lundi 12 octobre 2026

Désirs et phantasmes érotiques

Une expérience mystique ?
« Les mystiques, hommes ou femmes, se distinguent par le désir irrésistible d’un contact le plus intense possible avec le divin plutôt qu’avec la société qui les entoure. Dans le mysticisme chrétien, cela implique une relation d’amour directe avec un Dieu personnel. Dieu comme l’autre mais aussi comme reflet et semblable, vécu en fin de compte comme le moi le plus intime. Toutes différences individuelles mises à part, le mysticisme chrétien de la fin du Moyen Âge et du début de l’ère moderne révélait deux tendances, souvent présentes en une seule et même personne : un mysticisme de l’être platonisant et un mysticisme nuptial christocentrique. Ou, si l’on veut, un mysticisme élitiste de lettrés et un mysticisme populaire d’illettrés, difficilement différenciables l’un de l’autre en raison de leurs formes variées d’interaction. Au moment de l’extase, lorsque l’intériorisation jusqu’au moi le plus profond et la fusion avec le Bien-Aimé ne font qu’un, les mystiques vivent l’union et la plénitude parfaites. Selon le langage figuré du mysticisme nuptial, à ce moment suprême sont consommées leurs noces d’époux célestes, et non terrestres. Leur union amoureuse et érotique s’est élevée au-dessus du monde contraignant des lois sociales et ecclésiastiques.
Ce n’est pas une servante
Taille originale : 21 x 29,7 cm et 29,7 x 21 cm
Comment les femmes vécurent-elles ce lien d’amour ? La vulgarisation de la vie religieuse, dans laquelle elles jouaient un rôle si remarquable, et l’importance de l’univers matrimonial ont dû contribuer au fait que les femmes voyaient aisément en leur Amant divin leur époux, d’autant plus aisément que c’était dans la ligne de la tradition. En effet, le prototype de la femme vouée à Dieu, la vierge des premiers temps chrétiens, avait déjà été nommée non seulement servante (ancilla), mais aussi épouse du Christ. Le terme Sponsa Christi désignait l’Église tout entière, mais aussi toute vierge vouée à Dieu. Depuis le printemps du christianisme, elles étaient les épouses de Dieu fait homme, et l’Église d’alors célébrait déjà l’adoption du statut de vierge comme une noce. À l’aube des Temps modernes, l’aspect nuptial de l’image des premières femmes vouées à Dieu s’accordait mieux que jamais aux modèles culturels occidentaux.
Intériorisation de la noblesse
Il est vrai que, dans leur contexte social, les femmes avaient plus de difficultés que les hommes à échapper à ces modèles, en raison de leur position subalterne. En revanche, dans leur univers intérieur, il leur était plus facile de s’en libérer, grâce à leur manque structurel de formation intellectuelle. Or, au cœur de cet univers intérieur, les mystiques jouissaient d’une liberté inouïe. Là, fortes de leurs ambitions, elles échappaient non seulement au monde contraignant des liens juridico-contractuels, mais aussi à tout ce qui pouvait entraver leur fuite. En Dieu tout était possible, même le comble de la folie, si bien que les femmes dans leur plus profonde intimité devenaient Dieu, et que le Sauveur devenait Mère. “Ainsi Jésus-Christ… est notre propre Mère. Nous puisons notre existence en lui, là même où prend origine la Maternité ; y compris ce doux maintien d’amour qui en découle sans fin. Aussi vrai que Dieu est notre Père, aussi vrai Dieu est notre Mère.” Ces mots d’une recluse du Moyen Âge tardif correspondaient au désir de nombreuses personnes, aux images impérissables logées au fond de la mémoire collective. Aussi en coûta-t-il bien des efforts aux réformateurs tridentins pour tenter de venir à bout de cette expérience bisexuelle, jugée désormais inadmissible, en expliquant aux fidèles que le Fils de Dieu devenu chair n’avait aucunement pris le corps d’une femme, mais uniquement celui d’un homme mâle (d’huomo maschio).
Les femmes dans l’art, changement de position…
Les mystiques accordaient une grande importance à l’imagination et à la faculté de perception des sens. Cela allait également à l’encontre du processus de “civilisation” en cours dans la culture bourgeoise et relevait plutôt de la protopsychologie libertine des savants-mages de la Renaissance et des néo-platoniciens. Dans la quête de l’amour mystique, les phénomènes physiques, les désirs et phantasmes érotiques représentaient autant d’étapes sur le chemin menant vers les profondeurs les plus intimes de l’âme, celui de la mortification, un chemin semé d’embûches. Les femmes semblent avoir vécu cette douloureuse ascèse et cette relation tant enviée avec l’Amant divin de façon fort immédiate, personnelle et spontanée. Ici encore, elles étaient peu freinées par des modèles culturels, au point que leur parfait abandon suscitait souvent l’envie et la désapprobation des mystiques masculins.
Si la beauté est une construction sociale, dépendant de normes historiques éminemment variables, comment est-il possible de reconnaître sinon d’admirer la beauté de cette femme (et de son portrait) ? Voit-on la « modernité » de cette beauté féminine ?
Il paraît probable que les femmes ressentaient leurs expériences mystiques physiquement aussi bien que spirituellement, et donc d’une manière plus totale, moins séparée que les hommes. Elles savaient vivre l’union physique avec Dieu incarné de façon plus fréquente et plus directe, car elles étaient davantage concernées par le corps, la naissance et la mort, la nourriture, les soins et la consolation, le lait, le sang et les larmes. Aussi leur compassion christocentrique avait-elle dans une forte mesure pour objet le corps du Rédempteur. C’était bien chez les femmes qu’était né le culte de la Pietà : la Mater Dolorosa tenant sur ses genoux le corps du Christ, mort et non encore ressuscité, tendrement exhibé comme un nouveau-né en signe de renaissance de toute l’humanité. C’était aussi parmi elles que s’était développé le culte de l’Eucharistie, de l’offrande répétée du Corps. Beaucoup vivaient la transsubstantiation — du pain en Corps et du vin et de l’eau en Sang — de façon si intense qu’au moment de la prise de l’hostie s’accomplissait en elles une totale imitatio Christi. En consommant son corps, les femmes devenaient le Christ. Dans cette union parfaite, sa souffrance devenait chaque fois la leur. »

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire