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| Rebelle |
« Malgré toutes ses randonnées idéalistes sur des crêtes spectaculaires, il n’était toujours pas libre. Naomi, une amie qui travaillait dans une librairie et l’avait emmené écouter Robert Lowell à la Poetry Society, accueillit sa décision de mettre fin à leur liaison avec désarroi, puis amertume. Froidement, elle lui dit ses quatre vérités. Il y avait une blessure chez lui, une faille. “Tu n’as jamais pu me dire ce que c’était, mais je sais au moins une chose. Tu seras toujours insatisfait.”
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| Philosophie du rire Taille originale : 29,7 x 42 cm |
Il voyait ses activités dans le monde réel - ses emplois free-lance en série, ses amis, ses loisirs, son autoéducation - comme autant de distractions. Il évitait le salariat pour être disponible. Il fallait qu’il reste libre - afin de ne pas l’être. Le seul bonheur, but et paradis digne de ce nom était sexuel. Un rêve irréalisable l’entraînait d’une relation à l’autre. Si ce rêve était une fois devenu réalité, il pouvait, il devait le redevenir. Roland savait qu'au mieux la vie était riche et plurielle, que les obligations étaient inévitables, qu’il était forcément impossible de ne vivre que dans et pour une extase protectrice. La nécessité de se le rappeler prouvait son égarement. Mais ce qu’il savait être vrai, il s’attendait aussi à le voir démenti. Il ne pouvait s’en empêcher. C’était une basse continue, un fond sonore, la rengaine de la déception. Diana le décevait, Naomi aussi, et d’autres encore. Son tourment venait de sa conscience d’être excentrique. Voire fou, aussi splendidement fou que Robert Lowell, dont les poèmes finissaient par l'obséder. Plus tard, la parentalité, sa double hélice d'amour et de labeur, aurait dû être une délivrance. Dans le monde réel, il était forcément délivré. Des années d’engagement en tant que père l’attendaient, c’était évident. Il n’y avait sans doute plus d’espoir à présent. Or il ne pouvait rayer l’espoir de ses pensées. Ce qu’il avait eu à une époque, il devait l’avoir à nouveau.
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| Ecce femina |
Une mosaïque de souvenirs contribuait à la vision semi-fictive qu’il convoquait souvent […] À l'école tout allait bien, il jouait au rugby, participait à des cross, faisait l'imbécile avec ses amis, déchiffrait de nouveaux morceaux. Mais certaines tâches - apprendre par cœur, écouter en cours, rédiger le début d’une dissertation, et surtout lire un livre au programme - l'incitaient à rêvasser, à revivre leur dernière rencontre, à fantasmer la suivante. Au milieu d’un paragraphe il bandait à en avoir mal, ce qui le déconcentrait. Tombant sur un mot inconnu, en français ou en allemand, il prenait son dictionnaire. Cinq minutes plus tard il l’avait toujours à la main, sans l’avoir ouvert. À la fin de sa scolarité, il n’avait pas lu plus d'une douzaine de pages des Trois Aveugles de Compiègne ou d’Aus dem Leben eines Taugenichts - Scènes de la vie d’un propre à rien, titre approprié - et il en était resté aux deux premiers livres du Paradis perdu. Il lui fallait parfois une soirée entière pour mémoriser dix mots nouveaux d’allemand. Le plus souvent, il n’essayait même pas. Il recevait des mises en garde de ses enseignants. Neil Clayton, le professeur d’anglais, son plus fervent soutien, l’avait convoqué trois fois en un semestre pour lui rappeler qu’il était intelligent, que les examens approchaient et qu’il ne passerait pas en sixième année s’il ne réussissait pas dans cinq matières au moins.
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| Haine en ligne |
Roland avait-il des regrets à l’époque, et aurait-il préféré n’avoir jamais pris de leçons de piano, n'avoir jamais entendu parler d’Erwarton ? La question ne l’effleurait pas. C’était son exceptionnelle nouvelle vie. Elle le flattait, il se sentait privilégié et en était fier. Là où ses amis devaient se contenter de rêves et de blagues, il prenait son envol, traversait l’horizon visible puis, au-delà, un autre horizon, invisible, et le suivant. Il croyait avoir accédé à un état de transcendance qu'aucun d’eux ne connaîtrait jamais. Le travail scolaire, il pourrait s’en occuper plus tard. Il croyait être amoureux. Il faisait à Miriam de petits cadeaux : quelques fleurs choisies dans un arrangement floral du grand hall, sa barre chocolatée préférée venant de la boutique de l’internat. Quelque chose de reptilien, d’obsessionnel et d'insatiable, venait de se réveiller chez lui. Si on lui avait dit qu’il était accro au sexe comme d’autres l’étaient à la drogue, il l'aurait volontiers admis. S’il avait une addiction, alors il devait être adulte.
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| « La première chose qu’on vit et qui est universelle pour les TdS, c’est la stigmatisation. » Taille originale : 29,7 x 21 cm |
Bien des années plus tard, devenu capable de parler de son adolescence et de son entrée dans l’âge adulte, il faisait une randonnée sur les hauteurs d’un fjord norvégien reculé avec Joe Coppinger, qui travaillait alors dans une association caritative pour l'accès à l’eau potable. Ils marchaient côte à côte sur une ligne de crête, chacun avec un verre de vin à la main selon un agréable rituel établi depuis longtemps.
“Si j’étais venu te demander conseil, à l'époque de ta pratique clinique, tu m’aurais dit quoi ?
— Quelque chose du style : “Tu as envie de faire l’amour nuit et jour ? Comme nous tous. Impossible. C’est le prix à payer pour que l’ordre règne dans les rues. Freud savait ça. Alors grandis un peu !”
Exact, et ils avaient éclaté de rire. Mais adolescent, Roland avait déjà lu Malaise dans la civilisation. Ça ne l’avait pas aidé.
S'il était abîmé par son passé, cela n'apparaissait que de manière oblique. Il ne suivait pas les femmes dans la rue, ne leur faisait pas de propositions inconvenantes, n’avait pas la main baladeuse avec elles dans le métro - toutes choses grotesquement courantes durant les années 1970. Il n’allait pas dans une fête pour baiser. Fait inhabituel en ce temps-là, il était fidèle pendant chacune de ses liaisons en série. Il nourrissait le rêve d'une monogamie démente, d’un total dévouement mutuel, de la poursuite commune du sublime sur les plans sexuel et émotionnel. Le décor fantasmé de ce rêve semblait emprunté ou convenu : un hôtel à Paris, Madrid ou Rome. Jamais une maisonnette près d’un estuaire du Suffolk au cœur de l’hiver. Le plein été, une circulation automobile paresseuse au-dehors et, filtrant par les volets mi-clos, des rais de lumière d’un blanc éclatant sur le sol carrelé. Également sur le sol, draps et couvertures. Après, la sueur, la fraîcheur de la douche, les appels à la réception pour demander de l’eau avec des glaçons, une collation, du vin. Comme intermèdes, quelques flâneries le long du fleuve, un repas au restaurant pendant que quelqu’un changeait les draps, faisait le ménage, remplaçait les fleurs et les recharges de café. Puis recommencer. Qui était censé payer tout cela ? Ne fallait-il pas aller travailler ? Peu importait. Un rêve de long week-end assez conventionnel. Chez lui l’élément de magie, ou de ridicule, était de vouloir qu’il dure éternellement. Sans fin, ni envie qu’il y en eût une. Enfermés, en proie au désir, mêlant leurs identités, pris au piège de la félicité. Jamais ils ne se lassent, rien ne change dans leur existence monastique, c’est toujours le mois d’août dans la ville à moitié déserte, où ils n’ont que cela : eux deux.
Les premiers jours de chacune de ses liaisons faisaient resurgir la promesse fantomatique d’une telle vie. Le portail du monastère s’entrouvrait de quelques centimètres. Mais très vite, son attitude à lui, son désir devenaient fatigants. Elle l’avait sans doute vue chez d’autres hommes, cette insistance banale pour qu’ils passent plus de temps ensemble qu’elle n’en avait envie. Ses démons à lui ne le lâchaient pas et pour finir il fallait choisir entre deux directions. À moins de suivre les deux à la fois. Elle prendrait ses distances avec lui, surprise, agacée, étouffant peut-être, ou bien lui continuerait sa route, déçu une fois de plus, puis gagné par un remords croissant qu’il tentait de dissimuler. »







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