étendue sur le dos, l’homme la surmontant, est suspecte de privilégier le plaisir au détriment de la procréation. La seule position qui est censé favoriser l’implantation de la semence du mâle est celle associée symboliquement au geste fécondant du laboureur.
Les textes médicaux confortent les diktats des théologiens quant aux conditions optimales pour créer des enfants, et insistent sur la modération de la passion et la position la plus favorable, laissant planer la menace d’une progéniture débile et contrefaite en cas de déviation. Ces deux autorités avaient établi une liste des différents jours au cours desquels il fallait éviter tout rapport sexuel. Pour les fidèles, les jours de jeûne étaient également jours chastes, ainsi de toutes les fêtes religieuses, dimanches, Noël, vendredi saint et Pâques. La continence était aussi recommandée pendant le carême, bien que les théologiens des Temps modernes se soient fait peu d’illusions sur la totale abstinence des chrétiens. Hors les cent vingt ou cent quarante jours du calendrier liturgique qui décourageaient tout commerce charnel, le couple devait aussi éviter les rapports sexuels pendant les mois d’été, trop chauds, et les différentes périodes d’indisposition de la femme. Non seulement l’union conjugale pendant les règles ou les quarante jours d’“impureté” qui suivent l’accouchement était jugée dangereuse pour la santé de l’époux, mais les relations sexuelles au cours de la grossesse et de l’allaitement menaçaient les chances de survie de l’enfant. Un intérêt croissant pour la santé des enfants, dont le taux de mortalité était très élevé dans les deux premières années, conduisit un certain nombre de médecins, ainsi que les autorités religieuses, à interdire catégoriquement tout rapport sexuel avant la fin de l’allaitement. »

mercredi 23 septembre 2026

Une extraordinaire expressivité libidinale

Les temps changent
Taille originale : 21 x 29,7 cm & 29,7 x 21 cm

Le langage expressif de la bouche

« La bouche possède une extraordinaire expressivité libidinale par la grâce d’un langage non-verbal. De la moue gourmande au tressaillement imperceptible d’une lippe fiévreuse en passant par la voix, chair au grain parfois délicieusement rauque, la bouche n’a pas besoin de faire venir les mots aux lèvres ou sur le bout de la langue pour signifier le désir. Les bouches en cœur de Marilyn Monroe ou boudeuse de Brigitte Bardot, mises en valeur par la teinte éclatante du rouge à lèvres, parlent davantage de sensualité - comme “Les lèvres de Marilyn Monroe” d’Andy Warhol qui suggèrent l’étreinte de deux corps — que les bouches pornographiques trop bavardes dans leur manière d’exhiber une ouverture vorace et de proférer des gémissements criards. Depuis les films muets, qui ont joué du pouvoir métonymique de la bouche pour la voix, le cinéma a toujours investi ce lieu du corps. Avec le cinéma parlant, la voix, et ses facteurs matériels que sont la hauteur, la puissance, le timbre, la coloration, le “grain” dirait Roland Barthes, a été valorisée pour ses qualités sensuelles. À la jonction du corps et du langage articulé, elle représente une médiation entre la pure corporéité et la textualité propre au discours. Se situant dans un entre-deux, lieu d’une tension entre le corps et le texte, le jeu de l’acteur à venir et la structure des signes verbaux, elle réalise une incarnation du Verbe et une mise en système du corps. »

