![]() |
| « dans une situation active et supérieure » |
« Trois traits du comportement sexuel du début des Temps modernes sont tout à fait particuliers à l’Europe. Le premier est l’intervalle moyen de dix ans ou plus qui s’écoule entre la puberté et le mariage. Cette période, qui tend à s’allonger dans les couches inférieures de la société, s’accroît encore au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Un grand nombre de gens ne se marient même jamais, 10 % dans les classes rurales et défavorisées, jusqu’à 25 % dans les couches supérieures. La seconde caractéristique de l’Europe du début des Temps modernes est la superposition de la notion d’amour romanesque à la constante biologique qu’est la pulsion sexuelle. Née avec la poésie lyrique des troubadours au XIIe siècle, la notion d’amour romanesque, d’abord exclusivement extraconjugale, se répand aux XVIe et XVIIe siècles, grâce à l’imprimerie et au développement de la littérature. Elle inspire poètes, dramaturges et romanciers, avant de trouver sa voie dans la vie réelle au milieu du XVIIIe siècle. Enfin, cette époque est marquée par la prédominance constante de l’idéologie chrétienne dans la légitimation et la pratique de la sexualité. Bien qu’un peu adoucie par les efforts des protestants et des humanistes qui tendent à remplacer l’idéal médiéval de virginité par celui du mariage sacré, l’attitude dominante envers la sexualité reste imprégnée de suspicion et d’hostilité. Littérature médicale, traités de théologie et de morale s’accordent pour promouvoir une vision surtout nataliste de l’activité sexuelle selon laquelle le plaisir n’est toléré que dans l’intérêt de la procréation.
Pour les autorités religieuses, l’acte sexuel commis hors mariage est un péché mortel, ainsi que tout acte conjugal qui ne vise pas la reproduction. Saint Jérôme qualifie d’“adultère” le mari qui embrasse sa femme avec trop de passion, parce qu’il ne l’aime que pour son plaisir : “Rien n’est plus infâme que d’aimer une épouse comme une maîtresse…” Reprise par saint Thomas d’Aquin et répétée par tous les manuels de confession des XVIe et XVIIe siècles, la réprobation de la passion dans le mariage condamne la femme amoureuse comme l’époux trop sensuel. Même les positions du couple sont soumises à un strict contrôle. La position retro ou more canino (à ne pas confondre avec la sodomie) est déclarée contre nature parce que caractéristique de l’accouplement des animaux. Mulier super virum l’est également, puisqu’elle place la femme dans une situation active et supérieure, en contradiction avec son rôle social, passif et subordonné. Toute acrobatie érotique en dehors de la figure approuvée, la femme étendue sur le dos, l’homme la surmontant, est suspecte de privilégier le plaisir au détriment de la procréation. La seule position qui est censé favoriser l’implantation de la semence du mâle est celle associée symboliquement au geste fécondant du laboureur.
Les textes médicaux confortent les diktats des théologiens quant aux conditions optimales pour créer des enfants, et insistent sur la modération de la passion et la position la plus favorable, laissant planer la menace d’une progéniture débile et contrefaite en cas de déviation. Ces deux autorités avaient établi une liste des différents jours au cours desquels il fallait éviter tout rapport sexuel. Pour les fidèles, les jours de jeûne étaient également jours chastes, ainsi de toutes les fêtes religieuses, dimanches, Noël, vendredi saint et Pâques. La continence était aussi recommandée pendant le carême, bien que les théologiens des Temps modernes se soient fait peu d’illusions sur la totale abstinence des chrétiens. Hors les cent vingt ou cent quarante jours du calendrier liturgique qui décourageaient tout commerce charnel, le couple devait aussi éviter les rapports sexuels pendant les mois d’été, trop chauds, et les différentes périodes d’indisposition de la femme. Non seulement l’union conjugale pendant les règles ou les quarante jours d’“impureté” qui suivent l’accouchement était jugée dangereuse pour la santé de l’époux, mais les relations sexuelles au cours de la grossesse et de l’allaitement menaçaient les chances de survie de l’enfant. Un intérêt croissant pour la santé des enfants, dont le taux de mortalité était très élevé dans les deux premières années, conduisit un certain nombre de médecins, ainsi que les autorités religieuses, à interdire catégoriquement tout rapport sexuel avant la fin de l’allaitement. »

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire