Affichage des articles dont le libellé est crayon noir. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est crayon noir. Afficher tous les articles

lundi 3 août 2026

L'endroit où la nature a placé ce qui est doux…

Suite de la démolition
« Les lois somptuaires reflètent elles aussi un souci permanent de rang social et d’identité sexuelle. Endosser l’habit de l’autre sexe est universellement condamné, ce qui n’empêche pas les femmes d’emprunter des accessoires au vestiaire masculin, à la grande horreur de leurs contemporains. La législation somptuaire insiste à maintes reprises sur les folles dépenses des femmes futiles, accusées d’être la cause d’une série de calamités, de la ruine de l’économie nationale et de la crise démographique jusqu’à l’homosexualité de leur mari. Si les distinctions de classe et de sexe apparaissent de plus en plus marquées, à la fois dans le vêtement et dans les attitudes au cours des XVIe et XVIIe siècles, le XVIIIe assiste à une “féminisation” du costume des gentilshommes. Leurs soies et leurs dentelles encourent la désapprobation d’une bourgeoisie “masculine” pour laquelle délicatesse et raffinements “efféminés” ne constituent pas des critères suffisants de supériorité sociale ou morale.
Alors que la culture des clercs au Moyen Âge tendait à inculquer la peur de la beauté féminine et redoutait le pouvoir qu’elle donne à la femme sur l’homme, la Renaissance néoplatonicienne attribue une valeur nouvelle à la beauté en déclarant qu’elle est le signe visible et extérieur d’une “bonté” intérieure invisible. La beauté ne représente plus un danger, c’est un attribut nécessaire de la personnalité morale et de la position sociale. Être beau devient une obligation, car la laideur est associée à l’infériorité sociale et même au vice. La syphilis ne rend-elle pas les prostituées horribles à regarder et les pauvres atteints de maladies de la peau ou de la gale ne sont-ils pas monstrueux ? L’enveloppe extérieure du corps humain est désormais considérée comme un miroir dans lequel l’être intime est livré aux regards.
« Ainsi, tirer la langue en signe de provocation a un double sens : exprimer le mépris, l'effroi, l’agressivité ; et en même temps séduire l’adversaire, en lui montrant justement sa fragilité et la disposition dans laquelle on est de jouer avec lui, pour mieux le provoquer en retour. »
Exaltée comme garantie de probité morale et source d’inspiration pour ceux qui ont le privilège de contempler un joli visage, la beauté n’en est pas moins codifiée par une production massive de poèmes d’amour, de traités de civilité et de recettes de fards. Elle s’inscrit dans une définition précise, et les femmes se donnent beaucoup de mal et dépensent des sommes folles pour rendre leur apparence conforme à des critères qui resteront presque immuables pendant toute l’époque moderne. En Italie, en France, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, les règles de l’esthétique sont les mêmes : peau blanche, cheveux blonds, lèvres et joues rouges, sourcils noirs. Le cou et les mains doivent être longs et minces, le pied petit, la taille souple. Les seins sont fermes, ronds et blancs, avec des aréoles roses. La couleur des yeux peut varier (de préférence verte en France, brune ou noire en Italie) et on fait parfois des concessions aux cheveux bruns, mais les canons de l’apparence féminine restent pratiquement identiques pendant quelque trois cents ans.
Une tradition orale et littéraire attribue à la femme une liste de “beautés” dont le nombre varie de 3 à 30 au cours du XVIe siècle. Morpugo en donne même une liste encore plus longue dans son Costume de la donne (1536). Sa femme idéale ne possède pas moins de 33 perfections :
Trois longues : les cheveux, les mains et les jambes
Trois menues : les dents, les oreilles et les seins
Trois larges : le front, le torse et les hanches
Trois étroites : la taille, les genoux, et “l’endroit où la nature a placé tout ce qui est doux”
Trois grandes (“mais bien proportionnées”) : la taille, les bras et les cuisses
Trois fines : les sourcils, les doigts, les lèvres
Trois rondes : le cou, les bras et le...
Trois petites : la bouche, le menton et les pieds
Trois blanches : les dents, la gorge et les mains
Trois rouges : les joues, les lèvres et les tétons
Trois noires : les sourcils, les yeux et “ce que vous savez”.
Vice versa
Taille originale : 2 fois 24 x 31,5 cm
Au cours du XVIe siècle, se répand un genre littéraire nouveau, les poèmes (ou blasons) en l’honneur d’une dame, qui détaillent un ou plusieurs de ses charmes. Clément Marot publie en 1543 un recueil de blasons parmi lesquels son célèbre Blason du tétin, suivi de poèmes sur le front, le sourcil, la gorge, la joue, la langue, le nez, les dents, la fesse, la voix, le pied, les cheveux, la main, la vulve, la bouche, la cuisse, le bras, le cœur, l’oreille, etc. Inutile de préciser que certains sont assez crus et licencieux, et de nombreuses éditions de ces blasons anatomiques sont illustrées d’estampes grossières représentant les différentes parties du corps louées. Mais on imagine mal que ces images, souvent d’un réalisme très cru, aient pu stimuler l’imagination érotique de qui que ce fût.
Vers 1550, la vogue des descriptions de la beauté féminine s’est ancrée dans les mœurs. Les poèmes en l’honneur d’une dame tendent à la décrire suivant des normes esthétiques et les femmes elles-mêmes adoptent fards, corsets, et talons hauts pour se conformer aux canons en vigueur. Les défauts sont corrigés ou cachés autant que possible et, comme le fait remarquer “Vrai-Savoir” dans l’Epicoene de Johnson (1609) :
“Une femme intelligente qui se connaît le moindre défaut sera très désireuse de le cacher : et il lui sied. Si elle est petite, qu’elle s’assoit souvent, de sorte que, debout, on la croit assise. Si elle a le pied mal fait, qu’elle porte une robe plus longue et des chaussures plus étroites. A-t-elle la main grasse et les ongles décolorés, qu’elle ne découpe rien à table et qu’elle mette des gants. En cas de mauvaise haleine, qu’elle ne cause jamais à estomac vide et qu’elle parle toujours à distance. Si elle a les dents noires et gâtées, qu’elle ne se laisse pas aller à rire, surtout si elle rit la bouche grande ouverte.” »
Odalisque d’un genre nouveau

mercredi 29 juillet 2026

La représentation de l'imposteur

Stimuler/simuler ?
« Parfois, en demandant si une impression est vraie ou fausse, on entend seulement demander si l’acteur a qualité ou non pour donner la représentation en question, et on ne s’intéresse pas principalement à la représentation telle qu’elle se déroule effectivement. Quand on découvre que l’individu à qui l’on a affaire est un imposteur, un fraudeur fieffé, on découvre en même temps qu’il n’avait pas le droit de jouer le rôle qu’il jouait et qu’il n’avait aucun titre au statut affiché. On peut supposer que la représentation de l’imposteur, outre le fait qu’elle n’est pas son expression légitime, pourrait être prise en défaut à d’autres points de vue ; mais souvent on découvre le déguisement de l’imposteur avant d’avoir pu déceler une autre différence entre la représentation falsifiée et la représentation légitime qu’elle imite. Paradoxalement, plus la représentation de l’imposteur se rapproche de la réalité, plus grand est le danger qui nous menace, car, si une représentation est exécutée avec compétence par quelqu’un qui s’avère être un imposteur, ce spectacle peut affaiblir dans notre esprit le lien moral entre le droit légitime de jouer un rôle et l’aptitude à le jouer. D’habiles imitateurs, en reconnaissant dès le début qu’on ne doit pas les prendre au sérieux, semblent nous fournir un moyen de sortir de cette difficulté dans certains cas. La définition sociale de l’imitation, toutefois, n’est pas elle-même quelque chose de très cohérent. Par exemple, alors que l’on considère le fait d’imiter une personne ayant un statut sacré, telle qu’un médecin ou un prêtre, comme une inexcusable faute contre la communication, on s’inquiète souvent beaucoup moins de voir imiter une personne ayant un statut profane, dépourvu de prestige et peu valorisé, comme celui d’un clochard ou d’un manœuvre. Quand nous découvrons que notre partenaire est d’un statut supérieur à ce qu’il nous faisait croire, les bons usages nous invitent à réagir par l’étonnement et la contrariété plutôt que par l’hostilité. La mythologie et les magazines populaires sont pleins d’histoires romanesques dans lesquelles le traître et le héros déguisent tous deux leur véritable identité et sont démasqués au dernier chapitre, où il s’avère que le traître n’est pas de statut supérieur et que le héros n’est pas de statut inférieur. De plus, alors que l’on juge sévèrement les acteurs, tels que les escrocs, qui falsifient sciemment tous les faits les concernant, il arrive en revanche que l’on éprouve de la sympathie pour ceux qui, n’ayant qu’un seul défaut grave, s’efforcent par exemple de cacher qu’ils sont d’anciens forçats, ou qu’ils ont perdu leur virginité, ou qu’ils sont épileptiques, ou qu’ils sont des métis, au lieu de reconnaître leur imperfection et d’essayer de la faire oublier par des procédés honorables. »

lundi 27 juillet 2026

Un embout lubrifié

Colonne(s)
Taille originale : 42 x 29,7 et 21 x 29,7 cm
« Pour notre première séance publique, le cuisinier me couche sur le fauteuil, jambes pliées, cuisses ouvertes. Le rideau aux plis tombants dissimule mon corps à l’exception de mon sexe, visible par un trou pratiqué dans le velours. Je ne suis plus un corps entier, des bras, des mains, une nuque flexible, je suis, masquée par une étoffe fendue, un œil vertical, cyclopéen, aux bords frangés de cils bouclés. J’aime l’idée que les gens ne verront du fond des gradins que cet œil de chair. Qui va pleurer avec tant de force que les premiers rangs s’en trouveront éclaboussés. Il m’a fallu pour cela boire de l’eau claire, boire depuis le matin jusqu’à l’heure où les notables quittent leurs maisons pour se rendre, en ordre dispersé, au mausolée Feldheim maudit par leurs compagnes. Avant leur arrivée, je bois encore, je bois sans soif. Et je me retiens. Lorsque je suis sous l’étoffe, on confie aux spectateurs un long bâton terminé par un embout lubrifié. Un tirage au sort désigne à chacun son ordre de passage. Quand la fontaine jaillira-t-elle ? Certains enfournent si vigoureusement l’engin que je crois le moment venu. Mais toujours quelque chose me retient. Jusqu’à ce qu’intervienne quelqu’un dont le geste est précis, un poinçon dans l’entaille. On dirait que cet homme a prémédité son geste, que nous formons, à deux, une machine parfaite, le trou et l’instrument qui l’ausculte. Je commence à me balancer tel l’enfant qui se retient, soudain je cède et l’urine jaillit en fontaine, aussi claire qu’une source, inondant le manipulateur subtil et les hommes alentour.
Une main qui ne tremble pas
Sous l’étoffe, je ne distingue rien, mais distinguerais-je toute la scène que je n’aurais pas de certitude plus nette : l’habile manipulateur est Dragon en personne. Nul autre que lui, rodé à pénétrer la Barbière, son sexe rétractile, n’a un doigté aussi précis, fût-ce au bout d’un bâton. Le maître-nageur écarte l’étoffe. Je me redresse, vêtue d’un corset de cuir dont l’étroitesse me comprimait, donnant au jet sa direction et sa portée. De son plus grand couteau, le cuisinier tranche les lacets. Le corset s’ouvre. Je suis le fruit sortant de son écorce. Tous applaudissent. Rideau. »
Le corps du Christ

lundi 13 juillet 2026

Se montrer complètement nu

Voie étroite
« L’une des facettes de l’identité sociale consiste en l’adoption des attributs propres à un groupe dans l’objectif de se faire reconnaître en tant que membre genré de cette communauté. Elle doit donc être visible et s’exprime notamment dans le vêtement et ses composantes - tissus, attaches, ornements et accessoires, parures et bijoux - ainsi que dans les objets qui caractérisent une fonction, un statut, une activité prise en charge par l’individu qui en est porteur. Un autre élément réside dans le corps et ses représentations physique, sociale et mentale. Cet aspect est intimement lié au costume dès lors que celui-ci sert à modeler ou à modifier le corps, à le faire valoir ou à le cacher, l’association des deux formant l’apparence d’un individu, dont l’affichage de son genre.
Le vêtement et le corps sont donc les ateliers de la construction sociale du genre. Dans presque toutes les régions du monde, la vêture des femmes se distingue de celle des hommes, mais notons qu’en la matière, ce ne sont pas toujours elles qui présentent les tenues les plus voyantes ou les plus extravagantes. Chez les Baruya par exemple, les hommes sont les seuls à porter le bandeau rouge couleur de soleil ainsi que les coiffes de plumes - et de manière générale, sur l’île de Nouvelle-Guinée, ce sont les hommes qui portent les beaux atours. En Occident, le vêtement des élites masculines comme féminines était particulièrement exubérant jusqu’à la Révolution française. Si, parfois, l’habillement et ses accessoires invisibilisent ou exposent les femmes, ils sont aussi souvent un moyen d’entraver, d’empêcher leur libre mouvement, de les dominer : robes longues, avec ou sans traîne, robes à paniers, corsets, baleines, pieds bandés en Chine, femmes girafes Padaung de Birmanie, ou Ndebele d’Afrique du Sud, chaussures à talons hauts, jupes crayons, burqa, etc.
Doigté féminin
Le vêtement est donc l’un des moyens de contrôler les corps mais aussi les esprits. Prenons l’exemple des habits de l’élite de la fin du Moyen Âge, que l’historienne Odile Blanc a étudiés à travers les miniatures ornant les manuscrits princiers. Elle montre qu’au XIVe et au XVe siècles, les costumes masculins raccourcissent ; ils sont taillés près du corps et révèlent les formes de leur porteur, tout en permettant le mouvement et l’exercice physique ; ceux des femmes au contraire ne soulignent qu’une partie de leur anatomie, d’abord la nudité du cou jusqu’à la naissance des seins, puis le haut du buste moulé dans l’étoffe, le restant étant enfoui dans de larges jupes à traîne ne permettant que des déplacements contraints. À cette période, le décolleté féminin, en ce qu’il découvre tout en cachant l’essentiel, est l’un des symboles de la femme tentatrice, de la pécheresse dont, selon les moralistes de l’époque, les hommes doivent se méfier. Mais il est aussi un marqueur de la fragilité et de la vulnérabilité des femmes, dont le corps en partie dénudé ou seulement couvert d’une mince étoffe doit être protégé. Le costume masculin, court et moulant en bas, et ample et garni de fourrure en haut, traduit autant les valeurs masculines de virilité dans l’action que celles relatives à la protection et à l’enveloppement des êtres faibles tels que les femmes. La représentation d’un couple vêtu de la sorte dans l’Épître d’Othea à Hector de Christine de Pizan (1364-1431) en est un parfait exemple. Pour Odile Blanc, à la fin du Moyen Âge, “cette maîtrise des apparences […] est sans aucun doute au service de l’affirmation du pouvoir des hommes dans la société”. Autrement dit, l’habillement des femmes est bien souvent une affaire d’hommes qui traduit la place que la société veut bien leur accorder afin, ce faisant, de valoriser la puissance masculine.
Pente glissante
Comme le montre cet exemple, le vêtement couvre la nudité en laissant voir - ou deviner - certaines parties du corps tandis qu’il en dissimule d’autres. Ce jeu d’exposition et de dissimulation contribue à donner au corps son identité sociale. C’est pourquoi, dans la plupart des sociétés, il est interdit de se montrer complètement nu : ce serait s’exposer aux regards sans les oripeaux culturels qui font de vous un être social reconnu, autrement dit se montrer comme départi de son humanité. Et ce n’est pas le pourcentage de peau recouverte, le métrage d’étoffe ou le nombre d’accessoires qui importent. Chez les peuples où le vêtement est minimal en raison de la chaleur du climat, l’enlèvement, la perte ou le détachement en public de l’étui pénien ou du cache-sexe provoque, dans la plupart des situations, un sentiment de honte chez l’individu concerné qui, involontairement ou volontairement, n’a pas respecté les conventions sociales et les règles de la pudeur. »
Courage, dit-elle

