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lundi 15 mai 2023

Protopie

Cum grano salis

Je ne sais plus quel théoricien ou théoricienne queer a dit que la marge était la meilleure position pour comprendre la normalité ou plus exactement l’institution de la normalité. C’est dans une perspective similaire que j’ai envie de dire que l’asexualité, qui semble aujourd’hui minoritaire (sinon très minoritaire), représente sans doute une normalité future. L’asexualité dit, mezzo voce, la vérité d’un état des mœurs au bord du basculement et signe la fin de cette époque historique de la sexualité que Michel Foucault avait caractérisée comme la volonté de savoir. Aujourd’hui, « nous savons », et cela ne nous intéresse plus !

L’asexualité va exercer une fascination de plus en plus large, séduisant un nombre de plus en plus grand d’individus en quête de normes nouvelles, d’une vie idéale, d’une maîtrise de son propre corps, d’un souci de soi conçu comme un accomplissement de son être profond désormais distinct de son propre corps. Et cette fascination s’explique par au moins quatre raisons.

La plus évidente est que la « libération sexuelle » a prétendu normaliser une activité qui jusque-là était non pas taboue, ni interdite, mais encadrée, refoulée, contenue dans des limites constamment transgressées : Foucault a raison, on parlait tout le temps de sexe (notamment en littérature), on représentait partout la sexualité mais de façon médiate, détournée, allusive, et ô combien excitante. Le sexe comme le nudisme s’est alors prétendu naturel et a largement perdu son « parfum d’interdit » ou plus exactement ce moteur du désir qu’était la transgression. L’exemple le plus clair de cette banalisation est la pornographie qui, autrefois cachée sous le manteau, est à présent visible partout et donne tout à voir sans restriction : la surenchère des corps, des pénétrations, des gestes multipliés peine alors à satisfaire le désir de transgression. Seule la sexualité queer semble encore obéir à cette logique au risque cependant de s’enfermer dans des pratiques « bizarres », weird, « extrêmes », au bord du ridicule et de l’incompréhension. Mais plus largement, la sexualité étant « partout », immédiatement disponible, n’est plus recherchée là où elle se « cachait », dans les failles, les interstices de l’ordre social et moral.

Une pratique par essence inégalitaire ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm & 29,7 x 21 cm

Par ailleurs, la nouvelle vague féministe centrée sur les violences masculines et la question du consentement véhicule une image anxiogène de la sexualité toujours dangereuse. En alléguant une violence « systémique », présente chez tous les hommes, elle transforme le désir masculin en une menace permanente, créant un fort sentiment d’insécurité chez toutes celles qui seraient tentées par une relation hétérosexuelle : être violée est un risque constant, à prendre… ou à ne pas prendre. La pénétration — même lorsqu’on la renomme circlusion — est nécessairement dangereuse, possiblement douloureuse, donnant accès au corps intérieur, à une intimité qui se livrerait sous la forme d’un abandon sans défense… Dès lors, beaucoup de femmes comme cette écrivaine qui déclarait être devenue lesbienne par conviction (et non plus par un désir compris comme la vérité intime de l’individu) privilégieront à l’avenir les relations homosexuelles qui apparaissent comme plus saines et plus sûres qu’une hétérosexualité risquée et perverse.

En outre, même si certaines ignorent le danger qui serait inhérent au désir masculin, les relations hétérosexuelles sont frappées d’illégitimité parce que nécessairement inégales : si « tout est politique », si la domination masculine est universelle, alors la sexualité ne peut prétendre être un espace préservé du patriarcat. Au contraire. C’est la notion de consentement qui vacille dans cette perspective car, s’il y a domination, celle-ci s’accompagne de l’aliénation de la personne dominée, de l’emprise psychologique qu’exerce le dominant. Tout consentement risque dès lors d’apparaître comme un abus de faiblesse. Et dans la même perspective, l’amour est désormais désigné comme un leurre, une illusion, une idéologie fatale dont les femmes sont les grandes victimes. Pour elles, il vaut certainement mieux se consacrer à une carrière prestigieuse et rémunératrice que de céder à une passion aliénante.

Enfin, le processus de civilisation, bien mis en évidence par Norbert Elias, s’élève aujourd’hui d’un nouveau cran en exigeant la disparition de toute allusion sexuelle, en particulier au désir masculin, dans l’espace public : celui-ci doit être totalement neutralisé, pacifié, devenir aussi « professionnel » qu’impersonnel. Au nom de la lutte contre le harcèlement, toute manifestation de nature sexuelle, directe ou indirecte, est désignée comme « infraction », « agression », « violence symbolique »… Ainsi, à rebours de la supposée libération sexuelle, beaucoup soutiennent à présent et à l’avenir que la « pornographie », dont les images sont censées s’étaler partout, sous des formes majeures ou mineures (concours de Miss, publicités « sexistes », top modèles et actrices à la parfaite plastique), devrait être refoulée dans des marges, des espaces réservés, à l’abri en particulier du regard des adolescents qu’il convient d’éduquer sainement sans les soumettre à une constante tentation. De la même manière que la nourriture prise auparavant avec les doigts est désormais touchée par des couverts et des pincettes, la sexualité devrait être inexpressive, muette, enfermée finalement dans le seul cadre légitime de l’intimité conjugale, qu’elle soit homo ou hétérosexuelle. La séduction — condition pourtant de cette conjugalité — apparaît alors nécessairement comme une infraction dans un espace public neutralisé et peut toujours être dénoncée comme agression.

Norbert Elias soutenait d’ailleurs que ce contrôle pulsionnel à la base du processus de civilisation était la condition même de l’individualisme moderne impliquant une intériorisation des normes et corollairement une plus grande maîtrise de soi. Or le sujet maître de soi est pour les mêmes raisons un idéal féministe : la femme se doit de ne plus être dépendante ni d’un père, ni d’un mari, ni de l’amour, ni d’une sexualité « animale », renouant ainsi avec un idéal de chasteté ascétique que l’on retrouve dans beaucoup de sociétés et à de nombreuses époques. Et l’on peut prévoir une situation inverse de la Grèce antique : ce sont les femmes qui deviendraient les véritables sujets de la cité, seules véritablement libres et rationnelles, maîtresses de leurs corps et de leur désir, oscillant entre l’asexualité et une homosexualité conçue comme un plaisir tempéré, alors que les hommes resteraient prisonniers de leur condition animale.

Du point de vue masculin, l’asexualité constitue également un mouvement de fond. Confrontés à la critique d’une domination masculine « systémique », accusés d’infuser autour d’eux une « toxicité » inconsciente, soupçonnés d’être mus par une violence irrépressible, les garçons sont sommés de se « déconstruire », tâche bizarre qui n’est pas sans rappeler les dommages infligés par la guerre à ces visages brisés qu’on a surnommés les « gueules cassées » (et qui ont inspiré notamment l’œuvre de Francis Bacon). Pour eux aussi, les relations hétérosexuelles apparaissent comme difficiles, risquées et angoissantes (peur de mal faire, peur d’être maladroit, peur d’être dénoncé, peur d’une essentielle incompréhension…). En outre, la concurrence intramasculine — bien mise au jour à la fin du 20e siècle déjà dans l’Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq — creuse un fossé entre un minorité de « mâles » supposés dominants, assurés (ou rassurés) de leur prestance, de leur beauté, de leur pouvoir, et une majorité bientôt persuadée d’être la perdante de la compétition hétérosexuelle. L’homosexualité gay étant refusée par beaucoup (pour des raisons multiples trop longues à expliciter), l’asexualité sans doute teintée de masturbation constitue donc une solution raisonnable et une voie praticable.

Ni « préliminaires », ni « plat de résistance »…

Cette analyse peut sembler réductrice et bien hypothétique. Mais de nombreux signes déjà présents confirment sa justesse. Ainsi, la volonté de savoir dont parlait Michel Foucault supposait une vérité cachée de la sexualité que la philosophie, la littérature ou la psychanalyse avaient pour ambition de découvrir ou de révéler (avec le geste magnifique de Gustave Courbet prétendant révéler l’Origine du monde dans l’exhibition d’un sexe féminin). Cette puissance révolutionnaire du sexe apparaît aujourd’hui comme un leurre ou plutôt laisse la place à une réalité prosaïque comme celle illustrée en teintes pastel dans les manuels d’éducation sexuelle. On ne s’étonnera donc pas qu’un philosophe quelque peu prétentieux affirme que c’est l’amitié qui aurait aujourd’hui une telle puissance « révolutionnaire ». Partout, la sexualité est désormais dénoncée comme oppressive parce qu’exigeant performance et hyperactivité. Une internaute animée d’une sainte colère affirme même que, consentement ou pas, toute pénétration est un viol, et que, pour concevoir un enfant, une éjaculation à l’orée du sexe féminin est suffisante… Et une autre, revenue de ses aventures pornographiques, énonce doctement le « secret le mieux gardé au monde : les gens ne baisent pas tant que ça ! » Quant à l’éducation sexuelle dispensée dans les collèges, elle consiste avant tout à prévenir les filles des « risques » qu’elles encourent : il n’y a pas d’éducation au plaisir mais seulement à la nécessité du consentement qui doit être réfléchi, mûri, concerté avec une auscultation profonde de soi : « Ai-je vraiment envie de baiser ? Mais non, bien sûr ! ». Au final, il vaut donc mieux renoncer à toute relation sexuelle plutôt que de prendre le moindre risque face l’omniprésente violence masculine (sans oublier la possible et horrible publication d’images intimes par des amants indélicats).

Enfin, comment ne pas voir que le sport sous toutes ses formes depuis les plus banales — jogging matinal — jusqu’aux plus extrêmes — highline, kate surf, skyrunning et autres inventions à la saveur anglosaxonne — a pour objectif de procurer des « sensations » aussi intenses que celles considérées désormais comme surfaites que promettait la libération sexuelle. Et pour celles et ceux (moins nombreux) que l’exercice rebuterait, les stages de relaxation, de méditation, de développement ou d’épanouissement personnels fournissent sans doute un bénéfice similaire à moindre effort.

L’oiseau en cage

Comme déjà signalé, l’asexualisme s’inscrit dans une tendance anthropologique profonde qui se caractérise par le refus de la sexualité, par le « dégoût de la chair », par de multiples tentatives de maîtrise du corps et par différentes formes d’ascétisme qui visent le sexe mais également d’autres fonctions corporelles (comme l’alimentation). Les raisons en ont été souvent religieuses comme chez les moines chrétiens ou bouddhistes, mais il s’agit plus profondément d’une constante qui, on le voit, se manifeste régulièrement, parfois de façon très violente ou excessive et sous des apparences diverses et renouvelées. L’asexualisme nouveau est donc peut-être bien l’avenir de l’homme (et de la femme) au 21e siècle.

Le Triomphe de la chasteté, donc

jeudi 3 novembre 2022

Méditations pornographiques [3]

Lever les yeux

La pornographie ne serait pas « réaliste », nous disent notamment les éducateurs et éducatrices à la santé : elle montrerait des comportements artificiels et extrêmes, ainsi que des personnes hors normes comme des « hardeurs » au sexe surdimensionné… En négatif se dessine alors une « normalité » sexuelle qui serait l’inverse du porno : la douceur du couple monogame qui prend son temps avec un minimum de fantaisie…

Mais si la pornographie est fiction, mythe ou mensonge, quelle en est néanmoins la part de vérité ? Après tout, les meilleurs analystes reconnaissent à la littérature romanesque (qui est également fiction) une forme de vérité médiate. Dans Les Misérables, « Victor Hugo nous conte avec justesse le destin tragique de ces enfants du bas peuple entre injustice, maltraitance et infortune ». Cosette n’a pas « réellement » existé mais elle représenterait tous ces enfants du bas peuple, etc. Que représente alors la pornographie ? Un pur mensonge ? À ce propos, il faut remarquer qu’entre vérité et fausseté, entre réalité et fiction, il n’y a sans doute pas de rupture franche (si du moins l’on considère les choses humaines et non le domaine des sciences pures), mais des continuités et des nuances qui vont du vrai au faux en passant par le vraisemblable, le général, l’habituel, le fréquent, le rare, l’exceptionnel, le subjectif, l’artificiel, l’invraisemblable (qui pourtant arrive parfois), le mensonge derrière lequel peut se deviner une vérité…

Taille originale : 21 x 29,7 cm
& 29,7 x 21 cm

Dans le désordre, examinons.

De scénario, il y en a très peu, et ces faibles récits sont orientés vers leur issue prévisible : l’accouplement, la baise, la pénétration multiple des orifices… Et cela sans trop attendre. On connaît la blague : la pornographie donne une image irréaliste de la vitesse à laquelle un plombier peut arriver chez vous… Mais de quelle réalité s’agit-il ? Celle des conventions sociales : la pornographie est bien évidemment une infraction aux normes de la décence, de la pudeur, de la retenue qui régissent la sexualité dans la vie publique. En principe — je dis bien en principe —, les femmes ne baisent pas immédiatement avec des inconnus au hasard des rencontres… Et les groupes de gays ne violent pas des hétéros obtus dans les toilettes publiques pour leur faire découvrir les plaisirs sodomites et autres. L’infraction peut être plus ou moins grave, passer même inaperçue. Mais elle est au cœur de la pornographie : ce qui n’est pas permis, pas possible dans la vie sociale ou plus exactement publique, s’y réalise comme par enchantement. En cela, la pornographie est porteuse d’une utopie plus ou moins heureuse, celle d’une sexualité qui ne serait plus régie par des normes sociales mais pas le seul désir qui s’exprimerait sans contraintes ni limites. Mais désir de l’individu voyeur, entièrement soumis à sa perversion à laquelle se soumet magiquement la « réalité ». Fiction utopique et pleinement égoïste donc, masturbatoire sans doute, ce qui choque celles et ceux qui croient nécessaire une morale en tout lieu, même le plus intime, même le plus imaginaire.

Du réel, il y en a bien pourtant, essentiel : les bites dressées, les chattes ouvertes, les culs exposés et les actes commis, exécutés, accomplis. C’est bien cette réalité-là que veut voir le voyeur, la spectatrice. Ce réel-là, habituellement caché, enfin se dévoile dans toutes ses formes, dans toutes ses expressions, même s’il y a artifice, mise en scène, technique préparatoire : la bite passe du trou du cul à la bouche avide, mais l’on sait ou l’on devine qu’il y a eu moult lavements préalables pour permettre l’acte obscène. Et la papavérine est injectée de façon répétée.

Mais le réel est ici singulier, extrême. La pornographie ne prétend pas représenter une sexualité « normale » (celle d’une supposée majorité) puisque cette « normalité » sexuelle est insatisfaisante, ce qui justifie le recours à la pornographie. Celle-ci m’offre ce que ma « vie » sexuelle ne m’accorde pas, qu’il s’agisse seulement de la « pimenter » ou de m’en donner un « substitut » plus ou moins total. La pornographie est un de ces « dangereux suppléments » qui prennent la place du « réel » (relisez, si vous en avez envie, Derrida[1]) ; la pornographie supplée la réalité sous une forme dérivée, nécessairement transgressive des normes sexuelles aussi diverses, multiples et variables selon les individus soient-elles. La première et la plus essentielle de ces transgressions est la représentation elle-même, le filmage, l’acte photographique auxquels se soumettent les performeuses et performeurs : les personnes « ordinaires » ne filment pas leurs ébats (sous peine de « revanche pornographique » des amants désappointés). Mais de façon générale, la pornographie se doit de montrer une réalité hors normes, celle d’un désir multiple surgissant et s’accomplissant sans contrainte, sans retenue.

Pas étonnant dès lors que beaucoup de situations représentées relèvent de la performance, performance semblable à celle des gymnastes livrant leurs corps à des tensions et des contorsions extrêmes. Mais, encore une fois, ces performances sont réelles, même si bien peu d’entre nous sommes capables d’effectuer un double salto arrière aux barres asymétriques ou de prendre part à une double pénétration anale suivie d’une triple éjaculation faciale…

Tout cela est évidemment mis en scène, organisé, dirigé pour le regard de la caméra. C’est un spectacle, et l’artifice comme celui du théâtre ou de l’opéra s’impose immédiatement au public mais s’efface progressivement jusqu’à l’acmé de la représentation dans l’illusion d’une excitation ou même d’une jouissance partagée. Le comble de l’artifice se transcende au moment du chant lyrique — la cavatine de Barberina, E lucevan le stelle dans la Tosca, l’aria du Cold Genius… — en une émotion pleine, authentique, et l’excitation surgit pareillement devant l’acte obscène, gonflant lentement verges et clitoris avant enfin de les libérer de leur excitation longtemps contenue.

Démolition/disparition

C’est là sans doute que se joue l’essentielle vérité de la pornographie car l’émotion trouble, l’excitation incontrôlée ne surgit pas devant n’importe quelle image et varie grandement selon les individus. Autrement dit, ce n’est pas l’image qui crée l’excitation mais la rencontre entre une image et un désir singulier, un désir singulièrement enfoui d’ailleurs. Et l’image agit comme révélateur de ce désir. Il est donc absurde de prétendre, comme le font les contempteurs de la pornographie, que celle-ci modèle les désirs comme l’empreinte d’un sceau sur de la cire molle. Car, si c’était le cas, n’importe quelle image — pornographique mais également autre : accident de voiture, violence corporelle, portrait masculin ou féminin, photo d’animal… — serait susceptible de provoquer l’excitation érotique, ce qui n’est évidemment pas le cas. Souvenons-nous de Crash de David Cronenberg : l’excitation des personnages naît notamment d’images de corps mutilés, accidentés ; si cela est évidemment possible, comment ne pas constater que ce désir singulier — que la plupart d’entre nous ne partageons sans doute pas — résulte de la rencontre entre une psyché singulière et des images qui révèlent quelque chose qui y est profondément enfoui. Alors, la pornographie peut être fiction, mise en scène, imagerie fantasmatique, le désir qui s’y manifeste est quant à lui incontestablement vrai car c’est lui détermine le regard pornographique. D’où la diversité des pornographies, toutes plus ou moins perverses au sens freudien, mais aussi leur « incommunicabilité » : l’hétérosexuel (masculin) appréciera généralement peu la pornographie homosexuelle, et la plupart des amateurs et amatrices de sodomies ne goûteront sans doute pas l’objet de la passion des scatophiles.

Il y a une vérité statistique dans la pornographie, car, si les désirs sont singuliers, souvent irréductibles les uns aux autres, ils sont néanmoins partagés par un nombre plus ou moins grand d’individus : l’éjaculation faciale par exemple a été à une époque largement populaire, sans doute moins aujourd’hui (car, en pornographie, il y a des modes aussi). Vient alors la grande accusation à l’encontre de la pornographie hétérosexuelle, qui serait seulement illustration et défense de la domination masculine. Et, comme tout est politique, même l’inconscient, cette imagerie est condamnable car faisant partie du continuum allant de la violence psychologique à l’assassinat bestial. Sauf que. L’imagerie est fantasmatique et illustre non pas ce qui est, ni ce qui devrait être (le supposé patriarcat), mais un désir qui, on l’a dit, lui préexiste, même s’il est plus vague, plus indécis que l’image qui apparaîtra alors comme une révélation (« c’est cette actrice-là qui me fait bander ! »). La question est donc bien celle du désir et non celle d’une supposée influence de la pornographie sur les comportements. Ce désir-là est d’abord fantasmatique, car la pornographie est bien évidemment un substitut, un « supplément » à une réalité qui est insatisfaisante (partiellement ou totalement) : elle m’offre ce dont la réalité me prive présentement. La domination en pornographie est une domination rêvée, imaginaire, comme le révèle son envers supposé, le masochisme masculin. Que celui-ci soit apparemment moins fréquent que le désir de domination ne signifie pas que l’un soit plus vrai que l’autre : tous les deux sont vrais, authentiques, et c’est cette vérité que révèle la pornographie. La manière dont se gère alors ce désir au-delà de la pornographie est affaire d’individus et relève d’une autre réalité, nécessairement diverse (encore une fois, pensez à la manière dont vit le masochiste dans la vie courante)..

Cette vérité mérite d’être interrogée, non pas de façon naïvement politique, ce qui ne conduirait qu’à la tentation du refoulement, de la répression, de la normalisation, c’est-à-dire au déni de la réalité (comme c’est le cas pour la consommation des dites « drogues »), mais de façon humaine (psychologiquement, sociologiquement…) de façon à en éclairer même de façon partielle les « mécanismes ». Pour reprendre l’exemple de l’éjaculation faciale, qu’en est-il de ce désir-là ? chez les hommes mais aussi chez les femmes qui paraissent s’en réjouir ? À qui d’ailleurs s’identifie le spectateur ou la spectatrice ? à l’éjaculateur ou à celle dont le visage s’offre au foutre jaillissant ? Et quelle rôle la beauté joue-t-elle dans ce spectacle ? Quel sens, quelles émotions entrent ici en jeu ? De quelle domination, de quelle soumission s’agit-il vraiment quand notamment le visage féminin offert à la supposée offense est souriant sinon même rieur ? Aucune de ces questions n’a de réponse évidente ni immédiate, car cette vérité de la pornographie doit nécessairement être interprétée, et cela d’une façon qui ne soit ni sommaire ni unilatérale.


