lundi 10 février 2014

Pragmatique…

Diptyque

La signification d'un geste ne peut jamais être définie de façon isolée ou abstraite, et dépend toujours du contexte où il apparaît et en particulier du statut des différents protagonistes en cause, à savoir celui qui fait le geste, celui à qui il s'adresse et les témoins éventuels de la situation. Loin d'avoir une signification universelle, le même acte — qu'il s'agisse d'un geste proprement dit, d'une parole ou d'une attitude — variera en fonction de la position des uns et des autres : c'est particulièrement clair lorsqu'on considère les relations entre hommes et femmes dans notre société.
On sait que les femmes par exemple sont particulièrement sensibles aux interpellations masculines dans l'espace public qu'elles perçoivent très généralement comme menaçantes et agressives. Une formule comme “Tu as un beau cul, tu sais !”, qui se veut peut-être flatteuse, va immédiatement mettre en jeu tous les schémas plus ou moins latents de la domination masculine, et la femme ainsi interpellée se demandera immanquablement quelle est la portée du propos : celui qui l'énonce va-t-il poursuivre sa tentative de séduction maladroite ? Va-t-il entreprendre un véritable harcèlement ? Va-t-il même chercher à abuser de sa force physique ? Qu'il y ait une part de clichés et même de fantasmes dans une telle réaction ne change pratiquement rien à la perception que peuvent avoir la plupart des femmes dans une telle situation. Et la présence d'un public mâle, qu'il soit indifférent ou au contraire complice de l'interpellant, ne fera qu'accentuer cette impression. La domination masculine la plus archaïque sur l'espace public[1] transforme une telle interpellation en agression, et seule une minorité de femmes seront capables de prendre le risque de l'affrontement, c'est-à-dire de répliquer — vertement ou de façon humoristique — à celui qui les interpelle. On ne s'étonnera d'ailleurs pas que certaines d'entre elles aient préféré recourir à la voie indirecte d'un blog pour répliquer par l'ironie à ce qui est en fait pour elles une violence de rue.
En revanche, énoncée par une femme à l'adresse d'un passant inconnu, la même formule sera perçue comme humoristique ou légèrement incongrue, mais n'induira aucune impression menaçante. L'homme en sera peut-être même flatté, mais il jugera de toute façon le propos sans véritable portée.
Un troisième cas de figure est particulièrement intéressant à considérer dans la même perspective : il s'agit de la situation où un homosexuel masculin (réel ou supposé d'ailleurs) interpellerait de la même façon un autre homme en rue. Il est évident qu'il s'exposerait alors à une réaction violente (même physiquement) de la part de cet autre individu qui pourrait considérer qu'il s'agit là d'une “insulte” à son hétérosexualité ou à sa “masculinité”. Bien loin de juger cette phrase anodine, surtout en présence d'un public supposément hétérosexuel, de nombreux hommes estimeraient alors nécessaire de restaurer leur “virilité” en rabaissant (au moins verbalement) leur interlocuteur. Si l'on peut estimer que les préjugés à l'égard de l'homosexualité sont en diminution dans de nombreux milieux, on voit bien qu'aujourd'hui encore la plupart des gays évalueront de manière relativement prudente la portée de leurs propos, surtout lorsqu'ils s'adressent à des inconnus.
Ces quelques exemples suffisent à montrer que la pragmatique qui, à l'exemple de John Austin, prétend étudier les “actes de langage” de façon abstraite ne peut pas se concevoir sans une sociologie concrète qui tient compte des positions différentes occupés par les individus.

 


1. Pierre Bourdieu a bien montré comment les schèmes pratiques comme la préséance masculine se répliquent pratiquement dans toutes les situations et structurent par exemple l'opposition entre un espace public réservé aux hommes et un espace privé privé, celui de la maison, qui serait le domaine privilégié des femmes. Même si l'on peut avoir l'impression que l'exigence d'égalité entre les sexes estompe de tels partages, l'exemple de la drague masculine en rue révèle la prégnance encore actuelle de tels schèmes.
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Taille originale : 21 x 29,7Taille originale : 29,7 x 21

mardi 14 janvier 2014

L'abandon des corps

En situation
taille originale : 29,7 x 21 cm

« Lorsque deux systèmes de représentation sont en dysharmonie, l'interprétation de la réalité peut prendre des tournures parfois cocasses. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les occasions de rencontres amoureuses entre Américains et jeunes Anglaises se multiplièrent et celles des désaccords aussi. Un sérieux malentendu sembla persister longtemps entre les deux partis qui s'accusaient mutuellement de manquer de délicatesse en amour. Si l'on examine, afin d'éclaircir ce mystère, le détail du jeu de la séduction dans les deux cultures, on peut considérer que, du premier regard à la consommation sexuelle, il y a une trentaine d'étapes intermédiaires. Or, l'ordre de ces étapes n'est pas le même selon qu'on l'examine du point de vue britannique ou nord-américain. La place du baiser en particulier est très différente. Alors que les Américains considèrent qu'il s'agit d'une étape normale du flirt qui n'implique que peu de choses quant à l'abandon des corps, les Anglaises, au contraire estiment qu'il ne s'agit pas d'un acte anodin, mais qu'il véhicule une charge érotique très importante. En d'autres termes, le baiser n'intervient pas ordinalement au même niveau dans les deux cultures. Alors que les Américains tentent très rapidement d'embrasser leur conquête potentielle, les Anglaises se sentent lésées d'un certain nombre d'étapes nécessaires au consentement. Elles se croient confrontées, en acceptant d'embrasser, à l'urgence d'une décision grave, tandis que l'Américain ne voit là que badineries.
Dans ces conditions, l'incompréhension ne peut être que grande car, alors que le jeune homme ne s'attend a rien d'autre qu'à un innocent baiser, la probabilité est importante que la jeune femme décide de rompre ou s'offre tout entière. Dans les deux cas de figure, le soldat ne pourra que juger ce comportement indigne, tandis que la jeune femme sera persuadée d'avoir affaire à un rustre (à qui elle peut céder éventuellement). »

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Premier état
Deuxième état
Troisième état

jeudi 2 janvier 2014

L'exotisme sexuel

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taille originale : 29,7 x 21 cm
« Mais, à partir du XVIe siècle, la relation des bizarreries sexuelles des populations lointaines s’adjoignit un tout autre sens ; les multiples récits de voyage, souvent grossis d’une tradition antique ou médiévale, firent éclore un véritable goût de l’exotisme sexuel, appelé à la fois par le plaisir de la transgression par procuration et par une affirmation du relativisme des mœurs et des doctrines. Ce dernier aspect est particulièrement net à la fin du XVIe siècle, lorsque le choc des guerres de religion induisit un doute général sur l’universalité de la vérité : le domaine de la certitude tendait à perdre ses zones externes (les rites, les comportements et même les dogmes) pour se restreindre à l’espace intérieur de la foi individuelle. »
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taille originale : 29,7 x 21 cm

dimanche 24 novembre 2013

L'axe de la godille

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Hommage à Vanessa Redgrave (Blow-Up)
taille originale : 29,7 x 21 cm

« — Je veux te plumer, mon chéri, souffle-t-elle
— Non, pas maintenant.
— Je t'en prie, j'en ai si envie. Viens…
Elle l’entraîne dans la chambre. Il s’allonge jambes en l’air, les bras croisés autour des tibias. Elle, à genoux, lui caresse la face interne des cuisses, suit du doigt le tracé périnéal, puis se penche, lui écarte les joues et darde la langue, de plus en plus profond, avec un lent mouvement circulaire de la tête, et de nouveau le périnée, ses petites bourses tendues... Il ferme les yeux, se tortille. Elle referme la bouche sur la goutte qui perle à son gland circoncis, va et vient en cadence, pausant un instant en haut de course, la tête remuant toujours en cercles lents. De la main elle joue doucement avec ses bourses, puis glisse plus bas et le sodomise du majeur, lui taquinant la prostate. Il sourit, pète moqueusement. Elle le tient englouti presque jusqu’à la garde, suce avec une frénésie croissante. Le corps de Johnny se contracte vers son menton, les contractions sont de plus en plus longues. “Aiiiiiiiiie !” crie-t-il, les muscles bandés, et son corps tout entier tente de s’échapper par la queue. Mary avale les grandes giclées brûlantes qui lui emplissent la bouche. Il laisse retomber ses jambes sur le lit, creuse les reins et bâille...
Mary se harnache avec un godemiché :
— Danny Bras-de-Fer le champion de Yokohama, dit-elle en flattant le caoutchouc. (Un jet de lait pisse à travers la chambre.)
— Tu es sûre que ce lait est pasteurisé ? Va surtout pas me filer une maladie de vache, comme le charbon ou la morve ou la fièvre aphteuse...
Il contemple le plafond, mains jointes sous la nuque, le dard au vent.
— Je me demande si on peut rigoler et s’envoyer en l’air en même temps ? Je me souviens... C’était pendant la guerre, au Jockey-Club du Caire, moi et mon copain de tranchette, Lou qu’il s’appelait, deux vrais gentlemen nommés par Acte spécial du Congrès... fallait rien moins que ça pour que ce scandale arrive : on se met à rigoler si fort qu’on se compisse de la tête aux orteils et le barman rouspète : “Foutez le camp d’ici, sales pisse-kif !” Eh bien, si j’arrive à pisser de rire, je devrais être capable de jouir idem. Dis-moi une blague, quelque chose de franchement rigolo au moment où ça vient - tu devineras quand à certains frétillements prémonitoires de glande prostatique...
Elle met un disque, be-bop grinçant à la cocaïne. Elle lubrifie le gode, lève au ciel les jambes de Johnny et le plante en tirebouchonnant des hanches. Elle pivote lentement sur l’axe de la godille, frotte ses seins durcis contre la pointrine du garçon, lui rembrasse le cou et le menton et les yeux. Il lui caresse le dos, laisse courir ses mains jusqu’aux fesses, presse Mary contre lui. Elle s’agite plus vite, plus vite encore. Il se crispe et se tord en spasmes convulsifs.
— S’il te plaît, dit-elle, dépêche-toi, le lait refroidit.
Il ne l’entend pas. Elle écrase sa bouche contre celle de Johnny, leurs deux visages chevauchent ensemble. Le sperme gicle sur les seins de Mary, chaud comme des petits coups de langue. »
Blow-Up

samedi 23 novembre 2013

Une ligne parfaite et infinie

« L’art de bâtir progressa par une suite d’expériences qui s’enchaînèrent et qui préparèrent les chefs-d’œuvre de l’an 1100.
On peut voir, dans cette floraison progressive et dont les premiers éclats frappèrent si fort Raoul Glaber, l’un des effets de la croissance économique qui, aux approches de l’an mil, tirait lentement l’Occident de sa rudesse et de son indigence. Car tous ces murs furent élevés à prix d’argent par des armées de carriers, de convoyeurs, de tailleurs de pierre et de maçons. Ce ne furent ni des corvéables, ni des donateurs offrant leur peine au Christ qui remuèrent ces masses énormes de matériau pour en façonner les demeures de Dieu, mais bien des ouvriers qui réclamaient salaire.
L’innovation principale de l’architecture qui fleurit au sud de la Gaule, dans le domaine où la féodalité triomphante étouffait les vestiges de l’esthétique carolingienne, réside dans un emploi systématique de la voûte.

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Taille originale : 24 x  32 cm
Il faut en vérité voir dans la voûte l’un des éléments cardinaux de ce langage que créèrent, à l’époque, les moines d’Occident. D’un langage qui voulait être expression du monde, naturel et surnaturel, qui était en même temps recherche, voie d’initiation, itinéraire vers une appréhension moins dérisoire des réalités invisibles. Peut-être les abbés bénédictins, à l’heure où l’Église monastique étendait ses fonctions funéraires et gagnait ainsi la faveur des masses laïques, cherchèrent-ils à répandre dans l’ensemble de l’église l’atmosphère obscure où, sous les voûtes de la crypte et du porche, se développaient les rites des funérailles, annonciateurs de la résurrection. On ne peut douter en tout cas que, par la substitution de la pierre au bois dans les couvertures, l’édifice ait conquis, dans son matériau même, une unité substantielle qui le rendait plus apte à signifier l’univers, lui-même totale unité dans la volonté divine. La voûte d’autre part, mais accessoirement, améliorait singulièrement les valeurs acoustiques d’un bâtiment que sa fonction primordiale destinait à contenir une célébration musicale. La voûte, enfin et surtout, introduisait dans les rythmes architecturaux le cercle, c’est-à-dire une image du temps circulaire, une ligne parfaite et infinie, donc le plus clair symbole de l’éternité, de ce ciel dont l’église monastique entendait être l’antichambre. »

lundi 7 octobre 2013

De Salubres Heures

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Son Cœur était plus obscur que la nuit sans étoiles
Car pour celle-ci il y a un matin
Mais en ce noir Réceptacle
Il ne peut y avoir aucune augure de l'aube
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Pour aider nos Parties les plus désolées
De salubres Heures sont données
Qui si elles ne conviennent pas à la terre —
entraînent silencieusement jusqu'au Ciel —
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La Tige d'une Fleur disparue
a toujours un rang muet —
Le porteur depuis une Cour Émeraude
D'un message d'œillet