lundi 29 juin 2026

Le seul bonheur

Rebelle
« Malgré toutes ses randonnées idéalistes sur des crêtes spectaculaires, il n’était toujours pas libre. Naomi, une amie qui travaillait dans une librairie et l’avait emmené écouter Robert Lowell à la Poetry Society, accueillit sa décision de mettre fin à leur liaison avec désarroi, puis amertume. Froidement, elle lui dit ses quatre vérités. Il y avait une blessure chez lui, une faille. “Tu n’as jamais pu me dire ce que c’était, mais je sais au moins une chose. Tu seras toujours insatisfait.”
Philosophie du rire
Taille originale : 29,7 x 42 cm
Il voyait ses activités dans le monde réel - ses emplois free-lance en série, ses amis, ses loisirs, son autoéducation - comme autant de distractions. Il évitait le salariat pour être disponible. Il fallait qu’il reste libre - afin de ne pas l’être. Le seul bonheur, but et paradis digne de ce nom était sexuel. Un rêve irréalisable l’entraînait d’une relation à l’autre. Si ce rêve était une fois devenu réalité, il pouvait, il devait le redevenir. Roland savait qu'au mieux la vie était riche et plurielle, que les obligations étaient inévitables, qu’il était forcément impossible de ne vivre que dans et pour une extase protectrice. La nécessité de se le rappeler prouvait son égarement. Mais ce qu’il savait être vrai, il s’attendait aussi à le voir démenti. Il ne pouvait s’en empêcher. C’était une basse continue, un fond sonore, la rengaine de la déception. Diana le décevait, Naomi aussi, et d’autres encore. Son tourment venait de sa conscience d’être excentrique. Voire fou, aussi splendidement fou que Robert Lowell, dont les poèmes finissaient par l'obséder. Plus tard, la parentalité, sa double hélice d'amour et de labeur, aurait dû être une délivrance. Dans le monde réel, il était forcément délivré. Des années d’engagement en tant que père l’attendaient, c’était évident. Il n’y avait sans doute plus d’espoir à présent. Or il ne pouvait rayer l’espoir de ses pensées. Ce qu’il avait eu à une époque, il devait l’avoir à nouveau.
Ecce femina
Une mosaïque de souvenirs contribuait à la vision semi-fictive qu’il convoquait souvent […] À l'école tout allait bien, il jouait au rugby, participait à des cross, faisait l'imbécile avec ses amis, déchiffrait de nouveaux morceaux. Mais certaines tâches - apprendre par cœur, écouter en cours, rédiger le début d’une dissertation, et surtout lire un livre au programme - l'incitaient à rêvasser, à revivre leur dernière rencontre, à fantasmer la suivante. Au milieu d’un paragraphe il bandait à en avoir mal, ce qui le déconcentrait. Tombant sur un mot inconnu, en français ou en allemand, il prenait son dictionnaire. Cinq minutes plus tard il l’avait toujours à la main, sans l’avoir ouvert. À la fin de sa scolarité, il n’avait pas lu plus d'une douzaine de pages des Trois Aveugles de Compiègne ou d’Aus dem Leben eines Taugenichts - Scènes de la vie d’un propre à rien, titre approprié - et il en était resté aux deux premiers livres du Paradis perdu. Il lui fallait parfois une soirée entière pour mémoriser dix mots nouveaux d’allemand. Le plus souvent, il n’essayait même pas. Il recevait des mises en garde de ses enseignants. Neil Clayton, le professeur d’anglais, son plus fervent soutien, l’avait convoqué trois fois en un semestre pour lui rappeler qu’il était intelligent, que les examens approchaient et qu’il ne passerait pas en sixième année s’il ne réussissait pas dans cinq matières au moins.
Haine en ligne
Roland avait-il des regrets à l’époque, et aurait-il préféré n’avoir jamais pris de leçons de piano, n'avoir jamais entendu parler d’Erwarton ? La question ne l’effleurait pas. C’était son exceptionnelle nouvelle vie. Elle le flattait, il se sentait privilégié et en était fier. Là où ses amis devaient se contenter de rêves et de blagues, il prenait son envol, traversait l’horizon visible puis, au-delà, un autre horizon, invisible, et le suivant. Il croyait avoir accédé à un état de transcendance qu'aucun d’eux ne connaîtrait jamais. Le travail scolaire, il pourrait s’en occuper plus tard. Il croyait être amoureux. Il faisait à Miriam de petits cadeaux : quelques fleurs choisies dans un arrangement floral du grand hall, sa barre chocolatée préférée venant de la boutique de l’internat. Quelque chose de reptilien, d’obsessionnel et d'insatiable, venait de se réveiller chez lui. Si on lui avait dit qu’il était accro au sexe comme d’autres l’étaient à la drogue, il l'aurait volontiers admis. S’il avait une addiction, alors il devait être adulte.
« La première chose qu’on vit et qui est universelle
pour les TdS, c’est la stigmatisation. »
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Bien des années plus tard, devenu capable de parler de son adolescence et de son entrée dans l’âge adulte, il faisait une randonnée sur les hauteurs d’un fjord norvégien reculé avec Joe Coppinger, qui travaillait alors dans une association caritative pour l'accès à l’eau potable. Ils marchaient côte à côte sur une ligne de crête, chacun avec un verre de vin à la main selon un agréable rituel établi depuis longtemps.
“Si j’étais venu te demander conseil, à l'époque de ta pratique clinique, tu m’aurais dit quoi ?
— Quelque chose du style : “Tu as envie de faire l’amour nuit et jour ? Comme nous tous. Impossible. C’est le prix à payer pour que l’ordre règne dans les rues. Freud savait ça. Alors grandis un peu !”
Exact, et ils avaient éclaté de rire. Mais adolescent, Roland avait déjà lu Malaise dans la civilisation. Ça ne l’avait pas aidé.
« À partir du moment où j’ai décidé de faire ce que je voulais de mon corps et de faire le choix d’être actrice porno, c’est comme si on m’enlevait toute capacité de réflexion, de réfléchir, de m’exprimer. »
S'il était abîmé par son passé, cela n'apparaissait que de manière oblique. Il ne suivait pas les femmes dans la rue, ne leur faisait pas de propositions inconvenantes, n’avait pas la main baladeuse avec elles dans le métro - toutes choses grotesquement courantes durant les années 1970. Il n’allait pas dans une fête pour baiser. Fait inhabituel en ce temps-là, il était fidèle pendant chacune de ses liaisons en série. Il nourrissait le rêve d'une monogamie démente, d’un total dévouement mutuel, de la poursuite commune du sublime sur les plans sexuel et émotionnel. Le décor fantasmé de ce rêve semblait emprunté ou convenu : un hôtel à Paris, Madrid ou Rome. Jamais une maisonnette près d’un estuaire du Suffolk au cœur de l’hiver. Le plein été, une circulation automobile paresseuse au-dehors et, filtrant par les volets mi-clos, des rais de lumière d’un blanc éclatant sur le sol carrelé. Également sur le sol, draps et couvertures. Après, la sueur, la fraîcheur de la douche, les appels à la réception pour demander de l’eau avec des glaçons, une collation, du vin. Comme intermèdes, quelques flâneries le long du fleuve, un repas au restaurant pendant que quelqu’un changeait les draps, faisait le ménage, remplaçait les fleurs et les recharges de café. Puis recommencer. Qui était censé payer tout cela ? Ne fallait-il pas aller travailler ? Peu importait. Un rêve de long week-end assez conventionnel. Chez lui l’élément de magie, ou de ridicule, était de vouloir qu’il dure éternellement. Sans fin, ni envie qu’il y en eût une. Enfermés, en proie au désir, mêlant leurs identités, pris au piège de la félicité. Jamais ils ne se lassent, rien ne change dans leur existence monastique, c’est toujours le mois d’août dans la ville à moitié déserte, où ils n’ont que cela : eux deux.
Les premiers jours de chacune de ses liaisons faisaient resurgir la promesse fantomatique d’une telle vie. Le portail du monastère s’entrouvrait de quelques centimètres. Mais très vite, son attitude à lui, son désir devenaient fatigants. Elle l’avait sans doute vue chez d’autres hommes, cette insistance banale pour qu’ils passent plus de temps ensemble qu’elle n’en avait envie. Ses démons à lui ne le lâchaient pas et pour finir il fallait choisir entre deux directions. À moins de suivre les deux à la fois. Elle prendrait ses distances avec lui, surprise, agacée, étouffant peut-être, ou bien lui continuerait sa route, déçu une fois de plus, puis gagné par un remords croissant qu’il tentait de dissimuler. »
Aperçu IA 
« En argot, le terme dérive de l'expression anglo-américaine "soy boy" (souvent traduit par "garçon soja" ou "homme soja"). C'est une insulte péjorative utilisée principalement sur internet pour décrire un homme perçu comme efféminé, faible ou manquant de virilité traditionnelle.
Le stéréotype : Le terme est né de l'idée reçue selon laquelle le soja contiendrait des phytoestrogènes (des composés végétaux similaires aux hormones féminines). Selon ce stéréotype, une consommation excessive de soja "féminiserait" les hommes et ferait baisser leur taux de testostérone.
Le profil visé : L'expression est souvent employée par des masculinistes ou des internautes moqueurs pour attaquer les hommes végétaliens, végétariens, ou ceux qui ont des opinions politiques et des comportements jugés "progressistes" ou trop sensibles. Bien que le soja soit en réalité un aliment végétal riche en protéines tout à fait sain, l'argot en a fait un symbole de fragilité supposée. »

dimanche 14 juin 2026

Un rêve malsain

« …une certaine banalisation de l'image pornographique… »
« La lumière de la lampe, tamisée par l'abat-jour violet, s’évanouit sur la table. Les objets prennent une teinte somnambule, celle d'un rêve malsain ; on dirait qu'une main phtisique a caressé l’atmosphère, y laissant une langueur aristocratique.
« La question n'est pas morale : elle est esthétique et politique »
Taille originale : 2 fois 21 x 29,7 cm et 29,7 x 21 cm
Une cloche impitoyable sonne l’heure et me fait comprendre que je vis, tout en me rappelant que je souffre. Je souffre d’un mal étrange qui blesse en anesthésiant ; des amours malheureuses, des grandeurs incomprises, des idéaux infinis. Un mal qui m’incite à vivre dans un autre cœur, pour me reposer de la rude tâche de me sentir vivre en moi-même. Tout comme les assoiffés veulent de l’eau, ainsi j’aspire à ce que mon oreille entende une voix me promettant des douceurs envoûtantes ; j’aspire à ce qu’une petite main d’enfant se pose sur mes paupières fatiguées de veiller et apaise mon esprit rebelle, aventurier. C’est ainsi que je voudrais mourir, comme la lumière de la lampe sur les choses, répandue en ombres douces et tremblantes. »
« …des pratiques apparemment symétriques comme la fellatio et le cunnilingus tendent à revêtir des significations très différentes pour les hommes (enclins à y voir des actes de domination, par la soumission ou la jouissance obtenue) et pour les femmes. La jouissance masculine est, pour une part, jouissance de la jouissance féminine, du pouvoir de faire jouir… »
« la virilité est une notion éminemment relationnelle, construite devant et pour les autres hommes, et contre la féminité, dans une sorte de peur du féminin, et d’abord en soi-même »

samedi 23 mai 2026

Se masturber frénétiquement

Montrer/cacher
Taille originale : 29,7 x 21 & 21 x 29,7 cm
« Quel espoir alors pour un élève de quatorze ans, vivant au sein d’une époque, d’une civilisation et d’une communauté qui n’encourageaient pas l’introspection ou ne savaient même pas ce que c’était ? Dans un dortoir partagé avec neuf autres élèves, les occasions d’exprimer des sentiments complexes — vos doutes, vos fragiles espérances, votre crainte de la sexualité — étaient rares. Quant au désir physique, il était noyé sous les vantardises, les railleries et des blagues extrêmement drôles ou totalement énigmatiques. En tout cas, il était obligatoire de rire. Derrière cette sociabilité anxieuse il y avait pour tous la conscience d’un nouveau et somptueux terrain d’aventures qui s’ouvrait devant eux. Avant la puberté, son existence était cachée et ne les avait jamais troublés. Soudain l’idée d’un rapport sexuel s’élevait devant eux tel un massif montagneux, magnifique, dangereux, irrésistible. Mais encore loin. Lorsqu’ils discutaient et riaient dans le noir une fois les lumières éteintes, une folle impatience flottait dans l’air, un désir ridicule pour quelque chose d’inconnu. La satisfaction de ce désir viendrait, ils en étaient foutrement sûrs, mais ils la voulaient maintenant. Dans un internat de garçons en pleine campagne, les chances étaient minces. Comment pouvaient-ils savoir à quoi “ça” ressemblait vraiment, et qu’en faire, alors que leurs seules sources d’information étaient des anecdotes et des blagues improbables ? Un soir, l’un d’eux avait dit dans l’obscurité, durant une accalmie : “Et si on mourait avant d’avoir connu ça ?” Le silence s’était fait dans le dortoir tandis qu’ils envisageaient cette éventualité. Puis Roland avait lancé : “Il y a toujours l’au-delà.” Et ils avaient tous éclaté de rire.
Un public avide ?

« Dès qu’une personne devient un objet d’appétit pour autrui, tous les liens moraux se dissolvent, et la personne ainsi considérée n’est plus qu’une chose dont on use et se sert »
« La fétichisation la plus classique consiste en la sexualisation des corps trans avec notamment l’utilisation des termes shemale et cuntboy qui désignent respectivement une femme trans (sous-entendu : avec un pénis, puisque c’est apparemment là l’objet du fantasme) et un homme trans (idem, avec une vulve). »
« Les hommes hétéros ont honte d'être attirés par les femmes trans parce qu'ils croient que nous sommes des hommes (parce que la société leur a dit que nous l’étions) et parce qu'ils croient que c'est mal d'être gay (parce que la société leur a dit que c'était mal). »
« Nous vivons dans une “société de l’aveu” qui nous mène à croire que l’aveu public de nos désirs, de nos idées et de notre soi constitue une libération, ainsi que dans un “cis-tème de l’aveu” qui pousse les personnes trans à se dénuder corps et âme devant un public avide de connaître tous les détails de leur transition. »

Un autre soir, alors que ses camarades et lui étaient encore des “nouveaux”, onze ans environ, des élèves plus âgés les avaient invités dans leur dortoir. Ils n’avaient qu’un an de plus mais semblaient former une tribu supérieure, plus avisée, plus forte et vaguement menaçante. L’invitation avait été présentée comme un secret. Roland et les autres première année ne savaient trop à quoi s’attendre. Deux grands gaillards, à la musculature précoce, se tenaient côte à côte dans l’allée entre les lits superposés. Une foule d’élèves, tous en pyjama, les entourait. Beaucoup étaient juchés sur les lits du haut. L’odeur de transpiration rappelait celle de l’oignon cru. C’était longtemps après l’extinction des feux. Dans les souvenirs de Roland, le dortoir était inondé par le clair de lune.
Il n’en était peut-être rien. Ils avaient peut-être des torches électriques. Les deux grands types avaient enlevé leur pantalon de pyjama. Roland n’avait encore jamais vu de toison pubienne ni le pénis en érection d’un adolescent. Au cri tenant lieu de signal les deux garçons se mirent à se masturber frénétiquement, leurs poings devenant flous dans ce mouvement de pompe. Des acclamations et des encouragements les accompagnaient. Le même vacarme qu’au moment du but lors d’un match important. Un mélange d’hilarité et d’admiration. La plupart des élèves présents n’étaient pas sexuellement assez mûrs pour participer à un tel concours. Il dura moins de deux minutes. Le gagnant était celui qui avait éjaculé le premier, peut-être le plus loin, ce point provoquant une contestation immédiate. Les concurrents semblaient avoir franchi ensemble la ligne d’arrivée. Leurs deux petites flaques laiteuses paraissaient à égale distance sur le lino. Mais auraient-elles été visibles à la seule lumière du clair de lune ? Les deux compétiteurs se désintéressaient déjà de la victoire. L’un d’eux entreprit de raconter une blague salace que Roland ne comprit pas. »
Paroles d’artiste
Ombre et lumière

mercredi 13 mai 2026

Les rites de la séduction

Une question de tact
Taille originale : 19,7 x 42 cm & 29,7 x 21 cm
« — Non, jamais.
Elle mit la main devant sa bouche pour étouffer un éclat de rire. Il n’y avait rien d’extraordinaire, en 1955, à ce qu’un garçon du milieu et du caractère de Leonard n’ait encore eu aucune expérience sexuelle à la fin de sa vingt-cinquième année. Mais il était remarquable qu’il l’avouât. Il le regretta immédiatement. Elle avait réussi à maîtriser son rire, mais maintenant elle rougissait. Leurs doigts entrelacés lui avaient fait croire qu’il pouvait parler sans rien dissimuler. Dans cette petite pièce nue avec son tas de chaussures appartenant à une femme qui vivait seule et qui ne s’embarrassait pas de pots à lait ni de napperons sur des plateaux à thé, il aurait dû être possible de dire la vérité sans fard.
Et, en fait, cela était possible. Si Maria rougissait, c’est qu’elle avait honte de son rire sur lequel Leonard risquait de se méprendre. Car, pour elle, ce rire n’exprimait que le soulagement et la nervosité. Elle avait été brusquement libérée des pressions et des rites de la séduction. Elle n’aurait pas à jouer un rôle conventionnel sur lequel on la jugerait, et elle n’aurait pas à se mesurer à une autre femme. Sa peur d’être abusée physiquement avait disparu. Elle ne serait pas forcée de céder contre son gré. Elle était libre, tous deux étaient libres d’inventer leurs propres relations. D’être des partenaires dans l’invention. Et elle avait vraiment découvert toute seule cet Anglais timide au regard droit et aux longs cils, elle serait la première, elle l’aurait entièrement à elle. Ces pensées, elle les formula plus tard, dans sa solitude. Sur le moment, elles jaillirent sous la forme d’un rire de soulagement vite réprimé.
Leonard but une longue gorgée de thé, reposa sa tasse et émit un “Ah” cordial et peu convaincant. Il remit ses lunettes et se leva. Après la poignée de main, rien ne semblerait plus triste que de s’en aller, de quitter l’Adalbertstrasse, de prendre l’U-Bahn et d’arriver chez lui dans la grisaille du crépuscule pour retrouver sa tasse sale du petit déjeuner et les brouillons de sa lettre absurde éparpillés sur le plancher. Il vit tout cela tandis qu’il serrait la ceinture de sa gabardine, mais il savait que son aveu était une erreur tactique humiliante et qu’il devait s’en aller. Que Maria ait rougi pour lui ne la rendait que plus attendrissante et laissait deviner l’énormité de sa bévue.
Elle aussi s’était levée et bloquait le passage entre la porte et lui.
Une interprétation matérialiste, sinon marxiste…
— Il faut vraiment que je parte maintenant, expliqua Leonard, le travail et le reste. Plus il se sentait mal, plus il s’exprimait avec légèreté.
— Vous faites merveilleusement le thé, lança-t-il en la contournant.
— Je voudrais que vous restiez un peu plus longtemps, dit Maria.
C’était exactement ce qu’il souhaitait entendre, mais il était trop convaincu de son échec. Il se trouvait à mi-chemin de la porte.
— J’ai un rendez-vous à six heures.
Un mensonge, comme un gage désespéré donné à son angoisse. Il n’en revenait pas lui-même. Il voulut rester, elle voulait qu'il reste, et voilà qu'il insistait pour s'en aller. Il se comportait comme un autre, un étranger, et il n’y pouvait rien. Il se sentait incapable d’agir dans son intérêt. À force de s’apitoyer sur lui-même, il en perdait son bon sens méticuleux ; il se trouvait dans un tunnel dont la seule issue devenait sa propre et fascinante annihilation.
Il tripotait gauchement la serrure, et Maria se tenait juste derrière lui. La délicatesse de l’orgueil masculin qu’elle percevait assez bien la surprenait toujours. Malgré une assurance de façade, les hommes se vexaient facilement. Leur humeur pouvait changer du tout au tout. Pris dans le remous d’émotions impossibles à identifier, ils avaient tendance à dissimuler leur incertitude sous de l’agressivité. À trente ans, elle n’avait pas une grande expérience et elle songeait surtout à son mari et à un ou deux soldats violents qu’elle avait connus. Le garçon qui cherchait à fuir de chez elle ressemblait moins à ces hommes-là qu’à elle-même. Elle savait exactement ce qu’il ressentait. Quand on est fâché contre soi, on a envie que les choses aillent encore plus mal. Elle lui toucha légèrement le dos, mais il ne sentit rien à travers sa gabardine. Il pensait avoir présenté des excuses acceptables et pouvoir s’enfuir avec son désespoir. Pour Maria, qui avait derrière elle la libération de Berlin et son mariage avec Otto […], toute manifestation de faiblesse chez un homme trahissait un être accessible. »
La double pénétration peut-elle être qualifiée d’intersectionnelle ?

