jeudi 26 septembre 2024

Des concurrentes embarrassantes

Un peu de retenue…

Un “mouvement des femmes” au Moyen Âge ?

« Depuis le haut Moyen Âge, seul le monastère offrait aux femmes isolées une existence digne de leur rang : en Angleterre et en Irlande, les monastères doubles aux ambitions intellectuelles et à la vocation missionnaire, sur le continent les fondations monastiques depuis le VIe siècle. À l’époque de la féodalité, enfin, apparurent dans toute l’Europe des couvents réservés aux filles de la haute noblesse et quelques fondations canoniales — peu nombreuses — pour les célibataires ou les veuves. Le nombre de ces “refuges” destinés aux célibataires était réduit : là, seules les dames de la haute noblesse pouvaient trouver un lieu de retraite convenable. L’apparition de nouvelles catégories sociales à partir du XIIe siècle, ainsi que l’importance croissante prise par l’organisation familiale favorisèrent la création de structures d’aide aux femmes dans le besoin et augmentèrent considérablement la “clientèle” aspirant à la vie de nonne.
Ainsi apparurent, à partir du début du XIIIe siècle, un grand nombre d’ordres et de couvents féminins, d’abord chez les cisterciens, puis chez les dominicains et les franciscains — la première fondation d’une maison dominicaine fut le couvent féminin de Prouille, dans le sud-ouest de la France. On vit même apparaître une forme de vie religieuse particulière et spécifique aux femmes, celle des béguines, dont les communautés se répandirent et attirèrent de nombreuses femmes, surtout dans les centres de production textile et de grand commerce des pays rhénans, et notamment en Flandre et en Brabant. L’ampleur de cette vague de fondations et le nombre des femmes qui menaient une vie religieuse ne peuvent être estimés qu’approximativement, mais une partie de ces estimations se révèle fort éclairante : vers 1300, on trouvait, dans la seule Allemagne, 74 couvents de dominicaines (bien que l’ordre des dominicains n’eût commencé sa mission sur le sol allemand que cinquante ans auparavant) ; ajoutons que ces maisons étaient surpeuplées, comme celles des autres nouveaux ordres religieux, à savoir celles des franciscains (pour les femmes, les clarisses) et des cisterciens. Le nombre des communautés féminines menant une vie semi-religieuse était encore plus élevé. La ville de Cologne à elle seule possédait au milieu du XIVe siècle 169 béguinages avec environ 1170 résidentes ; Strasbourg comptait à la même époque environ 600 béguines : on estime jusqu’à 10 % la proportion de femmes menant une vie religieuse dans cette ville.
Extase ou martyre
Taille originale : 29,7 x 42 & 21 x 29,7 cm
Le fait que les béguines vivaient avant tout de salaires provenant d’un travail manuel ou des soins prodigués aux malades a renforcé la conception de la recherche historique traditionnelle selon laquelle il y aurait eu à la fin du Moyen Âge un énorme excédent de femmes et, de ce fait, un grand nombre de femmes sans subsistance — on parlait même d’une “question féminine” (Frauenfrage); ce problème n’aurait pu être maîtrisé et surmonté que par la fondation de nombreuses communautés religieuses féminines.
Beaucoup d’éléments vont dans le sens de cette interprétation ; et en premier lieu la difficile situation sociale et économique des femmes seules décrite plus haut. On remarque aussi que les communautés de béguines offraient aux femmes issues des couches assez pauvres de la population des possibilités de travail et de logement, bien plus que ne pouvaient le faire tous les autres couvents de femmes fondés aux XIIIe et XIVe siècles. De plus, les béguines se trouvaient, la plupart du temps, sous la surveillance et la juridiction des autorités municipales dont elles recevaient leurs statuts et des consignes de conduite — tout comme les hôpitaux, les orphelinats ou même les “maisons de prostitution”, mais en aucune façon comme un couvent régulièrement incorporé à un ordre et placé sous la seule surveillance de celui-ci et de la curie. En outre, l’entrée dans une communauté de béguines n’obligeait pas au célibat définitif. D’après le statut des béguines de la ville de Strasbourg, seules devaient être acceptées des femmes de bonnes mœurs et des vierges, mais ces dernières n’avaient pas à prononcer à l’entrée de vœux de chasteté. Pendant deux mois, elles pouvaient vérifier si cette façon de vivre leur convenait, et c’est seulement après qu’elles devaient revêtir de simples habits gris, prononcer des vœux d’obéissance et de chasteté — qui avaient une valeur temporaire — et se conformer aux strictes règles de vie de la communauté. Elles demeuraient par ailleurs autorisées à disposer des biens qu’elles pouvaient avoir apportés avec elle, un facteur qui risquait de conduire à de fortes inégalités économiques et à des tensions sociales au sein même de la communauté.
Don ou abandon
À l’origine, les béguines avaient travaillé, contre de faibles rémunérations, dans le domaine social surtout : assister les pauvres, soigner les malades et s’occuper des morts faisaient partie de leurs devoirs, tout comme dispenser un enseignement aux jeunes filles et parfois aux garçons ; ainsi en allait-il à Mayence, Cologne ou Lübeck. Vers la fin du Moyen Âge, certaines communautés de béguines furent organisées d’une manière plus stricte et affectées aux hôpitaux en tant que personnel soignant ; pendant les épidémies de peste, le conseil municipal pouvait même les réquisitionner contre leur gré.
Les béguines exerçaient également des activités artisanales, en particulier dans le textile, comme beaucoup d’autres femmes seules, et elles y connurent parfois une très grande réussite économique. Elles parvinrent, surtout dans les grandes métropoles textiles de Flandre et des pays rhénans, à gagner beaucoup d’argent et à confier des travaux, contre un salaire journalier, à des servantes et à des personnes extérieures, comme le faisaient les grandes sociétés de commerce ou les marchands-fabricants — une situation qui provoqua à la fin du Moyen Âge un nombre croissant de conflits entre leurs communautés et les corporations. Ces dernières cherchaient dans la plupart des grandes villes à tenir en échec ou à éliminer des concurrentes aussi embarrassantes — et dont la position politique était bien mal assurée !
Toutefois, malgré la relation, évidente à première vue, entre l’“excédent féminin” et les institutions d’assistance en milieu urbain que représentaient les communautés de béguines du XVe siècle, l’explication qu’on y a trouvée de l’apparition de nombreuses communautés religieuses féminines à la fin du Moyen Âge a été assez tôt vivement remise en question. Herbert Grundmann, historien de l’Église et des ordres religieux, y a vu bien davantage un “mouvement féminin à caractère religieux”, analogue aux mouvements socioreligieux qui ont contribué à définir le climat spirituel et social de l’Europe depuis le Moyen Âge central. »
La lumière du ciel

