samedi 12 mai 2012

Échanges linguistiques (anglais-espagnol)

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taille du dessin original : 23 x 17,5 cm
(collage numérique)

« Ces mots même l'excitaient. Dis-moi comment s’appelle ce que tu es en train de me faire. Ils s’enseignaient mutuellement les noms des choses, les mots communs qui désignaient les trésors les plus intimes des choses, et les sensations de l’amour, les parties les plus désirées de leurs corps. Ils désignaient du doigt pour savoir, comme s’il leur fallait tout nommer dans le monde nouveau où ils s’étaient cachés, et l’exploration de l’index se transformait en caresse. Ils pressaient de leurs lèvres, leurs dents mordaient avec suavité et leur langue explorait l’endroit dont ils avaient sollicité le nom. Des mots nouveaux, jamais appliqués jusque-là à un corps né et grandi dans une autre langue ; termes enfantins, vulgaires, dévergondés, doucement grossiers, dont les nuances subtiles acquéraient la dimension charnelle de ce qui était nommé. Ils échangeaient entre eux des mots aussi bien que des sécrétions et des caresses ; en même temps qu’ils apprenaient des mots nouveaux dans la langue de l’autre, ils découvraient des sensations dont ils ignoraient qu’elles pouvaient exister. Le corps était une carte peuplée de noms dont il fallait partir à la découverte et qu’ensuite ils invoquaient de mémoire à voix basse quand chacun d’eux était seul et s’excitait à leur souvenir. En disant le mot, ils accueillaient la caresse de l’endroit nommé. Et il était bon que les choses reçoivent des noms qu’elles n’avaient jamais eus jusque-là, parce qu’ainsi la nouveauté de la langue qu’ils venaient d’apprendre répondait à la vie inédite qu’ils n’auraient pas connue s’ils s’étaient pas rencontrés, et chaque mot évoquait une partie du corps aimé, et de lui seul. »

dimanche 22 avril 2012

Palimpseste

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« Mince et souveraine, étrangère, parlant au milieu d'un groupe d'hommes avec un naturel qui aurait semblé très étrange chez une femme espagnole, cette jeune Américaine l'avait peut-être attiré parce qu'elle lui rappelait les jeunes femmes de Berlin et de Weimar qui, à la tombée du jour, sortaient en groupes des magasins et des bureaux, dactylos, secrétaires, employées, qui laissaient derrière elles une odeur de rouge à lèvres et de douce fumée de cigarettes américaines, l'aile de leur chapeau à la hauteur des yeux, en vêtements légers et à la démarche athlétique, et qui se précipitaient, intrépides, pour traverser les rues entre les automobiles et les tramways. Il était excité par cette aisance qu'il n'avait jamais vue en Espagne; elle le stimulait et en même temps l'effrayait; à plus de trente ans, architecte et père de famille, boursier du gouvernement pour une année d'études à l'étranger, vêtu de sombre à la mode espagnole, les femmes qui marchaient dans les rues ou bavardaient au café entre une cigarette et un verre, en jupe courte et les jambes croisées, les lèvres fardées de rouge, agitant dans leurs mouvements leur courte chevelure lisse, éveillaient chez lui une espèce d'excitation et de peur semblables à celles de son adolescence. Le désir sexuel était inséparable de l'enthousiasme de l'apprentissage et du frisson de la découverte : les lumières de la nuit, le fracas des trains, le plaisir de se plonger véritablement dans une langue et de commencer à la maîtriser, de sentir que ses oreilles s'ouvraient autant que ses yeux, autant que son intelligence submergée par tant d'incitations auxquelles il ne savait pas se soustraire et, comme il parlait allemand avec un peu plus de liberté, il acquérait sans s'en rendre compte une identité qui n'était déjà plus la sienne, oppressante, mais une autre, plus légère, comme l'était son corps lorsqu'il sortait tous les matins de chez lui, prêt à tout ressentir, s'abandonnant au bruit de Berlin ou au calme des rues plantées d'arbres serrés de Weimar, le long desquelles il pédalait sur sa bicyclette, en route pour l'École, se délectant du bruit des pneus sur le pavé et du vent doux qui effleurait son visage. Dans les salles sans chauffage du Bauhaus, presque la moitié des étudiants étaient des femmes, toutes beaucoup plus jeunes que lui. Dans une fête, l'une d'elles l'avait embrassé en lui mettant sa langue dans la bouche, lui laissant un arrière-goût d'alcool et de tabac. Ensuite, elle l'avait suivi discrètement dans la chambre de sa pension et, lorsqu'il s'était retourné après avoir cherché un livre qu'il avait promis de lui prêter, elle était nue sur le lit, très mince, très blanche et grelottant de froid. Jamais jusque-là une femme ne s'était déshabillée en sa présence comme cela. Jamais il ne s'était trouvé avec une femme si jeune qui prenait l'initiative avec un naturel à la fois léger et obscène. Sous les couvertures elle semblait sur le point de se désarticuler dans ses bras, aussi humide et savoureuse pour lui que l'avait été sa bouche quelques heures plus tôt, lors de la fête. Elle disait appartenir à une grande famille ruinée de Hongrie. Ils se comprenaient en sautant hardiment de l'allemand au français et il l'écoutait murmurer à son oreille des mots en hongrois, incompréhensibles comme des crépitements sonores. Elle avait commencé à étudier l'architecture mais à l'Ecole elle avait découvert que la photographie l'intéressait beaucoup plus; elle cherchait dans la nature et dans les endroits quotidiens des formes visuelles abstraites que lui avait appris à voir son compatriote Moholy-Nagy, qui était aussi ou avait été son amant. Elle se lançait dans l'amour les yeux grands ouverts comme si elle s'abandonnait à un sacrifice humain dont elle était l'officiante et la victime. Quand c'était elle qui avait l'initiative, elle bondissait et tressaillait dans une sorte de transe méthodique où il y avait une part de distraction et même d'indifférence. Ensuite elle allumait une cigarette et la fumait couchée sur le lit, les jambes écartées, un genou levé, et rien qu'à la regarder il se retrouvait mort de désir. La prétendue ex-comtesse ou ex-marquise hongroise habitait un sous-sol où il n'y avait qu'une paillasse, une valise ouverte avec ses habits, placée sous un lavabo et une glace. Dans un coin, sur un solennel poêle en faïence qui procurait rarement une chaleur acceptable, bouillonnait doucement une marmite de pommes de terre. Sans sel, sans beurre, sans rien, seulement des pommes de terre bouillies dont elle se nourrissait de manière anarchique au long de la journée ou de la nuit, les piquant avec une fourchette et soufflant dessus pour les refroidir avant de les mâcher. Il se la rappelait assise sur la paillasse, avec son pardessus d'homme sur ses épaules maigres, décoiffée, penchée sur la marmite et piquant d'une main une pomme de terre avec la fourchette, une cigarette allumée dans l'autre, mâchant avec un ronronnement de plaisir. Ce qui le troublait le plus était son manque absolu d'une quelconque pudeur. Elle avait poussé un éclat de rire le premier soir quand il s'était apprêté à éteindre la lumière. Par la suite, des années durant, il s'était excité sans soulagement pendant ses nuits d'insomnie auprès du corps large et endormi de son épouse, se rappelant le sourire ivre qui était parfois dans ses yeux quand elle levait la tête d'entre ses cuisses pour respirer ou observer sur son visage l'effet de ce qu'elle était en train de lui faire avec sa langue et ses fines lèvres dont s'était effacée la ligne du rouge; ce qu'aucune femme ne lui avait fait jusque-là et qu'aucune autre ne lui ferait sans doute jamais; ce qu'elle faisait avec le même zèle et le même détachement, découvrit-il bientôt dans un accès de jalousie rustique et espagnole, à d'autres étudiants de l'École, outre son professeur de photographie. »

samedi 24 mars 2012

Une reconnaissance intime

taille originale : 27 x 36 cm
« Son art trahit l’apparition d’une sorte de sensualisme cérébral qu’on voit apparaître à la même heure chez tous ses contemporains. On oublie peu à peu la charpente profonde pour caresser par le désir la surface des formes, comme la surface des visages par l’intention psychologique. Quand la statue reste vêtue, les robes se font plus légères qu’une brise sur l’eau. Mais, pour la première fois, la statuaire grecque dévoile tout à fait la femme, dont la forme est surtout significative par les frémissements de sa surface comme la forme masculine qui lui avait dicté sa science l’est avant tout par la logique et la rigueur de sa structure. Pour la première fois, il rejette les étoffes, il exprime sans voiles l’ascension mouvante des torses, l’animation des plans que la lumière et l’air modèlent en frissons puissants, la jeunesse des poitrines, la vigueur des ventres musculeux, le jet pur des bras et des jambes. Il parle du corps de la femme comme on n’en avait jamais parlé, il le dresse et l’adore dans sa rayonnante tiédeur, ses ondulations fermes, dans sa splendeur de colonne vivante où la sève du monde circule avec le sang. Et si nous avons pour Praxitèle une reconnaissance intime, un sentiment attendri, c’est qu’il nous a appris que le corps féminin, par sa montée dans la lumière et la fragilité émotionnante du ventre, des flancs, des seins où sommeille notre avenir, résume l’effort humain dans son invincible idéalisme exposé à tant d’orages. Il est impossible de voir certaines de ces statues brisées, où le torse jeune et les longues cuisses survivent seules, sans être déchiré d’une tendresse sainte. »

La pornographie est-elle une forme d'art?

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montage numérique
taille du dessin original : 37 x 29 cm

« Je pense que nous devrions comprendre la pornographie comme une forme d’art ou un genre artistique.
Il y a deux avantages à une telle approche. D’une part, considérer la pornographie comme un art proche de la comédie ou du (sur)réalisme permet de définir cet art indépendamment du média employé. De la même manière que le comique ou le (sur)réalisme peuvent être représentés par la littérature ou le cinéma, la pornographie peut apparaître dans différents médias. D’autre part — et ce point est plus important —, l’idée que la pornographie est une forme d’art fait surgir de nouvelles questions, différentes de celles qu’on pose habituellement concernant la valeur esthétique ou morale de la pornographie.
Dans cet article, je vais d’abord considérer la notion de genre (artistique), puis j’aborderai la question de savoir ce qui fait d’une production pornographique une réalisation artistique. J’utiliserai des exemples d’art et de littérature pornographiques pour montrer que la notion de pornographie doit être définie en relation avec quelque chose qui doit être caché mais qui est rendu visible (l’obscène). La condition suivante est à mon estime nécessaire pour considérer la pornographie comme un genre artistique : le spectateur ou lecteur doit être conscient qu’un tabou est transgressé, et que lui-même cède ainsi à la tentation de la transgression. Cette caractéristique ajoute peut-être une dimension thérapeutique ou de confession à l’art pornographique.
Contrairement au point de vue qui prétend que la pornographie vise nécessairement l’excitation (ce qui supposerait que nous sommes tous des pornographes quand nous faisons l’amour !), on peut penser qu’elle cherche à produire des effets comme la curiosité, le dégoût, la peur, l’effroi ou même le rire. Il y a là une différence avec l’érotisme. Bien qu’il soit possible qu’une représentation soit à la fois érotique et pornographique (le plus souvent l’art pornographique ne peut pas être distingué de l’art érotique), il se peut également que quelque chose de pornographique ne soit pas érotique. L’érotisme, par opposition à la pornographie, vise à produire une excitation ou du moins des sensations érotiques fort proches de l’excitation. Ainsi, il faut peut-être considérer que l’art pornographique n’est pas une sous-classe du genre érotique mais fait partie de la catégorie plus large de l’obscène.
Le point suivant sur lequel j’aimerais mettre l’accent est que l’art pornographique doit être compris comme une production de “l’imagination pornographique”, c’est-à-dire de la capacité de l’esprit à créer des représentations et des fantasmes pornographiques mais aussi de recréer par l’imagination des sensations de ce type particulier.
Les “fantaisies” pornographiques sont comme des contes de fées pour adultes : de la même façon que ces contes ne demandent pas que les fées existent réellement, le monde des fantasmes pornographiques n’exige pas de sexualité réelle ni d’excitation sexuelle (par exemple, on peut fantasmer sur l’ingestion d’excréments sans que ce fantasme ne débouche sur une excitation sexuelle). En fait, il semble que la seule condition à laquelle doit répondre la pornographie est la satisfaction des pulsions les plus enfouies. Aussi, je maintiens qu’il est possible d’analyser l’art pornographique comme un genre reposant sur la relation entre le public, la confirmation de tabous et la notion de transgression. »

dimanche 18 mars 2012

Faites l'amour, pas la guerre !

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Taille originale : 27 x 36 cm
« Et pour bien se faire comprendre, l'auteur, officier de renseignement pendant la Seconde Guerre mondiale, nous raconte l'histoire d'une Française dont il fit la connaissance au temps des dangers et des souffrances, avant de la retrouver en temps de paix confortablement installée. Elle lui dit : “Tout vaut mieux que cette vie où jour après jour rien ne se passe. Vous savez que je n'aime pas la guerre et que je ne désire pas qu'elle recommence. Mais au moins me faisait-elle sentir vivante, comme je ne me suis jamais sentie vivante avant ou après elle.” L'auteur commente : “La paix exposait un vide en eux après que l'excitation de la guerre leur avait permis de recouvrir”, et il nous met en garde contre “le vide qui est en nous”, contre l'exaltation de ceux qui se sentent liés “à quelque choses de plus grand que soi-même”. Se pourrait-il que l'ennui soit plus terrifiant que toutes les horreurs de la guerre ? »

mercredi 8 février 2012

Une porte d'entrée

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taille originale : 27 x 36 cm
« Un fameux épisode que l'on rencontre aux deux première tablettes de l'Épopée de Gilgamesh renchérit encore sur une telle conviction. On nous y explique comment Enkidu, l'homme sauvage de la steppe, hirsute et barbare, familier des seuls animaux et menant parmi eux une existence analogue à la leur, est devenu un homme, au sens plein de ce mot (awilu) : un homme civilisé, un homme de la ville, qui mange du pain, boit de la bière, soigne et habille son corps. Cette transformation est l'œuvre d'une courtisane d'Uruk, venue le trouver dans sa steppe et qui l'a initié à l'amour : non point le simple accouplement avec une femelle, mais l'amour avec une vraie femme, l'amour humain et raffiné — l'amour libre. Une fois qu'il l'a connu, et qu'il y a pris goût, Enkidu ne peut que suivre en ville son initiatrice, laquelle lui apprend à manger, à boire, à s'habiller, et parachève ainsi sa transformation. Voilà donc l'amour libre présenté comme la porte d'entrée dans la vie cultivée et véritablement humaine : il était difficile d'en mieux marquer et accuser la dignité et l'importance.»

mardi 27 décembre 2011

Une réponse à la vertu kantienne

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« La masturbation est l'expression de liberté la plus haute — au-dessous de laquelle vient seulement la littérature (qui a malheureusement des règles trop rigides et contraignantes pour soutenir la comparaison) — que mon organisme ait pu se permettre ces trente-trois dernières années. »