lundi 21 septembre 2026

La fragilité de la chair

« Dans cette œuvre, l’artiste s’empare d’images issues de l’univers de la pornographie montrant trois femmes posant, le regard dirigé dans la même direction. »
Taille originale : 3 fois 24 x 31,5 cm
« Rebecca boit lentement son café d’un air songeur. Elle ne semble pas prête à le rassurer. Il ne peut s’empêcher de remarquer son teint terne, le désordre matinal de ses cheveux drus striés de gris.
Meurs jeune, reste belle. C’est ce que dit Blondie, non ? Nous le tenons pour un phénomène moderne, ce culte de la jeunesse, mais pensez à tous, ces superbes portraits, certains vieux de plusieurs siècles. Ces déesses de Botticelli, de Rubens, La Maja de Goya, Madame X. Pensez à L’Olympia de Manet, qui choqua à l’époque, car il avait peint sa maîtresse avec la voluptueuse admiration réservée aux honnêtes femmes de l’aristocratie qui servaient de modèles aux déesses. Presque personne ne sait aujourd’hui, et personne ne s’en soucie, qu’Olympia était la putain de Manet ; bien qu’il y ait toutes les raisons de penser que, dans la vie, elle était fantasque, vulgaire et d’une hygiène douteuse (étant donné ce qu’était Paris dans les années 1860). Elle est aujourd’hui immortelle, une merveilleuse beauté historique, purifiée par l’attention d’un artiste célèbre. Et nous ne pouvons manquer de remarquer que Manet ne l’a plus peinte vingt ans plus tard, quand le temps avait commencé à faire son œuvre. Le monde a toujours adoré la beauté naissante. Que le monde aille se faire foutre. »
Différence et répétion graphiques
La répétition, malgré la différence, fait-elle disparaître la fascination et l’excitation ?
Et la beauté s’annihile-t-elle par là-même ?
« C’est ce que Peter attend de l’art. Cette maladie de l’âme, cette impression d’être soi-même en présence de quelque chose de magnifique et d’évanescent, de quelque chose (de quelqu’un) qui brille à travers la fragilité de la chair, oui, comme la déesse-putain de Manet, une beauté débarrassée de sentimentalité parce que Mizzy est (n’est-ce pas ?) un dieu-putain à sa manière - il serait moins fascinant s’il était le personnage bienveillant, brillant, spirituel qu’il dit vouloir être.
La beauté - la beauté que Peter désire par-dessus tout - est donc celle-ci : un alliage humain de grâce accidentelle, de destin funeste et d’espoir. Mizzy doit espérer, il le doit, il ne resplendirait pas comme il le fait s’il se sentait véritablement désespéré, et en plus il est jeune, qui donc dans ce monde se désespère avec plus d’exquise cruauté que la jeunesse, une vérité que les aînés ont tendance à oublier. Le voici, [Mizzy] dit The Mistake, impudique et dévergondé, accro à la drogue, incapable de vouloir ce qu’il est censé vouloir. Ce serait le moment de le transformer en bronze, de tenter de représenter ses nerfs douloureusement à vif, les derniers éclats de sa jeunesse, alors qu’il commence à comprendre que son état, comme celui de chacun, est sérieux, mais avant qu’il ne prenne les mesures nécessaires pour vivre plus ou moins en paix dans le monde réel.
Entre-temps, il ne faut pas qu’il meure. »

