lundi 18 septembre 2023

Pensée intempestive

Hubris sexuelle ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm (et 29,7 x 21 cm)

Le récit biblique de Suzanne et les vieillards raconté dans le Livre de Daniel peut être facilement lu dans une perspective féministe : la jeune femme surprise au bain est la victime du désir lubrique des deux vieillards qui violent son intimité, puis qui exercent un chantage agressif à son égard pour qu’elle cède à leurs exigences. La situation est celle d’une brutale domination masculine rendue possible par une position d’autorité — les deux vieillards sont des juges susceptibles d’accuser Suzanne d’adultère et de la faire condamner à mort —. Les analogies sont évidentes avec des situations contemporaines largement dénoncées, qu’il s’agisse d’un simple harcèlement de rue, de voyeurisme, de la divulgation non consentie d’images intimes ou bien sûr d’un viol imposé notamment par force, menace, ruse…

Mais la représentation de ce récit par d’innombrables peintres depuis la Renaissance (Tintoret, Véronèse, Rubens, Rembrandt, Artemisia Gentileschi, Jordaens pour citer les plus connus) a également été dénoncée à cause de son évidente ambiguïté puisque ces œuvres donnent à voir au spectateur (ou à la spectatrice) la nudité que Suzanne cherche précisément à protéger. Le point de vue adopté est similaire à celui des vieillards qui essaient de surprendre l’intimité de la jeune femme : c’est évident dans le célèbre tableau du Tintoret qui nous expose le sexe de Suzanne que le vieillard en bas à gauche tente également d’apercevoir. Le peintre « offre » aux spectateurs ou spectatrices ce qui est à cet instant précisément refusé aux deux personnages, et son « regard » sera dès lors facilement jugé trop « masculin » (le fameux male gaze dénoncé par Laura Mulvey)[1].

« Toute perversion active s'accompagnera de la perversion passive : celui qui, dans son inconscient, est exhibitionniste, sera en même temps un voyeur. »

Mais une critique féministe plus radicale peut être faite de ce récit biblique. La domination masculine s’y exerce en effet par l’intériorisation des normes patriarcales, traduites en injonctions divines : Suzanne refuse de céder aux vieillards d’abord et avant tout parce qu’elle est mariée et qu’elle ne veut pas être accusée d’adultère (ce qui, dans le contexte, signifierait une condamnation à mort), ni surtout enfreindre la loi divine. « De tous côtés, dit-elle, je suis prise au piège : si je vous cède, c’est la mort pour moi ; et si je refuse de céder, je n’échapperai pas à vos mains. Mieux vaut pour moi tomber entre vos mains sans vous céder, plutôt que de pécher aux yeux du Seigneur. » N’est-ce pas au fond le patriarcat qui commande entièrement l’attitude de Suzanne, au point de lui faire préférer la mort au « déshonneur » ? Et ne pourrait-on imaginer au contraire une société semblable à celle des singes bonobos où Suzanne dirait aux deux vieillards lubriques quelque chose comme : « Venez, je vais vous montrer ce que vous avez envie de voir, et, si vous insistez, je branlerai vos membres chenus, car je ne crois pas que vous soyez encore capables d’une vigoureuse pénétration pouvant me donner un vif plaisir sinon une réelle satisfaction » ?