mercredi 25 septembre 2024

Sublimer les vertus cardinales

L’esclavage évoque d’emblée une absence totale de choix, la violence et la coercition extrêmes, depuis la capture jusqu’aux conditions d’exploitation sous la puissance des maîtres. Peut-on seulement concevoir des esclavages volontaires, c’est-à-dire choisis au détriment de sa propre autonomie et de son appartenance à une communauté, ou contractuels, c’est-à-dire produits par un accord implicite ou explicite, écrit ou oral, voire encadrés par les dispositions d’un contrat fixant des conditions à l’exercice du pouvoir du maître ? N’y a-t-il pas une contradiction radicale entre, d’une part, l’exercice d’un choix autonome et la réciprocité d’un contrat, et, d’autre part, l’esclavage ?
À cette question, la philosophie politique européenne moderne a répondu de manière contrastée, tout en envisageant sérieusement la possibilité d’esclavages volontaires, à l’image de théoriciens du contrat social - comme Hugo Grotius (De jure belli acpacis, 1625) ou Samuel von Pufendorf (De officio hominis et civis juxta legem naturalem libri duo, 1673) - pour qui ceux-ci ne seraient toutefois acceptables que pour permettre la survie des personnes incapables d’assurer leur existence. En revanche, opposant l’esclave au citoyen libre et considérant la liberté de chacun comme “une partie de la liberté publique”, Montesquieu - comme John Locke (Two Treatises of Government, 1689) et John Stuart Mill (On Liberty, 1859) - considérait la vente de soi-même comme une impossibilité morale, absolument impensable et attentatoire à la loi civile :
Il n’est pas vrai qu’un homme libre puisse se vendre. […] Vendre sa qualité de citoyen est un acte d’une telle extravagance, qu’on ne peut pas la supposer dans un homme. Si la liberté a un prix pour celui qui l’achète, elle est sans prix pour celui qui la vend (Montesquieu, De l’esprit des lois, XV, 2).
Loin des spéculations philosophiques, des femmes et des hommes ont toutefois pu faire le choix de l’esclavage, pour eux-mêmes ou pour des membres de leur famille. […]
Sous surveillance
L’esclave pleinement volontaire n’est sans doute qu’un idéal-type ou une exception. Au chapitre XXXVII de l’Histoire lausiaque, Pallade de Galatie (IVe siècle) relate ainsi les pérégrinations de l’Égyptien Sérapion (dit “le Sindonite”). Modèle accompli de charité et de mortification chrétienne, Sérapion fut sanctifié et loué pour s’être vendu comme esclave à plusieurs reprises afin de venir en aide aux pauvres et de convertir ses maîtres successifs. De la même manière, l’un des vingt-quatre parangons chinois de piété filiale, le légendaire Dong Yong (de l’époque des Han), se serait vendu comme esclave à seule fin d’offrir de dignes funérailles à son père et donc de remplir ses devoirs de fils. Ces récits édifiants mettent en scène de manière extraordinaire le sacrifice et l’abandon volontaire de soi pour mieux sublimer les vertus cardinales et les comportements exemplaires propres à une doctrine (comme la charité chrétienne ou la piété filiale confucéenne). Ils représentent des exceptions à en juger par la diversité des contraintes qui sont à l’œuvre dans les formes volontaires d’esclavage.

lundi 23 septembre 2024

Labourez-moi à fond

Musée d’art ancien

Littérature ancienne ?

« je me plais trop j’aime me regarder je me désire en somme si ce n’était pas lui ce serait un autre et si cet autre était explorateur je me passionnerais pour l’Amazonie ou pour les mouches du vinaigre si c’était un biologiste non pas vrai il n’y a que lui il est le seul l’unique en tout cas le croire c’est un dogme est-ce que les catholiques croient à tout ce qu’ils croient pourquoi quand il y a un masculin et un féminin l’adjectif doit être masculin c’est pas juste pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas dire que la mer et le lac sont belles pourquoi Dieu au masculin pas juste non plus pitié de moi tout à l’heure en me savonnant une esclave bonne qu’à plaire injuste sort des femmes toujours à attendre à espérer à se préparer qu’est-ce qu’ils ont de plus que nous ces crétins-là nous les pauvres toujours à faire les mignonnes gracieuses faiblettes pudiquettes attendantes acceptantes et puis il en prend trop à son aise avec moi ce type qui arrive à Genève à sept heures vingt-deux et qui s’amène ici à neuf heures tout ça parce que monsieur veut plaire bain d’une heure peut-être rasage minutieux c’est d’ailleurs votre côté féminin mon cher féminins aussi vos coups d’œil dans la glace vous vous regardez un peu trop une faiblesse ça mon ami et puis comédien avec ses robes de chambre trop belles trop longues oui mon ami c’est ainsi que nous sommes nous autres vos esclaves nous ne disons rien nous prenons des airs extasiés mais nous remarquons tout seulement nous sommes indulgentes avez-vous compris mon bonhomme toute la peine que ce Staline se donne tout le temps s’occuper de tout se méfier de tous faire espionner faire tuer tout ça pour le plaisir idiot fatigant de commander quand il me raccompagne en voiture je baise toujours ses manchettes avant de le quitter parce que bien coupées belle soie adoration de la force qui est pouvoir de tuer vous voyez mon chéri je sais bien ma leçon j’aimerais qu’il me fouette le dos mais fort que ça fasse des zébrures en relief d’abord rouges puis blanches comme marque que je lui appartiens j’aimerais que ça me fasse mal que je crie de douleur que je le supplie de s’arrêter mais non il continue oui frappez encore mon chéri frappez aussi au bas du dos oui tout en bas après les reins oui parfaitement là très fort d’abord la joue droite puis la joue gauche c’est parce que je suis bien élevée que je dis joue droite joue gauche c’est les joues spéciales du bas du dos fouettez-les fort s’il vous plaît très fort que le sang coule oh merci merci aimé venez dans ce bain je suis votre terre et vous êtes mon maître et laboureur oh oui labourez-moi à fond assez assez pas sain de penser au labour surtout dans le bain non je ne crois pas qu’elles éternuent dans mon crâne il y a un petit endroit resté tendre c’est la fontanelle des bébés qui m’est restée féminin aussi qu’il ne veuille jamais que j’aille l’attendre à la gare c’est que monsieur n’est pas assez rasé en descendant du train monsieur tient à être vu dans tout son éclat tu es toujours beau va même trop quand je ne suis pas là »

 ou moderne ?

Musée d’art contemporain

mercredi 18 septembre 2024

Les règles de sentiments

Sodomie et liberté d’expression
« Un rôle social - comme celui de mariée, d’épouse ou de mère - permet notamment de déterminer quels sentiments les individus s’attendent à éprouver pour les autres et à recevoir d’eux. Un rôle établit une base pour déterminer quels sentiments semblent appropriés à une série d’événements donnés. Lorsque les rôles changent, les règles concernant les façons de se sentir et d’interpréter les événements font de même. Un taux de divorce et un taux de remariage en hausse, un taux de natalité qui décline, un nombre croissant de femmes qui travaillent et une plus grande tolérance envers l’homosexualité sont autant de signes extérieurs témoignant de la transformation des rôles. Quand elle travaille hors de la maison, qu’est-ce qu'une épouse ? Quand d’autres s’occupent des enfants, qu’est-ce qu’un parent ? Et donc, qu’est-ce qu’un enfant ? Quand les mariages se défont facilement, qu’est-ce qui fait que quelqu’un est un amant ou au contraire un ami ? D’après quelle norme, parmi toutes celles qui sont culturellement disponibles, évaluons-nous si nos sentiments sont appropriés ? Si les périodes de changement rapide provoquent une angoisse liée à notre statut social, elles produisent également de l’angoisse concernant ce que sont les règles de sentiments.
Les périodes d’incertitude donnent lieu à une montée en puissance des experts. Ceux qui ont autorité sur la manière dont une situation devrait être vue sont aussi ceux qui ont autorité sur la manière dont nous devrions nous sentir. Le besoin d’être guidé, éprouvé par ceux qui doivent traverser les sables mouvants du monde social, accroît l’importance d’un principe plus fondamental : lorsqu’il s’agit de déterminer ce qu’il faut ressentir, ceux qui sont en bas de l’échelle sociale cherchent généralement à être guidés par ceux qui sont en haut. Avoir de l’autorité implique d’être dépositaire d’un certain mandat sur les règles de sentiments : un parent peut montrer à un enfant jusqu’à quel point il peut avoir peur du nouveau bull-terrier des voisins ; un professeur de littérature anglaise peut indiquer à ses étudiants le degré d’intensité émotionnelle que la première des Élégies de Duino, de Rilke, doit provoquer chez eux ; un cadre peut faire un commentaire sur le peu de gaieté d’une secrétaire annonçant : “Voici votre courrier, Monsieur.” Ce sont principalement les instances détentrices de l’autorité qui sont les gardiennes des règles de sentiments. Ainsi, lorsqu’une autorité comme Gail Sheehy nous dit qu’“une vitalité sans bornes nous anime à l’approche de la trentaine”, se confronter à cette norme de la “vitalité sans bornes” peut faire partie de l’expérience du passage de la trentaine, comme le fait remarquer Christopher Lasch. De la même manière, se confronter aux idées officielles concernant ce que nous devrions ressentir peut faire partie de l’expérience de l’accueil d’un passager [dans un avion] ou d’un recouvrement de dettes. »
Une forme d’indignité ?
« “Elle voudrait absolument l’aimer” est l’un de ces fils changeant selon les cultures et qui tissent ainsi une trame particulière. On peut exiger d’une jeune Indienne de quatorze ans qui fait un mariage arrangé avec un homme riche de soixante ans qu’elle le serve (et elle peut même se sentir obligée d’essayer de l’aimer), mais elle est peut-être plus libre, intérieurement, de ne pas l’apprécier : en effet, elle n’est pas responsable de l’avoir choisi. En revanche, pour un choix non contraint, l’“éthique de l’amour” impose des normes plus exigeantes quant à ce que doit être l’expérience du mariage. Si les sentiments réels entre les époux ne sont pas à la hauteur de ces idéaux, ce n’est pas l’institution du mariage qui est à blâmer, mais bien le mauvais choix des partenaires.
Entre l’époux et l’épouse ou entre les amants, on présume généralement que la jalousie sexuelle et l’amour vont de pair. Au contraire, pour le sociologue Kingsley Davis, la jalousie sexuelle n’est pas naturelle entre les partenaires : c’est en fait la revendication mutuelle par les époux de la propriété de l’autre qui établit le lien de cause à effet entre l’adultère et la jalousie.
Suivant cette logique, certains couples luttent pour supprimer la clause de monogamie et, ainsi, le droit à la jalousie. Faire l’amour avec quelqu’un hors du mariage n’est alors plus défini comme de l’adultère mais comme le “partage de son amour”. Dans la mesure où la monogamie est une façon courante d’exprimer son engagement émotionnel, lorsqu’on l’abolit, on donne plus d’importance à d’autres manières d’exprimer cet engagement ; mais si, celles-ci échouent, l’un des partenaires au moins peut se sentir rejeté. Considérons la situation dans laquelle s’est trouvée cette jeune femme : “Il y a quatre ans environ, quand je vivais dans le Sud [des États-Unis], je passais pas mal de temps avec un groupe d’amis. Nous passions la plupart des soirées ensemble, après le boulot ou l’école. Nous avions l’habitude de prendre bon nombre de drogues, de l’acide, de la coke, ou simplement de fumer de l’herbe, et nous avions cette philosophie communautaire : nous faisions de notre mieux pour tout partager - les vêtements, l’argent, la nourriture, etc. J’avais une relation avec un homme, et je pensais que j’étais ‘amoureuse’ de lui. Il m’avait dit de son côté que j’étais très importante pour lui. Toujours est-il que lui et une autre femme, qui avait été une très bonne amie à moi, ont commencé à avoir des relations sexuelles, sans que je sois censée être au courant. Mais je l’ai su, et j’ai éprouvé des sentiments contradictoires. Je pensais, intellectuellement, que je n’avais aucun droit sur lui, que personne ne devrait jamais essayer de posséder une autre personne. Je pensais aussi que ce n’était pas mes affaires, que leur relation n’avait vraiment rien à voir avec l’amitié que je portais à chacun d’eux. Je croyais aussi au partage. Mais j’étais horriblement blessée, seule et déprimée, et je n’arrivais pas à sortir de cet état dépressif. Et, par-dessus tout, je me sentais coupable de ressentir cette jalousie possessive. C’est pourquoi j’ai continué à sortir avec ces gens tous les soirs et j’ai essayé de refouler mes sentiments. Mon ego était en mille morceaux. J’en suis arrivée au point où je ne pouvais même plus rire en leur présence. Alors j’ai fini par m’en ouvrir à mes amis et je suis partie en voyage tout l’été avec un nouvel ami. J’ai pris conscience plus tard à quel point la situation avait été pénible pour moi, et il m’a fallu beaucoup de temps pour m’en remettre et me sentir de nouveau pleinement moi-même.” »
Taille originale : 21 x 29,7 cm
Version caravagesque

jeudi 12 septembre 2024

Les dépayser de leur propre vie

Que de questions !
Taille originale : 2 fois 21 x 29,7 cm

En Grèce ancienne

« Il y a donc, dans la pensée religieuse des Grecs, comme une tension entre deux pôles, tantôt elle suppose un monde divin relativement proche des hommes, des interventions directes des dieux dans les affaires humaines, leur présence au côté des mortels, mais en contrepartie l’impossibilité de franchir les échelons entre l’homme et les dieux, d’échapper à la condition humaine. Tantôt elle admet une coupure plus nette, une distance plus grande entre les dieux et les hommes, mais en contrepartie elle ouvre la perspective d’une ascension humaine jusque vers le monde des dieux.
Douleur et extase
Polarité enfin dans le culte lui-même. D’un côté une religion civique et politique dont la fonction essentielle d’intégrer celui qui accomplit les actes religieux dans les groupes sociaux auxquels il appartient, de le qualifier comme magistrat, citoyen, père de famille, hôte, etc., et non de l’arracher à sa vie sociale pour l’élever à un plan supérieur ; dans ce contexte religieux, la piété, eusébeia, ne s’applique pas seulement aux rapports des hommes avec les dieux, elle embrasse toutes les relations sociales qu’un sujet peut avoir avec ses concitoyens, ses parents, vivants et morts, ses enfants, sa femme, ses hôtes, les étrangers, les ennemis. De l’autre côté, une religion dont la fonction est en quelque sorte inverse et qui apparaît complémentaire de la première : elle s’adresse à des dieux qui ne sont pas politiques, qui n’ont pas ou peu de temples, qui entraînent leurs fidèles loin des villes, dans la nature sauvage, et qui ont pour rôle d’arracher les individus à leurs relations sociales ordinaires, à leurs occupations habituelles, pour les dépayser de leur propre vie et comme d’eux-mêmes. Ce type de religion est spécialement l’affaire des femmes, dans la mesure où elles sont moins bien intégrées que les hommes à la cité, où elles sont précisément exclues de la vie politique. Socialement disqualifiées en tant que femmes pour participer de plain-pied avec les hommes aux affaires publiques, elles se trouvent religieusement qualifiées pour animer ces cultes qui sont d’une certaine façon le contraire de la religion officielle. Cette religiosité “mystique” si différente de la piété grecque commune, par sa recherche d’une évasion, sa culture de la folie, de la mania, sa quête d’un salut individuel, se manifeste dans des groupements sociaux qui sont, eux aussi, en marge de la cité et de ses cadres normaux : thiases, confréries, mystères, constituent des formes de groupements extérieurs à l’organisation familiale, tribale et civique. Ainsi, par une sorte de paradoxe, ces puissances de l’au-delà que les hommes ont créées, dans des conditions sociales définies, agissent en retour sur ces conditions sociales et provoquent des groupements d’un type nouveau, des formes institutionnelles originales. »

lundi 9 septembre 2024

La dégringolade pour deux

Ecce femină
« Elle activa les essuie-glaces et se prépara à démarrer mais, comme les vitres s’étaient embuées dans l’intervalle, elle poussa la soufflerie à fond avant de s’écarter du trottoir. Au moment de tourner à droite au croisement suivant, elle jeta un coup d’œil sur sa gauche et découvrit Brian dans le petit parc. Il avait ôté son imperméable, dont il recouvrit le sans-abri. Puis, après avoir relevé son col de chemise, il s’élança dans la rue.
Sa mère avait consacré tout un chapitre à ce qu’elle venait de voir, songea Rachel : “L’Acte qui incite à sauter le pas”.
Pour leur quatrième rendez-vous, Brian l’invita à dîner chez lui. Alors qu’il remplissait le lave-vaisselle, elle se débarrassa de son T-shirt, puis de son soutien-gorge, et s’approcha de lui seulement vêtue de son jean déchiré. Il se retourna au moment où elle le rejoignait. Ses yeux s’arrondirent de surprise tandis qu’il laissait échapper un petit “Oh !”.
Elle se sentait maîtresse d’elle-même — une fausse impression, bien sûr —, et suffisamment libre pour dicter les termes de leur premier corps-à-corps. Ce soir-là, ils commencèrent dans la cuisine et terminèrent dans le lit de Brian. Vers deux heures du matin, ils tentèrent la baignoire, et pour finir Rachel se retrouva juchée sur le meuble de la salle de bains, entre les deux lavabos. Ils retournèrent ensuite dans la chambre pour un dernier tour de piste qui s’avéra particulièrement agréable, même si Brian était à bout de course.
[…]
À l'époque, le fascisme déjà partout ?
Quand Brian sortit de la douche, elle l’attendait assise sur le meuble de la salle de bains, son pyjama en tas sur le sol. Il était déjà en érection lorsqu’il la rejoignit. Si leur corps-à-corps fut malaisé - le meuble était étroit, elle entendait les crissements de sa peau contre la surface embuée du miroir derrière elle, et il glissa hors d’elle par deux fois -, elle comprit à l’expression de son regard, une sorte de stupeur émerveillée, qu’il l’aimait comme on ne l’avait jamais aimée. Et dans la mesure où cet amour semblait parfois source de conflit en lui, ses manifestations étaient d’autant plus grisantes.
On a gagné, pensa-t-elle. On a encore gagné.
Elle se cogna la hanche contre le robinet une fois de trop et suggéra qu’ils s’allongent sur le sol. Ils terminèrent sur le pyjama froissé, elle enfonçant ses talons derrière les genoux de Brian, consciente du ridicule de leur position aux yeux de quiconque, Dieu ou leurs proches disparus, les regarderait de là-haut — si tant est que les morts puissent les voir —, mais elle s’en fichait. Elle l’aimait.
[…]
— Je suis tombé amoureux de toi, parce que c’est ce qui arrive à un homme quand il rencontre la femme auprès de qui il a envie de se réveiller chaque matin jusqu’à sa mort. Il “tombe” amoureux. Et ne se relève pas. S’il a vraiment de la chance, elle “tombe” amoureuse aussi, et c’est la dégringolade pour tous les deux. Il n’est plus question de revenir en arrière, parce que si tout était si parfait avant, personne ne serait “tombé”. »
Paralogisme ?

dimanche 8 septembre 2024

L'innocuité de la beauté

« Beauté, beauté ! Cruel souci ! »
Taille originale : 20,8 x 28,2 cm
« Dans ce domaine des rapports entre homme et femme, il faut faire une place particulière à la beauté, principalement féminine. Elle préoccupe beaucoup les hommes d’Église. Le monde antique avait exalté la beauté dans les relations humaines — les amours homo- ou hétérosexuelles — et dans la réflexion philosophique. Notre monde contemporain a le culte du corps. Qu’en est-il aux XIe-XIIe siècles ? La littérature en langue vulgaire qui explose au XIIe siècle, en fait immédiatement le puissant ressort de l’amour, et Iseult continue à nous séduire : on ne lui aurait pas pardonné d’être laide comme Socrate. Dans la réalité sociale, il est beaucoup plus difficile de mesurer son influence. Certes, la jolie bergère n’a jamais eu l’ombre d’une chance de se faire aimer du prince, mais, toutes choses égales par ailleurs — rang social, fortune, âge —, elle a certainement eu son mot à dire. Les hommes d’Église se plaignaient amèrement que les pères marient leurs filles les plus gâtées et abandonnent au Seigneur les plus laides — que le prédicateur Bernardin de Sienne traitait, sans plus de ménagements, de “vomissures de la terre”. Il ne faut pas croire sur parole les chroniqueurs nobiliaires du temps : d’après eux, les mariages devraient tout aux coups de foudre et rien au calcul. Mais si, en plus, la dame était belle, c’était un atout bienvenu. Il apportait un agrément et une décoration supplémentaire dans ce monde de la distinction. Comme toujours, on ignore ce qu’il en était dans les milieux populaires.
L’Église, au carrefour du siècle et de la vie consacrée, était forcée de réfléchir à la beauté. Pierre Lombard, évêque de Paris, un des grands penseurs du XIIe siècle, posait même en principe qu’elle était un des facteurs qui pouvait constituer les couples. Il faudrait se garder d’en attendre un hymne à la beauté. Celle-ci est presque toujours dangereuse ; elle est quelquefois funeste.
D’abord parce que les religieux risquent d'en être eux-mêmes les victimes, alors qu’ils sont voués à la chasteté. Ils ont beau se répéter que cette séduction n’a que la minceur d’une pellicule dissimulant “un sac d’ordures”, qu’elle est éphémère et ne mérite donc pas qu’on s’y attache, ils ne parviennent pas toujours à tuer le désir qu’elle aiguise. Saint Hugues avait eu de la chance. Jeune chartreux, il brûlait ; mais une nuit, un saint était descendu du ciel et l’avait châtré. Depuis il était à peu près tranquille. Les Pères du Désert avaient prévenu : le démon adorait se déguiser en jolie femme. Gilbert de Sempringham, fondateur au XIIe siècle d’un ordre féminin, en avait fait l’expérience. Il logeait chez un hôte qui avait plusieurs filles délicieuses. Une nuit, il rêva que sa main s’était égarée sur la poitrine de l’une d’elles et qu'il ne pouvait la retirer. Au réveil, le souvenir de cette main tétanisée sur la rondeur d’un sein le convertit. Il déménagea, se voua aux macérations et pourchassa sans faiblir la concupiscence des femmes. Un de ses biographes nous raconte qu’un triste jour, alors qu’il était déjà très vieux, il surprit dans les yeux d’une de ses nonnes l’étincelle honteuse du désir. Le lendemain, il fit un sermon enflammé contre la luxure, puis dégrafa son manteau. Dessous, il était entièrement nu, “décharné, tout velu, sauvage”. Il passa plusieurs fois au milieu des religieuses et s’adressa au crucifix : “Maudit le corps qui a suscité le désir chez une misérable femme !…” Lui donc avait vaincu la tentation. Mais la beauté exigeait que l’on réfléchît sur elle en général.
