mercredi 10 janvier 2024

Une secousse faite de défaillance et d'attraction

La tête à l’envers
« Préoccupé qu’il est par la définition du jugement de goût et le rapport, harmonieux ou conflictuel, qu’entretiennent entre elles les facultés, Kant n’est pas porté à faire l’hypothèse d’une autonomie du nu, ni non plus à reconnaître la force d’effraction qui le fait apparaître. Kant se méfie de l’ontologie ; il se défie par avance de tout ce qui, déchirant le voile, ferait surgir la chose même en la livrant à l’intuition. Sinon il n’aurait peut-être pas pu s’en tenir aussi sereinement à la distinction si courante en ce temps des Lumières, à laquelle il avait lui-même consacré un opuscule de jeunesse, et qui est au cœur de sa dernière Critique comme séparant les deux espèces d’un genre commun : le sublime et le beau. Mon hypothèse est que, sous son apparent conformisme, le nu dérangerait celles-ci ; et que, en dépit de son statut de pur sensible, il exige de faire retour à l’ontologie.
Hommage (?) à Baselitz
Car on a beau tout faire pour faire oublier sa capacité de surgissement, le recouvrant sous tant d’académisme, au point même de ne plus le voir, de le voir toujours comme un déjà-vu, le nu nous rappelle impérativement à la question de l’“être” ; il la rouvre de but en blanc : la décapant de tant de surcharges accumulées par le passé de la philosophie, comme nous rattrapant nous-mêmes dans notre fuite — proprement moderne ? — de toute expérience radicale. Et c’est en quoi, en fin de compte, le nu m’intéresse. Car je crois, me retournant vers Kant, que si le nu des ateliers, en reproduisant inlassablement du canonique, fabrique du “beau” à répétition, li est des Nus qui sont “sublimes”, d’un sublime qui n’est pas à entendre comme un superlatif du beau, ou même comme un dépassement du beau, mais bien, selon son acception kantienne, comme faisant paraître quelque chose d’un “tout autre ordre” et servant à sa révélation. Par le fait du nu — je dirais plus brutalement : sous le coup du nu (quand ce nu est un grand Nu) — voici donc qu’une distinction aussi bien entérinée se brouillerait, des prédicats du sublime se désamarrant soudain pour venir errer de son côté. Est sublime, nous dit Kant, ce qui nous révèle une totalité absolue excédant le pouvoir compréhensif de notre faculté de représentation, et même de notre imagination ; or, cette totalité absolue est précisément celle que le Nu, non pas offre, c’est trop peu dire, mais impose, assène, sous couvert du normatif, par ce que j’évoquais en commençant comme le “tout est là” de sa présence. Du sublime, le Nu possède la violence, celle de la cataracte ou de l’océan déchaîné, et même d’autant plus intense qu’elle est contenue dans la limite de ce corps si parfaitement proportionné÷ Nous le vérifions à chaque fois en dépit de la lassitude du visiteur de musée devant ce déjà-vu : en faisant surgir le “tout est là” de sa présence, le nu fait imploser notre capacité d’intuition ; face au surgissement d’un grand Nu, l’œil soudain est débordé par ce “tout” qui s’entrouvre soudain devant lui, le regard, démuni, ne sachant plus où regarder. En même temps qu’il est comblé par l’harmonie des formes, ce regard, happé par ce tout, est bousculé dans son pouvoir perceptif et chavire, dépossédé de sa maîtrise — il fait l’épreuve d’un renversant. De même, le nu fait violence à l’espace dans lequel il était censé s’inscrire, auquel on prétendait le retenir, lui qui surgit incommensurable à tout ce qui l’entoure, et ce sensible alentour se reconnaissant d’emblée inadéquat à la révélation qu’il ouvre.
« …a toujours pris un malin plaisir à entretenir des ambiguïtés »
Taille originale : 29,7 x 21 cm
“Ex-tase” du grand Nu, de part et d’autre, et que rien ne pourra banaliser (ni aucune mystique récupérer) : il continue de se détacher du fond tissé des formes et des choses, son pouvoir d’étonner ne s’amortissant pas ; et le regard qu’il arrête est désemparé, débordé par ce tout qui s’engouffre en lui. À quoi l’on reconnaît un grand Nu. Quand, d’une salle à l’autre du musée, ou en feuilletant les pages d’un livre d’art, nous passons devant un grand Nu, quelque chose soudain se passe qui rappelle le mouvement de secousse, fait de défaillance et d’attraction, que Kant attribuait au sublime — ce nu sublime produisant une surprise et même un trouble, chez qui le découvre, qui ne se laissent jamais complètement résorber par le sentiment de plaisir qu’on éprouve à jouir de son harmonie : tant il est vrai que, en lâchant soudain le “tout est là” de sa présence, et la laissant déferler, il réalise quelque chose — et cela au sein même su sensible, du plus proche et du plus sensible — auquel on ne se sent soudain plus en mesure d’accéder. Retour à l’“affolement” platonicien, à l’“effroi” plotinien… »
« En tant qu’artiste, je ne suis pas en mesure de travailler en termes de discours, de questions et de réponses »
Taille originale : 29,7 x 21 cm

dimanche 7 janvier 2024

Le sentiment du beau selon Darwin

Mode, beauté, amour… et un peu d’astrologie
« L’ensemble du monde vivant manifeste des capacités d’interaction entre membres de la même espèce en vue d’actions communes. Les espèces végétales entretiennent des réseaux d’échanges via leurs systèmes racinaires, les bactéries coopèrent entre elles à l’intérieur des organismes de toutes les espèces animales, les baleines à bosse chassent ensemble en produisant des bulles autour d’un banc de poissons afin de maintenir leurs proies dans un espace restreint, ce qui permet de les manger plus facilement, les meutes de loups comme les primates non humains peuvent aussi pratiquer la chasse collective (par exemple, les chimpanzés chassent collectivement les singes colobes avec des rabatteurs et des singes en embuscade, puis partagent le produit de leur chasse). Les grands singes comme les humains “peuvent lire et interpréter les mouvements du visage et des yeux de leurs congénères” ; ils “suivent presque toujours le regard et les mouvements des yeux afin de déterminer ce que les autres observent et pensent”. D’autres travaux néanmoins soulignent le fait que les singes observent davantage l’“orientation de la tête de leurs congénères” tandis que les enfants suivent la direction de leurs yeux, et que cette attention spécifique qui permet de savoir où regarde autrui est facilitée par la sclérotique, qui est le blanc de l’œil permettant de mieux distinguer l’iris. »
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Darwin a émis une hypothèse séduisante à propos du sentiment du beau chez les animaux en lien avec la sélection sexuelle. Les mâles de nombreuses espèces sont dotés de propriétés phénotypiques, produits de la sélection sexuelle, leur permettant d’apparaître séduisants aux yeux des femelles. Patrick Tort a souligné le fait que ces moyens sont parfois permanents (e.g. faisans), parfois éphémères, le temps de la saison des amours (e.g. les bois du cerf se détachent, les plumes magnifiques de l’oiseau de paradis tombent), et parfois purement extérieurs et artefactuels (e.g. cas de la construction sophistiquée du berceau nuptial par le jardinier satiné, avec des décorations et des peintures). Dans les deux derniers cas, il y a comme une “autonomisation du symbolique” qui prendra chez l’homme un caractère strictement artéfactuel. (Cf. Darwin, La Filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, 1871). »
Slogan ancien, slogan moderne
Taille originale : 29,7 x 21 cm

mardi 2 janvier 2024

Une immense imposture

Les yeux au ciel
Taille originale : 50 x 29,7 cm et 29,7 x 21 cm
« Vous autres poètes avez fait de l’amour une immense imposture : ce qui nous échoit semble toujours moins beau que ces rimes accolées comme deux bouches l’une sur l’autre. Et pourtant, quel autre nom donner à cette flamme ressuscitant comme le Phénix de sa propre brûlure, à ce besoin de retrouver le soir le visage et le corps qu’on a quittés le matin ? Car certains corps, frère Henri, sont rafraîchissants comme l’eau, et il serait bon de se demander pourquoi les plus ardents sont ceux qui rafraîchissent le plus. »
Espaces hétérogènes
« Elle ne leva pas les yeux sur lui au cours de la journée mais le servait abondamment aux repas avec une sorte de sollicitude grossière. Il verrouilla sa porte la nuit venue, et entendit les lourds pas de la servante s’éloigner après qu’elle eut sans bruit essayé le loquet. Elle ne se comporta pas le lendemain envers lui différemment de la veille ; il semblait qu’elle l’eût une fois pour toutes installé parmi les objets qui peuplaient son existence, comme les meubles et les ustensiles de la maison du médecin. Par mégarde, plus d’une semaine plus tard, il oublia de verrouiller sa porte : elle entra avec un sourire niais, troussant haut ses jupons pour faire valoir ses pesants appas. Le grotesque de cette tentation eut raison de ses sens. Jamais n’avait éprouvé ainsi la puissance brute de la chair elle-même, indépendamment de la personne, du visage, des linéaments du corps, et mème de ses propres préférences charnelles. Cette femme qui haletait sur son oreiller était une Lémure, une Lamie, une de ces femelles de cauchemar qu’on voit sur les chapiteaux d’église, à peine apte, semblait-il, à se servir du langage humain. En plein plaisir, pourtant, une kyrielle de mots obscènes, qu’il n’avait plus eu l’occasion d’entendre ni d’employer en flamand depuis l’âge de l’école, s’échappaient comme des bulles d’air de cette bouche épaisse ; il la bâillonnait alors d’un revers de main. Le matin suivant, la répulsion prit le dessus ; il s’en voulait de s’être commis avec cette créature comme on s’en veut d’avoir consenti à coucher dans un douteux lit d’auberge. Il n’oublia plus de s’enfermer chaque soir. »
« Tanquam membrum putridum et fetidum »
« Ne faites rien par esprit de parti ou par vaine gloire, mais que l'humilité vous fasse regarder les autres comme étant au-dessus de vous-mêmes. »

dimanche 24 décembre 2023

Une loi brutale et sale

Climat social
« Elle est incapable de lever les yeux sur lui, dans un affolement délicieux. Elle n’en revient pas de ce qui lui arrive. Il chuchote, on sort ? Elle dit oui, ils ne peuvent pas flirter devant les autres. Ils sont dehors, longent les murs de l’aérium enlacés. Il fait froid. Près du réfectoire, devant le parc obscur, il la plaque contre le mur, il se frotte contre elle, elle sent son sexe contre son ventre au travers du jean. Il va trop vite, elle n’est pas prête pour tant de rapidité, de fougue. Elle ne ressent rien. Elle est subjuguée par ce désir qu’il a d’elle, un désir d’homme sans retenue, sauvage, sans rapport avec celui de son flirt lent et précautionneux du printemps. Elle ne demande pas où ils vont. À quel moment a-t-elle compris qu’il l’emmenait dans une chambre, peut-être l’a-t-il dit ?
Ils sont dans sa chambre à elle, dans le noir. Elle ne voit pas ce qu’il fait. À cette minute, elle croit toujours qu’ils vont continuer de s’embrasser et de se caresser au travers des vêtements sur le lit. Il dit “Déshabille-toi”.
Depuis qu’il l’a invitée à danser, elle a fait tout ce qu’il lui a demandé. Entre ce qui lui arrive et ce qu’elle fait, il n’y a pas de différence. Elle se couche à côté de lui sur le lit étroit, nue. Elle n’a pas le temps de s’habituer à sa nudité entière, son corps d’homme nu, elle sent aussitôt l’énormité et la rigidité du membre qu’il pousse entre ses cuisses. Il force. Elle a mal. Elle dit qu’elle est vierge, comme une défense ou une explication. Elle crie. Il la houspille : “J’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules !” Elle voudrait être ailleurs mais elle ne part pas. Elle a froid. Elle pourrait se lever, rallumer, lui dire de se s’habiller et de s’en aller. Ou elle, se rhabiller, le planter là et retourner à la sur-pat. Elle aurait pu. Je sais que l’idée ne lui en est pas venue. C’est comme s’il était trop tard pour revenir en arrière, que les choses doivent suivre leur cours. Qu’elle n’ait pas le droit d’abandonner cet homme dans cet état qu’elle déclenche en lui. Avec ce désir furieux qu’il a d’elle. Elle ne peut pas imaginer qu’il ne l’ait pas choisie — élue — entre toutes les autres.
La suite se déroule comme un film X où la partenaire de l’homme est à contretemps, ne sait pas quoi faire parce qu’elle ne connaît pas la suite. Lui seul en est le maître.
Il a toujours un temps d’avance. Il la fait glisser au bas de son ventre, la bouche sur sa queue. Elle reçoit aussitôt la déflagration d’un flot gras de sperme qui l’éclabousse jusque dans les narines. Il n’y a pas plus de cinq minutes qu’ils sont entrés dans la chambre. »
Loin de la foule déchaînée ?
« Ils se rhabillent. Elle le suit dans sa chambre à lui, qu’il occupe seul en tant que moniteur-chef. Elle a abdiqué toute volonté, elle est entièrement dans la sienne.
Dans son expérience d’homme. (À aucun moment elle ne sera dans sa pensée à lui. Encore aujourd’hui celle-ci est pour moi une énigme.)
Je ne sais pas à quel moment elle, non pas se résigne, mais consent à perdre sa virginité. Veut la perdre. Elle collabore. Je ne me rappelle pas le nombre de fois où il a essayé de la pénétrer et qu’elle l’a sucé parce qu’il n’y arrivait pas. Il a admis, pour l’excuser, elle : “Je suis large.”
Il répète qu’il voudrait qu’elle jouisse. Elle ne peut pas, il lui manie le sexe trop fort. Elle pourrait peut-être s’il lui caressait le sexe avec la bouche. Elle ne le lui demande pas, c’est une chose honteuse à demander pour une fille. Elle ne fait que ce dont il a envie.
Ce n’est pas à lui qu’elle se soumet, c’est à une loi indiscutable, universelle, celle d’une sauvagerie masculine qu’un jour ou l’autre il lui aurait bien fallu subir. Que cette loi soit brutale et sale, c’est ainsi.
Il dit des mots qu’elle n’a jamais entendus, qui la font passer du monde des adolescentes rieuses sous cape d’obscénités chuchotées à celui des hommes, qui lui signifient son entrée dans le sexuel pur :
Je me suis masturbé cet après-midi.
Toutes des gouines dans la boîte où tu es, non ? »
La touffe de Marie Madeleine
« Protocole de nettoyage renforcé »
Taille originale : 29,7 x 42 cm & 29,7 x 21 cm

samedi 16 décembre 2023

Le mâle prouve ses capacités…

Les dilemmes de l’art contemporain
« Si les liens affectifs sont à l’origine du comportement d’assistance, ce sont sans doute les soins parentaux qui en sont la source ultime d’un point de vue évolutif. Comme l’a expliqué Irenäus Eibl-Eibesfeldt, les soins parentaux sont apparus de façon évolutive chez les oiseaux et les mammifères et ont d’abord consisté à nourrir les jeunes, à leur tenir chaud, à les nettoyer, à apaiser leur détresse, et à les toiletter. En retour, se sont développés les cris d’appel des nouveau-nés, destinés à provoquer les soins parentaux. À partir du moment où ces échanges affectueux entre parents et progéniture furent établis, ils ont été étendus à d’autres relations, y compris celles entre adultes non apparentés. C’est ainsi que, chez les oiseaux, la femelle demande la nourriture à son partenaire en observant la même attitude que les oisillons affamés — bec grand ouvert et battements d’ailes —, tandis que le mâle prouve ses capacités de fournir des soins en lui donnant une bonne becquée.
Peux-tu repérer le trou de son cul ?
ou
Quel est l'objet de son adoration ?
Bien sûr, les attitudes caractéristiques des soins parentaux s’expriment aussi chez les êtres humains. Par exemple, les amoureux se donnent des petits noms (tels que “bébé”), et les adultes prennent une voix aiguë pour s’adresser autant à de très jeunes enfants qu’à des partenaires intimes. Dans le même ordre d’idée, Eibl-Eibesfeldt suggère que le baiser dérive probablement du bouche-à-bouche utilisé par les parents pour donner des aliments mastiqués à leurs petits. Le baiser, sans transfert de nourriture, est le moyen presque universellement employé par les êtres humains pour exprimer l’amour et l’affection. Or, d’après Eibl-Eibesfeldt, pour s’embrasser, “l’un des partenaires joue le rôle de celui qui reçoit, en ouvrant la bouche à la façon d’un bébé, tandis que l’autre exécute des mouvements de langue, comme s’il poussait de la nourriture”. Il est intéressant de remarquer que les chimpanzés nourrissent leurs petits au bouche-à-bouche et pratiquent aussi le baiser entre adultes. Un proche parent du chimpanzé, le bonobo, pratique même des baisers avec la langue. On n’a sans doute pas encore déterminé tous les maillons de la chaîne menant du nourrissage parental à l’attachement et au comportement d’assistance ; cependant on peut difficilement contester son existence. »
Taille originale : 29,7 x 21 cm et 21 x 29,7 cm

lundi 11 décembre 2023

Autre plaisir Ne sceüsse en ce monde choisir

Encore un !?
taille originale : 2 fois 29,7 x 21 cm
Et ainsi me fut bel
Par une espace
De temps ainçois qu’eusse pensee lasse.
Mais vraie amour qui les amans enlace
Souffrir ne volt plus que me deportasse
D'ardant desir
D'elle estre amé. Cellui me vint saisir
Parmy le cuer tellement que plaisir
Ne poz avoir oncques puiz, ne choisir
Autre soulaz
Qu’elle veoir, dont oncques ne fu las.
Mais ce veoir plus [estraignoit] le las
De mon desir, dont souvent dire « Helas ! »,
En regraittant,
Me couvenoit, desirant s'amour tant
Que n’estoye nulle part arrestant
Qu’ou service de ma dame.
Je fus heureux,
Avant que l’angoisse ne me surprenne.
Mais l’amour pur qui étreint les amants
Ne permit plus que j’échappe encore au
Désir ardent
Qu'elle m’aime. Le désir m’en saisit
Au creux du cœur tellement que depuis
Je n’ai plus pu me réjouir ni connaître
D’autre plaisir
Que de la voir, sans jamais m’en lasser.
Mais donc la voir resserrait le lacet
De mon désir, et souvent j'en venais
À dire « hélas ! »,
Me lamentant, désirant son amour
Tellement que mon unique obsession
Était de la servir.
Un nouvel âge ?
Ainsi souvent m’esbatoye et jouoye
D'umble maniere
Avec celle que tant aim et tien chiere,
À toute heure, liement, senz enchiere.
Et elle aussi me faisoit bonne chiere
Et me mandoit
Souventeffois et son vueil commandoit.
Si faisoye, comme amant faire doit,
Tout son command. Assez bien m’en rendoit,
Ce m’yere advis,
Le guerredon : quant de son tresdoulz vis
Avoye un ris, tous estoie assouvis,
Ou un plaisant regart quant vis à vis
À long loisir
La pouoye veoir. Autre plaisir
Ne sceüsse en ce monde choisir.
Donc souvent je m’amusais et riais,
Très poliment,
Avec celle qui compte tant pour moi,
À toute heure, joyeusement, sans plus.
Et elle aussi m’accueillait plaisamment.
Et bien souvent
Elle me communiquait ses requêtes.
Et je faisais, comme un bon amoureux,
Tout son plaisir. Elle me payait bien,
Je le croyais,
Pour mes efforts : quand son très doux visage
M’adressait un sourire ou un regard
Aimable, quand je pouvais face à face
La voir longtemps,
J’étais au paradis ! Aucun plaisir
Ne me semblait supérieur en ce monde.

