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lundi 29 juin 2026

Le seul bonheur

Rebelle
« Malgré toutes ses randonnées idéalistes sur des crêtes spectaculaires, il n’était toujours pas libre. Naomi, une amie qui travaillait dans une librairie et l’avait emmené écouter Robert Lowell à la Poetry Society, accueillit sa décision de mettre fin à leur liaison avec désarroi, puis amertume. Froidement, elle lui dit ses quatre vérités. Il y avait une blessure chez lui, une faille. “Tu n’as jamais pu me dire ce que c’était, mais je sais au moins une chose. Tu seras toujours insatisfait.”
Philosophie du rire
Taille originale : 29,7 x 42 cm
Il voyait ses activités dans le monde réel - ses emplois free-lance en série, ses amis, ses loisirs, son autoéducation - comme autant de distractions. Il évitait le salariat pour être disponible. Il fallait qu’il reste libre - afin de ne pas l’être. Le seul bonheur, but et paradis digne de ce nom était sexuel. Un rêve irréalisable l’entraînait d’une relation à l’autre. Si ce rêve était une fois devenu réalité, il pouvait, il devait le redevenir. Roland savait qu'au mieux la vie était riche et plurielle, que les obligations étaient inévitables, qu’il était forcément impossible de ne vivre que dans et pour une extase protectrice. La nécessité de se le rappeler prouvait son égarement. Mais ce qu’il savait être vrai, il s’attendait aussi à le voir démenti. Il ne pouvait s’en empêcher. C’était une basse continue, un fond sonore, la rengaine de la déception. Diana le décevait, Naomi aussi, et d’autres encore. Son tourment venait de sa conscience d’être excentrique. Voire fou, aussi splendidement fou que Robert Lowell, dont les poèmes finissaient par l'obséder. Plus tard, la parentalité, sa double hélice d'amour et de labeur, aurait dû être une délivrance. Dans le monde réel, il était forcément délivré. Des années d’engagement en tant que père l’attendaient, c’était évident. Il n’y avait sans doute plus d’espoir à présent. Or il ne pouvait rayer l’espoir de ses pensées. Ce qu’il avait eu à une époque, il devait l’avoir à nouveau.
Ecce femina
Une mosaïque de souvenirs contribuait à la vision semi-fictive qu’il convoquait souvent […] À l'école tout allait bien, il jouait au rugby, participait à des cross, faisait l'imbécile avec ses amis, déchiffrait de nouveaux morceaux. Mais certaines tâches - apprendre par cœur, écouter en cours, rédiger le début d’une dissertation, et surtout lire un livre au programme - l'incitaient à rêvasser, à revivre leur dernière rencontre, à fantasmer la suivante. Au milieu d’un paragraphe il bandait à en avoir mal, ce qui le déconcentrait. Tombant sur un mot inconnu, en français ou en allemand, il prenait son dictionnaire. Cinq minutes plus tard il l’avait toujours à la main, sans l’avoir ouvert. À la fin de sa scolarité, il n’avait pas lu plus d'une douzaine de pages des Trois Aveugles de Compiègne ou d’Aus dem Leben eines Taugenichts - Scènes de la vie d’un propre à rien, titre approprié - et il en était resté aux deux premiers livres du Paradis perdu. Il lui fallait parfois une soirée entière pour mémoriser dix mots nouveaux d’allemand. Le plus souvent, il n’essayait même pas. Il recevait des mises en garde de ses enseignants. Neil Clayton, le professeur d’anglais, son plus fervent soutien, l’avait convoqué trois fois en un semestre pour lui rappeler qu’il était intelligent, que les examens approchaient et qu’il ne passerait pas en sixième année s’il ne réussissait pas dans cinq matières au moins.
Haine en ligne
Roland avait-il des regrets à l’époque, et aurait-il préféré n’avoir jamais pris de leçons de piano, n'avoir jamais entendu parler d’Erwarton ? La question ne l’effleurait pas. C’était son exceptionnelle nouvelle vie. Elle le flattait, il se sentait privilégié et en était fier. Là où ses amis devaient se contenter de rêves et de blagues, il prenait son envol, traversait l’horizon visible puis, au-delà, un autre horizon, invisible, et le suivant. Il croyait avoir accédé à un état de transcendance qu'aucun d’eux ne connaîtrait jamais. Le travail scolaire, il pourrait s’en occuper plus tard. Il croyait être amoureux. Il faisait à Miriam de petits cadeaux : quelques fleurs choisies dans un arrangement floral du grand hall, sa barre chocolatée préférée venant de la boutique de l’internat. Quelque chose de reptilien, d’obsessionnel et d'insatiable, venait de se réveiller chez lui. Si on lui avait dit qu’il était accro au sexe comme d’autres l’étaient à la drogue, il l'aurait volontiers admis. S’il avait une addiction, alors il devait être adulte.
« La première chose qu’on vit et qui est universelle
pour les TdS, c’est la stigmatisation. »
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Bien des années plus tard, devenu capable de parler de son adolescence et de son entrée dans l’âge adulte, il faisait une randonnée sur les hauteurs d’un fjord norvégien reculé avec Joe Coppinger, qui travaillait alors dans une association caritative pour l'accès à l’eau potable. Ils marchaient côte à côte sur une ligne de crête, chacun avec un verre de vin à la main selon un agréable rituel établi depuis longtemps.
“Si j’étais venu te demander conseil, à l'époque de ta pratique clinique, tu m’aurais dit quoi ?
— Quelque chose du style : “Tu as envie de faire l’amour nuit et jour ? Comme nous tous. Impossible. C’est le prix à payer pour que l’ordre règne dans les rues. Freud savait ça. Alors grandis un peu !”
Exact, et ils avaient éclaté de rire. Mais adolescent, Roland avait déjà lu Malaise dans la civilisation. Ça ne l’avait pas aidé.
« À partir du moment où j’ai décidé de faire ce que je voulais de mon corps et de faire le choix d’être actrice porno, c’est comme si on m’enlevait toute capacité de réflexion, de réfléchir, de m’exprimer. »
S'il était abîmé par son passé, cela n'apparaissait que de manière oblique. Il ne suivait pas les femmes dans la rue, ne leur faisait pas de propositions inconvenantes, n’avait pas la main baladeuse avec elles dans le métro - toutes choses grotesquement courantes durant les années 1970. Il n’allait pas dans une fête pour baiser. Fait inhabituel en ce temps-là, il était fidèle pendant chacune de ses liaisons en série. Il nourrissait le rêve d'une monogamie démente, d’un total dévouement mutuel, de la poursuite commune du sublime sur les plans sexuel et émotionnel. Le décor fantasmé de ce rêve semblait emprunté ou convenu : un hôtel à Paris, Madrid ou Rome. Jamais une maisonnette près d’un estuaire du Suffolk au cœur de l’hiver. Le plein été, une circulation automobile paresseuse au-dehors et, filtrant par les volets mi-clos, des rais de lumière d’un blanc éclatant sur le sol carrelé. Également sur le sol, draps et couvertures. Après, la sueur, la fraîcheur de la douche, les appels à la réception pour demander de l’eau avec des glaçons, une collation, du vin. Comme intermèdes, quelques flâneries le long du fleuve, un repas au restaurant pendant que quelqu’un changeait les draps, faisait le ménage, remplaçait les fleurs et les recharges de café. Puis recommencer. Qui était censé payer tout cela ? Ne fallait-il pas aller travailler ? Peu importait. Un rêve de long week-end assez conventionnel. Chez lui l’élément de magie, ou de ridicule, était de vouloir qu’il dure éternellement. Sans fin, ni envie qu’il y en eût une. Enfermés, en proie au désir, mêlant leurs identités, pris au piège de la félicité. Jamais ils ne se lassent, rien ne change dans leur existence monastique, c’est toujours le mois d’août dans la ville à moitié déserte, où ils n’ont que cela : eux deux.
Les premiers jours de chacune de ses liaisons faisaient resurgir la promesse fantomatique d’une telle vie. Le portail du monastère s’entrouvrait de quelques centimètres. Mais très vite, son attitude à lui, son désir devenaient fatigants. Elle l’avait sans doute vue chez d’autres hommes, cette insistance banale pour qu’ils passent plus de temps ensemble qu’elle n’en avait envie. Ses démons à lui ne le lâchaient pas et pour finir il fallait choisir entre deux directions. À moins de suivre les deux à la fois. Elle prendrait ses distances avec lui, surprise, agacée, étouffant peut-être, ou bien lui continuerait sa route, déçu une fois de plus, puis gagné par un remords croissant qu’il tentait de dissimuler. »
Aperçu IA 
« En argot, le terme dérive de l'expression anglo-américaine "soy boy" (souvent traduit par "garçon soja" ou "homme soja"). C'est une insulte péjorative utilisée principalement sur internet pour décrire un homme perçu comme efféminé, faible ou manquant de virilité traditionnelle.
Le stéréotype : Le terme est né de l'idée reçue selon laquelle le soja contiendrait des phytoestrogènes (des composés végétaux similaires aux hormones féminines). Selon ce stéréotype, une consommation excessive de soja "féminiserait" les hommes et ferait baisser leur taux de testostérone.
Le profil visé : L'expression est souvent employée par des masculinistes ou des internautes moqueurs pour attaquer les hommes végétaliens, végétariens, ou ceux qui ont des opinions politiques et des comportements jugés "progressistes" ou trop sensibles. Bien que le soja soit en réalité un aliment végétal riche en protéines tout à fait sain, l'argot en a fait un symbole de fragilité supposée. »

dimanche 21 septembre 2025

Une institution sociale

La concierge est dans…
« Pluralisme, diversité, subjectivisme, relativisme — concepts récurrents dans les discours sur l’art inspirés de la philosophie analytique — sont devenus, depuis une dizaine d’années, les maîtres mots du nouveau paradigme esthétique. Leur implantation en philosophie de l’art entraîne la disqualification de notions telles que le jugement, les critères, l’évaluation, le partage de l’expérience esthétique.
Tout se passe comme si l’esthétique, la philosophie, et la philosophie politique elle-même n’avaient plus pour vocation de s’interroger sur les formes, elles aussi diverses, de contraintes et de conditionnement qu’exercent, par exemple, l’industrie culturelle, le système marchand et consumériste. L’assimilation du pluralisme culturel à la démocratie libérale est acceptée tel un postulat.
Issue de secours
La part manquante de l’image
Ce nouveau paradigme fait ainsi l’impasse sur une dialectique élémentaire qui devrait être pourtant à la base de toute réflexion sur l’organisation et le fonctionnement de la société actuelle. On peut dire, en effet, que notre système politique, économique et culturel autorise une diversification extrême des comportements, des pratiques, des conduites, des modes de vie, des expériences esthétiques et artistiques. On peut aussi reconnaître qu’il favorise le projet d’émancipation d’un individu de moins en moins soumis à des normes de pensée et goûts autoritaires et à prétention universaliste. Il entraînerait même potentiellement un accroissement de l’autonomie, une plus grande liberté des forces créatrices, un approfondissement et un enrichissement de la réflexion.
Mais, simultanément, c’est ce même système qui transforme l’individu en un serviteur docile et un consommateur passif, soumis aux stratégies et aux contraintes institutionnelles, industrielles, économiques, communicationnelles et technologiques qui, elles, s’appliquent massivement sans que l’individu en question ait son mot à dire.
En définitive, le nouveau modèle d’interprétation de l’art actuel proposée sous le slogan de “pluralisme” reproduit les mêmes insuffisances qui caractérisent les théories anglo-saxonnes, et notamment nord-américaines, qui constituent à l’origine, sa principale référence.
Vue d’en haut
Richard Shusterman, philosophe américain, qui plaide pour une esthétique pragmatiste proche de la vie quotidienne, a fort bien défini ce qu’il appelle le “trait saillant” de l’esthétique analytique, en particulier le fait qu’“elle néglige le contexte social de l’art”. Selon Shusterman, exclure tout jugement de valeur et vouloir définir l’art uniquement de façon institutionnelle est paradoxal au regard des enjeux qui concernent le statut de l’art dans le contexte social et culturel. Ces enjeux se situent en effet bien au- delà du monde de l’art : “La cécité de la philosophie analytique par rapport au contexte social à la fois de l’art, de la critique et même de sa propre théorisation esthétique […] est paradoxalement très frappante précisément dans sa tentative pour définir l’art dans les termes d’une institution sociale”. »
Dé-composition
Taille originale : 24 x 32 cm & 59,5 x 40 cm

samedi 30 août 2025

Des principes ou de la philosophie ?

Reprise en main
Taille originale : 29,7 x 42 & 21 x 29,7 cm
« Sur tous mes terrains [d’observation sociologique], j’ai recueilli des discours critiques sur le couple et ses contraintes. Mais pour les filles des classes populaires, comme c’était le cas de Marjorie, il n’était pas facile de le dire explicitement ni de le vivre ouvertement. Les transgressions effectives de la norme conjugale étaient à l’œuvre partout, mais de façon limitée, et elles n’allaient pas de soi. En revanche, la critique de la norme conjugale pouvait être formulée plus facilement sur mon troisième terrain [celui de la bourgeoisie] et même y être revendiquée, à certaines conditions.
Analogie
[Et au palier inférieur…]
Alicia (16 ans, seconde) - À chaque fois que je suis avec quelqu’un, c’est comme si j’étais moins libre. [...] J’aime bien regarder les beaux garçons - même si je leur parle pas forcément. Ça m’amuse. [...] On est parties, y a pas longtemps, à Royan [avec le centre de loisirs] : y avait plein d’autres villes, d’autres centres ; y avait beaucoup de monde, c’était bien ! [Elle rit.] — Juillet 2002
Qui est là ?
Léa (16 ans, première L) - J’ai rarement eu des histoires longues et sérieuses, tout simplement parce que je pense que j’aime pas ça, en fait. Ça colle pas avec, entre guillemets, ma philosophie. […] Je tiens énormément à ma liberté, mon indépendance. Et je dis pas que le couple est une prison, mais je le ressens un peu comme ça. Pour moi, il y a des contraintes dans tous les cas. [...] En ce moment, y a une fille dans ma classe avec qui j’ai une touche et qui me plaît. Du coup, on joue un peu. Mais en tout cas, moi, je veux pas que ça débouche sur quelque chose de sérieux, non seulement parce que je me suis rendu compte, avec Maylis [une ex], que ça me faisait chier d’être en couple, pour le moment, et en plus, parce qu’on est dans la même classe et ce, pour deux ans, et donc ce serait relou [lourd, pénible] s’il y avait des conséquences. [...] Elle est amie avec les gens de la bande qui sont dans notre classe. Et moi je suis un peu amie avec ses potes. Mais je trouve que c’est bien parce qu’il y a quand même de la distance : quand elle parle de mes amis c’est les miens, et quand je parle de ses amis, c’est les siens. Il faut pas tout mélanger. — Octobre 2017
Ni sainte, ni martyre…
Sur mon troisième terrain, l’expérimentation sexuelle des filles était plus qu’ailleurs valorisée, en tout cas dans les discussions entre filles : parler de sexe sans gêne les grandissait, faisait d’elles des femmes (libres). Mais les récits d’expérimentation sexuelle concrète étaient rares et, lorsque celle-ci semblait être vécue sans culpabilité ni regret, elle avait généralement eu lieu dans des contextes spécifiques : dans le cadre de relations entre filles qui étaient souvent conjugalisées mais pouvaient, bien plus qu’avec des garçons, donner lieu à des échanges sexuels, ponctuels ou suivis, en dehors de toute mention de couple et même de sentiments amoureux ; ou bien lors de vacances en dehors du cadre de vie et de scolarité ordinaire ; ou encore dans des configurations (très rares) d’hétérogamie, avec des garçons dont elles redoutaient moins le jugement parce qu’ils se trouvaient moins hauts qu’elles dans la hiérarchie sociale. Dans tous les cas, il était question de liberté, et c’est ce même mot qui est revenu dans les propos d’Alicia qui, comme beaucoup d’autres, avait fait l’expérience de la diminution de liberté dans l’expérience conjugale. Pour cette raison, Alicia ne courait pas après. Elle, ce qu’elle aimait, c’était regarder les beaux garçons. Surveillée dans son quartier, par les garçons et par ses copines pour qui la morale amoureuse était cruciale et se parait parfois, en particulier pour Malika, cheffe de leur bande, de quelques atours de morale religieuse, elle s’en contentait - évitant ainsi les problèmes de réputation, les problèmes amicaux mais aussi les problèmes conjugaux. Car Alicia et ses copines ne manquaient pas de “principes” - elles en parlaient beaucoup. En revanche, elles avaient moins de “philosophie” que Léa et ses copines. Les “principes” avaient à voir avec une relecture des interdits religieux adaptée aux contraintes engendrées par l’obligation de ne pas concourir à diminuer des garçons déjà diminués par le manque de perspectives et par l’expérience du racisme.
Se suspendre aux branches
La “philosophie” de la plupart des filles de la bourgeoise que j’ai rencontrées avait à voir, elle, avec un affichage du primat de l’autonomie individuelle sur la préservation du groupe et un attrait pour l’indifférenciation des genres et des sexualités, qui marquaient profondément leurs subjectivités et se faisaient marqueurs de leur supériorité sociale. C’est pourquoi Léa avait un ton revendicatif : elle avait des choses à défendre et elle disposait d’un répertoire pour le faire.
Pas d’exclusive
Mais ce n’était pas la déconstruction du couple qu’elle prônait et, de cela, il a été rarement question, y compris sur mon troisième terrain. Judith/Jules y a été la seule personne à me raconter une expérience amoureuse qui subvertissait la norme conjugale - et ne se contentait pas de la transgresser, comme le font les expérimentations sexuelles en dehors du couple ou encore l’extraconjugalité cachée (qui n’est au fond qu’une déclinaison de la norme conjugale). L’histoire de son “trouple” (relation amoureuse à trois) s’est avérée unique sur mon terrain (qui compte moins de trente personnes et ne vise aucune représentativité), mais elle n’était pas un accident et participait d’un phénomène qui n’était pas isolé - j’ai eu vent d’autres histoires de trouple, mais de manière rapportée, de la part d’autres filles. Le “couple à trois” n’est pas une nouveauté historique, mais la catégorie de trouple, contemporaine, charrie avec elle quelques spécificités. Elle circule abondamment sur Twitter et semble s’inscrire dans le sillage, plus ancien, du polyamour, avec une coloration LGBTQ+. »
Plan américain / Plan rapproché

jeudi 21 août 2025

Ce que signifie l'érotisme anal

Cumshot féministe ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Est-ce que vous voulez avoir raison ou est-ce que vous voulez entrer en relation ? demandent tous les thérapeutes de couples. »
Résistance féministe
« Dans la culture contemporaine “grrrl”, j’ai remarqué la montée en popularité de la phrase : “J’ai besoin de X comme j’ai besoin d’une queue dans mon cul.” Dans le sens, bien sûr, où X est précisément ce dont vous n’avez pas besoin (queue dans mon cul = trou dans ma tête = un frigo pour un esquimau, et ainsi de suite). Je suis tout à fait pour que les filles sentent avoir le droit de rejeter les pratiques sexuelles qu’elles n’apprécient pas, et Dieu sait que beaucoup de gars hétéros sont trop contents de la rentrer dans n’importe quel trou, même quand ça fait mal. Mais je m’inquiète du fait que de telles expressions soulignent davantage “l’absence continuelle d’un discours sur l’érotisme anal féminin [...] le simple fait que, depuis l’époque classique, il n'y a pas eu de discours occidental important et soutenu pour lequel l’érotisme anal féminin signifie. Signifie quoi que ce soit”.
Sedgwick a fourni un travail considérable pour faire entendre l’érotisme anal féminin (même si elle s’en tenait elle-même davantage à la fessée, ce qui n’est pas tout à fait une activité anale). Mais alors que Sedgwick (et [Susan]Fraiman) veut aménager un espace où ce dernier signifie, reste inexplorée la question de comment on le ressent. Même l’ex-ballerine Toni Bentley, qui s’est démenée pour devenir la référence culturelle en matière de sexe anal dans son livre The Surrender, ne semble pas arriver à écrire une seule phrase sur le sujet sans l’obscurcir de métaphores, de mauvais jeux de mots ou de jargon spirituel. Et Fraiman exalte l’anus féminin principalement pour ce qu’il n’est pas : le vagin (présumé cause perdue pour le sodomite).
Je ne suis pas intéressée par une herméneutique, ni par une érotique ou une poétique de mon anus. Je suis intéressée par le sexe anal. Je suis intéressée par le fait que le clitoris, déguisé en bouton secret, couvre toute la zone comme une raie manta ; impossible de dire où ses huit mille nervures commencent et finissent. Je suis intéressée par le fait que l’anus humain est une des parties les plus innervées du corps, comme Mary Roach l’a expliqué à Terry Gross dans une émission de radio qui m’a laissée perplexe alors que je ramenais Iggy [fils de la narratrice] à la maison après ses vaccins des douze mois. Je vérifiais périodiquement dans le rétroviseur qu’il ne présentait pas de signes d’affaissement neuromusculaire dus aux vaccins, pendant que Roach expliquait que l’anus a “des tonnes de nervures. Et ça s’explique par la nécessité qu’il a de différencier, par contact, le solide, le liquide et le gazeux, et d’arriver à évacuer l’un ou l’autre, ou tous. Et gloire au Ciel pour l’anus parce que, oui, soyons très reconnaissants, mesdames et messieurs, envers l’anus humain.” Ce à quoi Gross a répondu : “Prenons maintenant une courte pause, et nous en parlerons encore un peu. Vous écoutez ‘Fresh Air’.” »
Le roi assujetti…
« À notre époque trop contente de confondre la mère sodomite* et la MILF**, comment une activité sexuelle foisonnante et “perverse” pourrait-elle demeurer le signe de la radicalité ? Pourquoi ferait-on rimer “queer” et “sexualité perverse” si le monde ostensiblement hétéro ne semble avoir aucun mal à suivre le rythme ? Qui, dans le monde hétéro, à part quelques conservateurs religieux extrémistes, considère vraiment le sexe comme inextricablement lié à la fonction reproductive ? Est-ce que quelqu’un a jeté dernièrement un coup d’œil à la liste sans fin des fétiches sur les sites Internet de porno hétéro ? Est-ce que vous avez lu, comme je l’ai fait ce matin, l’histoire du procès de l’officier Gilberto Valle ? Si le queer existe pour détourner les certitudes et les pratiques sexuelles normatives, est-ce qu’une de ces certitudes ne serait pas que le sexe est le tenant-lieu universel en même temps que la finalité universelle ? Et si Beatriz [Paul B.] Preciado avait raison ? Et si nous étions entrés dans une nouvelle ère du capitalisme postfordiste, que Preciado appelle “l’ère pharmacopornographique”, et dont la ressource économique primaire ne serait rien d’autre que “les corps insatiables de la multitude — leurs queues, leurs clitoris, leurs anus, leurs hormones, leurs synapses neurosexuelles [...], notre désir, notre excitation, notre sexualité, notre séduction et notre plaisir” ? »
* Personne queer devenue mère
** Mother I’d like to fuck
Maîtrise du sujet ?

samedi 16 août 2025

Phallus indécent

La question de l’exposition
Taille originale : 29,7 x 21 & 21 x 29,7 cm
« Les mythes rappellent que la conduite de Priape contredit les usages de la bienséance. Alors même qu’on lui réserve une place dans sa cité natale, sa figure est en désaccord avec les valeurs urbaines. Ne fut-il pas jadis chassé de Lampsaque avant de s’y retrouver confiné en dieu des jardins ? Quand il surveille “la sainte Lampsaque”, on lui ordonne de cacher son phallus indécent, rappelant qu’il ne se trouve pas dans un espace dépeuplé, dans une montagne déserte.
Un fait divers : lorsque Dionysos croise dans la cité de Lampsaque ce Priape à la virilité outrepassant toute convenance, il éprouve un sentiment de honte. Comme Priape lui fait la cour, l’invite chez lui pour y passer la nuit, Dionysos se met à rire. Dans ce face-à-face, où la gêne se mêle au grotesque, Dionysos prend Apollon à témoin5.
Avant de peupler les espaces urbanisés jusqu’aux confins de l’Empire romain, Priape fait partie du paysage alexandrin6. Piquet ithyphallique, son sort est scellé : gardien rustique, taillé en un médiocre bois de figuier, Priape est un épouvantail.
En dieu qui jacasse, se répétant inlassablement dans les priapées grecques et latines où il profère des paroles insanes avec une impudence effrontée, Priape menace les passants de son “arme” aussi terrifiante que dérisoire. Son phallus est cause d’effroi et de rire. Bien qu’il soit dieu (théos), il est vilain (aiskhrós). Sa laideur lui vient de ce qu’il est une injure aux usages communs : Priape n’est pas convenable, il le sait, il le dit (éprepe me). Or, ce qui est convenable (tò prépon), ce qui est dicté par des conventions sensibles qui lient entre eux, de manière visible et invisible, les membres d’une communauté, implique un rapport contraignant à soi et à autrui. Priape paraît impuissant dans l’un et l’autre cas. Solitaire à la parole enflée, au geste incongru, il est tendu comme un automate. Rien ne peut infléchir la conduite compulsive due à son mal phallique auquel il semble soumis au point de s’en plaindre.
Si dresser la statuette de Priape fait partie des usages, l’effigie de ce petit dieu mobilise l’envers des convenances. Par son manque de réserve, dans ses discours comme dans ses postures, Priape illustre les conduites de l’excès qui dégradent la vie en société.
Adoration d'une non-vierge
Taille originale
Alors même que les composantes de la cité se transforment à l’époque hellénistique, que les institutions se modifient — mais probablement plus lentement que les historiens ont voulu le supposer —, certaines prescriptions, édictant les vertus traditionnelles du citoyen, suivent leurs cours bien au-delà du règne de Ptolémée II Philadelphe où Priape fait son apparition “officielle”. “Suivent leurs cours” ne signifie pas, même pour des codes de conduites qui se réfèrent aux représentations d’une cité idéale, qu’elles soient immobiles, sans histoire. Relisant les tragiques grecs, Platon, Aristote, Démosthène ou Cicéron, il ne faut pas opérer de réductions hâtives, ni accorder un sens immuable aux divers textes qui enjoignent la maîtrise de soi et la pudeur — sans pour autant s’interdire de prendre la mesure de ce qui persiste, bousculant quelquefois les chronologies de l’historiographie classique. Ni se priver de faire observer que certaines valeurs, sociales et esthétiques, les notions sensibles de beauté, de laideur, de modération et d’excès, ont pu former un ensemble contraignant de références politiques face auxquelles les Anciens se sont longtemps définis : pour dire comment s’y conformer ou pour dénoncer ceux qui s’en écartent.
D’une génération à l’autre, les gestes du visible accompagnent les mots de l’audible qui forgent les représentations silencieuses. Le mémorable a pu ainsi associer le “goût du beau” avec cette mesure que supposent la modestie et la “simplicité” dans la célèbre sentence de Thucydide : “Nous savons concilier le goût du beau avec la simplicité.”
Les coutumes, les lois civiques qui dictent la bienséance, quelle que soit la mobilité qu’il faut leur reconnaître, forment une vulgate que l’effigie de Priape ne cesse d’illustrer par défaut. Il serait illusoire d’imaginer que cet ensemble de notions communes constitue un miroir des réalités pittoresques de la vie quotidienne dans la cité. Il s’agit plutôt d’un matériau imaginaire puisant sa légitimité dans des principes où le philosophique croise le médical, le religieux, le juridique et le politique.
Les Anciens ont pu ainsi théoriser un corps viril, répondant aux exigences de la cité, incarnant la dignité de l’homme libre face à l’esclave ou au bouffon. Ceux-ci représentent une forme de la laideur dont Priape est une figure possible. Outre sa laideur, son amorphia congénitale, il est rejeté aux limites du panthéon. Il est “le dernier des dieux”, classé divus minor face à ses aînés (majores). Qu’il soit, parmi les immortels, hors « chronologie mythique », absent de la Théogonie, n’accroît en rien la dignité de son statut.
Les catégories de la laideur qui définissent Priape — notamment la difformité, la vilenie honteuse, une voix qui braille lançant des propos effrénés, l’outrance de ses postures — n’appartiennent pas de manière exclusive au dieu ithyphallique. Témoignant de diverses formes de la laideur, les sources anciennes, qui “programment” les valeurs de la cité, se retrouvent, au fil des lieux et des siècles, dans des registres différents. Ils sont à lire et à entendre dans leurs textes et contextes spécifiques. »
Abandon bibliothécaire