vendredi 28 août 2026

Arranger quelque chose

Avoir le bras long…
«  — Et je voulais savoir seulement si vous seriez bien aise de me quitter.
Le jeune homme baissa les yeux sur ses pieds nus. Un vêtement lâche, de soie brodée, le déguisait en prince oriental, et l’embellissait.
— Et vous ? demanda-t-il avec gaucherie.
La cendre de la cigarette que tenaient les doigts de Mme Dalleray tomba sur le tapis.
— Je ne suis pas en question. Il s’agit de Philippe Audebert et non de Camille Dalleray.
Il leva les yeux sur elle avec l’étonnement que lui causait, encore une fois, le prénom insexué. “Camille… C’est vrai, qu’elle s’appelle Camille. Elle pourrait s’en dispenser. Je la nomme en moi Mme Dalleray, la Dame en blanc, ou Elle…”
Elle fumait lentement, et contemplait la mer. Jeune ? Certainement jeune, trente à trente-deux ans. Impénétrable comme sont les êtres calmes, dont le maximum d’expression ne dépasse pas l’ironie tempérée, le sourire et la gravité. Sans détourner son regard de l’étendue où couvait l’orage, elle posa de nouveau sa main sur celle de Philippe qu’elle serra, indifférente à lui et pour son seul plaisir égoïste. Sous cette main petite et puissante, il parla, contraint de verser son aveu, comme un fruit pressé répand son suc :
— Si, je serai triste. Mais j’espère ne pas être malheureux.
— Oui ? Et pourquoi l’espérez-vous ?
Il lui sourit faiblement, fut touchant, maladroit, tel qu’elle aimait secrètement qu’il fût.
— Parce que, répondit-il, je pense que vous arrangerez quelque chose… Oui, vous arrangerez quelque chose ?
Elle leva l’épaule, haussa ses sourcils persans. Elle se força un peu pour donner à son sourire la sérénité et le dédain habituels.
— Quelque chose… répéta-t-elle, c’est-à-dire, si j’entends bien, que je vous inviterai chez moi, comme je fais ici, si cela me plaît encore, et vous n’aurez à vous soucier que de me rejoindre, à l’heure que vos obligations scolaires et… familiales vous imposeront ?</ blockquote>> Il se montra surpris du ton, mais soutint le regard de Mme Dalleray :
Est-ce la tâche d’une petite main ?
— Oui, répondit-il. Que ferais-je d’autre ? Me le reprochez vous ? Je ne suis pas un petit vagabond libre. Et je n’ai que seize ans et demi.
Elle rougit lentement.
— Je ne vous reproche rien. Mais est-ce que vous n’imaginez pas qu’une femme… une autre femme que moi, naturellement, pourrait être choquée de comprendre que vous désirez, d’elle, une heure de solitude, — seulement, seulement cela ?
Phil l’écoutait avec une attention loyale d’écolier, ses yeux grands ouverts attachés à cette bouche réticente, à ces yeux jaloux qui, pourtant, ne revendiquaient rien.
— Non, dit-il sans hésiter. Je ne conçois pas que vous puissiez en être blessée. “Seulement cela ?” Oh… seulement cela…
Il se tut, interrompu de nouveau par la même pâleur, la même consternation bienheureuse, et la tranquille hardiesse de Camille Dalleray vacilla, mesurant le respect qu’elle devait à son œuvre. Comme ébloui, Philippe laissa tomber sa tête en avant, et ce mouvement de soumission enivra un moment la conquérante.
— Vous m’aimez ? dit-elle à voix basse.
Il tressaillit, la regarda, effrayé.
— Pourquoi… pourquoi me le demandez-vous ?
Elle reprit son sang-froid, son sourire dubitatif.
— Pour jouer, Philippe…
>
En vis-à-vis
Il ne cessa pas tout de suite de l’interroger des yeux, en la blâmant d’être téméraire en paroles.
“Un homme fait m’eût dit “oui”, songeait-elle. Mais cet enfant, si j’insiste, va pleurer et me crier dans ses larmes, à travers des baisers, qu’il ne m’aime pas. Vais-je insister ? Alors il me faudra le chasser, ou bien l’écouter en tremblant, et apprendre de sa bouche la limite précise de mon avantage ?”
Elle éprouva, au niveau du cœur, une petite contraction pénible, et se leva nonchalamment pour aller à la baie ouverte, comme si elle oubliait la présence de Phil. L’odeur des petites moules bleues, découvertes depuis quatre heures au bas des rochers et altérées d’eau de mer, entrait avec l’épais parfum de sureau bouilli qu’exhalaient les troènes à bout de floraison.
Accoudée, distraite en apparence, Mme Dalleray sentait derrière elle la présence du jeune homme étendu, et portait le poids d’un souhait qui ne la quittait pas.
“Il m’attend. Il calcule le plaisir qu’il peut espérer de moi. Ce que j’ai obtenu de lui était à la portée de n’importe quelle autre passante. Mais ce petit bourgeois timoré se gourme quand je lui demande des nouvelles de sa famille, fait des façons pour me parler de son collège, et s’enferme dans un bastion de silence et de pudeur avec le nom de Vinca… Il n’a appris de moi que le plus facile… Le plus facile… Il apporte ici, dépose et reprend en même temps que son vêtement, chaque fois, ce… cet…”
Elle s’aperçut qu’elle venait d’hésiter devant le mot “amour” et elle quitta la fenêtre. Philippe la regardait approcher avidement. Elle lui mit ses bras sur les épaules, et d’une poussée un peu brutale fit chavirer, sur son bras nu, la tête brune. Ainsi chargée, elle se hâta vers l’étroit et obscur royaume où son orgueil pouvait croire que la plainte est l’aveu de la détresse, et où les quémandeuses de sa sorte boivent l’illusion de la libéralité. »
Une main qui ne tremble pas
Taille originale : 29,7 x 21 & 29,7 x 42 cm

samedi 15 août 2026

Refaire le monde

La porte de derrière
Taille originale : 31,5 x 24 & 24 x 31,5 cm
« Si nous ne devons parler de nos vies, de notre sexualité et de notre travail qu’avec le langage et les catégories d’une société qui nous méprise, nous nous trouvons incapables de parler au-delà de notre propre douleur. Nous disparaissons à l’intérieur de ces catégories. Ce que j’ai essayé de faire dans ma vie, c’est de refuser le langage et les catégories qui m’auraient réduite à moins encore que ma vaste et complexe expérience. Parallèlement, j’ai essayé de regarder les gens différents de moi avec le genre de compassion que j’aurais souhaitée envers moi.
Quand je pense à cette génération d’écrivain·e·s dont fait partie Edward Albee, je suis plus déterminée encore à refaire le monde. Je travaille à rendre possible que de jeunes écrivain·e·s homos ne gaspillent pas tant d’énergie à combattre la haine et l’exclusion par la majorité ignorante. Mais si je veux apporter ma contribution à d’autres, je sais que je dois d’abord commencer par un examen de conscience minutieux. Je dois me montrer reconnaissante envers qui m’a aidée à survivre, et envers ce qui a façonné mes espoirs. Je dois manifester de la gratitude envers les miracles de ma vie.
Le terrain de jeu des anarchistes
Oui, j’ai été façonnée en tant que lesbienne et écrivaine par des miracles. Des miracles, ou encore des merveilles, des prodiges ou des accidents ahurissants, des dispositions favorables et des rencontres heureuses, certaines résultant du travail et de la chance, d’autres demeurant inexpliquées et inexplicables. Ce fut un miracle de survivre à mon enfance, de finir le lycée et d’obtenir cette bourse d’études supérieures. Ce fut un miracle de découvrir le féminisme et de m’apercevoir que je n’avais pas à avoir honte de moi- même. Le féminisme m’a donné la possibilité de comprendre ma place dans le monde et de la revendiquer comme un titre et un droit.
Mais le féminisme, pour moi, n’a pas concerné que le sexe. Le désir sexuel était plus problématique. Quand j’étais très jeune j’imaginais que je finirais célibataire. J’ai su ce que je désirais dès mes premières bouffées de puberté. J’ai su ce que je désirais faire avec les filles à l’école. Et tout autour de moi je n’ai vu que peur, mort et damnation. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point j’étais terrifiée à douze et treize ans. J’ai décidé de devenir une sorte de nonne baptiste. Cela paraissait être un choix raisonnable après que ma famille eut déménagé dans le centre de la Floride et que je me sois éclipsée un jour dans le bar homo proche de la gare routière à Orlando. J’ai regardé ces femmes et j’ai su que j’aurais des ennuis. J’ai su, quasiment depuis le début, ce qui allait m’arriver. J’ai su que j’étais fem, que j’avais des idées bien arrêtées, que j’étais autoritaire, masochiste de façon complètement romantique et que ces femmes allaient me manger toute crue.
Le choix était donc d’être dévorée crue ou d’être célibataire.
C’est un miracle qu’il reste des morceaux de moi.
« Tenant sa bite, il la guide vers la fente de mon cul,
comme un canoë qui s'engouffre dans un ravin étroit.
 »
C’est un miracle d’avoir compris que ce que j’aimais sexuellement ne nécessitait pas que ma partenaire soit saoule à tout casser, qu’elle ait des colères violentes ou un droit illimité sur mon corps simplement parce qu’elle savait comment me faire jouir. C’est un miracle d’avoir continué à écrire des histoires pour mon plaisir, même lorsque je croyais fermement à la révolution féministe et que j’étais totalement convaincue qu’elle n’aboutirait pas si je ne m’occupais pas personnellement de rassembler les fonds, de tenir le standard et de cuisiner des plats à base de protéines à la fortune du pot sur nos lieux de réunions. Miraculeusement, incidemment et merveilleusement, j’ai rencontré des hommes et des femmes au bon moment ou juste après, mais toujours assez tôt pour m’empêcher d’abandonner ou de m’abîmer plus que je n’aurais pu le supporter. Je n’adhère à aucune religion organisée mais je crois à l’effet continu des miracles.
Pour terminer, je dois vous dire que c’est un miracle que je ne me sois pas suicidée de désespoir lorsqu’on m’a dit que j’étais trop lesbienne pour le féminisme, trop réformiste pour le féminisme radical, trop perverse sexuellement pour le mouvement lesbien respectable et trop insoumise pour les révolutions féministe, gay et queer. Que je sois là maintenant, à écrire, à parler, à enseigner et à vivre selon mes propres idéaux féministes est surprenant. Je n’ai rien changé. Le monde a été transformé. »
« Il m’a enculée hier soir à 23 h 20, si longtemps et si fort,
si doucement et si gaiement, si lentement
et tellement, tellement profondément. »

lundi 3 août 2026

L'endroit où la nature a placé ce qui est doux…

Suite de la démolition
« Les lois somptuaires reflètent elles aussi un souci permanent de rang social et d’identité sexuelle. Endosser l’habit de l’autre sexe est universellement condamné, ce qui n’empêche pas les femmes d’emprunter des accessoires au vestiaire masculin, à la grande horreur de leurs contemporains. La législation somptuaire insiste à maintes reprises sur les folles dépenses des femmes futiles, accusées d’être la cause d’une série de calamités, de la ruine de l’économie nationale et de la crise démographique jusqu’à l’homosexualité de leur mari. Si les distinctions de classe et de sexe apparaissent de plus en plus marquées, à la fois dans le vêtement et dans les attitudes au cours des XVIe et XVIIe siècles, le XVIIIe assiste à une “féminisation” du costume des gentilshommes. Leurs soies et leurs dentelles encourent la désapprobation d’une bourgeoisie “masculine” pour laquelle délicatesse et raffinements “efféminés” ne constituent pas des critères suffisants de supériorité sociale ou morale.
Alors que la culture des clercs au Moyen Âge tendait à inculquer la peur de la beauté féminine et redoutait le pouvoir qu’elle donne à la femme sur l’homme, la Renaissance néoplatonicienne attribue une valeur nouvelle à la beauté en déclarant qu’elle est le signe visible et extérieur d’une “bonté” intérieure invisible. La beauté ne représente plus un danger, c’est un attribut nécessaire de la personnalité morale et de la position sociale. Être beau devient une obligation, car la laideur est associée à l’infériorité sociale et même au vice. La syphilis ne rend-elle pas les prostituées horribles à regarder et les pauvres atteints de maladies de la peau ou de la gale ne sont-ils pas monstrueux ? L’enveloppe extérieure du corps humain est désormais considérée comme un miroir dans lequel l’être intime est livré aux regards.
« Ainsi, tirer la langue en signe de provocation a un double sens : exprimer le mépris, l'effroi, l’agressivité ; et en même temps séduire l’adversaire, en lui montrant justement sa fragilité et la disposition dans laquelle on est de jouer avec lui, pour mieux le provoquer en retour. »
Exaltée comme garantie de probité morale et source d’inspiration pour ceux qui ont le privilège de contempler un joli visage, la beauté n’en est pas moins codifiée par une production massive de poèmes d’amour, de traités de civilité et de recettes de fards. Elle s’inscrit dans une définition précise, et les femmes se donnent beaucoup de mal et dépensent des sommes folles pour rendre leur apparence conforme à des critères qui resteront presque immuables pendant toute l’époque moderne. En Italie, en France, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, les règles de l’esthétique sont les mêmes : peau blanche, cheveux blonds, lèvres et joues rouges, sourcils noirs. Le cou et les mains doivent être longs et minces, le pied petit, la taille souple. Les seins sont fermes, ronds et blancs, avec des aréoles roses. La couleur des yeux peut varier (de préférence verte en France, brune ou noire en Italie) et on fait parfois des concessions aux cheveux bruns, mais les canons de l’apparence féminine restent pratiquement identiques pendant quelque trois cents ans.