dimanche 3 mai 2026

Une béatitude brûlante

Un espace ingrat…
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Tyler regarde Liz d’un air implorant. Ses yeux sont humides, sa respiration encore incertaine.
Il s’approche d’elle. Tout arrive plus vite que d’habitude ; aucun geste de séduction, même bref. Il reste un instant à la dévisager, impuissant et implorant, et l’instant d’après il presse ses lèvres sur les siennes, comme si sa bouche était un masque à oxygène. Elle accepte le baiser, le lui rend, sans avidité ni retenue. Ses lèvres sont souples mais vigoureuses, il y a une volonté derrière son baiser, elle n’est pas avide mais pas soumise non plus. Sa bouche est fraîche avec un goût d’herbe, pas d’une herbe en particulier, mais qui donne une impression de nature exubérante. Tyler se presse contre elle, la renverse sur le dos. Il peut respirer à présent, on dirait. Il peut respirer à nouveau. Il prend un de ses seins dans sa main, d’abord par-dessus son chemisier, puis en dessous. Il déboutonne le chemisier, enveloppe un sein dans sa paume. 11 la remplit entièrement. Les seins de Liz sont si petits qu’ils ne se sont pas affaissés, il n’y a rien chez elle qui puisse s’affaisser. Quand Tyler le caresse, le mamelon (plutôt grand pour de si petits seins, couleur framboise) se raidit. Elle laisse échapper un son qui est davantage un soupir qu'un gémissement. Elle enfonce ses doigts dans les cheveux de Tyler.
Il se redresse sur les genoux, ôte son jean et son caleçon. Il bande. Liz envoie valser ses bottines, tire sur son jean et son string, les fait glisser sur ses chevilles et les repousse du pied, écarte les jambes. Il jette un regard rapide à son sexe - les poils sombres épilés en une ligne verticale, le rose vif des lèvres - avant de se plaquer sur elle.
Ils savent tous deux qu’ils doivent faire vite. Il glisse sa bite en elle. Elle soupire plus fort, mais c’est encore un soupir, pas un gémissement de plaisir, bien qu’accompagné d’un léger halètement à la fin. Il la pénètre, sent la chaleur, l’étreinte humide, et, putain, il va jouir. Il se retient, reste immobile en elle, allongé sur elle, son visage pressé contre sa joue (il n’arrive pas à la regarder en face) jusqu’à ce qu’elle dise : “N’attends pas.
— Tu es sûre ?
— Je suis sûre.”
Il la pénètre une fois, prudemment. Il s’enfonce à nouveau et il part, il part dans un néant convulsif. Pendant quelques secondes, il éprouve cette déchirante perfection. Il n’y a que ça, seulement ça, il se perd, il n’est personne, il est annihilé, il n’y a plus de Tyler, il y a seulement… Il pousse un cri étouffé. Il s’enfonce dans une béatitude brûlante, extasiée, il est en train de se perdre, il est perdu, inexistant.
Et c’est fini.
Il niche sa tête dans le creux du cou de Liz. Elle l’embrasse, chastement, sur la tempe, puis lui fait comprendre qu’elle veut qu’il se retire. Il ne discute pas. Il se dégage d’elle en roulant sur le côté, se plaque contre le dossier du canapé.
Elle se lève, renfile rapidement son string et son jean, se penche pour remettre ses bottines. Ils ne parlent pas. Liz ramasse sa veste sur le plancher, l’enfile. Tyler reste étendu sur le canapé, la regarde avec une expression d’impuissance gênée et surprise. Quand elle a fini de s’habiller, elle se penche au-dessus de lui, tapote son visage du bout des doigts, et quitte l’appartement. Tyler l’entend à peine refermer la porte derrière elle, entend le bruit étouffé de ses bottines tandis qu’elle descend l’escalier. »

dimanche 12 avril 2026

Accuser le barbare

Une haine très répandue
« Ils croient à ce mythe, et ne cherchent pas à savoir. C’est la signification même de l’intégrisme, comme je te le disais. L’argument de l’absence historique d’homosexualité en Afrique a été depuis longtemps démonté par la recherche. Le problème, c’est que ces faits ne sont connus que d’une minorité de chercheurs, qui en parlent dans des revues d’audience restreinte, parce qu’ils n’osent pas en parler dans les tribunes destinées au grand public. Ils ont peur. Mais les preuves sont là…
— Un instant, interrompis-je. Est-ce que…
À ce moment-là, une clameur immense s’éleva, noyant ma voix dans sa vague. C’étaient les premières notes du morceau à la mode qui résonnaient. Sur la piste de danse, Rama attisait toutes les convoitises. Elle dansait avec liberté, les yeux clos, sans retenue, mêlant la force à la grâce, et ses cheveux s’éparpillaient, retombaient sur ses épaules, lui couvraient le visage, fouettaient des danseurs voisins, lesquels, loin de lui en vouloir, ne la voulaient que davantage…
What ? me dit Angela lorsque nous pûmes de nouveau nous entendre parler.
— Je te disais : est-ce que tu peux me donner des exemples précis, des détails ? Des exemples d’homosexualité au Sénégal ou en Afrique plus généralement, avant la période coloniale ?
L’architecte du rock’n roll
Taille originale : 32 x 24 cm
Incredible, ce raisonnement. Comme si l’Afrique n’appartenait pas à l’humanité. Il n’y a aucune raison pour qu’il y ait un régime d’exception ici en ce qui concerne les pratiques et mœurs humaines, quelles qu’elles soient. Sur l’homosexualité… Il existe beaucoup d’écrits et de travaux, you know… Renseigne-toi. Ça t’édifiera. Cependant, even if it’s sometimes necessary, je trouve de plus en plus absurde de devoir recourir à l’histoire de l’homosexualité en Afrique pour combattre l’homophobie. C’est un faux combat, parce que quelqu’un qui hait les homosexuels se fiche de savoir que l’homosexualité est là depuis mille ans. He doesn’t give a single fuck ! Ceux qui haïssent les homosexuels dans ce pays parlent de pureté historique parce que c’est commode ; il leur permet d’accuser une fois de plus le Blanc de la responsabilité de ce qu’ils considèrent comme un Mal importé. Le système ne concerne pas que le Sénégal : chaque peuple de chaque pays du monde accuse l’étranger, le barbare, d’être la cause de sa décadence. De ce qu’il croit être la décadence. Démontre patiemment, avec la rigueur scientifique la plus irréfutable, à un homophobe sénégalais que les pratiques homosexuelles sont présentes ici depuis toujours, et alors ? And so what ? Tu crois qu’il va cesser d’être homophobe pour autant? Nope Sir. Il y a des chances qu’il le soit même plus qu’avant, qu’il se referme davantage. L’homophobie n’a pas besoin de prétexte historique. Je ne sais même pas si elle a besoin d’un prétexte : elle hait tout court. L’homophobe finit par oublier les raisons qui lui commandaient de haïr. Fais une petite expérience, marche dans la rue et demande aux gens pourquoi ils haïssent précisément les homosexuels : ils te répondent “religion !” sans pouvoir en dire plus. Ils te répondent “on ne connaît pas ça” sans pouvoir te donner d’exemples précis. Aujourd’hui, au Sénégal, c’est le principe profond, psychologique, de l’homophobie qu’il faut déconstruire. Ce n’est pas qu’une question de présence historique. C’est plus profond que ça.
— Tout le monde n’est pas aveuglément homophobe, quand même. Je pense que certains seraient prêts à faire évoluer leur jugement s’ils étaient mieux informés sur l’histoire de l’homosexualité ici.
Oh no, Jésus, please, wake up, guy !
« célébrer les corps noirs »
Taille originale : 21 x 29,7 cm
— En plus, continuai-je malgré ses mimiques d’Américaine libre et outrée, je ne suis pas certain que les gens, comme tu sembles le croire, aient perdu de vue la raison pour laquelle ils rejettent l’homosexualité. Ils savent que c’est une question de religion, et même s’ils ne sont pas capables de citer les versets coraniques exacts ou des passages de la Bible relatifs à une condamnation morale de l’homosexualité, ils savent que Dieu la proscrit. Ça leur suffit. Leur rejet relève de la foi. Et la foi, je ne suis pas certain que tu puisses la “déconstruire”, comme tu dis… Cette manie occidentale de vouloir tout déconstruire… Bref. Retiens : on refusera toujours que l’homosexualité s’affirme ici.
— Mais l’homosexualité est déjà ici !
— On refusera dans ce cas qu’elle y prolifère. Qu’elle aille s’étendre ailleurs, pourvu qu’elle ne s’incruste pas ici, voici ce que beaucoup de mes compatriotes disent et veulent. Et ça, je peux le comprendre.
— Moi non. I can't understand qu’un homme meure, soit battu ou envoyé en prison parce qu’il vit, dans le privé, sans l’imposer, une sexualité qu’il n’a pas choisie.
— Qu’il n’a pas choisie… Il faut le prouver à pas mal de monde, ça. Et ce serait peine perdue, d’ailleurs. Tu as raison : il n’est pas question de logique ici, mais d’irrationnel. On ne veut pas des homosexuels, c’est tout. On n’a pas forcément besoin de savoir pourquoi. L’humanisme ne sert à rien ici. On lui préfère, je le répète, une conviction plus forte encore : la foi. Ne sous-estime pas sa puissance.
— La sous-estimer ? It’s a joke, right ? Comment puis-je la sous-estimer alors que je vois ce qu’elle est capable de faire à des garçons qui s’étaient enfermés chez eux ? C’est cette même foi qui justifie l’inquisition, l’intrusion dans la vie privée. Bientôt, on viendra vérifier dans les maisons qui est croyant et qui ne l’est pas, qui prie et qui ne prie pas, who is fucking who, in which hole, in which position and for how fucking long… Une foi qui déborde l’intimité pour… How can I say it ? Prétend to rule l’espace public, cette foi-là devient totalitaire. Tout l’inverse de la foi…
— En matière d’homosexualité, la perception sociale est toujours relative aux espaces, aux cultures, aux traditions. Ce relativisme est inévitable.
— Il est aussi dangereux. Tout le monde semble dire, dans un unanimisme stupide, que chaque pays a ses réalités, and all that shitty true stuff. Mais ce n’est pas une justification pour arrêter de sauver la vie des gays. Il faut se battre pour qu’ils puissent vivre, et vivre comme les autres dans la société. »
« Les stéréotypes racistes sur la taille du pénis »

samedi 4 avril 2026

Empêcher les femmes

« Incarner les péchés »
« Mon ex ne m’a bien sûr pas raccompagnée. À la place, j’ai erré, complètement ivre, de la rue principale à la voie ferrée, où je me suis allongée pour écouter le silence du monde. Puis, couchée sur le dos, j’ai fumé une cigarette en ayant l’impression de faire partie du sol, d’être devenue l’une des sombres créatures égarées de la nuit.
D’aussi loin que je me souvienne, c’est l’une de mes sensations préférées. Être seule dans un lieu public, errant dans la nuit ou étendue par terre, anonyme, invisible, flottant sur le sol. Être “un homme de la foule” ou au contraire seule avec la Nature, voire Dieu. Réclamer sa part d’espace public alors qu’on a l’impression de disparaître dans son immensité, sa sublimité. S’entraîner à la mort, se sentir complètement vide, mais en tenant d’un fil à la vie. On a souvent voulu empêcher les femmes d’éprouver cette sensation, à des époques et dans des lieux très divers. Et c’est toujours le cas aujourd’hui. Ne vous a-t-on pas répété des millions de fois qu’une femme se promenant seule la nuit court à la catastrophe ? Dans ces conditions, impossible de décider si vous êtes courageuse et libre ou idiote et portée à l’autodestruction. Car parfois, s’entraîner à la mort se résume bien à cela. Adolescente, j’aimais prendre des bains dans le noir avec des pièces de monnaie sur les yeux.
Intensité baroque
Taille originale : 28,2 x 21 cm
Adolescente, j’aimais aussi boire. Je me saoulai pour la première fois à l’âge de neuf ans, au [re]mariage de ma mère. Des photos me montrent dans une robe mauve à fleurs, effondrée sous une table basse en verre, serrant contre moi un ours en peluche. J’avais alors le pied cassé, fracture que je m’étais infligée en dansant pour mon père. Mais comme tout le monde pensait qu’il s’agissait d’une réaction psychosomatique au mariage de ma mère, je n’étais pas encore allée voir le médecin. Sur toutes les photos de la cérémonie, je me tiens en équilibre sur un pied. Je boitai jusqu’à l’autel.
Je n’ai jamais dit à personne que, quelques jours avant le mariage, seule dans ma chambre arc-en-ciel chez mon père, je me donnai des coups de poing dans le pied pour essayer de rendre ma blessure plus visible. D’une certaine manière, cela fonctionna - ma plante de pied enfla terriblement, et la douleur devint beaucoup plus vive. Quelques semaines plus tard, une radio révéla des fractures de fatigue dans une constellation d’os baptisés “sésamoïdes”, et je rentrai une fois de plus à la maison avec un plâtre. Je n’ai jamais su si j’avais causé ces fractures moi-même, dans ma chambre, ou si elles résultaient de la blessure initiale.
Un peu de méditation
Mais j’appris vraiment à boire - ou à ne pas le faire - en Espagne, à quinze ans, lors d’un échange scolaire. Mon séjour là-bas s’est dissous dans une succession embrumée d’un gin tonic, por favor ; de schnaps à la pêche bus à la bouteille dans des chambres d’hôtel ; de cena tardifs vomis juste après m’avoir été servis par ma famille d’accueil pour me nourrir avant la discoteca – je me souviens vaguement des tortilla atún servis en grandes quantités - ; de bouches rincées après avoir dégueulé pour retourner aussitôt dans le bar ; de virées dans la campagne à bord de voitures conduites par des inconnus ivres ; d’errances nocturnes dans ma petite ville industrielle, émerveillée par le phénomène alors nouveau de vision double, et par la façon dont mon espagnol s’améliorait considérablement quand j’étais bourrée ; de baisers échangés avec des garçons sans visages à la cuadra, le quartier des bars de la ville, dans une confusion de lèvres humides et de bites en érection. C’est à cette époque que j’ai découvert combien le fait d’être saoule ou défoncée fait barrage à la peur, combien il favorise le sentiment périlleux mais profondément reposant d’avoir renoncé une fois pour toutes au souci permanent de sa sécurité. Plus tard, je passerais environ une décennie à New York à travailler dans des bars puis à rentrer chez moi en déambulant, fidèle à ce principe. »
Auto-présentation
Taille originale : 29,7 x 21 cm