1. Jacques Derrida, De la grammatologie. Paris, Minuit, 1967, p. 203-234.
Sous l'œil des caméras

lundi 31 octobre 2022

Méditations pornographiques [1-2]

Impromptue

Pornographique peut s’appliquer selon certains (mais qui serais-je pour interdire l’usage métaphorique des mots ?) à ce qui n’est pas la pornographie : à un régime politique, à une quelconque publicité, à certaines photos de presse, à l’un ou l’autre spectacle sportif, à la guerre ou à la famine comme spectacle télévisuel, au règne général des médias ou de l’image… L’époque elle-même pourrait être, selon un quelconque philosophe, qualifiée de pornographique. Dans cette utilisation élargie, le terme semble synonyme d’obscène, mais la signification est plus complexe : on nous impose ce que nous ne voulons pas voir, ce qui nous est insupportable à voir — ça, c’est l’obscène — mais surtout on nous le présente, on nous l’offre pour susciter en sous-main un désir malsain, un désir de voir ce que nous devrions ne pas désirer voir. C’est, ce serait le pornographique. Dans une telle perspective, intensément moralisatrice, le désir devrait rester caché, et rien ne devrait le susciter, l’éveiller, le titiller. Plus profondément même, le désir — en particulier le désir de voir — ne devrait pas exister. La « Vertu », que l’on croyait obsolète, reste l’idéal à peine masqué de bien de philosophes et d’essayistes amoureux ou amoureuses de la morale.

*

Avant l’effondrement

C’est souvent répété par les contempteurs de la pornographie comme des performeuses elles-mêmes[1] : les actrices pornographiques ne jouissent pas quand elles tournent un film. C’est sans doute vrai : les conditions d’un tournage avec de multiples prises de vue et des injonctions visant à favoriser certains angles, certains gestes, certaines attitudes imposent des contraintes peu compatibles avec l’expression du désir et du plaisir. Deux réflexions cependant. Personne ne semble s’interroger sur la jouissance des performeurs masculins dont les éjaculations sont abondamment filmées. Leur plaisir est-il feint (on sait qu’ils prennent tous des stimulants érectiles) ? Ou leur orgasme est-il sans valeur ? Malgré les mêmes conditions de tournage, ils parviennent visiblement à l’orgasme (ou une forme d’orgasme).

Par ailleurs, est-il réellement inconcevable que ces actrices puissent de façon rare non seulement trouver du plaisir mais une jouissance dans leurs performances ? De leur point de vue, ce déni (qui n’est pas général d’ailleurs) s’explique assez facilement : il s’agit de maintenir leur « vraie » vie, leur « véritable » personnalité à l’abri des fantasmes d’admirateurs plus ou moins envahissants (mais à quel niveau d’imbécillité les utilisateurs des réseaux supposés sociaux sont-ils tombés pour croire qu’une personnalité publique — sportive, culturelle, politique, pornographique ou autre — qui reçoit des centaines, des milliers sinon de millions de sollicitations est susceptible de leur répondre personnellement ?). Mais, du côté des contempteurs de la pornographie, l’on devine qu’il faut absolument préserver une dernière parcelle d’intimité sexuelle, un dernier « mystère » de la féminité, une dernière forme de « vertu » féminine. Non, une femme ne peut pas se donner ainsi, s’abandonner sans retenue à un plaisir purement « animal », s’abaisser, s’avilir ainsi en oubliant toute « pudeur »… Ce n’est sans doute pas une nouvelle variation sur la maman et la putain (quoique !) mais plutôt une survivance de l’idéalisation de la Femme impliquant sa désexualisation : une femme ne peut pas jouir (car elle ne serait qu’amour, sentiment, noblesse ou pire chasteté, vertu désexualisée…), et seul l’homme serait la victime de sa double nature, à la fois spirituelle et animale (et, dans ce cas, surtout animale !).


1. « Mais non, je ne jouis pas ! Le cinéma porno, c’est de la fiction, vous le savez bien, on n’arrête pas de le répéter ! c’est mis en scène de façon complètement artificielle comme un film de super-héros, c’est organisé pour la caméra, seulement pour la caméra ! Ma sexualité n’a rien à voir avec ce que vous voyez à l’écran ! », s’exclame une actrice lors d’un échange avec un correspondant anonyme quelque peu maladroit dans son questionnement.
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Taille originale : 29,7 x 21 cm et 29,7 x 42 cm

jeudi 2 juin 2022

Nathalie (entre économie et politique)

2 avril 2022

Chère amie,

Je crois que je suis trop vieux pour discuter politique…

Quoique… Ce sont bien les propos de Nathalie A. que j’ai lus ou entendus ailleurs.

Je ne les juge pas d’un point de vue moral (ou moralement politique car les deux se confondent chez elle) mais du point de vue des faits.

Du point de vue moral, sa logique est bien connue : le mal, c’est le capitalisme, or les États-Unis sont l’empire capitaliste donc c’est l’empire du mal comme le prouvent le Chili, l’Irak, l’Afghanistan, etc. Je trouve cela malsain comme raisonnement : les crimes des uns justifieraient les crimes des autres… comme si tous ceux qui dénonçaient l’agression russe en Ukraine étaient des partisans de l’impérialisme américain, mais bon passons.

Du point de vue factuel par contre, je pense que ce qu’elle dit est faux. Elle reprend la propagande russe sur l’élargissement de l’Otan comme si ces arguments expliquaient la politique de Poutine. Or c’est de la propagande comme ses accusations à l’encontre des supposés nazis ukrainiens. Cette blague-là, Nathalie ne l’a pas reprise, mais l’autre prétexte ne vaut pas beaucoup mieux. Je crois qu’elle ne comprend pas en fait ce qu’est la géopolitique. C’est une logique d’empire. Un empire a besoin de pays soumis, vassaux, alliés, affidés, et la concurrence entre empires n’est qu’une des composantes de leur logique qui est celle de la main mise sur toutes les proies plus faibles à leur portée. L’empire américain, US plus exactement, a mis la main à plusieurs reprises sur différents pays d'Amérique latine, sans que la menace communiste n’y ait la moindre part (notamment à l’époque des républiques bananières), et l’on comprend bien la haine ou la détestation que les peuples d’Amérique latine ont à l’égard des « Gringos ». C’est la même chose pour la Russie (anciennement URSS), quand elle intervient en Afghanistan, en Géorgie, en Tchétchénie, dans le Donbass, en Crimée puis en Ukraine. Nathalie peut parler de brigands, mais c’est ce qu’a fait son maître à penser Léon qui n’a pas hésité, après la Révolution, à mener des guerres sanglantes pour maintenir et étendre l’empire soviétique (notamment en Ukraine…).

Dans le cas précis de l’invasion de l’Ukraine, parler d’une responsabilité de l’Otan relève de la propagande. L’Otan n’a évidemment aucune intention d’attaquer la Russie puissance nucléaire comme l’a rappelé si gentiment Poutine. Et dans le cas de l’élargissement, le rôle de l’Otan est défensif : c’est bien pour cela que les pays d’Europe centrale ont tous volontairement adhéré à l’Otan parce qu’ils avaient des raisons objectives de croire que la Russie était prête, quand l’occasion se présenterait, à leur remettre la main dessus. Et l’invasion de l’Ukraine leur donne évidemment raison… C’est une guerre impérialiste (mais pas au sens léniniste), et la concurrence entre empires n’est qu’une composante de cette logique. La logique profonde, c’est la puissance politique, géopolitique plus exactement. Ce n’est pas une logique économique comme le pense Nathalie qui parle de « brigands » et qui réfléchit dans une perspective étroitement marxiste (alors qu'elle aurait dû plutôt lire dans ce cas d'espèce Norbert Elias ou même mieux Shakespeare !). Poutine a besoin d’affirmer sa puissance aussi bien au niveau intérieur qu’extérieur, et, pour lui, il était temps de mettre l’Ukraine au pas, c’est-à-dire d’en faire un pays vassal. Peut-être qu’il n’y arrivera pas, mais il en tirera un bénéfice politique minimal : l’indépendance reconnue de la Crimée, l’autonomie du Donbass, un accès élargi à la mer d’Azov, une « alliance » économique, politique avec la Russie ou que sais-je encore. Ce qui est sûr en tout cas du point de vue des peuples et non plus des empires, c’est que les Ukrainiens dans leur majorité ne souhaitent pas, ne souhaitaient pas être sous domination russe (et que l’impérialisme américain leur paraissait sans doute plus doux comme pour les autres pays d’Europe centrale devenus membres de l’Otan).

On peut être pacifiste (je le suis et je ne suis pas prêt à mourir pour la Crimée), on peut être internationaliste comme Nathalie (Prolétaires de tous les pays unissez-vous), mais, à mes yeux, une morale simpliste (« tous des brigands ») ne peut pas remplacer une analyse exacte des différentes situations si l’on prétend juger des responsabilités des uns et des autres. En l’occurrence, Nathalie reproche aux Ukrainiens de vouloir être indépendants…

 Croyez, très chère, en mon amitié la plus sincère, etc.

Regard oblique

6 avril 2022

Cara amica,

Avec le temps me vient une réflexion plus générale sur le même propos.

Nathalie, comme tous les militants marxistes, a beaucoup de difficultés à penser le pouvoir, même si elle l’exerce très certainement dans sa propre organisation. C’est une tache aveugle parce que la vulgate marxiste affirme que « la base économique est déterminante en dernière instance ». Autrement dit, la clé d’explication universelle est l’intérêt économique, l’intérêt économique caché par la bourgeoisie. Et, comme les États-Unis sont l’empire du capitalisme, ce sont les intérêts (économiques) de la puissance américaine qui guident (ou guideraient) le monde… Mais, dans une telle perspective, la politique étrangère de Poutine devient incompréhensible : elle ne peut être qu’une « réaction » à celle — impérialiste bien sûr — de l’Otan. Je l’ai déjà dit.

Mais tout cela témoigne d’une incompréhension profonde du pouvoir politique qui ne serait qu’une « superstructure », simple reflet de la lutte des classes. Marx, qui était quand même plus subtil que Nathalie, évoque à propos du coup d’État de Louis Bonaparte « ce pouvoir exécutif, avec son immense organisation bureaucratique et militaire » qui permet à un homme seul d’exercer le pouvoir et qui substitue au « despotisme d’une classe » celui « d’un individu », mais il ne peut s’empêcher de considérer qu’il s’agit là d’un « mécanisme étatique complexe et artificiel, [d’une] armée de fonctionnaires d'un demi-million d'hommes et [d’une] autre armée d’un demi-million de soldats, effroyable corps parasite, qui recouvre comme d’une membrane le corps de la société française et en bouche tous les pores », estimant qu’il s’agit là de l’héritage de la centralisation monarchique d’Ancien Régime. Marx reconnaît « que, sous le second Bonaparte, l’État semble être devenu complètement indépendant », mais il fait du président bientôt empereur le représentant des « paysans parcellaires », réduisant l’État et surtout l’exercice de l’État à traduire des intérêts de classe (ou de fractions de classe), même s’il ne manque pas de railler les illusions que ces petits paysans se font sur leurs propres intérêts. Mais il ne s’interroge pas plus avant sur ce « mécanisme étatique » qui permet à un homme seul d’exercer un pouvoir despotique. De la même manière, Léon, le maître à penser de Nathalie, aura bien de la peine à comprendre le stalinisme, dont il sera pourtant la victime, et il n’y verra qu’une réaction de la « bureaucratie » face aux changements révolutionnaires. Comment Staline établira un pouvoir absolu, pourquoi Staline liquidera ses plus fidèles serviteurs, pourquoi Staline fera assassiner ou déporter des millions de personnes qui n’étaient même pas nécessairement hostiles au pouvoir soviétique, cela restera inexpliqué, inexplicable, jugé finalement secondaire par rapport à « la lutte des classes ».

Cette manière de penser qui voit des individus mus essentiellement par leur intérêt économique et qui interprète l’ensemble de l’histoire comme un conflit entre des intérêts opposés est très largement partagée par nos contemporains qui, notamment à chaque conflit militaire, évoquent facilement le gaz, le pétrole, les « matières premières » ou n’importe quel élément économique plus ou moins caché comme la cause supposée cachée de ces guerres ou interventions militaires. Que les intérêts économiques jouent un grand rôle dans nos sociétés est indéniable et on trouverait des milliers d’exemples (et même plus !) qui le confirment. Mais ce rôle important ne signifie pas que la supposée base économique soit « déterminante en dernière instance », ni qu’elle explique en particulier l’action politique. C’est Karl Polanyi qui, dans la Grande Transformation, a montré que cette manière de penser, qui voit dans l’économie une sphère à la fois autonome (l’économie de marché) et soumettant l’ensemble de la société à son emprise, est une idéologie caractéristique des sociétés contemporaines mais inconnue des sociétés anciennes ou étrangères au monde occidental. Cela ne signifie pas que les motivations qui ne sont pas strictement économiques soient plus « nobles » ou moralement plus élevées que l’intérêt bassement matériel, et la gloire des guerriers se réalise avec une violence souvent extrême. Mais on n’explique pas le comportement d’un guerrier comme celui d’un entrepreneur capitaliste, et le contrôle religieux et moral de l’Église catholique sur les populations n’a pas grand-chose à voir avec les revendications salariales d’un syndicaliste. Et dans notre monde, l’action politique, notamment au niveau international, ne relève pas d’une logique étroitement économique. Il est même étonnant de voir combien de nos concitoyens sont persuadés que les hommes politiques agissent pour « l’argent » alors que les rémunérations et rétributions les plus élevées se retrouvent évidemment dans les entreprises privées.

Si l’on est un peu sociologue, il faut admettre que les hommes politiques sont soumis à des déterminations qui sont propres à ce champ, comme dirait Bourdieu, même si ces déterminations, pour ce qu’on en aperçoit, ne sont que partielles ou partiellement explicatives. Mais il s’agit d’un champ — la politique — qui est très spécifique et qui de ce fait est peu compréhensible pour ceux et celles qui lui sont extérieurs (c’est-à-dire la majorité d’entre nous). À ce propos, Bourdieu cependant parle toujours de « capital » (économique, social, symbolique, politique…) alors que le pouvoir politique ne s’accumule pas comme des lingots d’or à la banque. Le pouvoir n’est pas une chose, c’est une relation. Il faut se faire obéir. Sur ce point, les analyses de Max Weber, un des maîtres à penser de Bourdieu, sont plus éclairantes, car les différentes formes de domination (traditionnelle, charismatique rationnelle ou légale selon sa terminologie) reposent, rappelle-t-il, sur la « croyance en la légitimité » du pouvoir, croyance qui est en principe celle des dominés (ou d’une majorité d’entre eux). Mais comme on le voit bien aux moments révolutionnaires ou de trouble politique, le pouvoir résulte à la fois de la concurrence entre les prétendants et de leur capacité à nouer des alliances. Il faut des alliés, des affidés, des soutiens, des fidèles… Bien entendu, les phénomènes de routinisation et de bureaucratisation finissent par stabiliser le pouvoir, mais celui-ci reste toujours inquiet d’une concurrence, d’une contestation possible. Ce qui explique que le pouvoir tend à s’étendre, à vouloir étendre sa domination. Cette logique peut sembler absurde vue de l’extérieur — pourquoi toujours plus de pouvoir ? —, mais elle s’impose aux hommes politiques comme l’accumulation économique s’impose aux capitalistes (même si bien sûr cette « logique » n’est pas absolue).

Mais les deux logiques sont différentes, et l’on ne peut pas rabattre l’une sur l’autre, comme le montre, entre mille autres exemples, la guerre du Viêt-Nam menée par les États-Unis : aucun intérêt économique ne justifiait une guerre aussi longue et aussi coûteuse, et c’est une logique d’alliance, de soutien à un allié, qui s’est alors imposée au gouvernement américain en même temps que la peur d’une perte éventuelle de sa propre puissance. Même l’anticommunisme n’a pas empêché le président Nixon d’aller quelques années plus tard à Pékin pour essayer de nouer une nouvelle alliance avec un ennemi historique. Plus tard, les deux guerres du Golfe menées par les États-Unis n’ont pas été menées « pour le pétrole », comme l’ont dit et répété des critiques plus ou moins éclairés, mais pour des raisons géostratégiques : encore une fois, il aurait été bien moins coûteux d’acheter l’or noir de Saddam Hussein que d’engager de telles opérations militaires, mais il s’agissait pour les États-Unis de modifier l’équilibre politique dans la région alors qu’ils devaient faire face notamment à l’hostilité d’un ancien allié, l’Iran. Même l’invasion de l’Irak en 2003, basée sur des mensonges patents, visait à établir au Moyen-Orient un arc de pays alliés ou du moins favorables aux États-Unis, ce qui s’est révélé finalement un désastre politique au profit de l’Iran puis de la Russie revenue dans le jeu via la Syrie. Et l’on peut faire la même réflexion concernant le soutien américain inconditionnel à Israël qui ne s’explique évidemment pas par des raisons économiques.

Réfléchir de manière « marxiste » ou plus généralement « économiste » ne permet pas de comprendre les véritables motivations de l’action politique qui tient compte bien entendu des intérêts économiques du pays mais qui vise essentiellement à renforcer ou au moins à conforter le pouvoir d’État. C’est vrai en politique intérieure où l’on voit que les États modernes occidentaux se sont constitués grâce à deux grands mécanismes, le monopole de la violence « légitime » (justice, police) et le monopole fiscal. Aux monarchies absolues ont sans doute succédé des régimes caractérisés par une division plus ou moins importante des pouvoirs (législatif, judiciaire et exécutif), mais cet affaiblissement apparent du pouvoir est lié à la « rationalisation » et la « bureaucratisation » de l’État, ce que Weber appelle la domination légale, mais également à une diminution de la violence d’État (qui résulte pour une part de ce que Norbert Élias a défini comme la civilisation des mœurs). Il faut rappeler que l’alternance des majorités parlementaires n’a été rendue possible que lorsque que les dirigeants en place ont été convaincus qu’ils ne seraient pas exécutés s’ils perdaient le pouvoir… Et bien entendu, l’on voit, dans de nombreux pays aux traditions démocratiques moins solides ou carrément inexistantes, comment les pouvoirs menacés par la contestation peuvent réagir de manière violente.

En outre, au niveau international, là où il n’existe pas ou peu de mécanismes de régulation des conflits, la politique de puissance reste le mécanisme essentiel. La concurrence entre puissances est un des facteurs de cette stratégie mais ce n’est pas nécessairement le plus déterminant (comme on l’a cru lors de la Guerre froide entre deux blocs antagonistes) : l’exemple récent de la Russie de Poutine est de ce point de vue éclairant puisque l’on voit comment il profite de chaque opportunité pour étendre sa domination territoriale. L’on voit aussi comment le président russe accroit son emprise (et son empire) à l’extérieur mais également à l’intérieur, suscitant par la propagande l’adhésion d’une large partie de son opinion grâce à sa politique extérieure. Mais une telle stratégie n’est pas propre aux régimes autocratiques, et il faut se souvenir par exemple de la Guerre des Malouines, évidemment coûteuse pour la Grande-Bretagne, sans intérêt d’un point de vue économique mais essentielle comme démonstration de puissance extérieure pour Margaret Thatcher et comme test de popularité intérieure. Bien d’autres exemples peuvent être évoqués, qu’il s’agisse de l’occupation du Tibet par la Chine, du conflit au Cachemire entre l’Inde et le Pakistan, du conflit frontalier sino-soviétique de 1969, du refus de Churchill de négocier en juin 1940 avec l’Allemagne nazie…

Cela peut nous sembler à la fois évident — la politique, c’est prendre, exercer, conserver étendre le pouvoir — et absurde lorsque l’on constate comme simple citoyen le coût en particulier humain d’un conflit comme la Première Guerre mondiale… C’est pour cela que nous sommes tentés dans de telles circonstances de prêter aux chefs d’État des intérêts cachés qui nous semblent plus « logiques », plus « clairs », plus « naturels » que la pure recherche de la puissance politique.

Mi è gradito esprimerLe l’espressione del mio sincero omaggio,

Taille originale (papiers collés) : 50,7 x 29,7 (gauche)
& 21 x 29,7 cm (droite)

12 avril 2022

Amie très chère,

En prolongement de mon courrier précédent, je crois qu’il est intéressant de revenir sur l’interprétation du stalinisme mais également plus largement de toutes les politiques d’inspiration léniniste. J’ai signalé précédemment que Trotski était incapable d’expliquer le stalinisme sinon comme une réaction de la classe (ou de la fraction de classe) bureaucratique. Pour comprendre cet aveuglement, il faut évidemment prendre en considération les schèmes mentaux de Trotski mais également de Lénine, pour qui le marxisme était la seule grille d’interprétation valide et même plus profondément la Vérité du monde et de l’histoire. Dès lors, le marxisme a été pour les bolcheviks et les communistes qui les ont suivis une idéologie… au sens marxiste du terme, c’est-à-dire un ensemble d’idées plus ou moins cohérentes destinées à justifier leur action tout en masquant les véritables mobiles de cette action, de la même manière, par exemple, que l’idéologie colonialiste — apporter la civilisation et le progrès aux peuples arriérés et primitifs — n’était que le paravent d’une exploitation économique basée sur la violence et l’extorsion. L’idéologie au sens marxiste nous aveugle donc sur nos propres comportements dont les « véritables » raisons nous échappent. L’on peut d’ailleurs considérer qu’il s’agit là d’un principe fondamental des sciences sociales, car, si les hommes et les femmes avaient une connaissance immédiate et complète de ce qu’ils font, toute recherche scientifique ne ferait que répéter cette connaissance. Bien entendu, les individus ne sont pas complètement aveugles, et ils ont une conscience certaine mais partielle et déformée de leur propre action.

Quel est alors, si l’on suit cette hypothèse, le principe d’action des bolcheviks ? Pour Lénine et les bolcheviks, il s’agissait bien sûr de mener une révolution socialiste, de créer un parti révolutionnaire susceptible de renverser le pouvoir en place et d’exercer une dictature en faveur du prolétariat menant finalement à la disparition des différentes classes sociales. Il faut tout de suite noter que Lénine a privilégié dans ses écrits les plus célèbres la réflexion sur le pouvoir d’État, sur l’absolue nécessité d’en prendre le contrôle total, mettant au second plan les transformations sociales qui devraient suivre la révolution. On sait que l’industrialisation sous Staline en sera le moteur principal, industrialisation qui au final se fera au service de la puissance d’État.

Autrement dit, il s’agissait de prendre le pouvoir politique pour faire la révolution sociale. Mais c’est typiquement une posture idéologique où l’objectif final, en apparence noble et généreux, camoufle l’action véritable qui était bien d’établir une dictature pour autant qu’elle se fasse au nom de prolétariat. En aucun cas, Lénine ni aucun de ses successeurs n’aurait cédé le pouvoir politique à quelqu’un d’autre ni à un autre parti, si ce n’est sous l’effet de la violence comme ce sera le cas pour Trotski et les autres dirigeants bolchevicks éliminés par Staline. Lénine croyait bien sûr au marxisme, à la révolution socialiste, mais toute son action visait d’abord et avant tout à la prise du pouvoir d’État et notamment à l’élimination des ennemis politiques qui auraient pu contester son pouvoir, partis « bourgeois », mencheviks et anarchistes. Le ralliement des « bourgeois » nécessaires (officiers, ingénieurs, intellectuels…) suffisait à en faire des alliés tandis que toute révolte venue « d’en bas » (paysans en grand nombre, ouvriers, mutinés de Kronstadt…) transformait ces révoltés en ennemis à abattre. Le pouvoir à prendre, à conserver, à maintenir à tout prix importait bien plus que la révolution sociale. Dans cette perspective, la « lecture » marxiste qui interprète les conflits politiques en termes de lutte des classes se révèle très largement illusoire. Lénine prétendait agir au nom du prolétariat (qu’il considérait pourtant comme incapable d’agir de façon consciente en faveur de la révolution), mais son action se rapprochait bien plus de celle d’un monarque absolu cherchant à mettre en place un appareil d’État omniprésent, efficace et surtout obéissant. Comme pour le coup d’État de Louis Bonaparte analysé par Marx, le « despotisme d’un individu » ou d’un parti allait se substituer au « despotisme d’une classe » grâce à la mise sur pied d’un État fort, autoritaire, centralisé et terriblement brutal. Dans cette perspective, la mise sur pied d’une police politique, la Tchéka, fut une priorité pour asseoir l’autorité sans partage du nouveau régime. Quant au « centralisme démocratique » — qui n’avait de démocratique que le nom et qui interdisait toute dissension au sein du Parti —, tel qu’il fut imaginé, théorisé et mis en œuvre par Lénine, il conduisait à la mise sur pied d’un appareil de pouvoir extrêmement centralisé et hiérarchique, puis d’un État soumis à un groupe restreint de personnes (Politburo et ensuite Secrétariat du Parti) avant que ce ne soit celui d’une seule personne. Croire que ces quelques individus étaient des représentants d’une classe sociale ou de différentes fractions de classe ou qu’ils visaient à établir une société sans classe, est une illusion (au sens freudien) qui masque le véritable principe de leur action, la prise de pouvoir et son affermissement dans un contexte d’extrême instabilité politique et militaire..

Les derniers historiens marxistes (parfois philosophes…), qui insistent sur la diversité des « communismes » pour les dédouaner notamment de l’accusation d’une violence fondatrice et d’un totalitarisme d’essence, sont incapables de voir la continuité profonde entre des régimes aussi différents que la RDA étroitement contrôlée par une police politique, la Stasi, à la limite de la paranoïa ou la Chine soumise aux soubresaut violents du maoïsme : dans les deux cas cependant, comment ne pas voir que la logique d’action qui prévaut est celle d’un État dictatorial qui, au nom du « socialisme », exerce un pouvoir aussi absolu que possible sur les populations, qu’il s’agisse du pouvoir d’un parti, d’une fraction d’un parti ou d’un seul homme ? Et quand la Chine se convertit au capitalisme, comment ne pas voir que l’héritage le plus essentiel du communisme d’inspiration léniniste est le contrôle de de l’appareil d’État ? La société sans classe n’est même plus un prétexte. En revanche, la puissance de l’État, dont l’étreinte peut se desserrer en certains lieux, reste l’objectif quand il s’agit du Tibet ou des Ouighours.

Restent les deux compères Trotski et Staline. Comme Lénine, Trotski était imbibé d’un marxisme qui agissait sur lui comme une idéologie lui masquant les motifs véritables de sa propre action. Comme chef de l’Armée rouge, il savait pourtant bien que l’essentiel était de combattre les ennemis du nouveau régime, à l’extérieur et à l’intérieur, avec la violence nécessaire et sans états d’âme (comme il l’explique très clairement dans Leur morale et la nôtre où il justifie notamment les prises d’otages au nom d’une fin supérieure bien sûr, le « socialisme »). Mais pour Trotski comme pour Lénine, la ligne de partage passait entre le Parti et les autres ; et les ennemis à éliminer, par la violence si nécessaire, étaient extérieurs au « clan » (selon l’expression de Nicolas Werth) communiste soudé d’abord autour de la figure tutélaire de Lénine. En revanche, Staline, dans une logique purement politique fondée sur des relations personnelles d’alliance, de connivence, de fidélité et puis bien sûr de trahison, fera passer la frontière à l’intérieur même du parti. Et il s’est révélé en la matière plus habile tacticien, plus rusé manipulateur que Trotski, pour nouer des alliances souvent temporaires, éliminer ses « ennemis » et enfin établir un pouvoir fondé sur sa seule personne grâce à des affidés. Sa paranoïa personnelle l’a certainement guidé dans cette stratégie politique, mais il ne faut pas oublier que cette peur était partagée à des degrés divers par tous les leaders bolcheviques qui savaient bien que leur prise de pouvoir était fondée sur la violence et qu’ils étaient toujours menacés d’être victimes d’une violence contre-révolutionnaire. Et la seule manière d’y échapper était de renforcer le pouvoir de l’État soviétique en particulier dans les années qui ont suivi la révolution. Encore une fois, il est absurde de croire que c’est un groupe social qui aurait « poussé » Staline au pouvoir alors que l’appareil qui permettait cet exercice existait déjà (même s’il l’a ensuite fortement développé), et c’est Staline qui s’est appuyé sur des individus — réputés « bureaucrates » ou « parvenus » incultes politiquement… — dont la fidélité lui était acquise (au moins temporairement), pour disposer d’une appareil d’État obéissant sinon efficace. Dans toute leur absurdité et leur cruauté, les purges staliniennes, qui se sont exercées à tous les niveaux du parti (et pas seulement à son sommet) et de la société, avaient bien pour objectif d’asseoir un pouvoir, le paradoxe étant que plus le pouvoir se renforçait, plus le sentiment d’une résistance (ou de multiples résistances) au pouvoir s’accentuait (Werth parle d’un « syndrome de frustration »). Et la répression paranoïaque a duré jusque la mort de Staline.

Si l’on considère à présent la dimension proprement sociale de la révolution bolchevique, on constate facilement qu’aux premiers temps, à l’époque léniniste, le parti s’est appuyé sur sa base ouvrière qui lui permettait de « tenir » les grandes villes, mais a dû tenir compte des résistances sociales des paysans, essentiellement avec la célèbre NEP qui a évité l’effondrement de la production agricole. Plus tard, la collectivisation de l’agriculture (d’une extrême violence comme on le sait) et l’industrialisation à marche forcée répondent en fait à une logique de puissance d’État qui s’estime en concurrence — idéologique, politique, économique, militaire… — avec les grandes puissances « capitalistes ». Toutes les querelles sur l’arriération supposée de la Russie, sur les différents stades de développement, qui s’inscrivaient dans un cadre de réflexion d’inspiration apparemment marxiste — il fallait passer par l’industrialisation, il fallait que la classe ouvrière devienne majoritaire pour qu’un jour la société sans classe soit possible… — masquaient en fait la réalité d’une politique visant à maintenir le parti (sous Lénine) ou bientôt son leader Staline au pouvoir.

Tout cela peut paraître évident si l’on se place dans une perspective proprement politique (ou si on a un peu lu Shakespeare), mais elle reste incompréhensible pour la majorité de nos contemporains qui ne voient pas quelle « logique » est à l’œuvre dans une telle politique, ni quels « intérêts » pouvaient bien poursuivre quelqu’un comme Staline qu’on doit alors déclarer fou ou paranoïaque (ce qui est vrai mais n’est qu’une part de l’explication). Ils oublient toutefois que des milliers et même des millions de communistes ont adhéré idéologiquement (et affectivement) à ce régime dictatorial. C’est ici qu’il faut revenir à cette idée que le marxisme a fonctionné aux yeux des communistes comme une idéologie au sens marxiste du terme. Ils y ont cru comme les croisés ont pu croire qu’ils étaient les défenseurs de la foi. Et ils étaient incapables de voir la violence du pouvoir parce qu’ils ne voyaient que la supposée société sans classes ou la révolution en marche. La fin justifiait les moyens, sans qu’ils comprennent que les moyens étaient depuis le début, depuis la formation du parti bolchevique, la véritable raison de cette politique toute entière orientée vers la prise du pouvoir et l’exercice d’une dictature sans partage. Et dans tous les pays où des partis d’inspiration léniniste se sont imposés, on a assisté au même processus d’une prise de pouvoir sans partage avec des transformations économiques et sociales de différentes natures (la supposée autogestion en Yougoslavie, les coopératives socialistes en Chine…) qui répondaient apparemment à l’objectif d’appropriation collective des moyens de production en vue de la réalisation d’une société sans classe mais qui visaient essentiellement un objectif général d’augmentation de la production, c’est-à-dire la puissance de l’État. Même si elles se révèlent des échecs sinon des désastres (comme le Grand Bond en avant maoïste), ces transformations souvent profondes étaient de toute façon présentées comme des « victoires du socialisme » sans qu’aucune évaluation sérieuse en soit faite, masquant ainsi la réalité politique d’une main mise sans cesse croissante du parti sur l’ensemble de la société. C’est chez les agents de la police politique que cette illusion idéologique était sans doute la plus prégnante puisqu’ils étaient les agents d’une répression souvent sanglante qui ne pouvait se « justifier » à leurs yeux que s’ils pouvaient considérer les victimes comme des « ennemis », des « traitres », des menaces pour la « Révolution ». Alors que Hannah Arendt affirme dans une perspective heideggérienne que c’est « la pure absence de pensée » qui caractérise les criminels nazis (de la même façon que la métaphysique occidentale aurait oublié la question de l’être), on pourrait dire à l’inverse que c’est la pensée des fins idéologiques qui masque la réalité des moyens qui seuls sont réellement agissants.

Tout cela relève de l’histoire mais garde sans doute une certaine actualité en ce qui concerne en particulier la géopolitique qu’on ne saurait réduire à l’économie. On pourrait d’ailleurs inverser la proposition de la vulgate marxiste sur la base économique « toujours déterminante en dernière instance » et affirmer que c’est le pouvoir qui est l’instance réellement déterminante et qui fonde en dernière instance l’ordre économique, la possibilité même de l’économie. Mais j’ai déjà été trop long et je risque de m’égarer dans l’explication de cette affirmation quelque peu paradoxale.

Veuillez accepter l’expression ô combien maladroite de mes sentiments les plus tendres, etc.

Les nouvelles déesses

15 avril 2022

Mon amie,

Je souhaite encore éclairer le paradoxe dont je faisais état dans mon dernier courrier, et qui pourrait se résumer de la façon suivante : « ce n’est pas la base économique qui est déterminante en dernière instance, mais le pouvoir ou, si l’on veut, la base politique » (même si la politique ne s’est réellement constituée de façon autonome qu’avec la formation des États). C’est une approche que je considère comme plus authentiquement sociologique car elle met au centre de ses réflexions les relations sociales puisque, comme je l’ai dit, le pouvoir n’est pas une « chose » mais fondamentalement une relation. Si l’on considère, les sociétés capitalistes où la sphère économique s’est « autonomisée » (terme qu’il faudrait encore définir), l’on voit facilement que la domination qui s’y exerce repose sur des relations de pouvoir plus ou moins pacifiées : les ouvriers « acceptent » de travailler, contre rémunération bien sûr, c’est-à-dire de se soumettre à une organisation du travail qui leur échappe largement (ce que Marx a défini comme l’aliénation, même s’il n’y a vu qu’une conséquence de l’exploitation capitaliste, alors que cette « aliénation », c’est-à-dire cette soumission, sans doute partielle, à l’autorité du patron est au fondement même de l’organisation capitaliste). Du côté des clients, les relations, bien qu’elles soient également inégalitaires, se déroulent dans un cadre largement pacifié, celui du « marché » où se rencontrent en apparence gentiment acheteurs et vendeurs, si l’on excepte les voleurs et les brigands. Mais ici aussi, l’on voit bien que le marché ne peut pas fonctionner sans l’existence d’une « police » au double sens du terme : il faut des policiers plus ou moins présents et plus généralement des mœurs qui soient policées pour permettre des échanges commerciaux pacifiés. Quand la guerre éclate comme on l’a vu récemment ou simplement l’émeute, on découvre qu’il s’agit bien là d’une norme sociale, d’une « normalité » sociale dont le vol brutal révèle la fragilité sinon l’arbitraire. Autrement dit, le marché capitaliste n’a pu réellement se développer qu’à l’ombre de la puissance d’État (qui bien sûr s’est lui-même construit grâce à l’impôt, une extorsion économique qui elle aussi n’a pu s’exercer que grâce à un pouvoir policier ou militaire…).

Dans cette perspective, le marxisme avec sa succession supposée de « modes de production » n’a jamais constitué une Science de l’Histoire dans la mesure où Marx a interprété toutes les sociétés passées à travers l’exemple du capitalisme, alors qu’il aurait sans doute mieux valu comprendre le capitalisme à l’aune des autres sociétés anciennes ou contemporaines (comme l’a fait Polanyi). De façon plus détaillée, l’on voit que la famille par exemple ne se résume pas à une entité économique (même si cet aspect y a sa part) et que les relations familiales impliquent l’exercice de multiples pouvoirs — les règles de l’alliance (du « mariage »), la répartition des tâches entre les sexes, l’éducation des enfants… —. Ici aussi, la littérature shakespearienne est éclairante : le Roi Lear parle du pouvoir politique sans doute mais bien plus profondément du pouvoir paternel, de la confiance qu’on peut avoir en ses enfants et surtout de l’amour plus ou moins fragile entre les membres d’une même famille. On dit parfois que l’amour est un leurre, une illusion, un masque du pouvoir. Mais c’est tout le contraire : c’est une des formes fondamentales de la domination, une domination si évidente que Weber l’a complètement négligée, car cette domination n’est ni traditionnelle (l’amour ne le devient que quand il est installé), ni charismatique (quel serait le charisme des enfants aux yeux des parents ?), ni « rationnelle » (l’amour bien sûr ne se commande pas par raison, et il résulte à nos yeux plus ou moins éblouis de l’objet même de notre amour : c’est l’objet qui déclenche l’amour, et non pas des motifs internes plus ou moins intéressés). C’est une forme essentielle de pouvoir sur l’autre, même si bien sûr l’amour est souvent fragile, inconstant, infidèle, mensonger, plein de duplicité, comme nous l’enseigne le Roi Lear. Mon pouvoir n’est jamais assuré, et le désamour est toujours possible. L’amour ne se commande pas, mais il commande, il m’assujettit, parfois de façon absolue. Et bien entendu, c’est un pouvoir personnel, le plus personnel qui soit sans doute. Et il n’est pas à sens unique : qui domine l’autre ? C’est un pouvoir que l’on pourrait dire à tête renversée car il est bien souvent difficile de dire qui commande à l’autre, qui soumet l’autre en se soumettant à lui. Lear meurt non pas d’être trahi mais d’être le « sujet »de cet amour dont il était, sans le savoir, immensément dépendant.

Je suis votre obligé, éternel, etc.

 

22 avril 2022

Très cher,

J’ai lu votre trop longue prose qui n’avait sans doute comme but que de m’amener à ses dernières lignes où vous feignez de parler d’amour filial, alors que vous sollicitez comme à votre accoutumée, je le devine, une mienne complaisance à vous fouetter le postérieur, à maltraiter vos couilles de mille façons, à vous enculer sans ménagement avec un de ces godes que vous affectionnez tellement, à vous pisser abondamment dessus pour étancher votre soif inextinguible de perversité. Vous prétendez à la posture d’esclave obéissant, mais c’est une ruse pour faire de moi votre obligée, maîtresse sévère dont le plaisir au final servira à votre jouissance hypocrite. Je pourrais vous prendre à votre propre jeu et vous ordonner quelque tâche domestique, vulgaire et rebutante, mais vous y trouveriez encore, je n’en doute pas, une forme quelconque de satisfaction. Non, vous ne jouerez pas à la soubrette ! ni même à la femme de peine ni au travailleur de force…

Ce soir, nous irons au théâtre admirer un bel ouvrage qui ne s’adressera qu’à notre intelligence et à nos pensées les plus nobles.

À ce soir, etc.

dimanche 30 décembre 2018

De l’égalité naturelle entre sodomites

Piron saisit Panard et le réduisit en esclavage. Il essaya immédiatement les effets de son terrible discours sur sa victime.

Devant et derrière les murs hôteliers

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« Si tout ce qui est humain est culturel, est construction sociale et est — dans un système d’équivalence qui est par ailleurs contestable — arbitraire, alors l’idée même d’égalité, qui nous semble si naturelle, si vraie, si juste, est elle-même arbitraire. Bien entendu, cela ne signifie pas que l’inégalité soit, quant à elle, naturelle comme toutes les idéologies racistes ou sexistes (nées, comme je le montrerai, en réaction à l’affirmation principielle d’égalité) l’ont prétendu : on peut montrer facilement par exemple que les races sont des artefacts construits sur des traits superficiels comme la couleur de la peau. Mais l’idée d’égalité n’en est pas moins une construction sociale et historique. C’est le premier point que j’aborderai. Cela signifie-t-il cependant que l’exigence d’égalité soit aussi arbitraire que la priorité de droite (et non de gauche) dans le code de la route ? C’est le second point que j’essaierai d’éclaircir.
Si l’on considère les sociétés “premières” (sans écriture), les hiérarchies sont fondamentales et s’opposent à toute idée d’un communisme primitif. Ce sont les hiérarchies entre les sexes, ce sont aussi les hiérarchies entre les générations : les anciens, les “parents” (qui comprennent souvent les oncles, les tantes plus ou moins éloignés, les frères aînés parfois) imposent les normes et l’organisation générale du ou des groupes. Les rites de passage, qui sont généralement réservés aux garçons, consacrent ces hiérarchies à la fois de genres et de générations, tout en scellant la division essentielle et inégalitaire entre le groupe d’appartenance et les autres groupes (ce que Pierre Clastres entre autres a totalement négligé). Dans ces sociétés, l’idée d’une égalité formelle paraît improbable sinon impossible, notamment parce que les hiérarchies s’appuyaient ou reposaient sur des formes de transcendance magique ou religieuse. Ce sont les mythes, les ancêtres morts, des êtres que nous qualifierions de surnaturels ou de mythiques, des divinités diverses qui justifient, expliquent, légitiment l’organisation sociale du groupe. Ces “êtres” transcendants sont constitutifs d’une hiérarchie (imaginaire à nos yeux sceptiques) entre les morts et les vivants (ou entre les divinités et les hommes) et justifient par là-même les hiérarchies existantes. Dans ces sociétés aussi fortement organisées et divisées (entre générations et entre sexes, mais aussi entre “clans”, “moitiés”, “familles”, êtres naturels et mythiques), l’idée abstraite d’égalité entre les individus est pratiquement inconcevable.
On sait que la démocratie athénienne n’est pas fondée sur une égalité de nature ou de principe entre les hommes, mais sur l’isonomie, c’est-à-dire l’égalité politique entre les citoyens. La question sociale de l’inégalité entre riches et pauvres a engendré une crise (ou plusieurs) mais “l’affirmation des méfaits causés par la concentration des riches aux mains de quelques-uns ne débouche pas sur une quelconque revendication sociale. Seule l’application stricte de la loi est réclamée, pour rétablir l’isonomie, fondement de la démocratie”. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une société guerrière, d’une société en guerre, où la vertu guerrière, le courage mais aussi la capacité à commander, différencie fortement les hommes, même si cette capacité dépend aussi pour une part de la fortune nécessaire pour s’acheter l’armure (jusqu’à ce que le développement des navires au moment des guerre médiques ouvre la “carrière” de rameurs à tous).
Et puis, l’on a suffisamment répété que cette démocratie excluait les femmes et les métèques, extérieurs à la communauté athénienne : l’égalité était une exigence politique réservée aux seuls citoyens, entendus dans un sens restrictif. Et c’était une spécificité athénienne — non un fait de nature comme le dira Rousseau —, héritée d’un grand ancêtre, Solon : il réforme une société par sagesse, mais d’autres “sages” peuvent quant à eux défendre l’autre grande forme politique présente chez la rivale Sparte, l’oligarchie. La démocratie est une forme presque contingente d’organisation politique qui ne s’impose pas de façon universelle aux humains.
Le monothéisme, notamment le christianisme, est sans doute porteur d’une conception nouvelle, égalitaire des fidèles. Le sacré dispersé jusque-là dans une multitude de divinités s’efface ou se concentre en une seule figure paternelle qui juge tous les hommes à l’aune de leur foi et secondairement de leurs actes. Pauvres, exclus, enfants et simples d’esprits, et même les femmes plus ou moins pécheresses, ont au regard de Dieu la même valeur que les riches et les puissants. C’est la première étape du désenchantement du monde dont parlait ce philosophe français vaguement anthropologue. Mais bien sûr, il faut rendre à César ce qui appartient à César, et il n’est pas question de révolution sociale Et bien sûr encore, il n’y a d’égalité qu’aux yeux de Dieu, en particulier au moment du jugement dernier qui va départager de la plus cruelle des façon les bons et les méchants ! Et comme cette figure transcendante est fondamentalement discriminante, on n’hésitera pas, au nom de ce Dieu unique, à massacrer les infidèles, à brûler les sorcières, à asservir les Indiens et à transformer les Noirs en esclaves… La cupidité — pour reprendre un terme désuet — est certainement la véritable cause de la colonisation et de l’esclavage, mais la religion chrétienne n’était pas porteuse d’une conception suffisamment forte, malgré Bartolomé de Las Casas (qui, quant à lui, n’aime pas “les Maures et les Turcs”), d’une humanité commune pour s’y opposer de façon déterminante et évidente pour tous.
Comment l’idée d’une égalité naturelle entre les hommes, telle qu’affirmée par Rousseau, a-t-elle pu émerger historiquement ? On peut au moins souligner deux étapes. La première se dessine avec les guerres de religion qui déchirent l’Europe et qui révèlent l’acuité des disputes au sein même de la communauté des croyants : c’est bien l’Église qui se déchire, et cela génère des fanatiques mais aussi des sceptiques (prudents comme Montaigne). La découverte du Nouveau Monde s’y ajoute, et les Indiens, totalement à l’écart du monde connu jusque-là (par les Européens bien sûr) posent, par leur altérité, la question d’une humanité commune : si les Conquistadores ne voient que sacrifices humains et cannibalisme, d’autres soulignent leur innocence de brebis et inventent déjà le mythe du bon sauvage. Mais il est toujours bien question de les évangéliser, de leur faire découvrir la vraie foi.
Il faudra donc que Dieu se retire du monde, qu’il devienne un Dieu caché, pour que l’humanité devienne le seul principe d’évaluation des humains (mais aussi des autres créatures terrestres). C’est bien la révolution copernicienne et ses suites, c’est la Science devenue maîtresse de l’univers par la connaissance qui va entraîner le désenchantement du monde. Aucun principe religieux transcendant ne permet alors d’affirmer l’égalité ou au contraire l’inégalité entre les hommes. Ou plus exactement, l’inégalité entre les hommes, qui est évidemment visible depuis des temps antiques, se pose alors en des termes nouveaux. Il y a tout au long de l’Ancien Régime d’importantes transformations sociales qui voient émerger ou plutôt se développer ce que nous appelons la bourgeoisie — mais l’on devrait plutôt dire différentes formes de bourgeoisie — dont les membres vont être confrontés aux privilèges mais aussi à l’arrogance nobiliaires : cette caste va, en France en particulier, vouloir restreindre l’accès des roturiers à son cercle fermé, engendrant ce paradoxe souligné par Tocqueville, à savoir l’écart entre des “mœurs” qui faisaient de la France “la nation la plus véritablement démocratique de l’Europe” et des institutions — la hiérarchie des ordres — qui restaient inégalitaires et qui exacerbaient, comme chez Rousseau, la sensibilité à des différences qui pourtant s’amenuisaient.
La Nature, dont la révolution copernicienne avait semble-t-il révélé les lois “éternelles”, devient ainsi la mesure des choses et permet aux Lumières et à Rousseau en particulier d’affirmer l’égalité “naturelle” entre les hommes. C’est ce qu’affirme de manière très forte et relativement nouvelle la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : “Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits…” Tous naissent égaux : c’est un principe premier, fondamental, c’est un principe universel comme l’explicite la déclaration elle aussi à prétention universelle des Droits de l’homme de 1948. Mais pour cela, il faut que les inégalités, comme c’est le cas des hiérarchies d’ordres dans l’Ancien Régime, soient désormais perçues comme des constructions sociales, purement profanes, et non plus comme des réalités fondées sur une transcendance quelconque (les grands ancêtres, l’appartenance au groupe, à l’ethnie, à la tribu, le sacré, la divinité…).
C’est là un formidable outil d’universalisation : dès la Révolution française, Olympe de Gouges peut écrire une déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, alors que celles-ci ont été “naturellement” exclues de la sphère politique par les révolutionnaires. Et les esclaves des colonies, à Saint-Domingue en particulier, vont se révolter, bien sûr parce qu’ils sont réduits en esclavage, mais aussi au nom des droits de l’homme, même si bien sûr cette revendication fut très variable selon les individus en cause. Mais, face aux événements qui se précipitent, la Convention abolira “logiquement” l’esclavage dans toutes les colonies françaises en 1794, évidemment contraire aux droits de l’homme, avant que Napoléon ne le rétablisse quelques années plus tard… Plus tard, les leaders et les intellectuels partisans des l’indépendance coloniale soutiendront leurs revendications par la même argumentation, la même “arme” logique, retournée contre le colonisateur qui le premier l’avait affirmée. Aujourd’hui, l’antispécisme, qui prétend affirmer le droit des animaux, est également une généralisation de ce principe d’une égalité “naturelle”, essentielle, entre les êtres humains, étendue à tous les êtres vivants…
Bien entendu, les partisans de l’inégalité ou des inégalités, tant elles sont multiples et diverses, ne se sont pas rendus aux arguments de leurs adversaires, mais ils ont dû, comme on dit, changer leur fusil d’épaule. Ce n’est plus dans une quelconque transcendance sacrée qu’ils peuvent trouver un principe justificateur, et ils doivent recourir à des différences fondées en “nature”. C’est Rousseau lui-même qui justifiera les différences d’éducation entre Émile et Sophie par la différence des sexes, réduisant, on le sait, la femme à son rôle de compagne de l’homme et de mère des enfants. Et bien sûr, le racisme, réaction virulente au principe d’égalité, va s’appuyer sur des races supposées naturellement différentes et inférieures : c’est une nature désacralisée, profane, qui sert encore ici à justifier non pas l’égalité des hommes mais leur inégalité.
Mais ce qui m’importe ici, c’est de bien faire voir que l’égalité n’est pas du tout une idée qui s’impose spontanément, “rationnellement”, “naturellement”, “logiquement” aux hommes : c’est une construction historique, relativement récente, qui résulte du désenchantement du monde, de sa désacralisation, ainsi que d’une opposition tout à fait nouvelle entre une supposée nature obéissant à des lois universelles et inébranlables et une société (ou une culture) perçue comme purement arbitraire. »
Devant et derrière les murs hôteliers

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Pendant tout son discours, Piron usa à sa guise de Panard qu’il dirigeait par de brèves indications. Il l’obligea d’abord à se déshabiller entièrement et à se mettre à quatre pattes pour exhiber son cul entièrement rasé. Puis il lui ordonna de s’enfoncer un plug rose dans l’anus, de le sortir et de le rentrer à plusieurs reprises jusqu’à ce que son trou soit obscènement ouvert. Piron y enfonça à son tour deux puis trois puis quatre doigts que son esclave dut ensuite sucer. Il l’injuria des mots les plus dénigrants de l’homosexualité masculine. Mais la queue de Panard, loin de mollir à l’écoute de ces injures, se redressait vivement comme un chien à l’affût. Son maître en profita pour enserrer ses couilles et sa bite avec une cordelette qui fit ressortir de façon élégante sa jolie triplette. Piron ne put résister à ce charmant spectacle, et bien qu’il fût toujours habillé, il se baissa pour avaler goulûment l’engin dressé impertinemment vers le ciel. Pris d’une subite fureur, il le suça rageusement avant de le mordre à la base du gland. L’esclave hurla et se mit à pleurer. Piron le consola en suçant doucement le membre blessé. Mais la blessure était légère, et c’est l’effroi plus que la douleur qui avait suscité les cris de l’innocent Panard. Son maître estima bientôt qu’il était trop douillet et qu’il devait faire montre d’un peu plus de courage dans les épreuves auxquelles son statut servile l’exposait. Et il commença à mordre la grosse couille rondement exhibée par les liens. Préparé à l’épreuve, l’éphèbe[1] serra les dents jusqu’à ce qu’un gémissement longtemps retenu signifia la victoire de son maître.
Celui-ci retrouva toute sa superbe, se redressant et ordonnant à son esclave de se mettre à genoux. Il en profita pour lui menotter les poignets derrière le dos. Puis il ouvrit enfin son pantalon et exhiba sa bite qui était en train de durcir. Il cracha sur le visage de Panard, puis frotta sa queue dessus avant de s’enfoncer dans sa bouche ouverte. Il le saisit par les cheveux pour maintenir sa tête en place tandis qu’il allait et venait jusqu’au fond de sa gorge, profondément, rapidement, sans discontinuer. Il lui ordonna sobrement : Suce.

