mercredi 7 octobre 2026

Il y avait deux hommes chez un écrivain

« Seuls ces trois panneaux ont survécu. Dieu le Père a une couronne, une crosse et un globe. Il est le maître du monde des Chrétiens, sur terre comme au ciel. Il y a également de la musique. Les anges sur les panneaux latéraux jouent de leurs instruments de l’époque. »
Taille originale  3 fois 21 x 29,7 cm
Un silence absolu suivit mes mots, les élèves fixaient sur moi des yeux de franc défi. Chez certains, c’était même de la colère.
— Et alors ? dis-je.
Ce ne fut pas Raphaël, mais Al Hassane, son voisin, qui me répondit.
— Vous venez de le dire vous-même, monsieur… Verlaine était un gôor-jigéen… L’amant de Rimbaud…
— Oui. Il l’a été. Mais je ne vois pas où vous voulez en venir. Où est le problème ?
— Il aimait les hommes. Voilà le problème.
— Il aimait aussi les femmes. Mais ça ne change rien. Verlaine était un gôor-jigéen. Il pouvait être mille autres choses aussi. Il pouvait aimer les animaux. Mais l’essentiel c’est que Paul Verlaine était un grand poète. Qu’est-ce que ça change à sa poésie qu’il ait été un gôor-jigéen ?
— Ça change quelque chose, monsieur, répondit Al Hassane. Il a couché avec des hommes, ça change même tout. Ça change tout car…
Al Hassane hésita quelques secondes à continuer, conscient que ses prochaines paroles l’engageraient personnellement, même s’il s’exprimait, je le voyais bien, au nom du groupe.
— Car ?
— Car vous nous enseignez la poésie d’un homosexuel… Ça peut avoir une influence sur nous. C’est pourquoi le ministère a interdit d’étudier Verlaine. Il fait partie de la grande propagande européenne pour introduire l’homosexualité chez nous. On ne l’acceptera plus. Les programmes vont changer, In Sha Allah…
Dieu le père ou l’origine du monde ?
Un étrange silence, lourd comme un reproche, succéda à la déclaration de l’étudiant. J’avais envie de répondre aux élèves, comme Proust le fit à Sainte-Beuve, qu’il y avait deux hommes chez un écrivain : l’homme ordinaire, celui qui arrive en retard, fait la lessive, relève le courrier, rate ses plats, promet qu’il ne boira qu’un verre ou qu’il sera à l’heure, le moi social, donc, et l’artiste, le moi profond, celui qui crée, travaille à dire le monde, cherche en lui la beauté, quitte à fouiller dans la laideur. Chez Verlaine, j’aimais le poète, l’homosexuel m’importait peu. Mais je savais que ma réponse semblerait absurde aux étudiants. Ils ne réussiraient jamais à admettre que Verlaine ait été un homosexuel. Ils le lui reprocheraient toujours. Je les comprenais : la culture, l’éducation, les valeurs qu’on leur avait inculquées les avaient conduits à refuser de fermer les yeux sur les homosexuels, Verlaine ou d’autres. Verlaine a eu des relations homosexuelles. Les élèves ne pouvaient l’accepter. Ils n’iraient jamais au-delà de ce fait si grave à leurs yeux. Ils ne verraient jamais la beauté de la poésie de Verlaine, puisque sa personne était impure. Dans ce pays, Proust a tort, éternellement tort, et Sainte-Beuve a raison. Il était inutile d’essayer de faire admettre à mes étudiants que Verlaine, l’homme, qui s’adonnait à l’homosexualité, était différent de Verlaine, le grand poète. Pour eux, pour leurs parents, pour tant de gens dans ce pays, cette distinction était absurde : un homme n’est que ce qu’il fait. Une part forte de notre culture était fondée sur ce principe de non-distinction. Je savais que je n’arriverais pas à différencier les Verlaine. Les élèves ne le verraient jamais que dans son unité, ils exigeaient son unité : celle d’un homosexuel qui avait écrit des poèmes où l’homosexualité était présente. Des poèmes dangereux, donc. Le pire était qu’ils avaient peut-être raison de ne pas vouloir le diviser. Je pouvais concevoir qu’on ne scinde pas un artiste, qu’on le prenne tout entier dans ce qu’il était. Mais nous ne tirions pas les mêmes conséquences de cette manière de voir.
« Pour représenter symboliquement la castration, le rêve emploie la calvitie, la coupe des cheveux, la perte d’une dent, la décapitation. Il faut également voir une manière de se préserver de la castration dans l’apparition de deux ou plusieurs objets servant ordinairement à symboliser le pénis. » (Sigmund Freud)
— Je trouve dommage de ne pas l’enseigner pour cette raison, dis-je. C’est stupide. Le ministère est stupide. Vous êtes stupides. Tout le monde est stupide. Si ça ne tenait qu’à moi…
— Ça ne tient pas à vous ! Rien ne tient à vous ! crus-je entendre dire dans la salle, mais je continuai sans m’en soucier, en tonnant de plus en plus fort :
— Si ça ne tenait qu’à moi, on enseignerait Verlaine, et tous les grands écrivains et poètes ! Qu’ils baisent des animaux ou des femmes ou des hommes ou des trous de mur ! Qu’ils baisent des musaraignes ! criais-je. Peu m’importe, si ce sont de grands artistes.
Je me tus, haletant. Quelques instants passèrent, puis l’euphorie révoltée de ce morceau de bravoure se dissipa. Je me sentis aussitôt ridicule, honteux. La sonnerie qui annonçait la fin du cours retentit. Les étudiants sortirent en me jetant des regards furieux. Ils s’attendaient sans doute à ce que je fasse amende honorable. Que je m’excuse de leur avoir proposé Verlaine la dernière fois. Que je critique l’homosexualité. Que je les conforte dans l’opinion que lire Verlaine était haram. C’est ce que j’aurais fait dans mon état normal. Mais ma lâcheté m’avait fait défaut, pour une fois. J’ignorais pourquoi. Je me retrouvai seul dans la salle de cours. Un fou rire me prit bientôt. “Qu’ils baisent des musaraignes !” Où étais-je allé chercher ça ?
À la porte du Paradis…

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