Se montrer complètement nu
 |
| Voie étroite |
« L’une des facettes de l’identité sociale consiste en l’adoption des attributs propres à un groupe dans l’objectif de se faire reconnaître en tant que membre genré de cette communauté. Elle doit donc être visible et s’exprime notamment dans le vêtement et ses composantes - tissus, attaches, ornements et accessoires, parures et bijoux - ainsi que dans les objets qui caractérisent une fonction, un statut, une activité prise en charge par l’individu qui en est porteur. Un autre élément réside dans le corps et ses représentations physique, sociale et mentale. Cet aspect est intimement lié au costume dès lors que celui-ci sert à modeler ou à modifier le corps, à le faire valoir ou à le cacher, l’association des deux formant l’apparence d’un individu, dont l’affichage de son genre.
Le vêtement et le corps sont donc les ateliers de la construction sociale du genre. Dans presque toutes les régions du monde, la vêture des femmes se distingue de celle des hommes, mais notons qu’en la matière, ce ne sont pas toujours elles qui présentent les tenues les plus voyantes ou les plus extravagantes. Chez les Baruya par exemple, les hommes sont les seuls à porter le bandeau rouge couleur de soleil ainsi que les coiffes de plumes - et de manière générale, sur l’île de Nouvelle-Guinée, ce sont les hommes qui portent les beaux atours. En Occident, le vêtement des élites masculines comme féminines était particulièrement exubérant jusqu’à la Révolution française. Si, parfois, l’habillement et ses accessoires invisibilisent ou exposent les femmes, ils sont aussi souvent un moyen d’entraver, d’empêcher leur libre mouvement, de les dominer : robes longues, avec ou sans traîne, robes à paniers, corsets, baleines, pieds bandés en Chine, femmes girafes Padaung de Birmanie, ou Ndebele d’Afrique du Sud, chaussures à talons hauts, jupes crayons, burqa, etc.
 |
| Doigté féminin |
Le vêtement est donc l’un des moyens de contrôler les corps mais aussi les esprits. Prenons l’exemple des habits de l’élite de la fin du Moyen Âge, que l’historienne Odile Blanc a étudiés à travers les miniatures ornant les manuscrits princiers. Elle montre qu’au XIVe et au XVe siècles, les costumes masculins raccourcissent ; ils sont taillés près du corps et révèlent les formes de leur porteur, tout en permettant le mouvement et l’exercice physique ; ceux des femmes au contraire ne soulignent qu’une partie de leur anatomie, d’abord la nudité du cou jusqu’à la naissance des seins, puis le haut du buste moulé dans l’étoffe, le restant étant enfoui dans de larges jupes à traîne ne permettant que des déplacements contraints. À cette période, le décolleté féminin, en ce qu’il découvre tout en cachant l’essentiel, est l’un des symboles de la femme tentatrice, de la pécheresse dont, selon les moralistes de l’époque, les hommes doivent se méfier. Mais il est aussi un marqueur de la fragilité et de la vulnérabilité des femmes, dont le corps en partie dénudé ou seulement couvert d’une mince étoffe doit être protégé. Le costume masculin, court et moulant en bas, et ample et garni de fourrure en haut, traduit autant les valeurs masculines de virilité dans l’action que celles relatives à la protection et à l’enveloppement des êtres faibles tels que les femmes. La représentation d’un couple vêtu de la sorte dans l’Épître d’Othea à Hector de Christine de Pizan (1364-1431) en est un parfait exemple. Pour Odile Blanc, à la fin du Moyen Âge, “cette maîtrise des apparences […] est sans aucun doute au service de l’affirmation du pouvoir des hommes dans la société”. Autrement dit, l’habillement des femmes est bien souvent une affaire d’hommes qui traduit la place que la société veut bien leur accorder afin, ce faisant, de valoriser la puissance masculine.
 |
| Pente glissante |
Comme le montre cet exemple, le vêtement couvre la nudité en laissant voir - ou deviner - certaines parties du corps tandis qu’il en dissimule d’autres. Ce jeu d’exposition et de dissimulation contribue à donner au corps son identité sociale. C’est pourquoi, dans la plupart des sociétés, il est interdit de se montrer complètement nu : ce serait s’exposer aux regards sans les oripeaux culturels qui font de vous un être social reconnu, autrement dit se montrer comme départi de son humanité. Et ce n’est pas le pourcentage de peau recouverte, le métrage d’étoffe ou le nombre d’accessoires qui importent. Chez les peuples où le vêtement est minimal en raison de la chaleur du climat, l’enlèvement, la perte ou le détachement en public de l’étui pénien ou du cache-sexe provoque, dans la plupart des situations, un sentiment de honte chez l’individu concerné qui, involontairement ou volontairement, n’a pas respecté les conventions sociales et les règles de la pudeur. »
 |
| Courage, dit-elle |
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire