lundi 15 novembre 2021

L'âge classique

taille originale : 21 x 14,8 cm
« Parlons présentement, mon enfant, de ces chatouillements excessifs que vous sentez souvent dans cette partie qui a frotté à la colonne de votre lit : ce sont des besoins de tempérament aussi naturels que ceux de la faim et de la soif. Il ne faut ni les rechercher ni les exciter, mais dès que vous vous en sentirez vivement pressée, il n’y a nul inconvénient à vous servir de votre main, de votre doigt, pour soulager cette partie par le frottement qui lui est alors nécessaire. […]
taille originale : 21 x 14,8 cm
Au reste, comme ceci, je vous le répète, est un besoin que les lois immuables de la nature excitent en nous, c’est aussi des mains de la nature que nous tenons le remède que je vous indique pour soulager ce besoin. Or, comme nous sommes assurés que la loi naturelle est d’institution divine, comment oserions-nous craindre d’offenser Dieu en soulageant nos besoins par des moyens qu’il a mis en nous, qui sont son ouvrage, surtout lorsque ces moyens ne troublent point l’ordre établi dans la société. […]
Je vous ai indiqué un remède qui modérera l’excès de vos désirs et qui tempérera le feu qui les excite. Ce même remède contribuera bientôt au rétablissement de votre santé chancelante et vous rendra votre embonpoint. »
Les expos de l’année

dimanche 14 novembre 2021

J’adore votre ouvrage, j’adore mon délire, mon égarement…

De quoi avons-nous honte ?
Taille originale : 29,7 x 21 cm
« Ah ! combien il est dangereux d’aimer, quand on aime à un tel excès ! Je me craignais, cette crainte fit longtemps ma sûreté ; mais je n’avais point d’idées de ce que j’éprouve. Mon âme est enivrée, l’amour fait un exemple de moi ; je l’ai fui, je l’ai bravé, il se venge. Je fais des imprudences affreuses, je ne vois plus rien… Cher amant, je ne me plains pas, je m’accuse ; hélas ! de quoi ? vous êtes coupable de mes fautes ; cruel, ce sont les vôtres. Vous vous faites trop aimer et j’adore votre ouvrage, j’adore mon délire, mon égarement, j’en adorerais les suites, fussent-elles le courroux, le mépris, le déchaînement de toute la nature… Va, il me serait doux de l’endurer pour toi… »

samedi 13 novembre 2021

La peinture de l'âme

 

Taille originale : 21 x 28,4 cm & 20,7 x 14,7 cm

« Ce qui caractérise la nouvelle façon de peindre qui naît en Bourgogne et en Flandres à cette époque [dès le XVe siècle], c’est l’irruption de la figuration de l’individu […] dans des tableaux que singularisent la cohérence des espaces mis en scène, la précision avec laquelle sont restituées les caractéristiques du monde matériel telles qu’elles sont perçues par les humains, et l’individuation de ces derniers, chacun doté d’une physionomie qui lui est propre et du caractère qu’elle laisse transparaître. La révolution picturale qui se produit alors installe durablement en Europe un art de figurer qui choisit de mettre l’accent sur l’identité reconnaissable tout à la fois de l’artiste, de l’œuvre figurative, de l’objet dépeint et du destinataire de l’image, un art qui se traduit par une virtuosité sans cesse croissante dans deux genres inédits : la peinture de l’âme, c’est-à-dire la représentation de l’intériorité comme indice de la singularité des personnes humaines, et l’instauration de la nature, à savoir la représentation des contiguïtés matérielles au sein d’un monde physique qui mérite d’être observé et décrit pour lui-même. »


Semblant

vendredi 12 novembre 2021

Échange de points de vue

« Il n’en reste pas moins que le mouvement vers l’individuation des personnes dont témoigne l’art naissant du portrait reflète, ou conditionne, l’attention croissante portée dès cette époque à l’expression de l’intériorité par le regard et les expressions du visage. Ainsi Georges Chastellain, un chroniqueur attaché à la cour de Philippe le Bon au moment où Jan van Eyck transforme l’art du portrait, écrit-il de son protecteur qu’il “avoit une identité de son dedans à son dehors”, signifiant par là que son intériorité singulière devenait flagrante dans ses attitudes, son regard et sa physionomie. Des peintres comme Jan van Eyck ou Dürer, dans ses autoportraits, y parviennent au premier chef par le traitement des yeux. Tandis que l’icône du Christ des époques antérieures portait son regard indifféremment sur tous les humains qui voyaient dans son visage, non un sujet quelconque, mais l’image d’une vérité, le regard des portraits flamands invite le spectateur à un échange de points de vue analogue à celui qu’établissent deux humains de chair et d’os ; autrement dit, il instaure une situation d’intersubjectivité avec un artefact mimétique. Ce qui importe n’est donc pas de savoir si ces portraits sont plus ressemblants que ceux réalisés plus tôt, mais le fait qu’ils affirment avec vigueur l’idée d’une individualité de certains humains transparaissant sur leur visage depuis leur for intérieur. »


Taille originale : 21 x 29,7 cm

mardi 9 novembre 2021

Les derniers foutrages

Taille originale : 29,7 x 21 cm
Style roman
« Le docteur Bayer est mort lui aussi. Avide de découvertes il passait l’éponge sur nos frasques de jeunes filles sans trop se faire prier. “Déshabillez-vous”, hurlait-il devant les spectateurs à groin de porc qui hantaient son vestibule. Il fouillait nos sphères sensibles de la cave au pignon sculpté de notre frise. La langue rose du docteur achevait sa propre enquête quand le bistouri de l'homme en blanc vous forçait à courber l’échine. “Tu vois, ceux qui ont des pompons rouges ? Ce sont des cadeaux de la marine”, criait-il triomphant, un doigt à l’orée de l’orifice anal, l'autre tendu raide vers l’auditoire surchauffé. Tout était faux et profond et réel en même temps. On se laissait dévorer par le docteur Bayer sans songer à jouer la comédie : on écartait ses cuisses avec une fureur volcanique devant la vieille ganache. “Les derniers foutrages”, minaudait la demoiselle de la poste qui, friande du spectacle, fut souvent “de passage”.
Ils sont tous morts, ces vieux docteurs, et ceux qui prennent leur place, si semblables dans leur jeunesse, ne sont qu'un monceau d'ordures.
Je commence à comprendre le fameux renoncement à soi-même prescrit avec plus ou moins de clarté par toutes les religions. La suppression des penchants en partant du plus bas. Le détachement. Se détacher (détacher) de l’amour. Gommer la haine, oublier l’amitié même. Le monde n'est pas identique pour différents individus, il n'est le même que lorsqu'il est privé de vie ou que nos relations avec lui sont privées de vie. Tel le cri poussé dans la forêt illogique de l’hôpital, tel son écho au-dehors. En écoutant les réponses le crieur discerne peu à peu s'il a crié juste ou faux. Je me détache de mon courage. Je ne suis plus coquette, ni soignée ni lavée certains jours. Je me détache de mon passé. Je ne cherche plus à m'évader. Le hasard lui-même n'a plus de portée significative, il tombe dans la banalité dès sa parution. D'abord, ne sommes-nous pas là pour afficher nos vices et nos tares, nos extraordinaires singularités ? Personne n'a le temps d'écouter le voisin, personne n'a envie de le regarder. Sans prise de conscience, sans tension ni étonnement ; sans coup de téléphone aux amis, le hasard perd de son charme. Il n'émeut plus. On l'oublie. Je renonce à comprendre la raison de ma présence ici. Je laisse la question en suspens. J'ai libéré mon entourage de mon fantôme : je sais que “dehors” les visites sont considérées comme une corvée désagréable. Je n'en reçois plus. Je ne lis plus. Je n'écris plus. J'attends. »
Bauhaus

mardi 2 novembre 2021

Toute la laideur humaine…


Taille originale : 21 x 29,7
« Le type d’enchevêtrement que j’ai à l’esprit devient manifeste lorsque nous analysons des mots comme “cruel”. Le mot “cruel” a manifestement un usage normatif - en tout cas pour la plupart des gens, même si certains défenseurs célèbres de la dichotomie fait/valeur le nient - et en effet éthique. Si l’on me demande de dire quel genre de personne est l’instituteur de mon fils, et que je dise “il est très cruel”, j’en fais la critique à la fois comme instituteur et comme homme. Je n’ai pas besoin d’ajouter : “il n’est pas un bon instituteur” ou “il n’est pas un homme bon”. Je pourrais certes dire : “quand il ne fait pas preuve de cruauté, c’est un très bon enseignant”. Mais, si je n’ai pas déterminé sous quels rapports et en quelles occasions il est un bon enseignant, ni sous quels rapports et en quelles occasions il est très cruel, je ne peux simplement pas dire “c’est une personne très cruelle et un très bon enseignant”. De même, je ne peux pas dire, en espérant être compris “c’est une personne très cruelle et un homme bon”. Pourtant, “cruel” peut aussi avoir un usage purement descriptif, comme lorsqu’un historien écrit qu’un certain monarque était exceptionnellement cruel et que la cruauté du régime a provoqué un certain nombre de révoltes. “Cruel” ignore simplement la prétendue dichotomie fait/valeur et se permet allègrement d’être utilisé parfois dans un dessein normatif, parfois comme un terme descriptif. (En effet, ceci est également vrai du terme “crime”.) Dans la littérature, il est souvent fait référence à de tels concepts comme à des “concepts éthiques épais”. On a depuis longtemps attiré l’attention sur le fait que les concepts éthiques épais sont des contre-exemples à l’idée qu’il existe une dichotomie absolue entre les faits et les valeurs, mais les défenseurs de la dichotomie ont proposé trois réponses principales. »

jeudi 30 septembre 2021

Restrictions pulsionnelles

Taille originale : 14,8 x 21 cm
« Le mariage de la société absolutiste de cour du XVe au XVIIIe siècle est caractérisé par le fait que, en raison des structures de cette société, la domination de l'homme sur la femme se trouve complètement abolie. Sa puissance sociale égale ici à peu près celle de l'homme ; l'opinion sociale est déterminée autant par la femme que par l'homme ; et si, jusque-là, seul l’homme était autorisé par la société à entretenir des rapports extra-conjugaux alors qu'on jugeait plus ou moins sévèrement ceux du sexe “socialement plus faible”, on commence à les considérer, dans certaines limites, comme socialement légitimes.
Décoration papale
Ce serait une tâche à part de montrer quelle incidence décisive ce gain de puissance sociale, ou si l’on ose s'exprimer ainsi, cette première émancipation de la femme dans la société absolutiste de cour, a eue sur la progression du seuil de la pudeur, de la sensibilité aux expériences pénibles, du renforcement du contrôle de l’individu par la société en général. De même que tout gain de puissance, que toute ascension de groupes sociaux rendaient nécessaires une nouvelle réglementation de la vie pulsionnelle et un renforcement de la répression sur une “ligne moyenne” s'établissant à mi-chemin entre les restrictions de la couche dirigeante et celles imposées à la couche assujettie, de même le renforcement de la position sociale de la femme entraîna-t-il — pour employer une formule un peu schématique — un relâchement des restrictions pulsionnelles imposées aux femmes et une aggravation de celles imposées aux hommes ; de fait, il en résulta pour l’homme autant que pour la femme un resserrement de l’autocontrôle affectif dans leurs relations réciproques.
Taille originale : 42 x 21 cm
Dans son célèbre roman La Princesse de Clèves, Madame de La Fayette met dans la bouche du mari, qui sait que sa femme s'est éprise du duc de Nemours, la phrase suivante : “Je ne me veux fier qu’à vous-même ; c’est le chemin que mon cœur me conseille de prendre, et la raison me le conseille aussi ; de l’humeur dont vous êtes, en vous laissant votre liberté, je vous donne des bornes plus étroites que je ne pourrais vous en prescrire”.
Décor français classique
C'est un exemple de l’étrange nécessité de l’autodiscipline que cette situation impose à l’homme et à la femme. L'homme sait qu’il ne peut retenir sa femme de force. Il ne s’emporte pas, parce que sa femme en aime un autre, il ne se réfère pas non plus à ses droits d'époux ; l’opinion publique n’admettrait pas une telle attitude ; il s’impose une grande modération : je te laisse ta liberté, dit-il à sa femme, et je sais que ce faisant je t’assigne des limites plus étroites que si je formulais des règles et des préceptes. Autrement dit, il attend de sa femme la même autodiscipline dont il fait preuve. C’est un exemple typique de la situation nouvelle telle qu’elle découle de l’égalité des sexes. Ce n’est pas, à vrai dire, l’époux en tant qu’individu qui accorde ces libertés à la femme. Elles sont inscrites dans les structures de la société. Mais elles postulent en même temps un comportement nouveau. Elles sont génératrices de conflits spécifiques. Toujours est-il qu’il y a, dans cette société, un grand nombre de femmes qui font usage de ces libertés. D’innombrables anecdotes prouvent que l’aristocratie de cour considérait la limitation des rapports sexuels au mariage comme “bourgeoise” et indigne de la condition de noble. Mais cet exemple nous montre aussi à quel point une certaine forme et un certain niveau de l’engagement humain et social correspondent à une forme déterminée de liberté. »