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Il reprit son discours.
« L’égalité est-elle donc arbitraire comme tout autre idée sociale ? L’égalité n’a-t-elle donc pas plus de fondement naturel que l’inégalité ? me demanderas-tu, si du moins tu n’étais pas occupé à me pomper le dard. Il faut immédiatement remarquer que nous nous accommodons très bien de multiples inégalités, inégalités de salaire, inégalités de pouvoir, inégalités de fonctions… Quand on est malade, on ne conteste guère les honoraires des médecins ni leurs prescriptions ni leurs compétences… Et personne ne prendra la place de l’ingénieur qui doit construire un pont suspendu, ni celle du pilote qui va emmener ses passagers au-dessus de l’océan, ni même celle du plombier qui doit réparer nos toilettes… Nous acceptons ces inégalités non pas parce qu’elles sont naturelles mais parce qu’elles nous paraissent légitimes comme disent les sociologues, mais surtout parce qu’elles sont réelles : le sociologue qui dénonce l’arbitraire de la domination et qui affirme que la légitimité n’est que le masque de l’arbitraire ne cède pas sa place de professeur d’université à n’importe qui… ni son salaire d’ailleurs. Il ne déchirera pas non plus son diplôme qui lui a coûté quelques années d’effort même s’il se sait l’héritier du capital symbolique de ses parents. D’ailleurs, ce ne sont pas là uniquement des inégalités dues à des compétences différentes sanctionnées par les diplômes idoines. C’est aussi une question de responsabilité. Ça se voit dans la fonction publique par exemple où peu d’enseignants ont envie de devenir directeurs ou directrices parce que, comme on dit, c’est trop de travail et surtout trop de soucis avec l’administration, avec les parents, avec les profs aussi… Ou encore dans les petites localités où la fonction de maire est sans doute un poste de pouvoir mais surtout une source d’emmerdes… Tout le monde ne rêve pas de devenir calife à la place du calife. Et l’ingénieur qui construit un pont prend la responsabilité d’y faire passer des milliers de voyageurs en train ou en auto. Et quand le pont s’écroule, tout le monde veut que les responsables soient jugés, sanctionnés, traînés au banc de l’infamie…
Mais toute inégalité, parce qu’elle est effectivement en partie arbitraire, peut être contestée par certains à certains moments… Les honoraires des médecins peuvent être jugés trop élevés. Leurs compétences peuvent être mises en cause en cas d’erreur mais également par les tenants des médecines dites parallèles. Ce dernier cas est intéressant parce qu’il révèle que la domination médicale, où l’on retrouve tous les mécanismes d’un pouvoir arbitraire (ne serait-ce que dans la fixation des honoraires) même si ce pouvoir est complexe comme l’ont montré Foucault et ses épigones, a aussi des composantes réelles qui assurent sa perpétuation. S’il peut y avoir des contestations locales, partielles, elles ne peuvent pas modifier des pans entiers de la réalité médicale, qu’il s’agisse des systèmes d’imagerie, des blocs opératoires, du travail des chirurgiens comme des infirmières, du système hospitalier, de la prise en charge des soins d’urgence ou de la simple présence des médecins généralistes… Et puis surtout, la demande de soins du public, bien loin de diminuer, ne cesse d’augmenter de devenir plus exigeante. On veut plus de médecins qui ont plus de pouvoir sur notre propre corps, souffrant, douloureux, malade, vieillissant…
L’égalité est une passion sociale comme le disait Tocqueville, c’est une passion bien réelle, toujours renaissante, toujours insatisfaite notamment en matière de fortune et de richesses, mais nous avons aussi une passion du pouvoir, de l’inégalité, de la différence, même si elle est beaucoup plus silencieuse tout en étant aussi agissante. Cette exigence peut se faire à notre propre profit comme quand nous voulons accéder à un poste mieux payé et avec plus de responsabilités. Mais l’on peut aussi vouloir donner plus de pouvoir à autrui pour améliorer le sort supposé général ou même le sort d’un groupe restreint de personnes, que nous en fassions ou non partie. Le syndicaliste qui conteste les décisions du patron ne veut pas devenir patron, et il voudrait même que le patron, qui se plaint de la concurrence, de la mondialisation et des taxes, ait plus de pouvoir, ait le pouvoir de décider d’augmenter les salaires ou de diminuer la charge de travail… Mais le patron, aussi menteur soit-il, aura beau jeu de dire qu’il n’a individuellement qu’une marge de manœuvre réduite. Pareillement, en appeler à l’État ou aux puissants du monde pour qu’ils luttent contre le réchauffement climatique, qu’ils logent les sans-abris ou qu’ils secourent les naufragés en Méditerranée, c’est reconnaître la puissance légitime des maîtres du monde même si l’on estime que leur politique est mauvaise. C’est en tout cas déléguer le pouvoir d’agir comme je voudrais agir sans avoir à faire l’effort d’agir… Mais que grommelles-tu en malmenant par là-même ton office d’obséquieux suceur de bites ?
— Mais d’aucuns agissent… accueillent des réfugiés chez eux… circulent à bicyclette…
— Ha ha, je devine que ton objection impudente n’est pas le fruit de ton imbécillité mais vise seulement à provoquer ma fureur lubrique et à me décider à passer par des voies plus étroites. À quatre pattes donc. Attends que je te fouette pour m’avoir interrompu. Et puis tu ouvriras largement ton cul pour que j’y exerce mon pouvoir absolu et ma folle maîtrise. Je ne te plains pas car c’est bien dans la soumission la plus grande, la plus impudique et la plus servile que tu trouveras la voluptueuse extase que tu attends avec tant d’impatience.
Mais ton objection va encore retarder mon éjaculation tout en provoquant l’échauffement extrême de mes esprits malins. Tu ne veux pas comprendre — non tu veux juste prendre ma bite dans le cul —, tu ne veux pas comprendre ce que sont les réalités sociales. Évidemment, nous n’aimons pas le pouvoir comme nous aimons le chocolat ou la douceur des seins féminins. L’on peut bien sûr penser à ces hommes et ces femmes en adoration devant des leaders totalitaires et virils. Mais ces exemples extrêmes ne doivent pas faire illusion. Je te l’ai dit, nous sommes animés aussi bien en certaines circonstances par la passion égalitaire qu’en d’autres par des passions inégalitaires qui prennent cependant des formes extrêmement diverses. Mais ce n’est pas de passion dont je parle, sinon dans un sens complètement affadi qui n’a rien à voir avec le désir violent que j’ai de t’enculer jusqu’aux couilles. Non, ce qui importe, ce sont ces accommodements quotidiens qui font que les inégalités nous paraissent non seulement acceptables mais justifiées. Il ne faut pas prendre l’exemple du pouvoir politique qui nous entraînerait dans de trop longs développements. Pensons seulement à ce mouvement d’actualité qui point ne te concerne puisque tu es dans l’esclavage, ce mouvement donc qui dénonce d’une voix scandaleuse les violences maritales. Tu sais ce que je pense de la lâcheté et de la crapulerie de ces hommes qui s’abaissent à des gestes aussi ignominieux. Mais ce mouvement qui se revendique d’une juste égalité fait en réalité appel au pouvoir, pouvoir du législateur, pouvoir de police, pouvoir d’assistants sociaux mais aussi d’experts psychiatriques (on oublie Foucault bien sûr !) ou de toute autre sorte, pour qu’il mette fin à de tels méfaits. On parlera de contre-pouvoir, mais il n’en est rien : c’est un autre pouvoir, un pouvoir étatique sous ses multiples formes, un pouvoir fort qui est censé mettre un terme aux malversations de quelques-uns. Il faut donc bien un pouvoir inégal pour répondre à l’exigence d’égalité.
Mais je vais prendre un autre exemple que tu comprendras mieux même si ton esprit est en réalité occupé par ton cul seul que je défonce et maltraite sans ménagement. Rassure-toi cependant, toutes ces digressions retardent mon éjaculation mais ne mettent pas un terme à l’excitation qui tend mon vit et dont tu devras bientôt supporter l’impatience. Les tenants du logiciel dit libre ont bien compris que les langages informatiques engendrent des inégalités cognitives et savantes, inégalités qui se transformeront à terme en inégalités sociales pour un certain nombre d’individus. Mais leurs initiatives visant à rétablir une égalité idéale en ce domaine ne rencontrent pratiquement aucun écho parmi la majorité des utilisateurs de ces outils qui sont devenus indispensables dans notre vie quotidienne. (Il faut toujours dire : la majorité, la plupart, un grand nombre, beaucoup d’individus… pour comprendre correctement ce que sont les forces sociales sans verser dans le mécanisme). L’informatique, c’est évidemment trop complexe, c’est trop de travail, et nous acceptons facilement l’inégalité en ce domaine comme en bien d’autres. Nous nous accommodons de l’inégalité parce qu’elle n’est évidemment ni arbitraire ni “naturelle”, elle est simplement réelle, inscrite dans les machines, dans les corps, dans les cerveaux, dans les modes d’emploi et les FAQ que personne ne consulte. L’ouvrage de Durkheim sur la division du travail, qui n’est plus assez lu, reste toujours d’actualité et est même d’une actualité brûlante car cette division toujours croissante du travail nous prive évidemment de notre pouvoir sur les choses et nous soumet à celui des spécialistes : chauffagiste qui installe notre chaudière ou garagiste qui répare notre auto. Mais, de manière générale, nous l’acceptons facilement dans une interdépendance générale même si elle est nécessairement inégalitaire (notamment lorsque nous sommes confrontés au montant de la facture). Toutes ces inégalités nous semblent évidentes, et nous y participons même de façon active quand, comme client, l’on exige l’amabilité souriante de ceux qui sont censés nous servir sans qu’ils ou qu’elles ne soient formellement nos serviteurs ou nos servantes.
L’exigence d’égalité est donc bien une construction sociale mais elle ne se manifeste que lorsque les conditions d’un changement nous paraissent possibles, lorsque la réalité nous paraît (peut-être illusoirement d’ailleurs) transformable. Personne ne se scandalise aujourd’hui qu’un instituteur congolais gagne dix fois moins que son homologue belge, parce que le pays est moins riche, parce que le pays est sous-développé, parce que le PIB y est dérisoirement bas et l’indice Gini d’inégalité dramatiquement élevé… Et sans prendre d’autres exemples aussi extrêmes, l’on voit bien ici que les différences salariales, les différences de revenus et même les différences de patrimoine sont largement acceptées pour toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises : la revendication d’égalité sinon la révolte n’apparaît que lorsque l’inégalité apparaît comme trop grande, trop extrême, trop injuste… sans que personne bien sûr ne puisse définir ce trop.
— Mais ne serait-ce point-là une vision très conservatrice des choses qui ne sert guère qu’à justifier l’état de soumission extrême auquel vous me contraignez ? N’est-ce pas l’extrême plaisir que vous trouvez à me traiter comme votre esclave qui vous fait parler ainsi ?
— Ah ! tu m’exaspères ! Comprendre n’est pas justifier, comme disait je ne sais plus quel pédant sociologue… et je t’explique au contraire que l’exigence d’égalité est socialement irrépressible… Et d’ailleurs, la seule justification à ta soumission est l’extrême plaisir que tu y trouves ! La seule billevesée de la passion égalitaire est de croire ou de laisser croire que l’égalité enfin obtenue après un long combat (un combat sans fin, ce qui permet de retarder indéfiniment les lendemains qui chantent) serait synonyme de jouissance, de bonheur, de satisfaction, de paradis enfin retrouvé alors que toute avancée égalitaire se double bientôt d’une désillusion prochaine et parfois d’une tragédie sanglante comme l’histoire bolchevique le montre à l’envi. Alors que d’aucuns se sont battus et se battent encore pour le droit de vote, on doit bien constater que d’autres ont déjà oublié quelle avancée démocratique fut cela, au profit d’une abstention qui s’épuise dans une sourde colère. Mais la véritable jouissance a des voies bien plus tortueuses et plus étroites comme ton cul dans lequel, foutre Dieu, je vais enfin m’assouvir, me répandre, me vider. »
Piron libéra les poignets de Panard et lui ordonna d’écarter grandement les fesses. Il le saisit par les hanches et accéléra le rythme jusqu’à ce qu’enfin, après ces trop longs discours, il éjacule quelques gouttes qui lui parurent néanmoins d’un volume équivalent à deux ou trois pintes. Il était épuisé.
Mais le vit de Panard était bien dressé et insatisfait. L’esclave se saisit alors de son maître illusoire et l’attacha debout les membres écartés, les poignets tendus vers le ciel et les chevilles vers l’enfer. Il le fouetta. Il lui enfonça un doigt, puis deux puis trois dans l’anus. Il l’encula une première fois. Puis se retira. Il lui saisit la bite toujours molle et pendante, mais à force de baisers, il parvint à lui faire relever la tête. Il la gifla à plusieurs reprises. Il la tordit. Il donna un coup de genou dans les couilles. Le maître gémit. Son nouveau maître le libéra mais exigea qu’il se mette à son office de suceur de bites. Piron s’exécuta et avala longuement et continument le vit de Panard. Il dut ensuite remplir son office de sodomite. Il se mit à quatre pattes, écarta les genoux, exhiba son derrière velu avant de se faire sodomiser. Le vit de Panard était raide, long et large. Ce fut un spectacle remarquable. La copulation anti-naturelle dura beaucoup plus longtemps que les discours alambiqués de Piron. Panard se retira à plusieurs reprises avant de replonger dans le trou du cul que lui offrait son ancien maître. Il le bâillonna, le menotta, le fessa. Il prit plaisir à flatter de la main la bite de Piron qui pendouillait entre ses cuisses. Il fit durer la sodomie un long moment. Il éjacula finalement sur le visage de son ancien maître.

1. All performers are over 18. No animals were harmed in the making of this short story.


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