lundi 27 juillet 2026

Un embout lubrifié

Colonne(s)
Taille originale : 42 x 29,7 et 21 x 29,7 cm
« Pour notre première séance publique, le cuisinier me couche sur le fauteuil, jambes pliées, cuisses ouvertes. Le rideau aux plis tombants dissimule mon corps à l’exception de mon sexe, visible par un trou pratiqué dans le velours. Je ne suis plus un corps entier, des bras, des mains, une nuque flexible, je suis, masquée par une étoffe fendue, un œil vertical, cyclopéen, aux bords frangés de cils bouclés. J’aime l’idée que les gens ne verront du fond des gradins que cet œil de chair. Qui va pleurer avec tant de force que les premiers rangs s’en trouveront éclaboussés. Il m’a fallu pour cela boire de l’eau claire, boire depuis le matin jusqu’à l’heure où les notables quittent leurs maisons pour se rendre, en ordre dispersé, au mausolée Feldheim maudit par leurs compagnes. Avant leur arrivée, je bois encore, je bois sans soif. Et je me retiens. Lorsque je suis sous l’étoffe, on confie aux spectateurs un long bâton terminé par un embout lubrifié. Un tirage au sort désigne à chacun son ordre de passage. Quand la fontaine jaillira-t-elle ? Certains enfournent si vigoureusement l’engin que je crois le moment venu. Mais toujours quelque chose me retient. Jusqu’à ce qu’intervienne quelqu’un dont le geste est précis, un poinçon dans l’entaille. On dirait que cet homme a prémédité son geste, que nous formons, à deux, une machine parfaite, le trou et l’instrument qui l’ausculte. Je commence à me balancer tel l’enfant qui se retient, soudain je cède et l’urine jaillit en fontaine, aussi claire qu’une source, inondant le manipulateur subtil et les hommes alentour.
Une main qui ne tremble pas
Sous l’étoffe, je ne distingue rien, mais distinguerais-je toute la scène que je n’aurais pas de certitude plus nette : l’habile manipulateur est Dragon en personne. Nul autre que lui, rodé à pénétrer la Barbière, son sexe rétractile, n’a un doigté aussi précis, fût-ce au bout d’un bâton. Le maître-nageur écarte l’étoffe. Je me redresse, vêtue d’un corset de cuir dont l’étroitesse me comprimait, donnant au jet sa direction et sa portée. De son plus grand couteau, le cuisinier tranche les lacets. Le corset s’ouvre. Je suis le fruit sortant de son écorce. Tous applaudissent. Rideau. »
Le corps du Christ

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