mardi 29 juillet 2025

Une prolifération des genres

Lutter contre les contenus « préjudiciables » ?
« La bourgeoisie culturelle est, aujourd’hui, un environnement privilégié pour la formation de pratiques corporelles et de discours sur le changement d’identification genrée, soutenue par des collectifs militants structurés depuis quelques années autour de la critique queer (dont le refus de la binarité du genre au profit d’une prolifération des genres constitue un axe central), par des pratiques culturelles subversives et festives compatibles avec d’autres pratiques propres à ce milieu social. Leurs référents ne sont pas d’abord français mais tournés vers les États-Unis et sont relayés sur les réseaux sociaux et dans des lieux de sociabilité parisiens, comme il n’en existe (à ma connaissance) ni en milieu rural ni dans les cités d’habitat social périurbaines. Le répertoire de la fille non binaire procure une échappatoire à l’alternative étroite, asphyxiante, du genre, en raison de l’émergence d’une mobilisation collective internationalisée qui, de ce fait, a tous les atours d’une avant-garde et se trouve dès lors particulièrement appropriable par ce segment de la bourgeoisie, dont une part de la reproduction sociale s’appuie sur la légitimation culturelle de nouvelles avant-gardes1. Le fait que j’ai enquêté dans ce segment de l’espace social en dernier ne permet pas de mesurer la diffusion des formes de subversion ou de contestation queer au sein des populations vivant aujourd’hui sur les lieux de mes deux premiers terrains [rural et populaire] - dont il est difficile de penser qu’ils y soient totalement étanches (à cause notamment de la puissance de diffusion, en particulier sur ce type de sujet, des réseaux sociaux dont on sait qu’ils ne sont pas utilisés seulement dans les classes dominantes) sans que l’on en sache vraiment plus pour l’instant, faute d’enquête spécifique sur ce sujet.
La fille non binaire vient compléter la galerie des filles bonshommes et autres garçons manqués, comme une possibilité d’échapper au stigmate de la pute [particulièrement répandu à l'adolescence] par le refus du grime de la-féminité mais, contrairement au garçon manqué et à la fille bonhomme, la fille non binaire n’est pas prisonnière de l’enfance : en faisant de ses traits masculins une revendication, un acte volontariste, culturel et politique, elle permettait, sur mon troisième terrain [la bourgeoisie], de mettre à distance le stigmate sans interférer avec le passage à l’âge adulte. »
1. Pierre Bourdieu, La Distinction, 1979.
Un nouvel imprimatur
Reprise ancienne
Taille originale : 21 x 29,7 cm

lundi 14 juillet 2025

Les préliminaires étaient lancés

Gros plan
Taille originale : 29,7 x 21 cm
« Au dessert, l’ambiance se détendit et Béatrice mit de la musique. Ritualités, spiritualités : on s’offrit d’abord aux secousses galvaniques de la nuit à peine nubile, verte comme une jeune mangue. Puis tout s’adoucit ; la lune mûrit, prête à tomber du ciel. Nous pendions aux bras d’heures cotonneuses, vestibules de somptueux rêves qu’on ne faisait qu’à condition de rester éveillés. Dans l’appartement, de moins en moins de mots se dirent. Il n’y eut bientôt plus même - entre les tintements de verres tardifs ou de vaporeux rires hissés de la rue, et dans les quelques secondes de prose impeccable qui séparaient deux chansons -, il n’y eut bientôt plus même que l’archaïque parole : souffles et lenteur, regards et frôlements, incitations suspendues, appels, contre-feux, signes celés, langages en attente du Langage ; il n’y eut bientôt plus même que les lucidités de l’ivresse. J’entendis peut-être le bris d’un verre qu’un corps - le mien ? - avait fait chuter en dansant. Ensuite, il n’y eut plus d’heures ; ce fut cela, la vraie nuit.
Ce qui devait arriver arriva alors : la maîtresse des lieux a proposé ou suggéré (à moins qu’elle n’ait exigé, je ne suis plus sûr) qu’on baise. Mais pas ici, dit-elle. Ici il y a le Christ. Venez. Et elle a tourné les talons et s’est dirigée vers la chambre. Musimbwa a fait quelques pas à sa suite, comme un chien somnambule. Je ne bougeai pas. Il s’arrêta, se retourna vers moi et devina mes intentions.
— Déconne pas, camarade. Pas maintenant. Viens. On va enfin voir la gueule de l’ange cubiste. On va lui refaire le portrait. On va enfin savoir s’il s’appelle Michel ou Djibril ou Lucifer. Un three-some fabuleux nous attend. Viens.
Je fis non de la tête, et m’assis pour signifier que c’était un refus irrévocable. Musimbwa a paru hésiter une demi-seconde, puis il m’a dit, sur un ton qui tenait à la fois du conseil et de la menace : Faye, les femmes pardonnent parfois à celui qui brusque l’occasion, jamais à celui qui la manque.
— Rocco Siffredi ?
— Non.
— Robert Mugabe.
— Non.
— Je sais : DSK !
— Bien tenté. Mais non. Talleyrand.
Interpellation
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Il est ensuite allé vers son destin dans la chambre de Béatrice et je suis resté seul dans le salon, mollement enfoncé dans le fauteuil, ivre et légèrement triste, en pensant que je ne savais rien de Talleyrand hormis qu’il boitait comme le diable et qu’on lui prêtait beaucoup d’esprit ; quelques minutes ont ainsi passé et j’ai voulu changer d’avis et les rejoindre, mais mon orgueil me retint : c’eût été ridicule, voire honteux, de revenir sur une telle décision, une décision qui engageait mon honneur et ma parole, or celle-ci était déjà posée ; je n’ai donc pas bougé et, un instant plus tard, j’ai commencé à entendre, à intervalles réguliers, mais jamais au même moment, Béatrice soupirer et Musimbwa feuler, et j’en déduisis que les préliminaires étaient lancés, puis je n'ai plus entendu que Béatrice geindre, et ses chairs (ses puissantes cuisses, en l’occurrence) étouffer Musimbwa, qui réussissait toutefois, de temps en temps, à sortir la tête de l’étau pour remplir ses poumons d’air avant de replonger dans l’inconnu, vers les réserves liquides de Béatrice qu’il gamahuchait gourmandement, et tout cela était bien clair dans mes oreilles, sous mes yeux : leurs deux corps qui s’échauffaient, leurs respirations de plus en plus courtes et brutales, la fine sueur et les cristaux de sel sur leur peau, oui, je voyais tout cela sans le vouloir, alors j’ai dit qu’il fallait lutter, que je devais me ressaisir et penser à des choses qui m’absorberaient tellement que j’échapperais aux bruits en provenance de la chambre, résolution qui sembla avoir provoqué mes amis, car à peine avais-je commencé à chercher un sujet où j’aurais pu enfouir mon esprit que Béatrice commença à gémir et Musimbwa à haleter et le lit à grincer et les chairs à s’entrechoquer en faisant le bruit de deux babouches qu’on frappe l’une contre l'autre, et merde j’ai dit, ça commence, et à compter de cet instant j’ai essayé de me concentrer pour trouver une question qui m’aurait diverti ou fait réfléchir, mais rien ne marchait, tous les voiles dont je tentais de couvrir mon esprit se déchiraient comme du papier à cigarette par la présence bruyante de Béatrice (qui hululait désormais) et Musimbwa (qui gueulait en lingala de poétiques obscénités auxquelles je comprenais quelques mots qu’il m’avait appris : Nkolo, pambola bord oyo. Yango ne mutu eko sunga mokili...) ; en tout cas ils sont bien lancés, me disais-je, ils ont un bon rythme, pas monotone du tout, varié tout en restant accessible, mais il faut que tu te reprennes, Diégane, il faut que t’arraches ton esprit à tout ça, essaie de lire par exemple, rentre dans un livre, tiens, et là j’ai eu la tentation d’ouvrir Le Labyrinthe de l’inhumain pour m’y perdre, c’est-à-dire m’y abriter, mais je me suis ravisé car je savais que c’était peine perdue : je n’arriverais pas à lire avec ce bruit, d’autant plus qu’il ne s’amenuisait pas, il gagnait au contraire en intensité : le bruit de l’amour physique, la cantilène des corps jeunes et vigoureux, la vrombissante salle des machines de la baise radicale, et je l’entendais, ce bruit, je l’entendais pour sûr, Béatrice qui barrissait et Musimbwa qui glapissait, Bomanga, Béa, Bomanga, et moi qui regrettais d’être ainsi, toujours trop timide, trop compliqué, trop retenu, trop détaché, trop cérébral, trop Edmond Teste, trop enfoncé dans une fière et bête solitude,
Projection
j’ai donc fermé les yeux, décidé à subir ma souffrance, résigné à attendre que ça passe et finisse, car tout finit par passer, tout fuit, tout s’en va, tout s’écoule, 𝝅𝜶𝝊𝝉𝜶 𝝆𝜺𝜾, a dit le sage Héraclite, alors soit, me dis-je, fermons les yeux et attendons que panta rhei, mais aussitôt m’étais-je retiré sous mes paupières comme un enfant sous sa couette qu’une idée, ou plutôt une envie, puissante, me vint : il fallait que je les tue, il fallait que j’entre dans la chambre armé d’un couteau et que j’enfonce la lame dans ce corps, car il n’y avait de toute évidence plus qu’un seul corps dans la chambre, réunifié par le grand désir dont j’étais exclu et qu’il fallait donc que je crève, avec méthode et patience et précision, comme un assassin professionnel, là dans le cœur, là dans le ventre, là dans l’aorte, et de nouveau dans le cœur pour être bien sûr que cette saloperie tenace qui fait tant de mal aux hommes cesse de puiser, puis dans le sexe, et au flanc aussi ; bien sûr j’éviterais de toucher au visage car le visage est un territoire sacré, un temple qu’aucune violence ne doit profaner, le Visage est le signe de l’Autre, l’image de son interpellation souffrante lancée, à travers moi, à toute l’Humanité, j’ai un peu lu Levinas à une époque, mais je frapperais ce corps partout ailleurs jusqu’à ce qu’il arrête de jouir ou jouisse vers la mort, dans les transports suprêmes de l’épectase ; voilà l’envie que j’avais pour me délivrer du bruit qui me torturait — Béatrice mugissait et Musimbwa mugissait aussi — et, justement, voyez comment la providence divine pourvoyait à mes lugubres desseins, il y avait un gros couteau qui traînait sur la crédence de la cuisine, il me suffisait de m’en emparer pour reprendre le contrôle des choses, et je commençai à sourire à l’idée de ce qui allait se passer, j’élaborai de complexes scénarios macabres dignes du meilleur fait divers, mais alors, au moment même où je m’apprêtais à me lever pour aller prendre mon arme, j’ai senti une présence proche, vivante ; je rouvris les yeux et vis devant moi Jésus-Christ qui bougeait sur la grande croix fixée au mur et, par réflexe, même si je ne suis pas chrétien, même si je suis un pur animiste sérère qui croit d’abord aux Pangols et à Roog Sèn (Yirmi inn Roog u Yàl !), je me suis signé et j’ai attendu, je n’avais étrangement pas peur, j’étais simplement un peu surpris, mais je croyais aux apparitions et à la manifestation physique de la transcendance, alors j’ai attendu que Jésus finisse de se déclouer et de descendre de sa croix, ce qu’il fit avec beaucoup d’élégance et d’agilité vu les circonstances, après quoi il s’assit sur le canapé qui me faisait face, releva le diadème d’épines ensanglantées qui lui tombait sur les paupières, et jeta sur moi son regard doux et bleu, havre où je me suis aussitôt réfugié ; cependant la tête du lit cognait avec fureur contre un mur, To liama ti nzala ésila, Nzoto na yo na yanga, etutana moto epela, maman, mais je n’y accordais plus d’importance, car seul comptait celui qui était là, et sans ouvrir la bouche il m’a parlé, il m’a parlé par la vox cordis et cela me consolait de toute la misère de l’âme, renvoyait au néant mes pulsions de meurtre, ma détresse, ma minable petite jalousie, ma solitude ; c’étaient des phrases simples mais profondes dont lui seul avait le secret, et je les ai écoutées malgré les cris que cadençaient les claques d’une fessée, j’ai écouté le Christ et profité de son enseignement, de ses paraboles que tout écrivain eût aimé écrire ; il a parlé longtemps puis il s’est tu et on a tous deux pris des nouvelles de la chambre, le point d’orgue semblait proche et on n’arrivait plus à distinguer qui faisait quoi dans le concert aigu des hurlements, j’ai regardé Jésus et, une demi-seconde, j’ai cru voir dans son regard l’envie d’aller lui aussi dans la chambre, mais j’ai dû rêver ou être possédé par le diable pendant cette demi-seconde, d’autant que le Fils de l’Homme a dit dans la tierce suivante qu’il devait partir, que d’autres âmes égarées requéraient sa présence ; il s’est donc levé, sa lumière divine m’a ébloui, je lui ai demandé s’il avait besoin d’aide pour retourner sur la croix qu’il occupe depuis deux mille ans, je proposai de lui faire la courte échelle par exemple, mais il a ri (que le rire du Christ est balsamique et bon) et il a dit : Je crois que je peux y arriver, et en effet il y arriva, il parvint à se recrucifier seul, qu’on ne me demande pas comment mais il a fait ça, je l’ignore, après tout il est capable d’étonnantes choses, en tout cas il s’est recloué sous mes yeux et, au moment même où Béatrice et Musimbwa atteignaient le sommet dans un tonnerre déchaîné, le Christ, avant que son visage ne retourne à son expression douloureuse, passionnée et doublement millénaire, m’a regardé et m’a dit (cette fois il a ouvert la bouche) : Je l’aurais refait.
«Le masochiste partage la jouissance de la fureur exercée contre sa personne…»
Sur ces mots sublimes, sans même me laisser le temps de lui poser d’autres questions (j’aurais bien aimé qu’il me donne des précisions sur l’art de la transsubstantiation, par exemple, ou qu’il me décrive la vue au sommet du Golgotha), il est reparti, et l’appartement fut plongé dans un horrible vide, l’angoissant vide du monde que venait de quitter Dieu. Combien de temps s’est-il écoulé pendant sa visite ? Il m’est impossible de le dire, comme j’étais incapable de savoir la durée de ma silencieuse immobilité dans le fauteuil après son départ. Plus aucun bruit n’arrivait de la chambre. Le corps était peut-être déjà endormi. Ou mort. On verra, j’ai dit. Puis je me suis levé, j’ai pris Le Labyrinthe de l’inhumain et je suis rentré chez moi. »
Plan d’ensemble
Taille originale : 24 x 32 cm

