jeudi 24 juillet 2025

célestement suavement

Homme-objet ?
Taille originale : 29,7 x 21 cm ;
32 x 24 cm et 24 x 32 cm

À une petite catin qui s’était endormie
Tu es calme
Tu t’immerges au lisse
sommeil des enfants
comme dans un bain onctueux.
Et ton souffle bouge si peu
qu’on te croirait
célestement
suavement,
morte.
Pourquoi serais-tu inquiète ?
Pas plus qu’une plante
tu n’éprouves ta vie.
Pourquoi serais-tu souillée ?
tu fais ton inconscient baiser
par un prêt dédaigneux.
Pourquoi serais-tu pensante ?
Tu existes.
Et ton ventre sent bon comme un pommier d’avril.
Perspective post-coloniale ?

 

lundi 14 juillet 2025

Les préliminaires étaient lancés

Gros plan
Taille originale : 29,7 x 21 cm
« Au dessert, l’ambiance se détendit et Béatrice mit de la musique. Ritualités, spiritualités : on s’offrit d’abord aux secousses galvaniques de la nuit à peine nubile, verte comme une jeune mangue. Puis tout s’adoucit ; la lune mûrit, prête à tomber du ciel. Nous pendions aux bras d’heures cotonneuses, vestibules de somptueux rêves qu’on ne faisait qu’à condition de rester éveillés. Dans l’appartement, de moins en moins de mots se dirent. Il n’y eut bientôt plus même - entre les tintements de verres tardifs ou de vaporeux rires hissés de la rue, et dans les quelques secondes de prose impeccable qui séparaient deux chansons -, il n’y eut bientôt plus même que l’archaïque parole : souffles et lenteur, regards et frôlements, incitations suspendues, appels, contre-feux, signes celés, langages en attente du Langage ; il n’y eut bientôt plus même que les lucidités de l’ivresse. J’entendis peut-être le bris d’un verre qu’un corps - le mien ? - avait fait chuter en dansant. Ensuite, il n’y eut plus d’heures ; ce fut cela, la vraie nuit.
Ce qui devait arriver arriva alors : la maîtresse des lieux a proposé ou suggéré (à moins qu’elle n’ait exigé, je ne suis plus sûr) qu’on baise. Mais pas ici, dit-elle. Ici il y a le Christ. Venez. Et elle a tourné les talons et s’est dirigée vers la chambre. Musimbwa a fait quelques pas à sa suite, comme un chien somnambule. Je ne bougeai pas. Il s’arrêta, se retourna vers moi et devina mes intentions.
— Déconne pas, camarade. Pas maintenant. Viens. On va enfin voir la gueule de l’ange cubiste. On va lui refaire le portrait. On va enfin savoir s’il s’appelle Michel ou Djibril ou Lucifer. Un three-some fabuleux nous attend. Viens.
Je fis non de la tête, et m’assis pour signifier que c’était un refus irrévocable. Musimbwa a paru hésiter une demi-seconde, puis il m’a dit, sur un ton qui tenait à la fois du conseil et de la menace : Faye, les femmes pardonnent parfois à celui qui brusque l’occasion, jamais à celui qui la manque.
— Rocco Siffredi ?
— Non.
— Robert Mugabe.
— Non.
— Je sais : DSK !
— Bien tenté. Mais non. Talleyrand.
Interpellation
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Il est ensuite allé vers son destin dans la chambre de Béatrice et je suis resté seul dans le salon, mollement enfoncé dans le fauteuil, ivre et légèrement triste, en pensant que je ne savais rien de Talleyrand hormis qu’il boitait comme le diable et qu’on lui prêtait beaucoup d’esprit ; quelques minutes ont ainsi passé et j’ai voulu changer d’avis et les rejoindre, mais mon orgueil me retint : c’eût été ridicule, voire honteux, de revenir sur une telle décision, une décision qui engageait mon honneur et ma parole, or celle-ci était déjà posée ; je n’ai donc pas bougé et, un instant plus tard, j’ai commencé à entendre, à intervalles réguliers, mais jamais au même moment, Béatrice soupirer et Musimbwa feuler, et j’en déduisis que les préliminaires étaient lancés, puis je n'ai plus entendu que Béatrice geindre, et ses chairs (ses puissantes cuisses, en l’occurrence) étouffer Musimbwa, qui réussissait toutefois, de temps en temps, à sortir la tête de l’étau pour remplir ses poumons d’air avant de replonger dans l’inconnu, vers les réserves liquides de Béatrice qu’il gamahuchait gourmandement, et tout cela était bien clair dans mes oreilles, sous mes yeux : leurs deux corps qui s’échauffaient, leurs respirations de plus en plus courtes et brutales, la fine sueur et les cristaux de sel sur leur peau, oui, je voyais tout cela sans le vouloir, alors j’ai dit qu’il fallait lutter, que je devais me ressaisir et penser à des choses qui m’absorberaient tellement que j’échapperais aux bruits en provenance de la chambre, résolution qui sembla avoir provoqué mes amis, car à peine avais-je commencé à chercher un sujet où j’aurais pu enfouir mon esprit que Béatrice commença à gémir et Musimbwa à haleter et le lit à grincer et les chairs à s’entrechoquer en faisant le bruit de deux babouches qu’on frappe l’une contre l'autre, et merde j’ai dit, ça commence, et à compter de cet instant j’ai essayé de me concentrer pour trouver une question qui m’aurait diverti ou fait réfléchir, mais rien ne marchait, tous les voiles dont je tentais de couvrir mon esprit se déchiraient comme du papier à cigarette par la présence bruyante de Béatrice (qui hululait désormais) et Musimbwa (qui gueulait en lingala de poétiques obscénités auxquelles je comprenais quelques mots qu’il m’avait appris : Nkolo, pambola bord oyo. Yango ne mutu eko sunga mokili...) ; en tout cas ils sont bien lancés, me disais-je, ils ont un bon rythme, pas monotone du tout, varié tout en restant accessible, mais il faut que tu te reprennes, Diégane, il faut que t’arraches ton esprit à tout ça, essaie de lire par exemple, rentre dans un livre, tiens, et là j’ai eu la tentation d’ouvrir Le Labyrinthe de l’inhumain pour m’y perdre, c’est-à-dire m’y abriter, mais je me suis ravisé car je savais que c’était peine perdue : je n’arriverais pas à lire avec ce bruit, d’autant plus qu’il ne s’amenuisait pas, il gagnait au contraire en intensité : le bruit de l’amour physique, la cantilène des corps jeunes et vigoureux, la vrombissante salle des machines de la baise radicale, et je l’entendais, ce bruit, je l’entendais pour sûr, Béatrice qui barrissait et Musimbwa qui glapissait, Bomanga, Béa, Bomanga, et moi qui regrettais d’être ainsi, toujours trop timide, trop compliqué, trop retenu, trop détaché, trop cérébral, trop Edmond Teste, trop enfoncé dans une fière et bête solitude,
Projection
j’ai donc fermé les yeux, décidé à subir ma souffrance, résigné à attendre que ça passe et finisse, car tout finit par passer, tout fuit, tout s’en va, tout s’écoule, 𝝅𝜶𝝊𝝉𝜶 𝝆𝜺𝜾, a dit le sage Héraclite, alors soit, me dis-je, fermons les yeux et attendons que panta rhei, mais aussitôt m’étais-je retiré sous mes paupières comme un enfant sous sa couette qu’une idée, ou plutôt une envie, puissante, me vint : il fallait que je les tue, il fallait que j’entre dans la chambre armé d’un couteau et que j’enfonce la lame dans ce corps, car il n’y avait de toute évidence plus qu’un seul corps dans la chambre, réunifié par le grand désir dont j’étais exclu et qu’il fallait donc que je crève, avec méthode et patience et précision, comme un assassin professionnel, là dans le cœur, là dans le ventre, là dans l’aorte, et de nouveau dans le cœur pour être bien sûr que cette saloperie tenace qui fait tant de mal aux hommes cesse de puiser, puis dans le sexe, et au flanc aussi ; bien sûr j’éviterais de toucher au visage car le visage est un territoire sacré, un temple qu’aucune violence ne doit profaner, le Visage est le signe de l’Autre, l’image de son interpellation souffrante lancée, à travers moi, à toute l’Humanité, j’ai un peu lu Levinas à une époque, mais je frapperais ce corps partout ailleurs jusqu’à ce qu’il arrête de jouir ou jouisse vers la mort, dans les transports suprêmes de l’épectase ; voilà l’envie que j’avais pour me délivrer du bruit qui me torturait — Béatrice mugissait et Musimbwa mugissait aussi — et, justement, voyez comment la providence divine pourvoyait à mes lugubres desseins, il y avait un gros couteau qui traînait sur la crédence de la cuisine, il me suffisait de m’en emparer pour reprendre le contrôle des choses, et je commençai à sourire à l’idée de ce qui allait se passer, j’élaborai de complexes scénarios macabres dignes du meilleur fait divers, mais alors, au moment même où je m’apprêtais à me lever pour aller prendre mon arme, j’ai senti une présence proche, vivante ; je rouvris les yeux et vis devant moi Jésus-Christ qui bougeait sur la grande croix fixée au mur et, par réflexe, même si je ne suis pas chrétien, même si je suis un pur animiste sérère qui croit d’abord aux Pangols et à Roog Sèn (Yirmi inn Roog u Yàl !), je me suis signé et j’ai attendu, je n’avais étrangement pas peur, j’étais simplement un peu surpris, mais je croyais aux apparitions et à la manifestation physique de la transcendance, alors j’ai attendu que Jésus finisse de se déclouer et de descendre de sa croix, ce qu’il fit avec beaucoup d’élégance et d’agilité vu les circonstances, après quoi il s’assit sur le canapé qui me faisait face, releva le diadème d’épines ensanglantées qui lui tombait sur les paupières, et jeta sur moi son regard doux et bleu, havre où je me suis aussitôt réfugié ; cependant la tête du lit cognait avec fureur contre un mur, To liama ti nzala ésila, Nzoto na yo na yanga, etutana moto epela, maman, mais je n’y accordais plus d’importance, car seul comptait celui qui était là, et sans ouvrir la bouche il m’a parlé, il m’a parlé par la vox cordis et cela me consolait de toute la misère de l’âme, renvoyait au néant mes pulsions de meurtre, ma détresse, ma minable petite jalousie, ma solitude ; c’étaient des phrases simples mais profondes dont lui seul avait le secret, et je les ai écoutées malgré les cris que cadençaient les claques d’une fessée, j’ai écouté le Christ et profité de son enseignement, de ses paraboles que tout écrivain eût aimé écrire ; il a parlé longtemps puis il s’est tu et on a tous deux pris des nouvelles de la chambre, le point d’orgue semblait proche et on n’arrivait plus à distinguer qui faisait quoi dans le concert aigu des hurlements, j’ai regardé Jésus et, une demi-seconde, j’ai cru voir dans son regard l’envie d’aller lui aussi dans la chambre, mais j’ai dû rêver ou être possédé par le diable pendant cette demi-seconde, d’autant que le Fils de l’Homme a dit dans la tierce suivante qu’il devait partir, que d’autres âmes égarées requéraient sa présence ; il s’est donc levé, sa lumière divine m’a ébloui, je lui ai demandé s’il avait besoin d’aide pour retourner sur la croix qu’il occupe depuis deux mille ans, je proposai de lui faire la courte échelle par exemple, mais il a ri (que le rire du Christ est balsamique et bon) et il a dit : Je crois que je peux y arriver, et en effet il y arriva, il parvint à se recrucifier seul, qu’on ne me demande pas comment mais il a fait ça, je l’ignore, après tout il est capable d’étonnantes choses, en tout cas il s’est recloué sous mes yeux et, au moment même où Béatrice et Musimbwa atteignaient le sommet dans un tonnerre déchaîné, le Christ, avant que son visage ne retourne à son expression douloureuse, passionnée et doublement millénaire, m’a regardé et m’a dit (cette fois il a ouvert la bouche) : Je l’aurais refait.
«Le masochiste partage la jouissance de la fureur exercée contre sa personne…»
Sur ces mots sublimes, sans même me laisser le temps de lui poser d’autres questions (j’aurais bien aimé qu’il me donne des précisions sur l’art de la transsubstantiation, par exemple, ou qu’il me décrive la vue au sommet du Golgotha), il est reparti, et l’appartement fut plongé dans un horrible vide, l’angoissant vide du monde que venait de quitter Dieu. Combien de temps s’est-il écoulé pendant sa visite ? Il m’est impossible de le dire, comme j’étais incapable de savoir la durée de ma silencieuse immobilité dans le fauteuil après son départ. Plus aucun bruit n’arrivait de la chambre. Le corps était peut-être déjà endormi. Ou mort. On verra, j’ai dit. Puis je me suis levé, j’ai pris Le Labyrinthe de l’inhumain et je suis rentré chez moi. »
Plan d’ensemble
Taille originale : 24 x 32 cm

vendredi 11 juillet 2025

Regarder / être regardé

Violence artistique
Taille originale : 29,7 x 21 cm et 24 x 32 cm
«  Nous devrons limiter l’investigation concernant le destin des pulsions au cours du développement et de la vie aux seules pulsions sexuelles, mieux connues de nous. L’observation nous apprend que les destins des pulsions sont les suivants :
  • Le renversement dans le contraire.
  • Le retournement sur la personne propre.
  • Le refoulement.
  • La sublimation.
Comme je n’ai pas l’intention de traiter ici de la sublimation, et que le refoulement exige, lui, un chapitre particulier, il ne nous reste qu’à décrire et discuter les deux premiers points. En tenant compte des motifs qui s’opposent à ce que les pulsions suivent directement leur cours, on peut aussi présenter les destins de pulsions comme des modes de la défense contre les pulsions. Le renversement dans le contraire, à y regarder de plus près, se résout en deux processus distincts, le retournement d’une pulsion, de l’activité vers la passivité, et le renversement quant au contenu. Les deux processus, étant essentiellement différents, sont donc à traiter séparément.
En soirée…
Des exemples du premier processus sont fournis par le couple d’opposés sadisme-masochisme et voyeurisme-exhibition. Le renversement ne concerne que les buts de la pulsion ; à la place du but actif : tourmenter, regarder est installé le but passif : être tourmenté, être regardé. Le renversement quant au contenu ne se trouve que dans le seul cas de la transformation de l’amour en haine.
Le retournement sur la personne propre se conçoit facilement en considérant que le masochisme est précisément un sadisme retourné sur le moi propre et que l’exhibition inclut en plus le fait de regarder le corps propre. L’observation analytique ne laisse subsister aucun doute sur le fait que le masochiste partage la jouissance de la fureur exercée contre sa personne, et l’exhibitionniste la jouissance de qui observe sa mise à nu. L’essentiel dans le processus est donc le changement d’objet, le but demeurant non modifié.
Femme puissante
Il ne peut cependant nous échapper que, dans ces exemples, retournement sur la personne propre et retournement de l’activité vers la passivité, se rejoignent ou coïncident. Pour clarifier ces relations, une investigation plus approfondie est indispensable. » […]
Contrôle de soi
« Des résultats assez différents et plus simples sont fournis par l’investigation d’un autre couple d’opposés, les pulsions qui ont pour but regarder et se montrer (voyeur et exhibitionniste dans le langage des perversions). Ici aussi on peut mettre en place les mêmes stades que dans le cas précédent :
  1. Regarder, en tant qu’activité dirigée sur un objet étranger ;
  2. Abandon de l’objet, retournement de la pulsion de regarder sur une partie du corps propre, en même temps que le renversement en passivité et la mise en place du nouveau but : être regardé ;
  3. Installation d’un nouveau sujet auquel on se montre pour être regardé par lui.
Il n’est guère douteux non plus que le but actif survient avant le but passif, que regarder précède l’être-regardé. Mais il y a une divergence importante par rapport au cas du sadisme, en ce que, pour la pulsion de regarder, on reconnaît un stade encore antérieur à celui désigné sous a [la violence à l'égard d’une personne prise pour objet]. La pulsion de regarder est en effet, au début de sa mise en activité, auto-érotique ; elle a bien un objet, mais elle le trouve sur le corps propre. C’est plus tard seulement qu’elle est conduite (par la voie de la comparaison) à échanger cet objet avec un objet analogue du corps étranger (stade a). Or ce stade préliminaire est intéressant en ce que c’est de lui que procèdent les deux situations du couple d’opposés résultant, selon que le changement s’opère à l’un ou l’autre endroit. Voici quel pourrait être le schéma de la pulsion de regarder :
𝜶 Regarder soi-même un membre sexuel=un membre sexuel regardé par la personne propre
𝜷 Regarder soi-même un objet étranger (plaisir de regarder actif) 𝜸 un objet propre regardé par une personne étrangère (plaisir de montrer, exhibition)

[…] »
L’étrange destin des pulsions

lundi 30 juin 2025

Le danger de nos désirs réels

bien ou mal,
vertu ou volupté,
fellation ou sodomie
Taille originale : 29,7 x 21 & 29,7 x 42 cm
« Si, Elle, le film de Verhoeven, est à ce point dérangeant et nécessaire, c’est parce qu’il confronte la société patriarcale à l’un de ses pires fantasmes : une femme désirante et qui, en plus, désire mal. Les désirs incivilisés des femmes sont toujours apparus comme une menace. Les hommes peuvent avoir des désirs obscurs, les nôtres doivent être lumineux. C’est contre cette exigence de vertu morale qu’écrit le marquis de Sade, un personnage terrifiant à bien des égards, mais un personnage terrifiant aussi, assurément, parce qu’il a violenté notre imaginaire sexuel, sécularisé les femmes, rappelé qu’elles pouvaient avoir des désirs violents, abusifs, pédophiles, c’est-à-dire des désirs dangereux pour elles-mêmes et pour les autres. Que doit faire le féminisme, par conséquent, contre une culture patriarcale qui a exigé des femmes un désir vertueux ? Que signifie libérer notre désir ? Allons-nous le libérer à la seule condition qu’il soit bel et bon ? Comme l’écrit Amber Hollibaugh : “nous devons vivre avec le danger de nos désirs réels”. Pour que les femmes imaginent et fantasment hors des stéréotypes traditionnels masculins et, bien sûr, sans être blâmées ni punies par la société, il faut proclamer que les désirs des femmes sont au moins aussi complexes et insondables que ceux des hommes. Derrière la tentative de faire coïncider désir et consentement se cache en réalité un nouveau puritanisme qui, loin de repousser les limites du désir féminin, fait reposer sur nous le devoir d’éprouver des désirs corrects. »
Fond d’or

jeudi 26 juin 2025

Cette obsession de tous les instants

« Je sais que les hommes sont lâches. Aussi lâches que les femmes sont compliquées. »
« Et je me promène maintenant dans ma robe sac, le ventre bombé, ma ceinture ajustée sous les seins pour que nul n'ignore mes cinq mois de grossesse, un Romain Gary à la main ; mes meilleurs amis, les hommes de ma vie à l’exception de Jules, sont entièrement dans les livres et je goûte leur compagnie comme jamais auparavant, squattant les terrasses ensoleillées dans une félicité intérieure où ma perception de mon corps se noie entièrement. J’ai fait un deuil paisible de mon moi sexuel, il ne me semble plus vivre qu’a travers ce ventre où je sens parfois se déplacer quelque chose.
« Finalement, même s’ils ont les cheveux poivre et sel aujourd’hui, les hommes qu’on fréquente sont toujours aussi bébés. Toi et moi, et toutes les filles qu’on connaît, nous n’avons fait que suivre un processus logique de maturation. La seule chose qui ait vraiment changé depuis la seconde, c’est la taille de notre trou du cul.
— Élégant !
 »
J’imagine une époque où je serai à nouveau aussi mince que toutes ces filles autour de moi. La sensualité, cette obsession de tous les instants, m’apparaît comme un passé lointain ou un futur étrange, presque imaginaire. Sans doute est-ce dû à l’âge que je prends plus qu’à la grossesse - j’ai une nostalgie poignante de ces courses folles dans Paris où chaque regard d'homme m'était une bouffée d'air. Leur façon de tourner la tête ; comme je tournais la mienne alors. Étourdie par la possibilité de. Affolée par ce que je les imaginais imaginer. Cette conscience de ma chair, ce confort infini d’être et de bouger, cet amour de moi. Ces regards que j’emportais jusque dans les confins de ma banlieue, toute brûlante d’être passée sous leur nez comme une odeur exquise. Ces manigances intérieures à propos du premier venu que je ne reverrais jamais, et à propos de ceux que je côtoyais quotidiennement ; ce travail de sape acharné pour un sourire que je trouvais plus franc que d'habitude. Ces couilles énormes que je me sentais pousser. Ce besoin pathologique de les savoir mordus - le pire et le plus délicieux de tous mes esclavages.
C’est étonnant que je puisse aujourd’hui m’en foutre à ce point. Disons plutôt que j’ai renoncé à cette distraction pendant que je suis enceinte.
jin, jîyan, azadî
Enfermée en moi-même, Romain Gary à mes côtés, bras dessus bras dessous. Je ris aux éclats. Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable ; quelle misère que ces contingences humaines, n’est-ce pas ? Cette manie de la queue dure, quand l’amour nom de Dieu se suffit pleinement d’une communion des âmes. Jouir - oui, bon. C’est si limité, si restreint. Des heures de contorsions et d’ahanements pour le simple plaisir de jouir à deux, par la main d’un autre - quand on torcherait ça soi-même avec un tel brio. Tout ce raffut pour un spasme ; n’importe quel homme sensé y renoncerait.
Maintenant que le sexe me semble vain, c’est dire si je suis dans les conditions parfaites pour me faire surprendre par une liaison d’une envergure sans précédent. »
Ne pas toucher, ne pas s’asseoir
Taille originale : deux fois 29,7 x 21 cm

samedi 7 juin 2025

Une malheureuse belle âme

Déconstruction…
Taille originale : 3 fois 21 x 29,7 cm
« La conscience vit dans l’angoisse de souiller la splendeur de son intériorité par l’action et l’être-là, et pour préserver la pureté de son cœur, elle fuit le contact de l’effectivité et persiste dans l’impuissance entêtée, impuissance à renoncer à son Soi affiné jusqu’au suprême degré d’abstraction, à se donner la substantialité, à transformer sa pensée en être et à se confier à la différence absolue. L’objet creux qu’elle crée pour soi-même la remplit donc maintenant de la conscience du vide. Son opération est aspiration nostalgique qui ne fait que se perdre en devenant objet sans essence, et au-delà de cette perte retombant vers soi-même se trouve seulement comme perdue ; — dans cette pureté transparente de ses moments elle devient une malheureuse belle âme, comme on la nomme, sa lumière s’éteint peu à peu en elle-même, et elle s’évanouit comme une vapeur sans forme qui se dissout dans l’air. »

vendredi 6 juin 2025

Pédé ou gouine

Point de fuite ?
« Quelle est la différence entre être pédé et être nègre ? C’est une blague que j’ai entendue en Afrique, au Cap, où ces deux sortes d’individus sont abondamment représentées. Vous posez la question une seconde fois, afin de la faire pénétrer encore mieux dans toute son écrasante simplicité. “Quelle est la différence entre être pédé et être nègre ?”
Vous faites une bonne petite pause et après cela seulement vous livrez la réponse : “Si vous êtes nègre, vous n’avez pas besoin de le dire à vos parents.”
« Elle se considère ouvertement comme bisexuelle. Elle ne fume pas et ne consomme pas de drogues ni d'alcool. Elle est végétarienne. »
Taille : 163 cm. Poids : 40 kg. Yeux : bruns
Mais si, en revanche, vous êtes pédé ou gouine, vous savez bien qu’un jour le moment viendra, crucial et dérisoire à la fois, où vous devrez avoir avec vos parents l’une des conversations les plus gênantes, pour les deux côtés d’ailleurs, qu’un être humain puisse entamer avec ses géniteurs. Vous-même êtes le produit d’un échange sexuel entre eux et voilà que vous devez, le plus sérieusement du monde, parler de sexe avec eux. Une expérience qu’aucun rejeton ne brûle de faire. Vous devrez être témoin de la stupéfaction sans mélange ou du désespoir qui se peindra sur leur face, car ils seront totalement non préparés à votre révélation, puisque c’est vous qui pouvez choisir le lieu et l’heure de la déclaration. L’avantage du terrain est d’ailleurs le seul que vous ayez, à moins que vous ne soyez assez stupide pour vous laisser surprendre par eux, le pantalon sur les chaussures, avec le fils du voisin.
Il faudra les tester, faire la part entre leur amour pour vous et les espoirs qu’ils mettent en vous, entre leurs préjugés et leur confiance. Entre la mentalité de plus en plus libérée dans laquelle vous avez eu la chance de grandir et l’âge de pierre où eux-mêmes ont dû parvenir à la maturité avec toutes les habitudes morales et les conceptions de leur époque. Celles-ci peuvent paraître, entre-temps, tout à fait dépassées, mais pas pour eux, ils ont été formés par elles et ce fondement, cette jeunesse, ce cadre de référence, ils ne pourront jamais rien y changer.
Depuis que vous êtes tout jeune, vous savez qu’une telle conversation adviendra, comme vous savez aussi que, sans cette conversation, vous ne pouvez être le digne fils de vos parents, qui vous ont toujours inculqué qu’il faut avant tout être sincère et courageux et ne jamais avoir honte de ce qu’on est. Et pourtant vous êtes tout aussi conscient que ces mêmes parents, pendant cette conversation, sont en train de se mordre moralement les doigts de n’avoir pas mieux mis en valeur, durant votre éducation, les avantages de l’hypocrisie charmante et de la discrétion sexuelle.
La pomme comme invitation à la sodomie ?
Vous les connaissez assez bien pour savoir que vous allez les blesser, mais vous savez aussi fichtrement bien que ce n’est pas vous, mais leurs propres conceptions et leur passé qui infligent cette blessure. Peu importe*, la blessure va venir et c’est vous qui portez le coup à deux personnes qui sont proches de votre cœur. Qu’est-ce que cela peut fiche que ce ne soient que des illusions que vous faites valser en mille morceaux ? Vous les avez portées et supportées jusque-là. Vous-même n’avez jamais demandé qu’on nourrisse ces illusions. Cela n’y change rien, vous les avez entretenues et laissé grandir depuis le début de votre puberté.
Et maintenant la plaie de la désillusion ne peut en être que plus profonde. “Peut”, car l’issue n’est pas certaine. Vous risquez la brouille à vie mais, presque aussi grave, vous courez le risque d’être accueilli par un haussement d’épaules indifférent et un soupir : “Ce n’était que ça ?” ou “Mais on le savait depuis longtemps.” Ce qui fera paraître ridiculement godiches vos années d’hésitation et de plans stratégiques, ridiculement pauvre tout votre courage, ridiculement médiocre votre confiance en eux. Donc, quoi qu’il puisse se passer, ce ne sera jamais bien. Par conséquent, avant d’en arriver là, vous voulez être suffisamment droit dans vos bottes pour pouvoir affronter sans flancher la tempête, aussi forte et aussi idiote qu’elle puisse être, et en sortir avec le moins de dommage possible pour tous les intéressés. Douleur, bonheur, acceptation, soulagement, souci, hystérie, indifférence, rien ne pourra vous démonter et démoraliser et démolir, c’est votre volonté. Surtout si vous avez affaire à une mère qui, à plus d’un (juste) titre, jouit d’une réputation de tragédienne pure et dure*. »
* En français dans le texte original
Peur de quoi ?
Taille originale : 2 fois 29,7 x 21 cm