Une tradition orale et littéraire attribue à la femme une liste de “beautés” dont le nombre varie de 3 à 30 au cours du XVIe siècle. Morpugo en donne même une liste encore plus longue dans son Costume de la donne (1536). Sa femme idéale ne possède pas moins de 33 perfections :
Trois longues : les cheveux, les mains et les jambes
Trois menues : les dents, les oreilles et les seins
Trois larges : le front, le torse et les hanches
Trois étroites : la taille, les genoux, et “l’endroit où la nature a placé tout ce qui est doux”
Trois grandes (“mais bien proportionnées”) : la taille, les bras et les cuisses
Trois fines : les sourcils, les doigts, les lèvres
Trois rondes : le cou, les bras et le...
Trois petites : la bouche, le menton et les pieds
Trois blanches : les dents, la gorge et les mains
Trois rouges : les joues, les lèvres et les tétons
Trois noires : les sourcils, les yeux et “ce que vous savez”.
Vice versa
Taille originale : 2 fois 24 x 31,5 cm
Au cours du XVIe siècle, se répand un genre littéraire nouveau, les poèmes (ou blasons) en l’honneur d’une dame, qui détaillent un ou plusieurs de ses charmes. Clément Marot publie en 1543 un recueil de blasons parmi lesquels son célèbre Blason du tétin, suivi de poèmes sur le front, le sourcil, la gorge, la joue, la langue, le nez, les dents, la fesse, la voix, le pied, les cheveux, la main, la vulve, la bouche, la cuisse, le bras, le cœur, l’oreille, etc. Inutile de préciser que certains sont assez crus et licencieux, et de nombreuses éditions de ces blasons anatomiques sont illustrées d’estampes grossières représentant les différentes parties du corps louées. Mais on imagine mal que ces images, souvent d’un réalisme très cru, aient pu stimuler l’imagination érotique de qui que ce fût.
Vers 1550, la vogue des descriptions de la beauté féminine s’est ancrée dans les mœurs. Les poèmes en l’honneur d’une dame tendent à la décrire suivant des normes esthétiques et les femmes elles-mêmes adoptent fards, corsets, et talons hauts pour se conformer aux canons en vigueur. Les défauts sont corrigés ou cachés autant que possible et, comme le fait remarquer “Vrai-Savoir” dans l’Epicoene de Johnson (1609) :
“Une femme intelligente qui se connaît le moindre défaut sera très désireuse de le cacher : et il lui sied. Si elle est petite, qu’elle s’assoit souvent, de sorte que, debout, on la croit assise. Si elle a le pied mal fait, qu’elle porte une robe plus longue et des chaussures plus étroites. A-t-elle la main grasse et les ongles décolorés, qu’elle ne découpe rien à table et qu’elle mette des gants. En cas de mauvaise haleine, qu’elle ne cause jamais à estomac vide et qu’elle parle toujours à distance. Si elle a les dents noires et gâtées, qu’elle ne se laisse pas aller à rire, surtout si elle rit la bouche grande ouverte.” »
Odalisque d’un genre nouveau

mercredi 29 juillet 2026

La représentation de l'imposteur

Stimuler/simuler ?
« Parfois, en demandant si une impression est vraie ou fausse, on entend seulement demander si l’acteur a qualité ou non pour donner la représentation en question, et on ne s’intéresse pas principalement à la représentation telle qu’elle se déroule effectivement. Quand on découvre que l’individu à qui l’on a affaire est un imposteur, un fraudeur fieffé, on découvre en même temps qu’il n’avait pas le droit de jouer le rôle qu’il jouait et qu’il n’avait aucun titre au statut affiché. On peut supposer que la représentation de l’imposteur, outre le fait qu’elle n’est pas son expression légitime, pourrait être prise en défaut à d’autres points de vue ; mais souvent on découvre le déguisement de l’imposteur avant d’avoir pu déceler une autre différence entre la représentation falsifiée et la représentation légitime qu’elle imite. Paradoxalement, plus la représentation de l’imposteur se rapproche de la réalité, plus grand est le danger qui nous menace, car, si une représentation est exécutée avec compétence par quelqu’un qui s’avère être un imposteur, ce spectacle peut affaiblir dans notre esprit le lien moral entre le droit légitime de jouer un rôle et l’aptitude à le jouer. D’habiles imitateurs, en reconnaissant dès le début qu’on ne doit pas les prendre au sérieux, semblent nous fournir un moyen de sortir de cette difficulté dans certains cas. La définition sociale de l’imitation, toutefois, n’est pas elle-même quelque chose de très cohérent. Par exemple, alors que l’on considère le fait d’imiter une personne ayant un statut sacré, telle qu’un médecin ou un prêtre, comme une inexcusable faute contre la communication, on s’inquiète souvent beaucoup moins de voir imiter une personne ayant un statut profane, dépourvu de prestige et peu valorisé, comme celui d’un clochard ou d’un manœuvre. Quand nous découvrons que notre partenaire est d’un statut supérieur à ce qu’il nous faisait croire, les bons usages nous invitent à réagir par l’étonnement et la contrariété plutôt que par l’hostilité. La mythologie et les magazines populaires sont pleins d’histoires romanesques dans lesquelles le traître et le héros déguisent tous deux leur véritable identité et sont démasqués au dernier chapitre, où il s’avère que le traître n’est pas de statut supérieur et que le héros n’est pas de statut inférieur. De plus, alors que l’on juge sévèrement les acteurs, tels que les escrocs, qui falsifient sciemment tous les faits les concernant, il arrive en revanche que l’on éprouve de la sympathie pour ceux qui, n’ayant qu’un seul défaut grave, s’efforcent par exemple de cacher qu’ils sont d’anciens forçats, ou qu’ils ont perdu leur virginité, ou qu’ils sont épileptiques, ou qu’ils sont des métis, au lieu de reconnaître leur imperfection et d’essayer de la faire oublier par des procédés honorables. »

lundi 27 juillet 2026

Un embout lubrifié

Colonne(s)
Taille originale : 42 x 29,7 et 21 x 29,7 cm
« Pour notre première séance publique, le cuisinier me couche sur le fauteuil, jambes pliées, cuisses ouvertes. Le rideau aux plis tombants dissimule mon corps à l’exception de mon sexe, visible par un trou pratiqué dans le velours. Je ne suis plus un corps entier, des bras, des mains, une nuque flexible, je suis, masquée par une étoffe fendue, un œil vertical, cyclopéen, aux bords frangés de cils bouclés. J’aime l’idée que les gens ne verront du fond des gradins que cet œil de chair. Qui va pleurer avec tant de force que les premiers rangs s’en trouveront éclaboussés. Il m’a fallu pour cela boire de l’eau claire, boire depuis le matin jusqu’à l’heure où les notables quittent leurs maisons pour se rendre, en ordre dispersé, au mausolée Feldheim maudit par leurs compagnes. Avant leur arrivée, je bois encore, je bois sans soif. Et je me retiens. Lorsque je suis sous l’étoffe, on confie aux spectateurs un long bâton terminé par un embout lubrifié. Un tirage au sort désigne à chacun son ordre de passage. Quand la fontaine jaillira-t-elle ? Certains enfournent si vigoureusement l’engin que je crois le moment venu. Mais toujours quelque chose me retient. Jusqu’à ce qu’intervienne quelqu’un dont le geste est précis, un poinçon dans l’entaille. On dirait que cet homme a prémédité son geste, que nous formons, à deux, une machine parfaite, le trou et l’instrument qui l’ausculte. Je commence à me balancer tel l’enfant qui se retient, soudain je cède et l’urine jaillit en fontaine, aussi claire qu’une source, inondant le manipulateur subtil et les hommes alentour.
Une main qui ne tremble pas
Sous l’étoffe, je ne distingue rien, mais distinguerais-je toute la scène que je n’aurais pas de certitude plus nette : l’habile manipulateur est Dragon en personne. Nul autre que lui, rodé à pénétrer la Barbière, son sexe rétractile, n’a un doigté aussi précis, fût-ce au bout d’un bâton. Le maître-nageur écarte l’étoffe. Je me redresse, vêtue d’un corset de cuir dont l’étroitesse me comprimait, donnant au jet sa direction et sa portée. De son plus grand couteau, le cuisinier tranche les lacets. Le corset s’ouvre. Je suis le fruit sortant de son écorce. Tous applaudissent. Rideau. »
Le corps du Christ