samedi 27 mai 2023

Enquête sur un tournage chaotique…

Male gaze ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm et 29,7 x 42 cm
« Par ailleurs, la réduction de la viande est le geste écologique individuel le plus efficace, de très loin »

selon nos informations…

« On n’est plus à une époque où le geste artistique justifie tous les dérèglements »

est également questionnable…

 

selon nos informations…

désespérément attachée à une vision romantique de l’artiste qui se consume et brûle au passage celles et ceux qui se dévouent à ces côtés

est également questionnable…

 

selon nos informations…

en espérant saisir l’inattendu, la vie même, à l’heure où des intercesseurs d’intimité se chargent de contenir les zones floues, propices aux transgressions

est également questionnable…

 

selon nos informations…

l’indulgence des proches à l’égard des débordements

est également questionnable…

 

selon nos informations…

dans un contexte où les excès en tout genre sont valorisés

est également questionnable…

…sauf erreur de notre part

Révélation
Slogan renouvelé
Mise à jour

lundi 15 mai 2023

Protopie

Cum grano salis

Je ne sais plus quel théoricien ou théoricienne queer a dit que la marge était la meilleure position pour comprendre la normalité ou plus exactement l’institution de la normalité. C’est dans une perspective similaire que j’ai envie de dire que l’asexualité, qui semble aujourd’hui minoritaire (sinon très minoritaire), représente sans doute une normalité future. L’asexualité dit, mezzo voce, la vérité d’un état des mœurs au bord du basculement et signe la fin de cette époque historique de la sexualité que Michel Foucault avait caractérisée comme la volonté de savoir. Aujourd’hui, « nous savons », et cela ne nous intéresse plus !

L’asexualité va exercer une fascination de plus en plus large, séduisant un nombre de plus en plus grand d’individus en quête de normes nouvelles, d’une vie idéale, d’une maîtrise de son propre corps, d’un souci de soi conçu comme un accomplissement de son être profond désormais distinct de son propre corps. Et cette fascination s’explique par au moins quatre raisons.

La plus évidente est que la « libération sexuelle » a prétendu normaliser une activité qui jusque-là était non pas taboue, ni interdite, mais encadrée, refoulée, contenue dans des limites constamment transgressées : Foucault a raison, on parlait tout le temps de sexe (notamment en littérature), on représentait partout la sexualité mais de façon médiate, détournée, allusive, et ô combien excitante. Le sexe comme le nudisme s’est alors prétendu naturel et a largement perdu son « parfum d’interdit » ou plus exactement ce moteur du désir qu’était la transgression. L’exemple le plus clair de cette banalisation est la pornographie qui, autrefois cachée sous le manteau, est à présent visible partout et donne tout à voir sans restriction : la surenchère des corps, des pénétrations, des gestes multipliés peine alors à satisfaire le désir de transgression. Seule la sexualité queer semble encore obéir à cette logique au risque cependant de s’enfermer dans des pratiques « bizarres », weird, « extrêmes », au bord du ridicule et de l’incompréhension. Mais plus largement, la sexualité étant « partout », immédiatement disponible, n’est plus recherchée là où elle se « cachait », dans les failles, les interstices de l’ordre social et moral.

Une pratique par essence inégalitaire ?
Taille originale : 21 x 29,7 cm & 29,7 x 21 cm

Par ailleurs, la nouvelle vague féministe centrée sur les violences masculines et la question du consentement véhicule une image anxiogène de la sexualité toujours dangereuse. En alléguant une violence « systémique », présente chez tous les hommes, elle transforme le désir masculin en une menace permanente, créant un fort sentiment d’insécurité chez toutes celles qui seraient tentées par une relation hétérosexuelle : être violée est un risque constant, à prendre… ou à ne pas prendre. La pénétration — même lorsqu’on la renomme circlusion — est nécessairement dangereuse, possiblement douloureuse, donnant accès au corps intérieur, à une intimité qui se livrerait sous la forme d’un abandon sans défense… Dès lors, beaucoup de femmes comme cette écrivaine qui déclarait être devenue lesbienne par conviction (et non plus par un désir compris comme la vérité intime de l’individu) privilégieront à l’avenir les relations homosexuelles qui apparaissent comme plus saines et plus sûres qu’une hétérosexualité risquée et perverse.

En outre, même si certaines ignorent le danger qui serait inhérent au désir masculin, les relations hétérosexuelles sont frappées d’illégitimité parce que nécessairement inégales : si « tout est politique », si la domination masculine est universelle, alors la sexualité ne peut prétendre être un espace préservé du patriarcat. Au contraire. C’est la notion de consentement qui vacille dans cette perspective car, s’il y a domination, celle-ci s’accompagne de l’aliénation de la personne dominée, de l’emprise psychologique qu’exerce le dominant. Tout consentement risque dès lors d’apparaître comme un abus de faiblesse. Et dans la même perspective, l’amour est désormais désigné comme un leurre, une illusion, une idéologie fatale dont les femmes sont les grandes victimes. Pour elles, il vaut certainement mieux se consacrer à une carrière prestigieuse et rémunératrice que de céder à une passion aliénante.

Enfin, le processus de civilisation, bien mis en évidence par Norbert Elias, s’élève aujourd’hui d’un nouveau cran en exigeant la disparition de toute allusion sexuelle, en particulier au désir masculin, dans l’espace public : celui-ci doit être totalement neutralisé, pacifié, devenir aussi « professionnel » qu’impersonnel. Au nom de la lutte contre le harcèlement, toute manifestation de nature sexuelle, directe ou indirecte, est désignée comme « infraction », « agression », « violence symbolique »… Ainsi, à rebours de la supposée libération sexuelle, beaucoup soutiennent à présent et à l’avenir que la « pornographie », dont les images sont censées s’étaler partout, sous des formes majeures ou mineures (concours de Miss, publicités « sexistes », top modèles et actrices à la parfaite plastique), devrait être refoulée dans des marges, des espaces réservés, à l’abri en particulier du regard des adolescents qu’il convient d’éduquer sainement sans les soumettre à une constante tentation. De la même manière que la nourriture prise auparavant avec les doigts est désormais touchée par des couverts et des pincettes, la sexualité devrait être inexpressive, muette, enfermée finalement dans le seul cadre légitime de l’intimité conjugale, qu’elle soit homo ou hétérosexuelle. La séduction — condition pourtant de cette conjugalité — apparaît alors nécessairement comme une infraction dans un espace public neutralisé et peut toujours être dénoncée comme agression.

Norbert Elias soutenait d’ailleurs que ce contrôle pulsionnel à la base du processus de civilisation était la condition même de l’individualisme moderne impliquant une intériorisation des normes et corollairement une plus grande maîtrise de soi. Or le sujet maître de soi est pour les mêmes raisons un idéal féministe : la femme se doit de ne plus être dépendante ni d’un père, ni d’un mari, ni de l’amour, ni d’une sexualité « animale », renouant ainsi avec un idéal de chasteté ascétique que l’on retrouve dans beaucoup de sociétés et à de nombreuses époques. Et l’on peut prévoir une situation inverse de la Grèce antique : ce sont les femmes qui deviendraient les véritables sujets de la cité, seules véritablement libres et rationnelles, maîtresses de leurs corps et de leur désir, oscillant entre l’asexualité et une homosexualité conçue comme un plaisir tempéré, alors que les hommes resteraient prisonniers de leur condition animale.

Du point de vue masculin, l’asexualité constitue également un mouvement de fond. Confrontés à la critique d’une domination masculine « systémique », accusés d’infuser autour d’eux une « toxicité » inconsciente, soupçonnés d’être mus par une violence irrépressible, les garçons sont sommés de se « déconstruire », tâche bizarre qui n’est pas sans rappeler les dommages infligés par la guerre à ces visages brisés qu’on a surnommés les « gueules cassées » (et qui ont inspiré notamment l’œuvre de Francis Bacon). Pour eux aussi, les relations hétérosexuelles apparaissent comme difficiles, risquées et angoissantes (peur de mal faire, peur d’être maladroit, peur d’être dénoncé, peur d’une essentielle incompréhension…). En outre, la concurrence intramasculine — bien mise au jour à la fin du 20e siècle déjà dans l’Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq — creuse un fossé entre un minorité de « mâles » supposés dominants, assurés (ou rassurés) de leur prestance, de leur beauté, de leur pouvoir, et une majorité bientôt persuadée d’être la perdante de la compétition hétérosexuelle. L’homosexualité gay étant refusée par beaucoup (pour des raisons multiples trop longues à expliciter), l’asexualité sans doute teintée de masturbation constitue donc une solution raisonnable et une voie praticable.

Ni « préliminaires », ni « plat de résistance »…

Cette analyse peut sembler réductrice et bien hypothétique. Mais de nombreux signes déjà présents confirment sa justesse. Ainsi, la volonté de savoir dont parlait Michel Foucault supposait une vérité cachée de la sexualité que la philosophie, la littérature ou la psychanalyse avaient pour ambition de découvrir ou de révéler (avec le geste magnifique de Gustave Courbet prétendant révéler l’Origine du monde dans l’exhibition d’un sexe féminin). Cette puissance révolutionnaire du sexe apparaît aujourd’hui comme un leurre ou plutôt laisse la place à une réalité prosaïque comme celle illustrée en teintes pastel dans les manuels d’éducation sexuelle. On ne s’étonnera donc pas qu’un philosophe quelque peu prétentieux affirme que c’est l’amitié qui aurait aujourd’hui une telle puissance « révolutionnaire ». Partout, la sexualité est désormais dénoncée comme oppressive parce qu’exigeant performance et hyperactivité. Une internaute animée d’une sainte colère affirme même que, consentement ou pas, toute pénétration est un viol, et que, pour concevoir un enfant, une éjaculation à l’orée du sexe féminin est suffisante… Et une autre, revenue de ses aventures pornographiques, énonce doctement le « secret le mieux gardé au monde : les gens ne baisent pas tant que ça ! » Quant à l’éducation sexuelle dispensée dans les collèges, elle consiste avant tout à prévenir les filles des « risques » qu’elles encourent : il n’y a pas d’éducation au plaisir mais seulement à la nécessité du consentement qui doit être réfléchi, mûri, concerté avec une auscultation profonde de soi : « Ai-je vraiment envie de baiser ? Mais non, bien sûr ! ». Au final, il vaut donc mieux renoncer à toute relation sexuelle plutôt que de prendre le moindre risque face l’omniprésente violence masculine (sans oublier la possible et horrible publication d’images intimes par des amants indélicats).

Enfin, comment ne pas voir que le sport sous toutes ses formes depuis les plus banales — jogging matinal — jusqu’aux plus extrêmes — highline, kate surf, skyrunning et autres inventions à la saveur anglosaxonne — a pour objectif de procurer des « sensations » aussi intenses que celles considérées désormais comme surfaites que promettait la libération sexuelle. Et pour celles et ceux (moins nombreux) que l’exercice rebuterait, les stages de relaxation, de méditation, de développement ou d’épanouissement personnels fournissent sans doute un bénéfice similaire à moindre effort.

L’oiseau en cage

Comme déjà signalé, l’asexualisme s’inscrit dans une tendance anthropologique profonde qui se caractérise par le refus de la sexualité, par le « dégoût de la chair », par de multiples tentatives de maîtrise du corps et par différentes formes d’ascétisme qui visent le sexe mais également d’autres fonctions corporelles (comme l’alimentation). Les raisons en ont été souvent religieuses comme chez les moines chrétiens ou bouddhistes, mais il s’agit plus profondément d’une constante qui, on le voit, se manifeste régulièrement, parfois de façon très violente ou excessive et sous des apparences diverses et renouvelées. L’asexualisme nouveau est donc peut-être bien l’avenir de l’homme (et de la femme) au 21e siècle.

Le Triomphe de la chasteté, donc

samedi 6 mai 2023

Posséder une liberté comme liberté

Pornographie divine ?
Taille originale  : 3 fois 29,7 x 21 cm
« Cette notion de “propriété” par quoi on explique si souvent l’amour ne saurait être première, en effet. Pourquoi voudrais-je m’approprier autrui si ce n’était justement en tant qu’Autrui me fait ? Mais cela implique justement un certain mode d’appropriation : c’est de la liberté de l’autre en tant que telle que nous voulons nous emparer. Et non par volonté de puissance : le tyran se moque de l’amour ; il se contente de la peur. S’il recherche l’amour de ses sujets, c’est par politique et s’il trouve un moyen plus économique de les asservir, il l’adopte aussitôt. Au contraire, celui qui veut être aimé ne désire pas l’asservissement de l’être aimé. Il ne tient pas à devenir l’objet d’une passion débordante et mécanique. Il ne veut pas posséder un automatisme, et si on veut l’humilier, il suffit de lui représenter la passion de l’aimé comme le résultat d’un déterminisme psychologique : l’amant se sentira dévalorisé dans son amour et dans son être. Si Tristan et Iseut sont affolés par un philtre, ils intéressent moins ; et il arrive qu’un asservissement total de l’être aimé tue l’amour de l’amant. Le but est dépassé : l’amant se retrouve seul si l’aimé s’est transformé en automate. Ainsi l’amant ne désire-t-il pas posséder l’aimé comme on possède une chose ; il réclame un type spécial d’appropriation. Il veut posséder une liberté comme liberté.
Beauté grecque…
Mais, d’autre part, il ne saurait se satisfaire de cette forme éminente de la liberté qu’est l’engagement libre et volontaire. Qui se contenterait d’un amour qui se donnerait comme pure fidélité à la foi jurée ? Qui donc accepterait de s’entendre dire : “Je vous aime parce que je me suis librement engagé à vous aimer et que je ne veux pas me dédire : je vous aime par fidélité à moi-même” ? Ainsi l’amant demande le serment et s’irrite du serment. Il veut être aimé par une liberté et réclame que cette liberté comme liberté ne soit plus libre. Il veut à la fois que la liberté de l’Autre se détermine elle-même à devenir amour — et cela, non point seulement au commencement de l’aventure mais à chaque instant — et, à la fois, que cette liberté soit captivée par elle-même, qu’elle se retourne sur elle-même, comme dans la folie, comme dans le rêve, pour vouloir sa captivité. Et cette captivité doit être démission libre et enchainée à la fois entre nos mains. Ce n’est pas le déterminisme passionnel que nous désirons chez autrui dans l’amour, ni une liberté hors d’atteinte : mais c’est une liberté qui joue le déterminisme passionnel et qui se prend à son jeu. »
Dans un autre espace-temps…

vendredi 21 avril 2023

Les hommes stagnent…

« On dit que les hommes vieillissent mieux que les femmes mais c'est faux. Leur peau perd plus vite son élasticité, surtout quand ils fument et boivent. C'est flasque, on a l'impression que ça pourrait s'effriter sous la pulpe des doigts. Elle n’a jamais compris comment faisaient les jeunes filles qui couchent avec des hommes plus vieux. C’est tellement plus agréable, la peau douce et résistante des hommes jeunes. Les hommes de son âge la dégoûtent, quand les couilles pendent et ressemblent à des têtes de tortues sclérosées. Elle pourrait vomir de devoir y toucher. Elle déteste les hommes qui ont le souffle court quand ils baisent, ou qui doivent se mettre sur le dos au bout de cinq minutes parce qu’ils n'en peuvent plus et laissent la partenaire terminer toute seule. Elle déteste leur ventre gonflé et leurs petites cuisses grises.
Les femmes évoluent avec l’âge. Elles cherchent à comprendre ce qui leur arrive. Les hommes stagnent, héroïquement, puis régressent d'un seul coup. Plus ils prennent de l’âge, plus l’amour et le sexe sont liés à l’enfance. Ils ont envie de dire des mots d’enfants à des filles qui ressemblent à des gosses, de faire des cochonneries qu’on fait dans la cour de récré. Personne n’a envie d’entendre parler du désir d'un vieillard, c’est trop embarrassant. »
Femme puissante ?
« …elle était ravissante, elle était drôle, tous les garçons étaient à ses pieds. Elle aimait bien le disquaire, mais elle avait d’autres priorités. Elle préférait les musiciens. Les groupies ont mauvaise presse, mais c’est parce qu’elles peuvent faire ce dont les garçons rêvent sans oser se le permettre : sucer tout le groupe dans le camion. »
Martyre de la cause ?
« Il faut une certaine dose d’arrogance pour remonter de Bastille à Oberkampf à pied, seule, en talons hauts et jupe au-dessus du genou, passé onze heures du soir. Tous les connards sont de service. Les miliciens se sentent investis d’une mission : pourrir la vie aux filles seules dans les rues. Éviter tout contact visuel. Avancer vite. Se tenir droite, en imaginant avoir un sabre dans son Balenciaga, façon Beatrix Kiddo. Fermer sa gueule, tracer. Les petits bruits de bouche pour attirer son attention. Les insultes — salope, connasse, grosse pute, sac à foutre viens par là, où tu vas toi viens par là, raciste, bobo de merde on va te défoncer, on voit ton gros cul, fais attention à toi doudou, toi t’as une bouche à bien me sucer. Ne pas ralentir. Elle aime les garçons, elle les aime avec pragmatisme, avec énergie, elle les aime de toute sa peau et de l’intérieur de son ventre. Mais elle aimerait, aussi, pouvoir en tuer quelques-uns. Qu’il y ait une licence — légitime défense. Vous êtes en bande, vous me suivez en me menaçant — je sors mon sabre et je décapite. Elle a l’habitude. Il faut du caractère pour être une chaudasse. Tu n’as le soutien de personne, sur cette terre. Ni des mecs avec qui tu traînes, ni des meufs qui sont tes copines, ni des mecs que tu ne suceras pas. Un jour à Sébastopol un gros lourd l’a attrapée par le poignet pour l’obliger à le suivre, elle a retiré sa main en lui disant “mais dégage” et le mec est devenu tout rouge, elle a vu qu’il allait vriller et lui en coller une. Il l’a forcée à s’excuser. Elle s’est exécutée, et puis elle a tracé. Tout le temps qu’il l’a retenue en la menaçant, elle n’a vu personne ralentir, ni leur jeter un coup d’œil. Il aurait pu la tuer à coups de pied, sur le trottoir, les gens auraient regardé ailleurs. »
Taille originale :  deux fois 21 x 29,7 cm
& 42 x 45,5 cm (collage de trois dessins)
« C’est comme ça qu’il avait eu le plan. Mais à neuf heures du matin quand il avait fallu faire la scène, Cyril n’avait pas eu d’érection. Le verdict des professionnels était sans appel : “il ne levait pas”, ça paraissait être un cas de figure bien connu des troupes, et sans remède. Deb ignorait encore que dans le porno il y a les mecs qui lèvent et les mecs qui tiennent, ceux qui lèvent et qui tiennent ne sont pas près d’être au chômage. Il avait fallu faire la scène avec quelqu’un d’autre. Le réalisateur était content du résultat. Il disait qu’elle prenait bien la lumière. Cyril n’était plus catastrophé, sa meuf assurait, il était fier. Elle avait fait sa deuxième scène, plus détendue, on l’avait complimentée, elle n’avait pas réalisé sur le coup qu’elle venait d’entrer dans la peau d’un tout nouveau personnage, et qu’elle allait l’incarner des années. Changer, c’est toujours perdre un bloc de soi. On le sent qui se détache, après un temps d’adaptation. C’est un deuil et un soulagement en même temps. C’est son voyage à elle, qui continuait. »
Femmes glorieuses ?

dimanche 26 mars 2023

Si décontractée et si amicale


Taille originale : 29,7 x 21 cm
Avant la déconstruction
« Un mois ou deux après notre week-end de clochards, F. m’emmena dans un bordel de New York (un de ses amis avait préparé cette visite) et ce fut là que nous perdîmes notre pucelage. Je me souviens d’un petit appartement ancien dans l’Upper West Side, près du fleuve — une minuscule cuisine qu’un rideau d’une extrême minceur séparait d’une chambre sombre. Il y avait là deux Noires, l’une vieille et grosse, l’autre jeune et jolie. Comme aucun de nous ne voulait la vieille, il nous fallut décider qui passerait le premier. Si je peux me fier à ma mémoire, nous sommes en fait sortis dans le couloir où nous avons joué à pile ou face. Bien entendu, ce fut F. qui gagna, et deux minutes plus tard je me retrouvai dans la petite cuisine avec la grosse tenancière. Elle m’appelait son petit chou, me rappelant régulièrement qu’elle était disponible au cas où je changerais d’inclination. J’étais trop agité pour faire autre chose que secouer la tête, et puis je suis resté assis à écouter la respiration rapide et haletante de F. de l’autre côté du rideau. Je n’avais plus qu’une seule pensée : que ma queue allait entrer à l’endroit où celle de F. était à présent. Puis ce fut mon tour et jusqu’à ce jour je n’ai pas la moindre idée du prénom que pouvait porter cette fille. C’était la première femme nue que j’aie vue en chair et en os, et elle était si décontractée et si amicale vis-à-vis de sa nudité que les choses auraient pu bien marcher pour moi si je n’avais pas été dérangé par les chaussures de F. — je les voyais entre le rideau et le plancher, brillant dans la lumière de la cuisine comme si elles étaient détachées de son corps. La fille était gentille et faisait de son mieux pour m’aider, mais ce fut une longue lutte et même à la fin je ne ressentis aucun plaisir véritable. Plus tard, lorsque je ressortis avec F. dans le crépuscule, je n’avais, pour ma part, pas grand-chose à dire. F., en revanche, semblait plutôt satisfait, comme si cette expérience avait d’une certaine façon corroboré sa théorie sur l’importance de goûter la vie. Je me rendis compte que F. était beaucoup plus affamé que je ne pourrais jamais l’être. »
Ras le bol de ces scénarios !
Reprogrammer nos fantasmes sexuels

mardi 14 mars 2023

Jouir ensemble

Poussières d’étoiles
Taille originale : 4 fois 21 x 29,7 cm
« Il se retourna pour la regarder. Elle vit ses yeux, intenses, brillants, sauvages, sans tendresse. Mais elle avait perdu toute liberté. Un poids étrange pesait sur ses membres. Elle cédait, elle s’abandonnait.
Il la conduisit, à travers le mur d’arbres piquants, malaisés à traverser, jusqu’à un endroit où il y avait un peu d’espace et un tas de buissons morts. Il en coucha un ou deux par terre, mit sa veste par-dessus et l’obligea à s’étendre là, sous les buissons, comme une bête, tandis qu’il attendait, en chemise et en culotte, la regardant d’un regard hanté. Mais, toujours prévoyant, il la fit s’étendre commodément, avec soin. Pourtant il brisa la ceinture de ses dessous, car elle ne l’aidait pas, demeurait inerte.
Lui aussi avait dénudé le devant de son corps, et elle sentit le contact de sa peau nue quand il entra en elle. Pendant un moment il demeura immobile en elle, turgide et palpitant. Alors, comme il commençait à bouger dans l’orgasme soudain où elle s’abandonnait, de nouveaux frissons s’éveillèrent en elle, qui couraient en elle en frémissant. En frémissant, frémissant, frémissant, comme le battement léger de douces flammes, douces comme des plumes, s’élevant parfois à des points éclatants, fines, subtiles, et qui la fondaient et la laissaient toute fondante au-dedans.
Mise à jour
C’était comme un son de cloche montant de vague en vague jusqu’à un point suprême. Elle restait là, inconsciente des petits cris sauvages qu’elle poussait, qu’elle poussa jusqu’à la fin. Mais la fin vint trop vite ; et elle ne pouvait plus, par ses propres forces, s’obliger elle-même à conclure. Cette fois, c’était différent, différent. Elle ne pouvait rien faire. Elle ne pouvait plus se durcir et s’accrocher à lui pour obtenir sa propre jouissance. Elle ne pouvait qu’attendre, attendre et gémir en pensée, tandis qu’elle le sentait se retirer, s’éloigner, se contracter, tout près du moment terrible où il glisserait hors d’elle pour toujours. Et son corps restait doucement ouvert, se plaignant doucement, comme une anémone de mer sous le flux, le rappelant, lui demandant de revenir en elle et de la satisfaire. Elle s’attachait à lui, perdue dans une passion inconsciente, et il ne glissa pas tout à fait hors d’elle, et elle sentit le mâle bourgeon de chair frémir doucement en elle, et d’étranges rythmes monter en un étrange mouvement rythmique, s’étendre et se gonfler jusqu’à remplir tout le vide béant de sa conscience et alors recommença l’ineffable mouvement qui n’était pas vraiment un mouvement, mais de purs, de profonds tourbillons de sensations, qui tournoyaient et s’enfonçaient toujours plus avant à travers sa chair et sa conscience, jusqu’à ce qu’elle ne fût plus qu’un flot concentrique de sensations, étendue là, poussant des cris inarticulés et inconscients. Cette voix sortie des plus profondes ténèbres de la nuit : la vie ! L’homme l’entendit sous lui avec une sorte de terreur. Tandis que sa semence jaillissait en elle. Et, comme la voix s’apaisait, lui aussi s’apaisa et demeura étendu, parfaitement immobile, sans rien savoir, tandis qu’elle relâchait aussi son emprise sur lui et gisait inerte. Et ils restaient là, et ne savaient plus rien, même rien l’un de l’autre, perdus tous les deux. Jusqu’à ce qu’enfin il se ranimât et s’aperçût de sa nudité sans défense, et qu’elle aussi sentit qu’il relâchait son étreinte. Il s’écartait ; mais, dans son cœur, elle sentait qu’elle ne pourrait supporter qu’il la laissât découverte. Il devrait désormais la couvrir pour toujours.
Mais il s’éloigna d’elle enfin, l’embrassa, la recouvrit et commença à se recouvrir lui-même. Elle restait étendue, regardant l’arbre, incapable de bouger. Il était debout fixant sa culotte, regardant autour de lui. Tout était silencieux et mort excepté la chienne effrayée qui restait étendue le nez entre les pattes. Il se rassit sur les broussailles et prit en silence la main de Constance.
Moriēmur inultae, sed moriāmur
— Nous avons joui ensemble cette fois, dit-il.
Elle ne répondit pas.
— C’est bon, quand c’est comme ça. La plupart des gens passent toute leur vie sans le savoir, dit-il en parlant un peu comme dans un rêve.
Elle regarda son visage rêveur.
— Vraiment, dit-elle. Êtes-vous heureux ?
Il tourna les yeux vers elle.
— Heureux, dit-il, oui. Mais tais-toi.
Il ne voulait pas parler. Il se pencha sur elle et l’embrassa ; et elle sentait qu’il devait l’embrasser ainsi pour toujours.
Elle se leva enfin.
— Est-ce rare qu’on jouisse ensemble ? demanda-t-elle avec une curiosité naïve.
— Assez rare. Ça se voit à l’air dur et sec des gens. » (1928)
Exposition ?

samedi 11 mars 2023

Expressions faciales

Jeu de garçon ?
« Je suis toujours étonné de voir l’énergie inépuisable des jeunes grands singes mâles qui s’ébattent, sautent sur des objets, s’attaquent et se roulent par terre, le visage rieur, tout en se déchiquetant mutuellement. Ils se défoulent, puisqu’il s’agit de simulacres d’agressions, de bagarres, de poussées, de bousculades, de gifles et de morsures, juste pour s’amuser. Les grands singes ont le visage radieux, la bouche ouverte, et produisent des sons rauques qui ressemblent à des rires et révèlent clairement leurs intentions. Le signal est essentiel pour éviter toute confusion, car leur interaction a souvent des allures de combat. Si un jeune chimpanzé saute sur un congénère et plante ses dents dans son cou en riant, l’autre sait que c’est un jeu. Imaginons la même scène qui se déroulerait dans le silence : cela pourrait être une attaque, appelant une réaction différente. Le rire des chimpanzés est tellement sonore et contagieux que, à la station de terrain du centre Yerkes, quand je l’entends depuis mon bureau qui domine l’enclos herbeux où ils sont environ vingt-cinq à vivre, je m’esclaffe en les voyant s’amuser.
Jeu de fille ?
Ces jeux musclés sont beaucoup moins fréquents chez les femelles. Les chimpanzés femelles pratiquent la lutte, mais avec une forme de nonchalance, rarement comme si c’était une épreuve de force. Elles penchent vers des jeux différents, parfois très inventifs. Je me souviens de deux femelles prépubères qui essayaient d’atteindre mon bureau. Pendant une période, elles tentaient leur chance tous les jours. Elles commençaient par déposer un grand tambour en plastique sous ma fenêtre. Puis elles montaient dessus et grimpaient l’une sur l’autre. Celle qui était en dessous fléchissait les jambes avant de les étirer comme un ressort. L’autre, juchée sur ses épaules, s’efforçait d’atteindre ma fenêtre avec les mains, mais n’y arrivait jamais. Leur duo était loin des vraies-fausses bagarres entre mâles.
Ouvertures
Taille originale : deux fois 29,7 x 21 cm
L’exubérance de ces derniers, ainsi que leurs démonstrations de force, font que les jeunes femelles gardent leurs distances. Ce n’est pas leur tasse de thé. D’où, sans doute, la ségrégation sexuée des jeux de tous les primates. Les mâles jouent entre eux et les femelles entre elles. Leurs styles d’interaction sont plus compatibles. Les femelles ont tendance à se retirer des jeux de mâles auxquelles elles pourraient s’initier. Elles le font d’elles-mêmes indépendamment de tout critère de genre comme il en existe dans nos sociétés. Chez les humains, la ségrégation sexuée est aussi la règle. Dans le monde entier, les enfants créent des aires de jeu séparées : une pour les garçons, une pour les filles.
Art moderne ?
Carol Martin et Richard Fabes ont suivi pendant six mois 61 enfants américains de 4 ans tandis qu’ils jouaient librement. Voici leur conclusion : “Plus les garçons jouaient avec des garçons, plus on observait cher eux avec le temps l’expression d’émotions positives. Leur jeu a beau être brutal et axé sur la domination, ils semblent le juger de plus en plus intéressant et prenant. [...] D’autres recherches laissent penser qu’ils réagissent avec un vif intérêt et une vigueur équivalente quand un nouveau venu propose un jeu brutal, alors que ce n’est pas le cas chez les filles.”
Les enseignants n’apprécient pas toujours la sauvagerie de ces jeux. C’est pourquoi sans doute les garçons sont sanctionnés et renvoyés de façon disproportionnée par rapport aux filles. La plupart de ces divertissements n’ont pourtant rien à voir avec l’agressivité. Cela se voit à leurs expressions faciales, à leurs rires, à la réversibilité des rôles (ce n’est pas toujours le même qui est au-dessus), et surtout à la façon dont ils se séparent. Ils se quittent en amis, ravis. »
Art ancien ?