De deux choses l’une, d’abord. Ou bien la belle fille était candide ou elle ne l’était pas. Si elle l’était, à nouveau deux cas. Ou elle attirait un garçon épousable, et c’était un moindre mal. Déjà pourtant le risque n’était pas nul. Ses attraits pouvaient attiser à l’excès l’ardeur de son mari ou provoquer sa jalousie, en incitant d’autres hommes à la tentation. Situations peccamineuses mal compensées par un seul bon côté : l’époux serait peut-être plus fidèle. Deuxième hypothèse : la jeune beauté voulait épouser le Christ. À nouveau, deux possibilités. Ou sa vocation n’était pas contrariée et elle ensevelissait ses charmes sous le voile et derrière les murs du couvent. Encore tout danger n’était-il pas écarté. Elle pouvait toujours brûler et incendier. La terrible histoire de la nonne de Watton le prouvait. Elle vivait justement dans un des monastères de l’ordre de saint Gilbert, au temps du fondateur. Enfermée là depuis l’âge de quatre ans, elle ne s’y plaisait pas. Elle tomba amoureuse d’un jeune chanoine qui assurait l’assistance spirituelle et en fut bientôt enceinte. Les sœurs, ulcérées, bafouées dans leur honneur collectif, tendirent un piège à l’amant qui s’était enfui et, devant toute la communauté, forcèrent la nonne à châtrer son complice avant de retourner dans sa geôle. La paix ne fut rétablie que grâce à un miracle. Les fers aux pieds, la coupable allait accoucher. Deux anges vinrent alors la délivrer du fruit du péché. Deuxième cas de figure : les parents voulaient marier la fille malgré elle, comme Ode ou Cristina. Elle se trouvait alors victime de ses charmes, acculée à la fuite, ou encore elle s’agrégeait à la longue théorie des martyres qui, s’estimant coupables d’avoir éveillé le désir et voulant le décourager définitivement, n’avaient d’autre remède que l’automutilation. Pour la sainte condamnée à devenir bourreau de soi-même, la beauté était une malédiction.
La plus dangereuse des situations n'était cependant pas celle-là, mais celle où la femme savait qu’elle était belle. Si elle se perdait dans la contemplation narcissique, passe encore : son âme seule était en danger. Mais si elle en usait pour séduire, elle était le Mal incarné. Non seulement l’incendie se propageait mais, plus grave, la raison vacillait avec la sérénité métaphysique. Quand l’âme est aussi pure que le corps est beau, en effet, Dieu n’est pas en cause, car la beauté n’est qu’un des attributs de la perfection divine ; si l’homme succombe, il est seul responsable. En revanche, si l'âme est perverse derrière un visage sublime, il y a disjonction entre le signe et le sens, ce qui repose l’insoluble problème du Mal dans un monde que le Créateur a voulu bon et beau. Or, parce qu'ils réfléchissaient au mariage, les hommes d’Église repensaient sans cesse au couple primordial, à Ève séduite par Satan puis séduisant le pauvre Adam. Pourquoi l’avait-il écoutée ? “Parce qu’il l’aimait”, Abélard y revient plusieurs fois. Ève avait partie liée avec le Diable : quelquefois même, le serpent enroulé autour de l’arbre de Vie avait la même tête qu’elle, ravissante. La beauté pouvait donc être un piège mortifère, “d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours”. Nulle n'est belle impunément ni séduisante innocemment. L’innocuité de la beauté, la Vierge seule la possède. »