vendredi 8 janvier 2021

Séminaire

Il faut bien comprendre que ce qu’on appelle les normes sociales, les valeurs, sont toujours construites comme des oppositions simples entre par exemple le sacré et le profane, le masculin et le féminin, la nature et la culture, le blanc et le noir… Ce dernier exemple est éclairant : nous pensons en noir et blanc, pas en couleur… Le carré sémiotique de Greimas — vous lirez sa Sémantique structurale si vous ne l’avez déjà pas fait — est une structure logique mais non psychologique et encore moins sociologique… Le noir n’est pas le non-blanc, c’est le contraire parce que, dans le non-blanc, il y a toutes les autres couleurs. Nous ne sommes pas logiciens (encore que Greimas multiplie lui aussi les entorses à la logique), et les idéologues modernes pensent naïvement que, si ce n’est pas naturel, c’est nécessairement culturel. Et inversement.

Tout cela est sans doute évident, mais il faut ajouter aussitôt que notre « esprit » manipule ces catégories non pas par gradation (comme le pense Greimas) ni par complexification (comme le voudrait la Science) mais d’abord et avant tout par inversion. Sur ce point, Lacan est sans doute pertinent pour comprendre nos contemporains ou contemporaines. Le blanc devient noir comme l’envers caché du revers apparent. Pile ou face. Il n’y a pas bien sûr de renversement complet, mais la division suscite le désir sinon la nécessité de son inversion. Le roi devient fou et le fou devient roi, le temps du carnaval dont parle Bakhtine. L’émetteur reçoit du récepteur son message sous une forme inversée, selon telle célèbre formule analytique. Mais pas toujours ! Nécessairement pas toujours… le sacré doit le rester.

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Les réalités devraient être « distinctes et séparées », et « une ligne de démarcation nettement tranchée devrait séparer l’une de l’autre » comme l’écrit Durkheim, mais le sacré ne peut se constituer sans la possibilité de la profanation, de son inversion dramatique ou risible, à tel point qu’on ne sait pas toujours si c’est la constitution du sacré qui crée cette possibilité, ou si c’est la profanation qui d’abord institue l’ordre du sacré. Il faut penser ce point d’inversion. On s’étonne qu’un député homophobe soit surpris dans une partouze gay, et on s’en gausse. Mais l’on doit comprendre ce lieu, qui n’est pas seulement psychologique mais aussi sociologique, où se croisent ces deux dimensions apparemment incompatibles. Essayez de penser comment se conjoignent ces deux propositions : le député est homophobe parce qu’il est gay, mais également, il est gay parce qu’il est homophobe.

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Je prendrai un autre exemple, celui de l’éjaculation faciale dont le succès pornographique est interprété trop souvent de façon naïve. Le sperme comme le sang menstruel relève dans notre culture comme le relève Mary Douglas de la souillure. Mais la souillure est seulement comprise comme une transgression, alors que l’éjaculation faciale est une inversion. Il ne faut pas s’étonner que ce sont les femmes belles, les plus belles femmes mêmes qui en sont les meilleurs objets. D’aucuns, d’aucunes affirment qu’il s’agit d’un geste humiliant alors que sa capacité d’excitation vient au contraire du fait que c’est un acte d’hommage. Hommage à la beauté, à la féminité (si l’on est dans un cadre hétéro), au partenaire qui seul suscite en moi un tel désir et un tel jaillissement. C’est parce que ce autre singulier suscite le désir qu’il me faut me répandre sur son visage qui, loin de n’être qu’un objet, répond par son trouble (rire, émerveillement ou dégoût) à mon propre trouble. L’hommage est la figure inversée de l’humiliation.

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Vous connaissez sans doute la légende qui entoure le bukkake, cette pratique venue du Japon qui consiste pour un grand nombre d’hommes à éjaculer sur le visage d’une femme généralement agenouillée, consentante, souvent imperturbable comme un Bouddha contemplatif. Dans une réalisation de ce genre, l’une de ces actrices japonaises jouait le rôle d’une présentatrice de journal télévisé lisant longuement une série d’actualités alors que des dizaines d’hommes entièrement nus venaient se dresser à côté d’elle (sans doute sur l’un ou l’autre escabeau caché derrière le bureau), la bite au niveau de son visage qu’ils arrosaient consciencieusement l’un après l’autre, leur foutre dégoulinant ensuite dans ses cheveux, sur ses joues, ses lèvres, son chemisier, son tailleur… Il y avait quelque de chose de sublime, au sens kantien du terme, dans cette mise en scène. Je vous relis cela : « pour l’évaluation esthétique de la grandeur, il y a bien un maximum, et j’affirme de celui-ci, que lorsqu’on le considère comme mesure absolue, par rapport à laquelle il n’est rien qui puisse être subjectivement plus grand (pour le sujet qui juge), il indique l’Idée du sublime et produit cette émotion qu’aucune évaluation mathématique de la grandeur par les nombres ne saurait susciter ». Mais, si c’est bien moi, comme l’affirme Kant, le sujet qui juge qu’il y a là du sublime, le respect et l’admiration ne s’adressent qu’à celle dont l’impassible beauté suscite en moi « l’Idée de son infinité » et dont le visage transformé en objet informe par le foutre dégoulinant suscite pourtant en moi cet ébranlement de l’imagination face à l’abîme (et me fait ressentir ma propre impuissance).

Quoi qu’il en soit, j’en reviens à cette légende entourant le bukkake qui aurait été une pratique ancienne dans on ne sait quels villages archaïques où les hommes rassemblés auraient ainsi « puni » les femmes adultères. Or il n’y a dans de telles scènes pornographiques rien de plus excitant que l’innocence des visages exposés à l’humiliation d’une punition imméritée. Le trouble provient de cette conjonction au plus étroit entre l’innocence et la culpabilité : l’imagination peut se mettre à courir à la recherche des vices cachés, des crimes enfouis, des perversités masquées chez l’extatique victime, mais c’est le symbolique qui est ici efficient, l’inversion de l’innocence en culpabilité qui à son tour, en un nouveau tour de carrousel, se métamorphose en innocence injustement bafouée.

Nous en resterons là pour aujourd’hui.

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Question dans le public

Je ne comprends pas grand-chose à vos explications qui me donnent l’impression d’un charabia jargonnant, pseudo-philosophique, plein de références savantes mais qui masquent en fait le vide de la pensée. D’ailleurs, je pense que vous cherchez surtout à justifier vos propres désirs de vieux pervers.

Cris dans la salle

Gros porc !

Réponse

Votre objection ainsi que l’interpellation anonyme subséquente est très pertinente. Je consacrerai en effet mon prochain séminaire à l’insulte comme déterminant social de l’excitation sexuelle.

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jeudi 7 janvier 2021

Paroles d'artistes

Après s’être fait enculer à quatre pattes, Angelica (c’était un nom de scène bien sûr) se mit à genoux, et Erik éjacula sur son visage et dans sa bouche ouverte. Pointant son regard dans l’objectif de la caméra, elle avala ostensiblement le foutre en se pourléchant les lèvres. Ce n’était pas la fin du tournage, même si cette scène clôturerait très vraisemblablement le montage final du film. Toutes les scènes en solo où elle se branlait les cuisses grandes ouvertes et s’enfonçait un gros gode (à l’apparence surdimensionnée à cause du grand-angle) dans l’anus étaient déjà terminées. Le matin, elle avait également réalisé ses premières prestations à trois avec Erik et Tony qui, à tour de rôle, l’avait baisée et enculée avant de se faire sucer jusqu’aux couilles. Angelica était une performeuse professionnelle, habile à se prendre une bite bien dure dans l’anus tout en écartant de la main une fesse pour que la caméra saisisse en gros plan la pénétration ; en même temps, elle pompait avec vigueur la queue de son second partenaire, avant que les deux hommes n’échangent leur place. Et si elle gardait globalement la même position à quatre pattes, elle variait suffisamment les gestes et les attitudes pour éviter une répétition dommageable à l’intérêt des spectatrices et spectateurs.

L’après-midi serait consacrée aux doubles pénétrations avec ses multiples variantes : Angelica couchée sur le ventre face à Erik pendant que Tony se positionnait derrière elle pour l’enculer visiblement avec sa grosse queue noire (Angelica soutenait le mouvement BlackLivesMatter et voyait dans ses performances avec Tony un acte symboliquement antiraciste) ; Angelica s’asseyant à califourchon sur un de ses partenaires en exposant entre ses cuisses grandes ouvertes à la fois son cul déjà défoncé par une des deux bites et sa chatte offerte à la pénétration subséquente ; Angelica soulevée de terre entre les deux hommes debout et s’enfonçant en elle par-devant et par-derrière (une position difficile à tenir qui exigeait des partenaires musclés et bien bandés, mais des injections de papavérine palliaient à d’éventuelles défaillances)…

Interview militante
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Après une douche, elle mit un peignoir et rejoignit l’équipe pour le déjeuner. Elle s’attabla à côté de la réalisatrice, Claire, une quinquagénaire (sinon une sexagénaire) au verbe haut et aux gestes précis. Ancienne actrice porno à une époque où l’on tournait encore en argentique ou en vidéo analogique, elle avait acquis progressivement toutes les techniques de la réalisation d’un film de qualité à l’esthétique léchée à l’opposé des prétendues vidéos amateurs. Elle préférait cependant illustrer toutes les formes de sexualité extrême, weird ou rough selon les expressions consacrées. Pour elle, il fallait zapper les préliminaires : ça ne sert à rien, disait-elle, c’est chiant. On va direct à la pénétration et à l’éjaculation, et c’est tout. Il faut que ça tape dedans et que ça soit assez violent. Et surtout, il faut qu’il y ait de l’anal, c’est impossible sans.

Outre sa réputation de grande professionnelle dans le cinéma gonzo, elle était censée avoir obtenu un master en philosophie ou un doctorat. Elle aurait même donné cours à l’université (en réalité, juste une invitation à un séminaire). C’est ce qui intéressait notamment Angelica, l’intelligence de cette femme qui était capable de rebondir sur n’importe quel sujet de façon réfléchie et argumentée sans qu’on perçoive dans ses propos la moindre condescendance à l’égard de ses jeunes interlocutrices (il faut bien reconnaître que les mecs dans le métier étaient plutôt des bourrins surtout intéressés par le foot et les bagnoles, et ils étaient rares dans le domaine à parler du réchauffement climatique ou de la mondialisation).

On parlait d’une interdiction possible du tournage des films pornos au nom de la lutte contre la prostitution. Loin d’être reconnues comme des travailleuses du sexe, les actrices étaient désignées comme des victimes de l’exploitation patriarcale. Des confessions d’anciennes actrices alimentaient et répétaient la thèse de la servitude volontaire. Les professionnels envisageaient déjà de travailler dans des pays plus hospitaliers, mais redoutaient également un mouvement international en faveur de la prohibition.

Proposition politique
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Angelica, se tournant vers Claire, questionna : « Mais pourquoi cette haine de la pornographie ? Pourquoi elles nous méprisent comme ça ? Moi j’aime baiser, j’aime ce que je fais. Pourquoi on voudrait me l’interdire ? » Claire ne répondit rien. Angelica savait que c’était sa manière de faire. Peut-être réfléchissait-elle ou bien voulait-elle être sollicitée à plusieurs reprises, priée même, suppliée avant qu’elle ne consente à répondre ? Ou bien voulait-elle que le brouhaha s’estompe, qu’une plage de silence s’installe pour qu’elle puisse développer sa pensée ? Il fallait en tout cas lui laisser un peu temps. Peut-être répondrait-elle dans cinq minutes, ou dans une heure, ou même le lendemain comme cela lui était déjà arrivé. Angelica savait parfois se montrer patiente.

Mais Claire ne répondit rien. Ce n’est que le soir qu’Angelica reçut un long courrier qu’elle lut et relut longuement avant de s’endormir.

Je pense que cette condamnation de la pornographie, c’est plus large, mais aussi plus profond comme mouvement.
Ce que Freud appelle le désir, la pulsion, peut se porter sur n’importe quoi, le « sexe » bien sûr (encore faut-il voir que le sexe peut prendre de multiples formes sous l’emprise du désir), mais aussi l’argent, le pouvoir ou encore la morale, ce que la psychanalyse désigne comme l’idéal du moi. Ça, c’est ce qu’on peut décrire sommairement comme la passion de la loi, de la vertu, de la pureté morale.
À l’époque lointaine de la « libération sexuelle », la « répression sexuelle », le « puritanisme », la « haine du désir », le contrôle de la sexualité étaient vus comme une espèce d’aberration, un « ordre » imposé par la société, comme quelque chose d’arbitraire, d’incompréhensible même, sans que l’on perçoive que l’amour de la loi est également une forme de passion entière, impérieuse, fondamentalement désirante, parce que la loi fait jouir ou donne du moins l’espérance de la jouissance. En cela, ce qui apparaissait alors comme une forme de perversion de l’esprit est sans doute une constante anthropologique ou du moins une tentation anthropologique largement répandue, et qui reparaît d’ailleurs sous une forme renouvelée, mais tout aussi exacerbée d’un moralisme qui se déguise à peine tant il est convaincu de son bon droit. Mais en son fondement, il y a moins une vérité morale à défendre qu’une passion exacerbée pour le Juste, la Justice, le « bon droit ». Avec l’effacement des consciences de la « libération sexuelle », ce n’est pas à la fin d’une époque qu’on assiste, plutôt à une nouvelle mode. C’est une mode, un déplacement du désir, de la sexualité, de « l’érotisme » vers la pureté morale… On se refait une virginité. Il s’agit d’incarner la loi la plus pure, la loi la plus dure, et surtout de dénoncer tout manquement à loi. C’est par la dénonciation qu’on prouve, qu’on éprouve sa propre identification à la loi.
 Je me souviens de ce quinquagénaire ou sexagénaire sans grande envergure, sans grande ambition sinon déçue, qui s’était pris ainsi de passion pour le code de la route. Cela peut sembler ridicule, mais toute infraction au code de la route le rendait fou, le plongeait dans la fureur et le ressentiment (parce qu’il n’y a pas de passion négative qui n’ait une cause inaperçue). Il s’en prenait en particulier aux gamins à vélo qui prenaient la rue à sens unique devant chez lui à contresens. Il les interpellait, il les querellait, il leur hurlait même dessus, au nom de la sécurité, pour les prévenir du danger, pour protéger ces jeunes inconscients de leur propre insouciance… Bien entendu, les gamins n’écoutaient pas et accéléraient même en l’entendant. Alors, il les guettait, mine de rien, il s’arrangeait, je ne sais pas trop comment, pour avoir de chez lui toujours un œil sur la rue et bondir au moment où des enfants étaient prêts à s’y engager à contresens. Et il se serait planté devant eux pour les empêcher de passer, pour leur faire la morale, pour leur faire prendre conscience de cette absolue nécessité de respecter ce code de la route dont il était le héraut incontestable. Aux alentours, on ne se souciait guère de ses interventions dont il essayait pourtant d’expliquer la justesse aux voisins par hasard rencontrés. Les années passaient ainsi dans cette rue tranquille, jusqu’à ce que la mairie ou toute autre autorité compétente décide inopinément d’ajouter au signal de sens interdit un panonceau autorisant les cyclistes à emprunter la rue à contresens. Là, le monde s’est écroulé pour lui, il a perdu son sens… avec jeu de mots !
Enfin, c’est le genre de types qui retombe toujours sur ses pattes. Par la suite, il s’en est pris à tous ces chauffards qui ne respectaient pas les limitations de vitesse ou qui brûlaient les feux rouges. Tu vas me dire : comme tout le monde, mais la fixation sur le code de la route et seulement sur le code de la route était symptomatique de sa passion pour la Loi, parce que, dans sa jeunesse, il avait aspiré à la prêtrise à une époque où la foi religieuse s’estompait… Je ne sais pas pourquoi il avait renoncé. En tout cas, cette foi qu’il avait voulu transmettre à toute sa famille, à sa femme en particulier, fille de divorcés, n’était plus partagée autour de lui. On n’y croyait plus. Il a dû le sentir. Cet amour immodéré de la Loi, il ne pouvait plus l’incarner dans la prêtrise. Alors je pense qu’avec l’âge, il a renoncé, ou plus exactement, il a reporté cette passion sur un substitut qui peut paraître ridicule, le code de la route, mais qui était incontestable : qui oserait défendre l’insécurité routière ?
Acte militant
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Cette pureté morale, cette dureté morale même, est présente à toutes les époques chez certains individus qui y trouvent une jouissance plus ou moins cachée, plus ou moins niée. Ce sont les moines, les saints, les anachorètes, les ermites, et puis bien sûr les inquisiteurs, les fous de Dieu, les Savonarole, les contempteurs de la corruption mondaine, les chevaliers de la foi, les prophètes du malheur et de la rédemption ! Et cette passion réapparaît aujourd’hui de façon visible. Elle a bien sûr besoin d’une scène, de gestes spectaculaires, de dénonciations rageuses de l’ignominie morale dans laquelle baignerait le bas-peuple, de tous ces misérables comme dirait Pascal qui ignorent la vraie foi !
Oui, c’est une mode… Il ne faut pas croire que les époques se transforment radicalement, avec des « ruptures épistémologiques » ou des « épistémè » soudainement métamorphosés, surtout dans une période aussi courte, un demi-siècle à peine. Ce sont des déplacements, des glissements, ce qu’en sémantique on appelle des « connotations » qui évoluent, même si ces connotations dont je parle ont évidemment un effet ou des effets « réels » : je veux dire que ce n’est pas seulement une question d’idées, d’idéologie, c’est une question de prise de pouvoir dans l’espace public… Il y a cinquante ans, on disait que certaines personnes, des hommes généralement, étaient portés sur la chose, puis on a dit portés sur le sexe, et enfin, obsédés sexuels (aujourd’hui on écrirait — mais qui l’oserait — obsédé·e·s sexuell·le·s). Et donc, je disais, des « obsédés sexuels », il y en a toujours eu, il y en a encore certainement, mais c’est passé de mode. Elles et eux ont eu leur heure de gloire au moment de la « libération sexuelle », au cinéma, en littérature, en photographie, en art, et dans les magazines bien sûr quand il s’agissait de mettre fin aux « tabous », à « l’oppression patriarcale » (au sens exact du terme, l’oppression des pères), au « refoulement bourgeois »… mais aujourd’hui que c’est acquis, que la libération sexuelle est une évidence et qu’en particulier la peur de tomber enceinte pour les femmes et surtout le « déshonneur » qui l’accompagnait ont disparu, que, de ces anciennes craintes, rien ne subsiste sinon le souvenir littéraire, que pourrait donc signifier la « libération sexuelle » ? Cela n’a plus de « sens », ou plus précisément, ce n’est plus rentable idéologiquement. Les obsédés sexuels, les nymphomanes n’ont plus droit à la parole ou, en tout cas, n’ont plus aucune place sur le devant de la scène. Retour dans les marges pour Sade et Apollinaire. Anaïs Nin aussi. Et la salope de Catherine Millet (oui, finalement, il y a peut-être rupture épistémologique : qui peut encore comprendre ce qu’elle a écrit ?).
L’attrait pour la sexualité s’est, je pense, « émoussé » pour beaucoup de gens. Ce que j’entends à présent, c’est la glorification d’une sexualité douce, sans risque, sans excès, sans « fureur » sadienne, une sexualité précautionneuse, parfaitement civilisée, où l’on ne s’expose pas, le vrai bonheur conjugal en somme. On ne croit plus — enfin beaucoup ne croient plus — à la promesse d’une jouissance extatique, sublime, absolue… Et on ne la recherche plus, sinon quelques-uns, quelques-unes. C’est ce qui explique le succès des asexuels : finalement, il vaudrait mieux se débarrasser de la sexualité qui est un risque, un problème, une source d’angoisse et de conflit… (« Tu ne me désires plus ! » reproche ultime de la trahison.)
Et l’on est passé à autre chose, à d’autres « combats » soudainement dramatisés, exacerbés, glorifiés. Je ne dirais pas que c’est de la bien-pensance parce que c’est méprisant, c’est juste la pensée dominante d’aujourd’hui, celle en tout cas qui cherche à s’imposer par la virulence verbale… Avec cet amour de la loi qui promet à son tour la « félicité » (la « jouissance » est désormais un mot trop connoté, passé de mode). Et bien sûr, comme je le disais, en corollaire, cette obsession de la dénonciation. On en a de multiples exemples anciens. L’époque de la « libération sexuelle » était aussi celle de la « Révolution culturelle » : certains ici y ont joué dans des groupuscules, mais en Chine, c’était du sérieux. Cet imbécile de Badiou essaie de nous faire croire que c’était une révolte contre l’ordre ancien, contre les « mandarins », contre les « droitiers », alors que bien évidemment cette humiliation publique de professeurs, d’intellectuels, de « réactionnaires » ou « d’ennemis de classe » de toutes sortes (avant souvent leur mise à mort ou leur suicide), à laquelle les « révoltés » ont souvent participé avec enthousiasme, avec un enthousiasme furieux, leur donnait la jouissance suprême du pouvoir le plus brutal bien sûr, mais surtout d’incarnation de la parole du maître, du Mao déifié par la propagande. Ces « étudiants » n’étaient pas des fonctionnaires sans âme d’un système répressif (dont parlait Hannah Arendt), mais les zélateurs d’une foi sans compromis, sans concession. Et c’est cela qui les faisait jouir : se sentir l’âme et la conviction du Juste, de l’élu de Dieu. J’utilise consciemment un langage religieux que les adeptes repentis du maoïsme l’utilisent à leur tour aujourd’hui pour décrire leur propre fascination pour le « Grand Timonier », parce que la foi — et cela peut être la croyance en n’importe quoi — donne sens à la vie de certains, mais surtout elle est pour elles et eux la promesse d’un futur rayonnant et la dénonciation catastrophique d’un présent haïssable.

Au nom de la liberté
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Bien entendu, on n’en est pas là aujourd’hui, même si l’infâme réseau est le lieu de la mise à mort symbolique de l’Ennemi… Mais comme tous les mouvements sociaux, il a peu de mémoire ou du moins une mémoire sélective. Comme son objet, son « combat » est neuf, c’est une pensée qui se croit neuve, qui croit mettre fin aux siècles de ténèbres. Pourtant, les ressorts ou au moins certains ressorts de ces mouvements sont bien les mêmes… Il suffit de penser à la prohibition. Cela nous paraît absurde, mais ce n’était pas seulement un mouvement porté par des pasteurs rigoristes mais également par des groupes progressistes et de nombreuses associations féminines. L’alcool était associé à la pauvreté, à la misère, à la déchéance des couches les plus pauvres de la population, ainsi qu’à la violence, en particulier aux violences conjugales. On l’oublie volontiers aujourd’hui parce qu’on préfère désigner une autre cause « systémique », mais l’alcool est un facteur essentiel de ces violences et pas seulement une « circonstance aggravante » comme on le constate quand on observe les violences entre hommes : dans ce cas, on n’hésite d’ailleurs pas à mettre leurs bastons sur le compte de l’alcool. Tout cela pour dire que la prohibition ne fut pas un phénomène aberrant, mais a surgi à la confluence de différents mouvements convaincus d’agir au nom du Bien.
L’identification à la vertu est au fond plus rassurante que la sexualité qui implique toujours une certaine prise de risque, au moins un lâcher-prise, une confiance dans l’autre… C’est une expérience qui peut se révéler négative. Beaucoup de premières fois sont décevantes et l’orgasme loin d’être garanti. D’ailleurs, c’est pour cela — et je le dis un peu négativement bien qu’il s’agisse de nos clients ou clientes— que beaucoup « consomment » de la pornographie, parce que précisément c’est sans risque, même si le plaisir est au final moindre qu’avec un ou une partenaire réelle, comme tout le monde le pressent ou le sait bien. Personnellement, je pense qu’on ne devrait regarder de la pornographie qu’avec un ou des partenaires, comme des stimulants avant l’action ou pendant l’action. J’aime qu’on me lèche pendant que je vois des gays s’enculer sur un écran panoramique.
La Vertu en revanche, non seulement est rassurante et glorifiante, mais elle permet de désigner un « objet » comme diabolique, l’alcool, la pornographie, n’importe quoi, n’importe quel objet supposé menaçant, pervers, monstrueux, envahissant… L’objet cristallise toute la haine, toute la rage, toute la colère qu’on peut avoir en soi. Et bien entendu, Dieu vomit les tièdes !
Et, comme la vertu n’est jamais satisfaite, comme le monde reste impur, l’exigence d’idéal reste entière, reportant sa satisfaction aux lendemains qui chantent. Elle ne se satisfait jamais et se répète, s’exacerbe, se déchaîne dans la dénonciation, au moins verbale, et dans un fantasme de toute-puissance. C’est ce fantasme qui joue le rôle de substitut à la jouissance promise. Dès lors, l’identification à la loi peut perdurer indéfiniment même si elle finit assez communément par s’épuiser parce que le réel finit bien par déjouer nos attentes. Certains s’en aperçoivent, d’autres non.

On est dans une époque comme celle-là, quand la vertu promet plus de bénéfices spirituels que la sexualité. On va mortifier la chair, comme l’ont fait les ermites ou les moines, sauf que ce n’est pas la sienne que l’on flagellera, mais plutôt celle des autres en condamnant notamment le plaisir solitaire devant la malfaisance pornographique. Mais bon, les femmes et les hommes donc ne savent pas l’histoire qu’ils font, selon la belle expression de Marx, et je ne sais pas plus qu’elles ou eux ce qu’il en adviendra.

Angelica fut au final un peu déçue par cette longue missive. Elle s’attendait à des arguments plus forts, plus saillants, plus décisifs en faveur de ce qu’elle était prête à appeler sa vocation. Elle aurait voulu un texte animé d’une fureur sadienne, qui aurait cloué le bec à ses adversaires. Qui lui aurait échauffé le sang et le clitoris. Elle rumina quelque temps puis s’endormit au milieu de ses réflexions de plus en plus vagues et éparses.

Le tournage n’était cependant pas terminé, et il fallait encore mettre en scène l’une ou l’autre double pénétration. Tout se mettait déjà en place quand Angelica s’approcha de Claire et lui glissa quelques mots à l’oreille. Celle-ci lui répondit que c’était impossible, qu’on n’était pas dans ce genre de films, que les deux autres n’avaient aucune raison d’accepter sa demande. Et puis elle connaissait les règles du milieu. Ça ne se faisait pas. Angelica dit alors à voix haute : Alors, je ne joue plus. Erik et Tony s’approchèrent, demandèrent des explications. La discussion devint confuse. Angelica ne voulait parler qu’à Claire, mais celle-ci répondait non, non, non… Finalement, la jeune performeuse s’adressa directement aux deux hommes sans cependant que les autres membres de l’équipe ne puissent comprendre exactement ses propos. Voilà, dit-elle, je veux vous enculer à tour de rôle sur le canapé avec un gode-ceinture. Sinon, je refuse, moi, d’être enculée par vous deux ! Bien entendu, les deux hardeurs refusèrent en rigolant. Il n’en était pas question.


Inverser le stigmate
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Claire fit semblant de ne pas prendre position. Angelica répéta ses exigences. Elle parla de justice et d’égalité. Et puis elle en avait marre, elle avait envie d’autre chose. Les deux hommes essayaient de la calmer par de courtes répliques ironiques. Finalement, Claire rappela que personne ne serait payé si le tournage s’arrêtait. Tout le monde protesta. Erik et Tony s’écartèrent et discutèrent un moment. Ce n’étaient pas des machos stupides et obtus. Ils avaient déjà pris un doigt dans le cul, en privé ou en tournage, et ils avaient accepté toutes sortes de pratiques — comme se faire lécher la rondelle par une partenaire — qu’on avait pu exiger d’eux. Dans ses débuts dans le métier, Erik avait même participé à un tournage gay, bien qu’il s’affirmait hétéro. Mais ce que demandait Angelica était connoté comme une pratique « spécialisée ». Après quelques palabres, ils acceptèrent sa demande pour autant que la scène soit rapidement tournée. Cela resterait dans les séquences des à-côtés de tournage ou dans une version alternative.

La jeune femme avec un sourire de contentement dirigea toute la manœuvre. Elle les fit s’agenouiller sur le canapé blanc, côte à côte, le derrière tourné vers la caméra. Elle leur fit courber l’échine comme à une femelle en chaleur, tout en écartant les cuisses pour que la vue sur leur service trois-pièces soit bien dégagée.

Elle encula d’abord Tony, sans violence, en lubrifiant abondamment l’engin, en pénétrant très lentement, en forçant légèrement l’accès. Celui-ci était effectivement serré et avait été peu pratiqué. Mais elle parvint à s’y enfoncer entièrement, le gode n’étant pas du tout surdimensionné. Lorsqu’elle sentit pour la première fois que le passage était complètement ouvert, elle éprouva un fort tremblement et une joie éructante, persuadée en outre que sa chatte devait être trempée. Elle pistonna un bon moment, saisit Tony par les cheveux, le tira en arrière, lui donna deux de ses doigts à sucer avant de vérifier l’état de sa queue. Elle n’était pas raide mais suffisamment gonflée pour qu’elle s’en empare pour la branler rapidement. Elle savait qu’il ne jouirait pas mais la sentir durcir entre ses doigts, la sentir de plus en plus grosse et solide la fit jouir sinon physiquement du moins spirituellement. L’extase lui parut le mot le plus approprié pour rendre compte de son état. Elle fit subir le même sort à Erik mais peut-être avec une rage plus grande, une fureur moins érotique, qui resta cependant dans des limites raisonnables, sa monture ne se plaignant à aucun moment des outrages qu’on lui faisait subir.

Renouveler les clichés
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Trois raisons expliquaient sans doute ce mouvement d’humeur nouveau chez Angelica.

Elle voulait bien sûr montrer à ses adversaires symboliques (mais absents) qu’elle n’était pas réduite à n’être qu’un « objet sexuel » et qu’elle pouvait soumettre ses partenaires à son propre désir pervers.

Mais elle éprouvait peut-être aussi une certaine baisse de son excitation face à des situations et des mises en scène qui se répétaient à présent selon des schémas devenus prévisibles : elle n’éprouvait plus le trouble qui avait été le sien lors des premières doubles pénétrations ou des soumissions extrêmes auxquelles elle avait participé de manière aussi active qu’inattendue. Enculer Erik et Tony était une expérience inédite où elle découvrait soudain en elle-même des ressources inédites.

Enfin, il lui sembla qu’il était temps de philosopher à coups de gode, que le désir qui l’animait était plus fort que tous les mots, tous les discours, tous les sermons. Le gode qu’elle tenait en main lui semblait plus vivant, plus réel, plus impérieux que ce flot de paroles ininterrompues.

Et puis, elle ne put s’empêcher de sourire, de rire même sans trop savoir pourquoi…

Question transversale
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vendredi 18 décembre 2020

Vulgaire ou peu convenable

Avant
Après
« Je le croyais aussi. Mais tout était simulacres, comme ceux de l’alcool, comme toutes les dissimulations de ma vie, seulement c’était bien moi le plus abusé. Je croyais voir et je ne voyais rien, je croyais savoir et j’ignorais tout, je croyais avoir de l’expérience avec les femmes et c’était faux, si j’étais mort sans avoir rencontré Susana je n’aurais jamais su ce que c’est que désirer vraiment et avoir du plaisir avec une femme. Cela va vous paraître vulgaire ou peu convenable, mais cela est certain, et je ne peux pas le dire, même à elle, cela me fait honte, je jure que je ne savais pas que cela pouvait être ainsi, si doux et si fort, si facile, et pardonnez-moi d’être venu vous raconter un adultère, vous le raconter pas le confesser, ni vous demander l’absolution. Je ne me sens pas le cœur douloureux, comme vous autres disiez, je n’ai pas non plus le projet de m’amender. J’étais avec elle il y a encore un moment, c’est la première fois que je dormais chez elle.
Gauche
Droite

Je n’ai jamais connu quelqu’un qui ait autant de livres, autant de disques de tant de musiques dont j’ignorais jusqu’à l’existence, c’est pourquoi je me sentais comme un apprenti, en apprentissage de toutes choses, à mon âge, avec presque vingt ans de plus qu’elle, cela fait que je me demande à quoi j’ai vraiment consacré le temps que j’ai vécu, à part au travail, au travail et à l’alcool et à toujours dissimuler et me cacher. Une autre chose aussi qui ne m’était jamais arrivée, ni avec les femmes ni avec les hommes, l’envie d’écouter quelqu’un, d’apprendre ce que sait un autre, pas comme ces pédants qui étaient à l’université quand je faisais mes études, qui savaient tout et humiliaient celui qui n’était pas aussi vif et cultivé qu’eux. Quelqu’un qui sait quelque chose vraiment, je veux dire avec naturel, comme elle le sait, elle, Susana, même en se moquant un peu d’elle-même, elle dit qu’elle n’aurait pas lu autant de livres ni écouté autant de disques si elle s’était un peu mieux débrouillée avec les hommes. Quelle honte, et moi maintenant qui découvre que je ne sais rien, qu’en réalité je ne me suis pas préoccupé d’apprendre ni de rien comprendre, soudain je ne sais pas à quoi j’ai passé ma vie, à part avoir peur, poursuivre des terroristes et boire du whisky. Je me sentais intimidé hier soir quand je suis arrivé chez Susana je lui avais acheté des fleurs et une bouteille de vin mais dans l’ascenseur je me suis mis à penser que les fleurs devaient être très vulgaires et le vin très mauvais. Jusqu’à présent je n’avais pas fait attention à ces choses-là. C’est soudain comme si j’étais au commencement de tout. Je sais que c’est faux, en partie, mais cela me plaît de le penser, et ce qui est certain c’est que beaucoup de choses m’arrivent pour la première fois. Cela va vous sembler bizarre mais jamais je n’avais dormi avec une femme qui ne soit pas la mienne, jamais comme cela, enlacés, nus tous les deux, je m’entends vous raconter cela et je me sens un peu ridicule, mais je me sens fier aussi. »
Vulgaire…

… et peu convenable

 

dimanche 22 novembre 2020

Verte galante ?

taille originale : 29,7 x 21 cm

 

« Je ne comprends pas pourquoi certaines personnes détestent à ce point les images de bites. Souvent je n’aime pas celles qu’on m’envoie parce que ce sont de mauvaises photos, mais une bite n’est qu’une bite. Une belle photo de bite — comme celles de Mapplethorpe — peut me bouleverser. »
Source d'inspiration…

jeudi 12 novembre 2020

Culture bleue

Militance bleue
Taille originale : 21 x 29,7 cm et 29,7 x 21 cm

Nous avons décidé de célébrer des œuvres bleues. Elles seront uniquement réalisées par des artistes bleus et diffusées dans des circuits bleus. Elles ne pourront être critiquées qu’à l’encre bleue. Seuls les spectateurs bleus seront admis à les contempler, à les admirer, à les partager. Réflexions et discussions auront lieu dans des groupes unibleus. (La police, sous quelque couleur que ce soit, ne sera pas admise.)

Seul le Schtroumpf peut comprendre l’infinie solitude du Schtroumpf, sa tristesse immémoriale.