D’aucunes parmi les féministes se récrieront et prétendront que cette intériorisation des normes patriarcales est secondaire et que ce qui importe ici c’est la violence faite au libre consentement, quelles que soient les motivations de la jeune femme. Cela est vrai, mais, dans une perspective matérialiste (qui semble bien oubliée aujourd’hui), il n’existe pas de liberté subjective qui ne soit l’effet plus ou moins inconscient de normes, de contraintes, d’habitudes, de modèles d’origine sociale[2]. Or les normes et attitudes promues par nombre de femmes et féministes sont en la matière similaires à celles du patriarcat qui fait du sexe féminin un bien précieux qui doit être protégé et qui ne doit pas être dilapidé. Il suffit à ce propos de consulter les nouveaux manuels d’éducation sexuelle qui insistent sur la nécessaire dimension affective (pas de sexualité sans amour), sur la nécessité de ne pas « aller trop vite ni trop tôt », sur le temps indispensable de la « réflexion », sur le besoin d’être « sûre (ou sûr) de soi », sur les « risques » à prévenir (ce qui est nécessaire sans doute mais transforme la sexualité en activité nécessairement dangereuse). Sans prétendre qu’il s’agit là d’un retour aux valeurs de la nécessaire virginité des jeunes filles, ce modèle imprègne encore la promotion de ce que j’appellerais une sexualité « restreinte », monogame, sans « excès », ni « frénésie »[3], ni « précipitation funeste », à l’abri notamment des supposées paraphilies. Il suffit de voir les dénonciations récurrentes de la pornographie dont les scénarios ne seraient que fiction et invraisemblance, puisque les femmes sont censées ne pas baiser après quelques minutes avec le plombier venu réparer l’évier, ni faire l’amour avec trois ou quatre individus surgis par magie dans leur appartement, ni participer à des orgies de corps de toutes espèces et de toutes origines. Bien entendu, les scénarios pornographiques sont peu « réalistes » (au sens littéraire du terme), mettant en scène des « performances » qu’il n’est pas donné à tout le monde de réaliser, illustrant souvent des pratiques rares, exceptionnelles, nées de l’imagination de scénaristes en quête d’inédit, d’inouï, d’étonnant, de stupéfiant. Mais il y a dans ces mises en garde récurrentes contre l’imaginaire pornographique la conception implicite d’une sexualité prudente, mesurée, foncièrement conjugale et gentiment caressante.

Il y a peu de chances que notre société se transforme bientôt en joyeuse bande de bonobos pratiquant l’amour libre et polymorphe, et je pense au contraire que l’exemple incarné par Suzanne protégeant sa vertu restera encore longtemps le modèle dominant. Par ailleurs cependant, comme les tableaux du Tintoret et d’autres mais avec moins d’hypocrisie, la pornographie minoritaire et stigmatisée continuera à illustrer l’utopie d’une sexualité évidente et facile, impudique et généralisée.

« Les religieuses bolognaises possèdent, plus qu’aucune autre femme de l’Europe, l’art de gamahucher des cons ; elles font passer leurs langues avec une telle rapidité, du clitoris au con, et du con au cul, que, quoiqu’elles quittent un moment l’un pour aller à l’autre, il ne me semble pas qu’elles varient ; leurs doigts sont d’une flexibilité et d’une agilité surprenantes, et elles ne les laissent pas oisifs avec leurs Saphos… Délicieuses créatures ! […]
Enfin, je les priai de m’enculer. On plaçait un con sous ma bouche, dont j’avalais le foutre : ce con se relayait à chaque fois qu’un nouveau godemiché m’entrait dans le cul. »

Taille originale : 29,7 x 21 cm (et 29,7 x 21 cm)


1. Il y aurait bien d’autres remarques à faire sur ce tableau remarquable du Tintoret, notamment le fait que Suzanne se contemple dans un miroir : regarde-t-elle son propre sexe ? et que cherchent les doigts de ses mains dans les plis du blanc tissu ?
2. « Tout est politique » rappellent souvent les féministes, et le consentement lui-même est une construction sociale.
3. Ainsi, la publicité faite aujourd’hui à « l’asexualité », définie comme une nouvelle minorité supposée stigmatisée sinon opprimée, contraste avec la conception de l’addiction sexuelle comme une dangereuse pathologie. D’un côté, l’absence de sexualité est normalisée, tandis que, de l’autre, on stigmatise encore et toujours les « obsédés sexuels » et bien sûr les « nymphomanes ».

La Comtesse, souriant.
Eh non, non ; Madame est trop sage.

La marquise.
Point de raillerie : viens, mon âme, que je te donne du plaisir.

La Comtesse, l’embrassant.
Soit. Mais, dans ce cas, fais ce qui peut m’être agréable.
(Elle tire de sa poche un godemiché d’une forme gigantesque).
Tiens. — Laisse-toi ceindre de ces attaches, et puis tu fourbiras ton amie à la faire expirer.

La marquise.
D’où te vient cette monstrueuse machine ? Quoi ! tu peux te résoudre à souffrir une véritable torture ! car, en effet, il y a là de quoi mourir.

La Comtesse, achevant d’attacher.
Ah, point de réflexion morale, et songe à contenter mon envie.

jeudi 14 septembre 2023

L'exploitation de la femme…

Étude de doigté lesbien [1]
« Et, en quelques phrases dites à l’oreille du baron Hartmann, comme s’il lui eût fait de ces confidences amoureuses qui se risquent parfois entre hommes, il acheva d’expliquer le mécanisme du grand commerce moderne. Alors, plus haut que les faits déjà donnés, au sommet, apparut l’exploitation de la femme. Tout y aboutissait, le capital sans cesse renouvelé, le système de l’entassement des marchandises, le bon marché qui attire, la marque en chiffres connus qui tranquillise. C’était la femme que les magasins se disputaient par la concurrence, la femme qu’ils prenaient au continuel piège de leurs occasions, après l’avoir étourdie devant leurs étalages. Ils avaient éveillé dans sa chair de nouveaux désirs, ils étaient une tentation immense, où elle succombait fatalement, cédant d’abord à des achats de bonne ménagère, puis gagnée par la coquetterie, puis dévorée. En décuplant la vente, en démocratisant le luxe, ils devenaient un terrible agent de dépense, ravageaient les ménages, travaillaient au coup de folie de la mode, toujours plus chère. Et si, chez eux, la femme était reine, adulée et flattée dans ses faiblesses, entourée de prévenances, elle y régnait en reine amoureuse, dont les sujets trafiquent, et qui paye d’une goutte de son sang chacun de ses caprices. Sous la grâce même de sa galanterie, Mouret laissait ainsi passer la brutalité d’un juif vendant de la femme à la livre : il lui élevait un temple, la faisait encenser par une légion de commis, créait le rite d’un culte nouveau ; il ne pensait qu’à elle, cherchait sans relâche à imaginer des séductions plus grandes ; et, derrière elle, quand il lui avait vidé la poche et détraqué les nerfs, il était plein du secret mépris de l’homme auquel une maîtresse vient de faire la bêtise de se donner.
— Ayez donc les femmes, dit-il tout bas au baron, en riant d’un rire hardi, vous vendrez le monde ! »
« Sortir de l’hétérosexualité a été un énorme soulagement. »
« À partir de ce moment, Denise s’intéressa aux histoires tendres de son rayon. En dehors des heures de gros travail, on y vivait dans une préoccupation constante de l’homme. Des commérages couraient, des aventures égayaient ces demoiselles pendant huit jours.
Clara était un scandale, avait trois entreteneurs, disait-on, sans compter la queue d’amants de hasard, qu’elle traînait derrière elle ; et, si elle ne quittait pas le magasin, où elle travaillait le moins possible, dans le dédain d’un argent gagné plus agréablement ailleurs, c’était pour se couvrir aux yeux de sa famille ; car elle avait la continuelle terreur du père Prunaire, qui menaçait de tomber à Paris lui casser les bras et les jambes à coups de sabot. Au contraire, Marguerite se conduisait bien, on ne lui connaissait pas d’amoureux ; cela causait une surprise, toutes se racontaient son aventure, les couches qu’elle était venue cacher à Paris ; alors, comment avait-elle pu faire cet enfant, si elle était vertueuse ? et certaines parlaient d’un hasard, en ajoutant qu’elle se gardait maintenant pour son cousin de Grenoble. Ces demoiselles plaisantaient aussi Mme Frédéric, lui prêtaient des relations discrètes avec de grands personnages ; la vérité était qu’on ne savait rien de ses affaires de cœur ; elle disparaissait le soir, raidie dans sa maussaderie de veuve, l’air pressé, sans que personne pût dire où elle courait si fort. Quant aux passions de Mme Aurélie, à ses prétendues fringales de jeunes hommes obéissants, elles étaient certainement fausses : on inventait cela entre vendeuses mécontentes, histoire de rire. Peut-être la première avait-elle témoigné autrefois trop de maternité à un ami de son fils, seulement elle occupait aujourd’hui, dans les nouveautés, une situation de femme sérieuse, qui ne s’amusait plus à de pareils enfantillages. Puis, venait le troupeau, la débandade du soir, neuf sur dix que des amants attendaient à la porte ; c’était, sur la place Gaillon, le long de la rue de la Michodière et de la rue Neuve-Saint-Augustin, toute une faction d’hommes immobiles, guettant du coin de l’œil ; et, quand le défilé commençait, chacun tendait le bras, emmenait la sienne, disparaissait en causant, avec une tranquillité maritale. »
Étude de doigté lesbien [2]
« La grande puissance était surtout la publicité. Mouret en arrivait à dépenser par an trois cent mille francs de catalogues, d’annonces et d’affiches. Pour sa mise en vente des nouveautés d’été, il avait lancé deux cent mille catalogues, dont cinquante mille à l’étranger, traduits dans toutes les langues. Maintenant, il les faisait illustrer de gravures, il les accompagnait même d’échantillons, collés sur les feuilles. C’était un débordement d’étalages, le Bonheur des Dames sautait aux yeux du monde entier, envahissait les murailles, les journaux, jusqu’aux rideaux des théâtres. Il professait que la femme est sans force contre la réclame, qu’elle finit fatalement par aller au bruit. Du reste, il lui tendait des pièges plus savants, il l’analysait en grand moraliste. Ainsi, il avait découvert qu’elle ne résistait pas au bon marché, qu’elle achetait sans besoin, quand elle croyait conclure une affaire avantageuse ; et, sur cette observation, il basait son système des diminutions de prix, il baissait progressivement les articles non vendus, préférant les vendre à perte, fidèle au principe du renouvellement rapide des marchandises. Puis, il avait pénétré plus avant encore dans le cœur de la femme, il venait d’imaginer “les rendus”, un chef d’œuvre de séduction jésuitique. “Prenez toujours, madame : vous nous rendrez l’article, s’il cesse de vous plaire.” Et la femme, qui résistait, trouvait-là une dernière excuse, la possibilité de revenir sur une folie : elle prenait, la conscience en règle. Maintenant, les rendus et la baisse des prix entraient dans le fonctionnement classique du nouveau commerce. »
« L’art est une extension de l'imaginaire masculin. »

vendredi 25 août 2023

Le frottement de la corde

Elle n’a pas froid aux yeux !
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Émilie raconta progressivement son histoire à Pascal, qui pleura plusieurs fois en l’écoutant. L’enfance d’Émilie avait été très dure, et parfois terrifiante. Arrivée au collège encore tremblante, elle ne s’était fait qu’un seul ami, fils d’un harki réfugié en Normandie après les accords d’Évian. Karim était légèrement handicapé : il avait un pied bot et devait porter une chaussure orthopédique. Un peu plus âgé qu’Émilie, il la protégeait. Il était amoureux d’elle. En cinquième, Émilie avait traversé, après la tentative de suicide de sa mère, un long épisode mystique : elle lisait sainte Thérèse la nuit, et passait tous ses après-midis libres dans la grande basilique qui lui était consacrée. Karim, qui était musulman, l’attendait à l’extérieur de l’édifice, et la reconduisait chez elle. Elle était épuisée et bizarrement excitée. Malgré les nombreuses tentations qu’elle lui faisait subir, pour tester la valeur de son amitié, Karim n’essaya jamais d’en profiter.
L’attitude de Karim plut beaucoup à Pascal. Mais poursuivant son récit, Émilie en vint à évoquer son initiation sexuelle, ce qui éveilla la jalousie de Pascal : elle montait à la corde, dans le gymnase du collège, entourée de toute sa classe, quand le frottement l’avait fait jouir, presque par surprise un peu avant le sommet ; sans l’idée de recommencer aussitôt — il lui restait un mètre — Émilie aurait probablement lâché la corde. Elle avait fait l’amour, dès la semaine suivante, avec un garçon de troisième qui avait sport juste après sa classe — elle avait fait en sorte de le croiser nue dans les vestiaires.
Courtisane ou noble femme ?
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Karim avait un cousin qu’il admirait beaucoup. Yazid n’était pas beau, mais avait beaucoup de charme. Sa froideur calculée séduisit Émilie, qui devint, pendant l’été, sa petite amie officielle. L’année qui suivit elle abandonna quasiment le collège, et commença à fréquenter les amis de Yazid. Elle participa à plusieurs vols de voiture et à quelques petits cambriolages. Yazid la laissait conduire sa voiture, et lui offrit une chaîne hi-fi volée — qui fut à l’origine d’une dispute très violente avec son beau-père. Dès lors, chassée de l’appartement familial, Émilie s’installa chez Yazid, qui se montra moins charmeur et beaucoup plus violent. Financièrement dépendante de lui, elle accepta bientôt de le suivre à Rouen, où il exigea qu’elle gagne de l’argent.
Jamais Yazid ne parla de prostitution. Il connaissait seulement quelqu’un, l’ami d’un ami, à qui elle plaisait particulièrement. Si elle se laissait inviter au restaurant, il saurait se montrer généreux. Elle serait bien sûr libre d’accepter ou de refuser. Yazid était ambitieux et voulait monter un réseau haut de gamme : les premiers clients d’Émilie furent surtout des notables rouennais, des médecins et des avocats. Ils possédaient souvent des caméras, et réalisèrent de nombreux films pornographiques, parfois à l’insu d’Émilie. Certains de ces films, aux contours flous et bleutés caractéristiques de la vidéo amateur sur bande magnétique, furent discrètement commercialisés. Émilie devint dès lors un personnage important du milieu libertin rouennais. Elle changea ainsi de clientèle, et fut régulièrement invitée par des couples échangistes qui l’utilisaient pour rajeunir leurs soirées. Émilie se retrouva un jour seule avec quatre hommes, mais sut gérer intelligemment la situation, du moins jusqu’à ce que l’un des hommes, alors qu’elle s’apprêtait à repartir, l’oblige, en la tirant par les cheveux, à lui faire une fellation. Elle voulut porter plainte, Yazid l’en dissuada. Dès lors, elle tenta d’échapper à son emprise, mais il lui faisait de plus en plus peur. Elle continua pendant plusieurs semaines à travailler pour lui, jusqu’au jour où, passant devant la gare, elle prit le premier train pour Paris. »
D’un côté à l’autre

vendredi 18 août 2023

Une algèbre complexe

« S’il suffisait de retraduire pour mettre les choses au point, comme ce serait facile ! Mais certains cas sont épineux. Chez les Hindous, par exemple, il est grotesque de penser que le malpropre et le sacré puissent appartenir à une même catégorie linguistique. Mais la notion de pollution chez les Hindous suggère une autre manière d’aborder le problème. Après tout, le sacré et le profane ne sont pas nécessairement et toujours diamétralement opposés. Il peut s’agir de catégories relatives. Ce qui est propre par rapport à telle chose peut être sale par rapport à telle autre, et vice versa. Le vocabulaire de la pollution se prête à une algèbre complexe qui tient compte des variables dans chaque contexte. Par exemple, le professeur Harper explique comment les Havik de Malnad, région de l’Etat de Mysore, expriment le respect.
“Les conduites qui entraînent généralement la pollution sont parfois voulues et expriment alors la déférence et le respect ; en faisant ce qui, en d’autres circonstances, serait profanation, un individu exprime sa situation d’inférieur. Par exemple, le thème de la subordination de la femme à son époux se trouve exprimé par le rite selon lequel elle mange dans la feuille de son époux quand celui-ci a terminé...”
Autre exemple, encore plus net :
“Une sainte femme, sadhu, devait être traitée avec le plus grand respect quand elle rendait visite au village. C’est ainsi que le liquide où avaient baigné ses pieds passa de main en main dans un récipient spécial en argent. Toutes les personnes présentes en versèrent dans leur main droite et la burent, la traitant comme liquide sacré (tirtha). L’assistance montrait ainsi qu’elle élevait cette femme au rang de déesse et non de simple mortelle. De toutes les manifestations de respect par la pollution, la plus étonnante, la plus fréquente aussi, consiste à utiliser la bouse de vache comme produit de nettoyage. Les femmes havik adorent quotidiennement une vache, et les hommes en font autant lors de certaines cérémonies. […] On dit parfois que les vaches sont des dieux. Ou encore que plus de mille dieux les habitent. On enlève les pollutions mineures à l’eau; les pollutions plus graves s’enlèvent avec de l’eau et de la bouse de vache. […] La bouse de vache, comme les excréments de tout autre animal, est intrinsèquement impure et peut être la cause d’une souillure. Elle peut en fait souiller un dieu; mais par rapport à un homme, elle est pure. […] La partie la plus impure de la vache est suffisamment pure par rapport à un prêtre brahmine pour délivrer celui-ci de ses impuretés.”
Il est évident que nous avons affaire ici à un langage symbolique capable de différenciations très subtiles. Cet emploi du rapport entre pureté et impureté n’est pas incompatible avec notre propre langage et ne soulève pas de paradoxe embarrassant. Loin de confondre les notions de sacré et de malpropreté, les Hindous les distinguent au contraire avec la plus extrême finesse. »

jeudi 17 août 2023

La beauté d’un corps masculin

Après la déconstruction…
« Perla veut que je me mette au lit avec un bon livre. Elle ne peut toutefois pas me recommander le roman qui lui est tombé des mains cette nuit, œuvre d’un auteur étranger primé.
— Les femmes s’y expriment comme des hommes, entre deux coucheries avec le héros de l’histoire, un bonhomme chauve et d’âge mûr qui évoque étrangement l’auteur. De toute ma vie je n’ai jamais rencontré pareilles femmes. Je ne connais d’ailleurs aucun homme qui se rapproche de ce type de héros, en dépit des deux cents et quelques individus mâles que contient mon fichier. Si j’avais encore le goût d’écrire un polar, j’y verrais bien un certain écrivain, invité à un festival littéraire, retrouvé assassiné dans un parterre de fleurs.
Effet de perspective
Taille originale : 29,7 x 42 cm
Perla doit faire un saut chez elle. Elle en revient avec un tas de livres choisis pour moi dans sa bibliothèque.
— Je suggère que tu restes bien tranquille au lit jusqu’à ce que Flóki te ramène les enfants ce soir.
Elle aligne sur la couette Rilke, Auden, García Lorca, Edmund White, Shaw, Russel, Wittgenstein, Genet, et puis elle en choisit un, l’ouvre et me le tend, le doigt posé sur un vers.
— Personne ne décrit la beauté d’un corps masculin aussi bien que García Lorca.
Avant la reconstruction…
Pendant que je lis le poème, Perla s’en retourne me préparer une soupe. Comme je ne dispose que d’une carotte et deux pommes de terre, elle se charge de tout. Mais elle revient m’annoncer peu après que, son frigo étant vide, la soupe se fera plutôt sur ma cuisinière.
Elle a apporté son marchepied. Comment faut-il s’y prendre pour préparer les lentilles brunes qu’elle a trouvées dans mon placard :
— Les mettre à tremper, hein ?
Ma voisine me consulte de temps à autre sur le temps de cuisson des carottes, pour savoir où je range les bouillons cubes ou encore si j’ai des lunettes de ski pour se protéger les yeux en coupant les oignons. Elle profite de l’occasion pour discuter avec moi en me passant tel ou tel livre posé sur la couette.
Elle saisit un recueil de poèmes qu’elle feuillette.
— Écoute-moi ça :
J’ai tendu dans le noir
une main tâtonnante
et j’ai trouvé une autre
main tâtonnante.
 »
Le bras long… et musclé
ou le harceleur puni
Taille originale : 21 x 29,7 cm

mardi 15 août 2023

Le sexe partout

Le capitalisme rend sourd !
Taille originale : deux fois 29,7 x 42 cm
« Et donc nous partîmes dans la nuit, jusque vers le bord de l’eau, où l’on entendait la musique et des cris et des jurons de matelots ivres. Collins parlait tranquillement tout le long de ceci et de cela, d’un garçon dont il était tombé amoureux et des ennuis du diable qu’il avait eus pour se tirer d’affaire quand ses parents l’avaient appris. De là, il revint au baron de Charlus et puis à Kurtz qui avait remonté le fleuve et s’était perdu. Son thème favori. J’aimais la façon dont Collins évoluait sur cet arrière-plan de littérature continuellement ; c’était comme un millionnaire qui n’est jamais descendu de sa Rolls. Il n’y avait pas de royaume intermédiaire pour lui entre la réalité et les idées. Quand nous entrâmes dans le bordel du quai Voltaire, après qu’il se fut jeté sur le divan, qu’il eut sonné les filles et commandé des boissons, il pagayait encore sur la rivière avec Kurtz, et ce ne fut que lorsque les filles se furent jetées sur le divan à côté de lui, lui bourrant la bouche de baisers, qu’il cessa ses divagations. Puis, comme s’il s’était subitement rendu compte de l’endroit où il se trouvait, il se tourna vers la matronne qui tenait le bordel, et lui fit un éloquent laïus sur ses deux amis qui étaient venus exprès de Paris pour voir sa boîte. Il y avait environ une demi-douzaine de filles dans la salle, toutes nues, et fort belles à regarder, je dois l’avouer. Elles sautillaient comme des oiseaux tandis que nous trois essayions de continuer la conversation avec l’aïeule. Finalement, celle-ci prit congé et nous dit de nous mettre à l’aise. Je fus complètement séduit par cette femme, tellement elle était douce et aimable, si parfaitement gentille et maternelle. Et comme elle était bien élevée ! Si elle avait été un peu plus jeune, je lui aurais fait des avances. Certainement on n’aurait pas cru qu’on était dans un “repaire du vice”, comme on dit !
Nous y restâmes une heure ou deux, et comme j’étais le seul en condition de pouvoir jouir des privilèges de la maison, Collins et Fillmore restèrent en bas à bavarder avec les filles. Quand je revins, je les trouvai étendus tous les deux sur le divan ; les filles avaient formé un demi-cercle autour d’eux, et chantaient avec les voix les plus angéliques le chœur des Roses de Picardie. Nous étions sentimentalement très déprimés quand nous quittâmes la maison — surtout Fillmore. Collins nous emmena rapidement dans une boite gargote, bourrée de matins saouls tirant leur bordée, et nous y restâmes quelque temps, à nous divertir du déchaînement homosexuel qui battait son plein. Quand nous filâmes, il nous fallut traverser le quartier aux lanternes rouges, ou d’autres aïeules avec des châles sur les épaules, assises au seuil des portes, s’éventaient et faisaient d’aimables signes de tête aux passants. Et toutes si apparemment gentilles, si gentilles, qu’on aurait pensé qu’elles montaient la garde devant une nursery. De petits groupes de matelots passaient en zigzaguant et pénétraient bruyamment dans les boîtes tape-à-l’œil. Le sexe partout : il débordait de toutes parts, marée montante qui emportait les pilotis des fondations de la ville. On s’arrêta pour flanocher au bord du bassin, où tout était mélangé et enchevêtré : on avait l’impression que tous ces bateaux, ces chalutiers, ces yachts, ces goélettes et ces chalands avaient été chassés à terre par une violente tempête. »

Musique au choix :

  • Cee Lo Green, Crazy
  • Wolfgang Amadeus Mozart, Cavatine de Barberina : « L’ho perduta, me meschina », Les Noces de Figaro
  • Nina Simone, You Don't Know What Love Is

vendredi 11 août 2023

Le sentiment d'avoir fait un rêve

Lever les yeux
« Je me rendis donc chez Giovanni que je trouvai dans son sous-sol noir, rempli de fagots et de sacs de charbon, seule denrée qu’on trouvât à Rome, cet été-là. Je lui dis ce que je désirais et il m’écouta en silence, les yeux froncés sur son cigare à demi éteint. Finalement : — Bon… je tiendrai à l’œil la boutique et l’appartement tout le temps que tu seras partie… ce sont bien des casse-tête par le temps qui court et je me demande vraiment pourquoi j’accepte… admettons que ce soit par bonté d’âme… — Ces mots m’embarrassèrent, car il me semblait l’entendre encore me dire : “Que peux-tu faire de cette sale bête ?” Et, cette fois encore, comme l’autre, je n’en croyais pas mes oreilles. Et tout à coup, je laisse échapper : — J’espère que c’est aussi pour moi que tu acceptes ? — Pourquoi dis-je cela, je n’en sais trop rien, sans doute parce que j’étais convaincue qu’il m’aimait bien et qu’en cette heure difficile, j’aurais eu plaisir à l’entendre dire qu’il ferait cela pour moi. Il me regarda un moment, puis ôta son cigare de sa bouche et le posa sur le bord de la table. Puis alla vers la porte du sous-sol, monta les marches, la ferma, mit la barre avec le cadenas, si bien que nous restâmes dans une obscurité complète.

J’avais compris tout à coup ; le souffle me manquait, le cœur me battait fort, mais je ne puis dire que j’étais sur la défensive, je me sentais toute troublée. J’imagine que c’était la faute des circonstances : Rome sens dessus dessous, la pénurie, la peur et le chagrin de quitter ma boutique et ma maison, sans compter le sentiment de n’avoir pas, comme toutes les femmes, un homme dans ma vie qui, à cette heure, pourrait m’aider et me donner du courage. Le fait est que, pour la première fois de ma vie, pendant que Giovanni venait au-devant de moi dans le noir, je sentis mon corps se détendre et devenir tout faible et consentant ; aussi, quand il me prit dans ses bras, ma première impulsion fut-elle de me serrer contre lui et de chercher ses lèvres avec ma bouche haletante. Il me poussa sur des sacs de charbon de bois et je me donnai à lui avec la sensation que, pour la première fois, je me donnais vraiment à un homme et, quoique les sacs fussent durs et lui très lourd, je me sentais légère et soulagée. Quand ce fut fini et qu’il s’écarta de moi, je demeurai assez longtemps couchée sur les sacs, heureuse ; il me semblait presque être redevenue jeune, au temps où j’arrivais à Rome avec mon mari, rêvant d’éprouver un sentiment semblable que je n’éprouvais pas, au contraire, puisque j’avais pris en dégoût les hommes et l’amour. Au bout d’un moment, il me demanda, toujours dans l’obscurité, si je me sentais en état de parler de nos affaires ; je me relevai et lui répondis affirmativement ; alors, il alluma une petite lampe à lueur jaune, et je le vis assis devant la table comme avant, le cigare entre les dents, l’œil à demi fermé, comme si rien n’était arrivé. — Jure-moi que tu ne diras jamais à personne ce qui vient de se passer, lui dis-je en m’approchant de lui, jure-le moi… — Il sourit en me répondant : — Que dis-tu ? Je ne te comprends pas… tu es bien venue me trouver pour cette histoire de maison et de magasin, n’est-ce pas ? — Et de nouveau, j’éprouvai ce même sentiment d’avoir fait un rêve. »