samedi 9 décembre 2023

La divine Aphrodite

Qui tu touches, aussitôt délire
« Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grande que l’homme.
Il est l’être qui sait traverser la mer grise, à l’heure оù soufflent le vent du Sud et ses orages, et qui va son chemin au milieu des abîmes que lui ouvrent les flots soulevés. Il est l’être qui tourmente la déesse auguste entre toutes, la Terre, la Terre éternelle et infatigable, avec ses charrues qui vont chaque année la sillonnant sans répit, celui qui la fait labourer par les produits de ses cavales.
Les oiseaux étourdis, il les enserre et il les prend, tout comme le gibier des champs et les poissons peuplant les mers, dans les mailles de ses filets, l’homme à l’esprit ingénieux. Par ses engins il se rend maître de l’animal sauvage qui va courant les monts, et, le moment venu, il mettra sous le joug et le cheval à l’épaisse crinière et l’infatigable taureau des montagnes.
Parole, pensée vite comme le vent, aspirations d’où naissent les cités, tout cela, il se l’est enseigné à lui-même, aussi bien qu’il a su, en se faisant un gîte, se dérober aux traits du gel ou de la pluie, cruels à ceux qui n’ont d’autre toit que le ciel.
Bien armé contre tout, il ne se voit désarmé contre rien de ce que lui peut offrir l’avenir. Contre la mort seule, il n’aura jamais de charme permettant de lui échapper, bien qu’il ait déjà su contre les maladies les plus opiniâtres imaginer plus d’un remède.
Mais, ainsi maître d’un savoir dont les ingénieuses ressources dépassent toute espérance, il peut prendre ensuite la route du mal tout comme du bien.
Qu’il fasse donc dans ce savoir une part aux lois de sa ville et à la justice des dieux, à laquelle il a juré foi !
Il montera alors très haut dans sa cité, tandis qu’il s’exclut de cette cité le jour où il laisse le crime le contaminer par bravade.
Ah ! qu’il n’ait plus de part alors à mon foyer ni parmi mes amis, si c’est là comme il se comporte ! »
Par quoi le retient-elle ?
Taille originale : 3 fois 29,7 x 21 cm
« Amour, invincible Amour, tu es tout ensemble celui qui s’abat sur nos bêtes et celui qui veille, toujours à l’affût, sur le frais visage de nos jeunes filles.
Tu vogues au-dessus des flots, aussi bien que par les campagnes où gîtent les bêtes sauvages.
Et, parmi les dieux eux-mêmes ou les hommes éphémères, pas un être ne se montre capable de t’échapper. Qui tu touches aussitôt délire.
Tu entraînes les bons sur les routes du mal, pour leur ruine.

Qui triomphe donc ici ? Clairement, c’est le Désir, le Désir né des regards de la vierge promise au lit de son époux, le Désir, dont la place est aux côtés des grandes lois, pami les maîtres de ce monde. La divine Aphrodite, invincible, se joue de tous. »
Traduction au choix :
Ah fi, quelle bassesse ! Se mettre aux ordres d’une femme !
Créature dégoûtante, aux ordres d'une femme.
Ô cœur impie et dompté par une femme !
Traduction au choix :
Je suis de ceux qui aiment, non qui haïssent
Je suis née non pour une haine mutuelle, mais pour un mutuel amour.
Je ne suis pas faite pour haïr, mais pour aimer.