vendredi 11 juillet 2025

Regarder / être regardé

Violence artistique
Taille originale : 29,7 x 21 cm et 24 x 32 cm
«  Nous devrons limiter l’investigation concernant le destin des pulsions au cours du développement et de la vie aux seules pulsions sexuelles, mieux connues de nous. L’observation nous apprend que les destins des pulsions sont les suivants :
  • Le renversement dans le contraire.
  • Le retournement sur la personne propre.
  • Le refoulement.
  • La sublimation.
Comme je n’ai pas l’intention de traiter ici de la sublimation, et que le refoulement exige, lui, un chapitre particulier, il ne nous reste qu’à décrire et discuter les deux premiers points. En tenant compte des motifs qui s’opposent à ce que les pulsions suivent directement leur cours, on peut aussi présenter les destins de pulsions comme des modes de la défense contre les pulsions. Le renversement dans le contraire, à y regarder de plus près, se résout en deux processus distincts, le retournement d’une pulsion, de l’activité vers la passivité, et le renversement quant au contenu. Les deux processus, étant essentiellement différents, sont donc à traiter séparément.
En soirée…
Des exemples du premier processus sont fournis par le couple d’opposés sadisme-masochisme et voyeurisme-exhibition. Le renversement ne concerne que les buts de la pulsion ; à la place du but actif : tourmenter, regarder est installé le but passif : être tourmenté, être regardé. Le renversement quant au contenu ne se trouve que dans le seul cas de la transformation de l’amour en haine.
Le retournement sur la personne propre se conçoit facilement en considérant que le masochisme est précisément un sadisme retourné sur le moi propre et que l’exhibition inclut en plus le fait de regarder le corps propre. L’observation analytique ne laisse subsister aucun doute sur le fait que le masochiste partage la jouissance de la fureur exercée contre sa personne, et l’exhibitionniste la jouissance de qui observe sa mise à nu. L’essentiel dans le processus est donc le changement d’objet, le but demeurant non modifié.
Femme puissante
Il ne peut cependant nous échapper que, dans ces exemples, retournement sur la personne propre et retournement de l’activité vers la passivité, se rejoignent ou coïncident. Pour clarifier ces relations, une investigation plus approfondie est indispensable. » […]
Contrôle de soi
« Des résultats assez différents et plus simples sont fournis par l’investigation d’un autre couple d’opposés, les pulsions qui ont pour but regarder et se montrer (voyeur et exhibitionniste dans le langage des perversions). Ici aussi on peut mettre en place les mêmes stades que dans le cas précédent :
  1. Regarder, en tant qu’activité dirigée sur un objet étranger ;
  2. Abandon de l’objet, retournement de la pulsion de regarder sur une partie du corps propre, en même temps que le renversement en passivité et la mise en place du nouveau but : être regardé ;
  3. Installation d’un nouveau sujet auquel on se montre pour être regardé par lui.
Il n’est guère douteux non plus que le but actif survient avant le but passif, que regarder précède l’être-regardé. Mais il y a une divergence importante par rapport au cas du sadisme, en ce que, pour la pulsion de regarder, on reconnaît un stade encore antérieur à celui désigné sous a [la violence à l'égard d’une personne prise pour objet]. La pulsion de regarder est en effet, au début de sa mise en activité, auto-érotique ; elle a bien un objet, mais elle le trouve sur le corps propre. C’est plus tard seulement qu’elle est conduite (par la voie de la comparaison) à échanger cet objet avec un objet analogue du corps étranger (stade a). Or ce stade préliminaire est intéressant en ce que c’est de lui que procèdent les deux situations du couple d’opposés résultant, selon que le changement s’opère à l’un ou l’autre endroit. Voici quel pourrait être le schéma de la pulsion de regarder :
𝜶 Regarder soi-même un membre sexuel=un membre sexuel regardé par la personne propre
𝜷 Regarder soi-même un objet étranger (plaisir de regarder actif) 𝜸 un objet propre regardé par une personne étrangère (plaisir de montrer, exhibition)

[…] »
L’étrange destin des pulsions

vendredi 11 avril 2025

Une âme errante

Enlèvement ou viol ?
Taille originale : 32 x 24 cm
Les poings serrés
Taille originale : 32 x 24 cm
« Au-dessus de cette commode dessinée par son frère pend une peinture de sa sœur aînée, Maria l’Artiste, qui a habité pendant des années à quelques rues d’ici. “Il ne faut le raconter à personne [elle, avec une légère gêne], mais j’ai toujours trouvé ta tante Maria plus douée que ton oncle. Notre Maria avait une main en or, tout ce qu’elle peignait était vivant, et lui, il devait suer et se crever pour arriver à la moitié de ce résultat. On l’a vu en train de jurer devant des natures mortes d’elle, tellement elles étaient prenantes, tellement naturelles. Il a dû devenir peintre en bâtiment et pour le reste, il n’a plus fait grand-chose. N’empêche que c’est à cause de lui qu’elle s’est arrêtée, elle aussi. Ah, si cette fille avait pu continuer à peindre ! Elle n’a pas eu le moindre soutien, en plus il faut dire qu’en ce temps-là ça n’était pas courant, une femme qui fait carrière dans les beaux-arts. Notre Maria, elle aurait pu conquérir le monde. Et maintenant cette pauvre fille est dans une institution, elle ne sait plus aujourd’hui ce qu’elle a fait ou mangé hier, elle reconnaît à peine ses enfants, et ses peintures, elle ne les reconnaît plus du tout. Si un jour je deviens comme ça, il faudra que tu m’abattes tout de suite. Ça n’est pas de la pitié, laisser quelqu’un comme ça en vie, c’est de la lâcheté.”
En perspective et en mouvement
L’œuvre de Maria l’Artiste, au-dessus de la longue commode, est une copie des Têtes de nègres de Rubens. Quatre fois le même Africain avec une petite barbe en collier, “peintes d’après nature sous différents angles”, ainsi que les décrivent les catalogues. Un modèle noir, une âme errante du dix-septième siècle, que l’on retrouve en sage d’Orient ou en esclave sur bien d’autres tableaux du maître et qui, grâce à Tante Maria, m’a regardé durant toute ma jeunesse, sous différents angles, effectivement. Lorsque je dus rendre les verdicts, tout seul dans l’appartement abandonné, je sentais encore les quatre paires d’yeux me vriller dans le dos. C’étaient autant de condamnations d’un juge d’occasion venant des années seize cent et quelques. »
Version contemporaine
En se lavant les mains

samedi 15 février 2025

Des mouvements obscènes

Installation muséale
Taille originale : 29,7 x 42 cm & 29,7 x 21 cm

[À l’usine]

« Il partit à grandes enjambées le long d’une allée latérale. Les ouvriers en bleus de travail réagissaient à son passage comme un banc de vairons devant un gros poisson. Ils ne levaient pas les yeux et n’essayaient pas non plus d’attirer son attention, mais on percevait dans les gestes des ouvriers autour de leurs établis un net frémissement, un subtil regain d’attention et de précision tandis que le patron passait. Les contremaîtres changeaient d’attitude. Ils s’approchaient avec des sourires obséquieux lorsque Wilcox s’arrêtait pour demander ce que faisait là une caisse de pièces portant le mot “CHUTES” écrit à la craie sur le côté, ou lorsqu’il s’accroupissait près d’une machine en panne pour discuter des causes de la panne avec un mécanicien aux mains pleines de cambouis. Wilcox ne chercha pas à présenter Robyn à qui que ce soit, et pourtant elle sentait bien qu’elle était un objet de curiosité dans cet environnement. De tous les côtés, elle ne voyait que des yeux vides et vitreux qui, brusquement, se braquaient sur elle comme des appareils photographiques lorsqu’ils se rendaient compte de sa présence, et elle surprit des sourires sournois et des murmures qu’on échangeait entre voisins d’établis. Elle n’avait aucune peine à deviner le sujet de ces commentaires, étant donné les pin-up qui étaient affichées partout sur les murs et sur les piliers — des feuilles arrachées à des revues érotiques et qui représentaient des femmes nues aux lèvres luisantes, aux fesses et aux seins plantureux, faisant la moue dans des postures indécentes.
— Vous ne pourriez pas faire quelque chose à propos de ces images ? demanda-t-elle à Wilcox.
— Quelles images ? Il regarda autour de lui, manifestement surpris par la question.
— Toutes ces pin-up porno.
— Oh, ça ! On s’y fait. On ne les remarque plus au bout d’un certain temps.
C’était bien en effet ce qu’il y avait de dégradant et de déprimant dans ces images. Pas seulement la nudité des filles, ni leurs poses, mais le fait que personne ne les remarquait, sauf elle. Il avait bien fallu qu’un jour ces images éveillent de la luxure, assez en tout cas pour que quelqu’un se donne la peine de les découper et de les coller au mur ; mais, après un jour ou deux, une semaine ou deux, les images avaient cessé d’être excitantes, elles étaient devenues familières, jaunies, déchirées et pleines de taches d’huile, disparaissant presque au milieu de la crasse et des déchets qui traînaient partout dans l’usine. Ça rendait tristement dérisoire le sacrifice qu’avaient fait ces modèles de leur pudeur.
« Vous savez bien. Le porno, le vice. »
— Nous y voilà, dit Wilcox. Notre seule et unique machine CN.
— Comment dites-vous ?
— Machine à commandes numériques. Regardez à quelle vitesse elle change d’outil !
Robyn jeta un regard à travers une vitre en plexiglas et vit des objets qui se déplaçaient, entraient et sortaient, agités de brusques soubresauts, lubrifiés par des jets d’un liquide qui ressemblait à du café au lait.
— Qu’est-ce qu’elle fait ?
— Elle façonne des têtes de cylindres. C’est beau, n’est-ce pas ?
— Pas vraiment le mot que je choisirais.
Il y avait quelque chose d’étrange, de quasi obscène, aux yeux de Robyn dans ces mouvements brusques, violents et cependant contrôlés de la machine qui s’élançait et se retirait, tel un reptile d’acier en train de dévorer sa proie ou de copuler avec un partenaire passif.
— Un jour, dit Wilcox, il y aura des usines sans lumière pleines de machines comme celle-ci.
— Pourquoi sans lumière ?
— Les machines n’ont pas besoin de lumière. Les machines sont aveugles. Une fois que vous avez construit une usine totalement informatisée, vous pouvez enlever les lampes, fermer la porte et la laisser fabriquer ses moteurs, ses aspirateurs ou ce que vous voulez, toute seule dans le noir. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. »
Paroles d’artiste

[À l’université]

« La jeune fille, qui s’appelle Marion, en vient tout de suite au fait : “J’aurais besoin d’un délai pour vous remettre la dissertation que vous nous avez donnée.”
Robyn soupire : “Je m’y attendais.” Marion est une incorrigible retardataire, même si elle a toujours de bonnes excuses.
— Il faut que je vous dise, j’ai eu un double emploi pendant les vacances. À la Poste et aussi au pub le soir.
Marion n’a pas droit à une bourse parce que ses parents sont aisés ; mais, comme ils se sont brouillés entre eux et avec elle aussi, elle est obligée de travailler pour payer ses études universitaires, et de faire tout un tas de petits boulots à temps partiel.
— Comme tu le sais, on ne peut accorder de délais que pour des raisons médicales.
— Je peux toujours dire que j’ai eu un gros rhume à Noël.
— J’imagine que tu n’as pas de certificat médical.
— Non.
Robyn soupire de nouveau.
— Combien de temps il te faut ?
— Dix jours.
— Je te donne une semaine. Robyn ouvre un tiroir de son bureau et sort son mémorandum.
— Merci. Ça va aller mieux ce trimestre-ci. J’ai un meilleur boulot.
— Ah ?
— Moins d’heures mais mieux payées.
— Qu’est-ce que c’est comme travail ?
— Je… je suis mannequin.
Robyn s’arrête d’écrire et regarde Marion d’un air sévère : “J’espère que tu sais ce que tu fais.”
Marion a un petit rire nerveux.
— Oh, il ne s’agit pas de cela.
— De quoi ?
— Vous savez bien. Le porno, le vice.
— Encore heureux. Tu travailles pour qui alors ?
Marion baisse les yeux et rougit un peu.
— Eh ben, c’est pour de la lingerie, en fait.
Du consentement
Robyn imagine soudain à quoi doit ressembler cette fille qui se trouve là devant elle dans ses vêtements charmants et confortables, lorsqu’elle est moulée dans le latex et le nylon et attifée de tout ce falbala fétichiste : soutien-gorge, petite culotte, porte-jarretelles et bas, dont l’industrie de la lingerie se plaît à affubler le corps féminin ; elle la voit en train de se pavaner dans des défilés de mode devant des hommes lubriques et des femmes au visage sévère qui travaillent pour les grands magasins. Un sentiment de pitié et d’indignation l’envahit et elle se prend soudain à s’apitoyer sur son propre sort ; la société lui donne tout à coup l’impression d’avoir ourdi une vaste conspiration pour exploiter et opprimer les jeunes femmes comme elle. Elle éprouve une sensation d’étouffement et sent dangereusement monter les larmes dans ses glandes lacrymales. Elle se lève et serre dans ses bras Marion qui en est toute surprise.
— Je te donne deux semaines, finit-elle par dire en se rasseyant et en se mouchant.
— Oh, merci, Robyn. C’est super.
Robyn est relativement moins généreuse avec le suppliant suivant ; il s’agit d’un jeune homme qui s’est cassé la cheville en tombant de sa moto la nuit de la Saint Sylvestre. Mais, même le candidat le moins méritant obtient au moins quelques jours de délai, car Robyn a tendance à s’identifier aux étudiants et à s’opposer au système qui les juge, même si elle appartient elle-même à ce système. »
Sur grand écran