samedi 22 octobre 2022

Une grotesque parodie

Rentre ton glaive,
car tous ceux qui prennent le glaive
périront par le glaive.
« Jed l'ignorait alors, et Vanessa tout autant, mais les fleurs ne sont que des organes sexuels, des vagins bariolés ornant la superficie du monde, livrés à la lubricité des insectes. Les insectes et les hommes, d'autres animaux aussi, semblent poursuivre un but, leurs déplacements sont rapides et orientés, alors que les fleurs demeurent dans la lumière, éblouissantes et fixes. La beauté des fleurs est triste parce que les fleurs sont fragiles, et destinées à la mort, comme toute chose sur Terre bien sûr mais elles tout particulièrement, et comme les animaux leur cadavre n'est qu'une grotesque parodie de leur être vital, et leur cadavre, comme celui des animaux, pue — tout cela, on le comprend dès qu'on a vécu une fois le passage des saisons, et le pourrissement des fleurs, Jed l'avait pour sa part compris dès l'âge de cinq ans et peut-être avant, car il y avait beaucoup de fleurs dans le parc autour de la maison du Raincy, beaucoup d'arbres aussi, et les branches des arbres agitées par le vent étaient peut-être une des premières choses qu'il avait aperçues lorsqu'il était roulé dans son landau par une femme adulte (sa mère ?), en dehors des nuages et du ciel. La volonté de vivre des animaux se manifeste par des transformations rapides — une humectation du trou, une raideur de la tige, et plus tard l'émission du liquide séminal — mais cela il ne le découvrirait que plus tard, sur un balcon de Port-Grimaud, par l'entremise de Marthe Taillefer. La volonté de vivre des fleurs se manifeste par la constitution de taches de couleur éblouissantes, qui rompent la banalité verdâtre du paysage naturel, comme la banalité en général transparente du paysage urbain, dans les municipalités fleuries tout du moins. »
#Notallmen ?!
Taille originale : 21 x 29,7 cm et 29,7 x 21 cm

mercredi 19 octobre 2022

Le comble du luxe

Mâle bêta ?
« L’ascenseur s’ouvrit sur une pièce au plafond si haut qu’on le distinguait à peine, voilé de gris et de noir pour étouffer la lumière qui entrait à flots par la baie ouverte sur les remparts de la vieille ville, au bout du quartier de Mamilla.
Murs blancs et nus, assortis à la moquette et au canapé géant, aucun objet, aucune trace d’être humain, le comble du luxe.
Soukolov se rua dans sa chambre, une pièce sans fenêtre, ronde, de même forme que le lit qui trônait au milieu, et se débarrassa de ses vêtements comme on s’arrache une peau morte. Un peignoir et il s’affala sur le canapé, boîtier en main. Il avait dix minutes pour s’informer de la marche du monde.
Le mur qui lui faisait face s’ouvrit en deux, laissant apparaître un écran géant. Au même moment, une jeune femme brune en robe rouge se glissa dans la pièce par une porte escamotée poussant un chariot avec divers ustensiles et deux bassines d’eau. Sokolov s’enfonça dans le canapé avec un soupir d’aise et ferma les yeux. Le monde pouvait bien patienter quelques secondes.
La jeune femme s’agenouilla à ses pieds, écarta doucement les deux pans du peignoir qui dégagèrent un sexe tendu à rompre. Visage impénétrable, gestes précis, elle saisit une sorte de gant éponge qu’elle mouilla d’eau chaude avant de le glisser délicatement sur le corps du Russe qui s’abandonnait sur son siège, jambes écartées, bouche entrouverte. Quand le gant attaqua son sexe, il siffla entre ses dents : “Vite !” Elle écarta à son tour le haut de sa robe qui s’ouvrit sur une poitrine gonflée par la pression du tissu, il empoigna les deux seins en grognant tandis qu’elle tendait ses lèvres laquées de rouge vers le sexe qu’il tentait fébrilement d’approcher de son visage. L’affaire fut expédiée en quelques secondes, le Russe n’était pas du genre à perdre son temps. »
Tirage au sort ?
Taille originale : 29,7 x 21 cm et 29,7 (+ 7) x 21 cm

lundi 17 octobre 2022

Une traînée pas possible

Azulejos ou carreaux de Delft ?
Taille originale  : 21 x 28,2 cm
« Une fois, les deux femmes en étaient venues à évoquer cette indémerdable contradiction à laquelle elles se trouvaient parfois confrontées dans l’intimité, quand le grand projet d’émancipation féminine se heurtait à ces drôles d’aspirations à la bassesse.
— Mais évidemment meuf ! avait clamé Lison, dialectique d’instinct. Ça n’a rien à voir.
— Ouais, je sais pas.
— Mais non, voyons !
Elles finissaient leur deuxième pinte d’IPA, et Lison, la stagiaire, passé le taux d’alcool réglementaire, s’arrogeait aisément les fonctions de management.
— Moi, par exemple, je kiffe quand on me crache dessus.
Hélène avait ouvert des yeux ronds et éclaté de rire, avant d’inciter la jeune fille à poursuivre. C’était quoi encore cette histoire ?
— Je sais pas pourquoi, ça me rend dingue. On en parlait l’autre fois avec un pote, Robin, il est gay, ingénieur qualité dans je sais pas quoi, irlandais à la base tu vois, un pur beau mec, super cool, tu verrais chez lui c’est magnifique, des plantes vertes partout, je sais pas comment il fait, moi elles crèvent toutes direct, et alors une traînée pas possible, ces mecs sont sans limite dans le cul en vrai, ils te racontent des trucs, tu te dis vous êtes pas sérieux ? Donc cracher, lui, il survalide évidemment. Mais y avait notre pote Laura. La meuf m’a mis la misère. Tu te respectes pas, le mec te crache dessus, c’est n’importe quoi. Ça a duré dix minutes, j’en pouvais plus. J’ai fini sur un eye roll. Qu’est-ce que tu veux faire ? En tout cas, je laisse le gouvernement de mon cul à personne. »
You Know I'm No Good
Taille originale  : 21 x 29,7 cm
« Plus tard, Hélène avait partagé l’anecdote avec Christophe que l’idée avait plutôt séduit.
— On devrait essayer.
— C’est moi qui te crache dessus, ouais.
Il avait fait miam. Tout n’était pas si moche, en fin de compte. La complicité gagnait, leurs limites se faisaient plus perméables et parfois, au détour d’une phrase, des déclarations risquées se frayaient un chemin. »
Avertissement ailleurs, sur la grand toile électronique
« Indémerdable contradiction »

samedi 15 octobre 2022

Les seins qui paraissent

Un moment paroxystique
Tailles originales : 29,7 x 21 cm,
42 x 21 cm et 59,6 x 40 cm
« Assis sur un muret, il les regarde jouer pendant des heures. Les types orgueilleux et bien bâtis servent comme des brutes, montent systématiquement au filet et se tapent dans la main à chaque point marqué. Ils ont les épaules qui pèlent, des sourires aveuglants et portent autour du cou des colliers heishi comme les surfeurs à Malibu. Mais ce sont surtout les filles qui intéressent Christophe, leurs fesses rondes et leurs queues de cheval qui volent quand elles cavalent, leur fausse indifférence, leurs petits groupes papoteurs sur les rochers qui cascadent depuis la route. Certaines ne portent même pas de haut.
Déconstruit / reconstruit
ou la Nouvelle Isis
Christophe a notamment repéré deux sœurs, des Néerlandaises, la plus grande avec vachement de poitrine, les cuisses mouvantes et qui fait penser à une brioche tout droit sortie du four, et l'autre, plus élancée, les lèvres minces et des grains de beauté dans le dos dont il connaît le dessin par cœur. Elles viennent assez tard dans l'après-midi, la démarche lourde d'après la sieste et, à chaque fois, il leur faut des plombes pour rentrer dans l'eau. Frileuses, elles barbotent sans conviction, se mouillent les épaules et la nuque, font des mines. On sait qu'ensuite, elles iront se sécher au soleil et fumer une cigarette après avoir dénoué le haut de leur maillot. Tous les garçons attendent sans en avoir l'air cette seconde de leurs seins qui paraissent et Christophe comme les autres, les jambes ballantes et les yeux fixes. C'est vraiment chiant de porter un slip bleu quand on voudrait avoir sa place dans la vie de deux Hollandaises de dix-sept ans. »
Sans issue ou issue de secours

vendredi 14 octobre 2022

Plus rien à foutre

Madonna del pompino
« Alors, elle fit remonter sa jupe sur ses cuisses moites. Elle respirait vite, au bord du sanglot, le dos mouillé et la nuque chaude. Une fois ses jambes ouvertes, sa main droite trouva tout de suite le repli de son sexe sous le coton de sa culotte. Elle opéra vite, à deux doigts, les fesses soudées au cuir de la voiture, le geste précis, pile au renflement, en tournant et pressant, avec une insistance têtue. Sa chatte s’ameublit, et elle éprouva bientôt cette impression délicieuse, à l’intérieur, comme une bulle, la possibilité tiède qui lui traversait le ventre. Elle n’avait besoin que d’une minute, et se hâtait, sûre d’elle, décidée comme un enfant. Ce geste, elle le connaissait depuis si longtemps, elle l’avait perfectionné toute sa vie. C’était son havre et son droit. Bien sûr, elle aimait le cul avec les mecs. Leurs corps lourds, leurs poils partout, leur odeur copieuse. Ils vous retournaient, vous enfermaient dans leurs bras, vous faisaient sentir toute petite et crever de bonheur sous leur poids. Elle aimait ça, et même les déceptions recélaient en général leur petit quelque chose de piquant. N’empêche, cette chose-là, toute personnelle, délicate et sans vergogne, l’emploi de son sexe, l’usage facile de son plaisir, elle n’en cédait rien. Elle se caressait souvent, même amoureuse, même enceinte, même heureuse, sous la douche, le matin, au travail, dans les avions parfois, et dans sa caisse, si ça lui chantait. De temps à autre, l’envie la prenait, si forte et impromptue, qu’elle était tentée de s’arrêter sur une bande d’arrêt d’urgence. Dans l’habitacle étouffé, ce jour-là, elle se branla vite, fermant les yeux par instants, épiant de possibles silhouettes à travers la buée, rejouant en pensée une situation qui lui faisait toujours de l’effet et elle jouit d’un coup, un plaisir clair et situé, qui fit sa décharge neutre, la laissant presque apaisée, un peu moins confuse en tout cas. Au moins, elle serait détendue pour son rencard. Puis s’étant rajustée, elle démarra et prit la route. Elle n’en avait plus rien à foutre. »
Portrait en majesté
Taille originale : 2 fois 29,7 x 21 cm

mardi 27 septembre 2022

Un quasi-sacrifice de soi pour vénérer la reine

Main levée
« Elle se retourna dans le lit et ses yeux rencontrèrent le visage pâle de B. Il avait les paupières closes, mais ne ronflait pas. Ce qui signifiait qu’il ne dormait pas, lui non plus. Elle étudia son visage. Les fines paupières rougeâtres aux veines apparentes, les sourcils clairs, la peau opalescente. On aurait dit qu’il avait avalé une lampe allumée. Gonflé et éclairé de l’intérieur. Qu’ils sortent ensemble avait beaucoup surpris. Les gens n’avaient pas posé la question directement, bien sûr, mais elle lisait sur leurs visages : Qu’est-ce qui fait qu’une belle femme financièrement indépendante choisit un type sans le sou et moins que moyennement séduisant ? Une élue de la commission parlementaire des affaires juridiques l’avait certes prise à part, à un de ces cocktails de réseautage de “femmes occupant des postes importants”, pour lui dire qu’elle l’admirait d’avoir épousé un collègue de rang social inférieur. K lui avait répondu que B était un sacré bon coup et lui avait demandé si elle, en revanche, n’était pas un peu gênée d’avoir un mari à statut élevé qui gagnait plus qu’elle. Et quelle était la probabilité que son prochain mari soit un homme de bas rang. K n’avait pas la moindre idée de qui était le mari de cette femme politique, mais à en juger par son expression, elle avait tapé plus ou moins dans le mille. Elle avait du reste horreur de ces rassemblements de femmes dans le vent. Non qu’elle ne soutienne pas la cause ou ne trouve pas qu’il faille se battre pour une véritable égalité entre les sexes, mais parce qu’elle ne supportait pas cette sororité forcée et cette rhétorique reposant sur l’affect. Parfois, elle avait envie de leur demander de la boucler et de s’en tenir à l’égalité des chances et à l’idée qu’à travail égal, salaire égal. Bien sûr qu’il était largement temps de changer les mentalités, concernant le harcèlement sexuel direct, mais aussi les techniques de domination sexuelle indirectes et souvent inconscientes des hommes. Ça ne devait pas toutefois être le premier sujet à l’ordre du jour, car cela détournait l’attention de la question de fond en termes d’égalité entre les sexes. Si les femmes donnaient la priorité à leurs fiertés blessées plutôt qu’à leur fiche de paie, elles allaient encore perdre en s’étant feintées elles-mêmes. Car seuls de plus gros salaires, et plus de pouvoir économique, sauraient les rendre invincibles. Certes, elle aurait peut-être vu les choses autrement si elle avait été la personne la plus vulnérable de cette chambre à coucher. Elle était allée trouver B quand elle était le plus faible, le plus fragile, quand elle avait besoin de quelqu’un qui l’aime inconditionnellement. Le policier scientifique un peu rond, mais gentil et charmant, qui en croyait à peine ses yeux, avait répondu par un quasi-sacrifice de soi pour vénérer la reine. Elle s’était raconté qu’elle n’allait pas tirer profit de la situation, qu’elle avait vu trop de gens — des hommes comme des femmes — se transformer en monstres simplement parce que leur partenaire les y conviait. Et elle avait essayé. Essayé. »

 

Artiste responsable
Taille originale : 29,7 x 21 cm & 21 x 29,7 cm

mardi 20 septembre 2022

Le paradoxe sur la performeuse (deuxième partie)

Retable moderne
Taille originale :
cinq fois 29,7 x 21 cm
[Réécriture littéraire]

Le premier branleur

Mais quoi ? dira-t-on, ces accents si jouissifs, si lascifs, que cette femme arrache du fond de ses entrailles, et dont les miennes sont si violemment secouées, ce n’est pas le sentiment actuel qui les produit, ce n’est pas la jouissance qui les inspire ? Nullement ; et la preuve, c’est qu’ils sont mesurés ; qu’ils font partie d’un système de déclamation : que plus bas ou plus aigus de la vingtième partie d’un quart de ton, ils sont faux ; qu’ils sont soumis à une loi d’unité ; qu’ils sont, comme dans l’harmonie, préparés et sauvés : qu’ils ne satisfont à toutes les conditions requises que par une longue étude ; qu’ils concourent à la solution d’un problème proposé ; que pour être poussés juste, ils ont été répétés cent fois, et que malgré ces fréquentes répétitions, on les manque encore ; c’est qu’avant de dire :
Mets-la moi, mets-la moi bien profond
ou,
Je vais jouir, je vais jouir, je jouis !
la performeuse s’est longtemps écoutée elle-même ; c’est qu’elle s’écoute au moment où elle vous trouble, et que tout son talent consiste non pas à sentir, comme vous le supposez, mais à rendre si scrupuleusement les signes extérieurs du sentiment, que vous vous y trompiez. Les cris de son plaisir sont notés dans son oreille. Les gestes de son orgasme sont de mémoire, et ont été préparés devant une glace ou un smartphone*. Elle sait le moment précis où elle ouvrira ses cuisses et où les larmes de foutre couleront ; attendez-les à ce mot, à ce geste, ni plus tôt ni plus tard. Ce tremblement de la voix, ces mots suspendus, ces sons étouffés ou traînés, ce frémissement des membres, ce vacillement des genoux, ces évanouissements, ces fureurs, pure imitation, leçon recordée d’avance, grimace pathétique, singerie sublime dont la performeuse garde le souvenir longtemps après l’avoir étudiée, dont elle avait la conscience présente au moment où elle l’exécutait, qui lui laisse, heureusement pour le réalisateur, pour le spectateur et pour elle, toute la liberté de son esprit, et qui ne lui ôte, ainsi que les autres exercices, que la force du corps. Le peignoir remis sur les épaules, sa voix est éteinte, elle éprouve une extrême fatigue, elle va changer de culotte ou se coucher ; mais il ne lui reste ni trouble, ni plaisir, ni mélancolie, ni affaissement d’âme. C’est vous qui remportez toutes ces impressions. La performeuse est lasse, et vous tristes d’un plaisir évanoui ; c’est qu’elle s’est démenée sans rien sentir, et que vous avez senti sans vous démener (si ce n’est une brève manuélisation). S’il en était autrement, la condition de la performeuse serait la plus malheureuse des conditions ; mais elle n’est pas la nymphomane, elle la joue et la joue si bien que vous la prenez pour telle : l’illusion n’est que pour vous ; elle sait bien, elle, qu’elle ne l’est pas.

Titre au choix :

  • Singerie sublime
  • Vierge folle
  • Assomption
  • Auto-suffisance
  • Un sujet plein au corps opaque (post-lacanien)
  • Circuit court
Des sensibilités diverses, qui se concertent entre elles pour obtenir le plus grand effet possible, qui se diapasonnent, qui s’affaiblissent, qui se fortifient, qui se nuancent pour former un tout qui soit un, cela me fait rire. J’insiste donc, et je dis : « C’est l’extrême sensibilité qui fait les perfomeurs médiocres : c’est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais performeurs ; et c’est le manque absolu de sensibilité qui prépare les performeuses sublimes. » Les orgasmes de la performeuse descendent de son cerveau ; celles de l’homme sensible montent de son sexe : ce sont les entrailles qui troublent sans mesure la tête de l’homme sensible ; c’est la tête de la performeuse qui porte quelquefois un trouble passager dans ses entrailles ; elle pleure comme un prêtre incrédule qui prêche la Passion ; comme une séductrice aux genoux d’un homme qu’elle n’aime pas, mais qu’elle veut tromper ; comme un gueux dans la rue ou à la porte d’une église, qui vous injurie lorsqu’il désespère de vous toucher ; ou comme une courtisane qui ne sent rien, mais qui se pâme entre vos bras.

* également appelé téléphone intelligent, téléphone multifonction, mobile multifonction ou encore ordiphone
Triptyque d'une cathédrale invisible
Montée au ciel