Réappropriation culturelle
Taille originale : 21 x 29,7 cm

Micro-agression anale
Taille originale : 21 x 29,7 cm

Espace de préservation bleue
Taille originale : 21 x 29,7 cm

dimanche 9 août 2020

Sourdes aux tentations perverses


« Quelque temps plus tard, C invita Van Dijk chez elle. Cette femme était de quinze ans son aînée. Avant le rendez-vous, il répéta devant son ami M toutes les sublimes obscénités (non, plus de métaphores !) qu’il se proposait de dire à la dame C pendant le coït. Ce fut un étrange ratage : avant qu’il n’eût trouvé le courage nécessaire, c’est elle qui les proféra. De nouveau, il fut stupéfait. Non seulement l’audace de sa partenaire avait devancé la sienne mais, chose plus étrange encore, elle avait employé littéralement les mêmes tournures qu’il avait passé plusieurs jours à mettre au point. Cette coïncidence l’enthousiasma. Il la porta au compte d’une sorte de télépathie érotique, ou de mystérieuse parenté d’âmes. C’est ainsi qu’il entra progressivement dans sa troisième période : la période de la vérité obscène. »
« Son plus grand rival, N, un garçon du même âge, originaire de la même ville et ancien élève du même lycée, fut admis à l’École des Beaux-Arts et connut bientôt, de surcroît, un remarquable succès. Au temps de leurs études secondaires, tout le monde croyait Van Dijk beaucoup plus doué que N. Cela veut-il dire que tout le monde se trompait ? Ou bien que le talent est quelque chose que l’on peut perdre chemin faisant ? Comme on s’en doute, il n’y a pas de réponse à ces questions. D’ailleurs, l’important n’est pas là : à l’époque où ses échecs l’incitaient à renoncer définitivement à la peinture (époque des premiers succès de N), Van Dijk avait une liaison avec une fille très jeune et très belle, tandis que N épousait une riche demoiselle, si laide qu’en sa présence Van Dijk en avait le souffle coupé. Il lui semblait que cette coïncidence était comme le signe du destin, lui indiquant où se situe le centre de gravité de sa vie : non pas dans la vie publique mais dans la vie privée, non pas dans la poursuite d’une carrière mais dans le succès auprès des femmes. Et soudain, ce qui la veille encore paraissait une défaite se révéla une surprenante victoire : oui, il renonçait à la gloire, à la lutte pour la reconnaissance (lutte vaine et triste), afin de se consacrer à la vie même. Il ne se demanda même pas pourquoi, au juste, les femmes seraient la “vie même”. Cela lui semblait évident et indubitable. Il était certain d’avoir choisi une meilleure voie que son condisciple flanqué d’un laideron. Dans ces conditions, sa jeune et belle amie n’incarnait pas seulement pour lui une promesse de bonheur, mais surtout son triomphe et son orgueil. Pour confirmer cette victoire inattendue, pour la marquer du sceau de l’irrévocable, il épousa la belle, persuadé de susciter l’envie générale. »
Taille originale : 21 x 29,7 cm

Fadaises

Diptyque
Taille originale : 14,2 x 10,2 cm

« Pendant les années passées chez les F., j’ai appris que le sexe occupe au moins quatre-vingts pour cent de la tête et des yeux de l’homme. S’il a été trop longtemps privé de femmes par un séjour en mer ou en prison, ou par des années de fidélité à une épouse pimbêche, il se met à avoir la tête pleine de rêves à laisser baba un jeune sultan. Chez la plupart des hommes, le sexe se passe dans la tête. Lisez les “livres cochons”, comme on dit, les classiques et les ouvrages qu’on va vous chercher sous le comptoir. Tous écrits par des hommes. Rien que des idées de branleur solitaire, impossibles à réaliser, des jeux et des situations ridicules. Quand un homme se rend chez une putain, il s’est monté le bourrichon, il s’attend à voir ses rêves satisfaits. Ça n’arrive jamais. Et ce n’est pas possible. On peut exciter un homme, le sucer, le baiser, faire des tas de choses, mais ce qu’il y a dans la tête y restera, comme un pays de cocagne. Dans un bordel, une putain sérieuse a le devoir, c’est son travail, de lui faire vraiment apprécier le contact de deux corps, de l’amener par des jeux variés à avoir tous ses nerfs excités jusqu’au moment où il finira par éjaculer. Cela peut sembler bien peu romantique, mais la vérité du sexe n’a rien de romantique. C'est une chose réelle, qui se joue avec des corps réels. Un besoin absolu de détente, comme le ressort d’un mouvement de montre. Un plaisir animal extrêmement vif. Ceux qui parlent de romantisme dans le sexe confondent avec l’amour. Le moment venu, j’essaierai de montrer la différence, et de faire comprendre comment les deux, sexe et amour peuvent aller ensemble, sous le même collier. Les fadaises que tartinent les poètes, c'est simplement une manière chic de se branler et rien d’autre. »
Taille originale : 10,2 (ou un peu plus…) x 14,2 cm
« À mesure que notre entrée en guerre [1917] paraissait devenir inévitable, les filles devenaient de plus en plus difficiles à tenir. Je les recrutais où je les trouvais, et j’eus même une véritable femme de la bonne société, ce qui avait toujours été contre mes principes. Elle habitait près de Lake Charles, avec un mari et des enfants, mais elle avait toujours été attirée par les grosses brutes à grosse queue, et plus la queue était grosse, plus elle se faisait rudoyer, et plus elle était aux anges. Elle sortait d’une famille de gens très riches et très en vue. Elle se faisait appeler Alice et se délectait à venir passer une semaine chez nous dans les moments où il y avait vraiment du pain sur la planche, avec les ouvriers des arsenaux au portefeuille rembourré, les camionneurs qui s’enrichissaient tant et plus et tous ces individus bas et vulgaires pour qui la guerre était une providence. Ils n’auraient jamais pu, avant, se payer une maison de qualité comme la mienne, et à présent ils se rattrapaient, voulant essayer tout ce qu’ils avaient vu sur des cartes postales françaises, cassant tout, noyant les filles sous les bas de soie, les bouteilles de parfum et les liqueurs de marque. Quand ils étaient passés, la chambre ressemblait à un champ de bataille, mais ils payaient. C’était ce genre d’hommes qui plaisaient à Alice, elle les recherchait avec une vraie fureur, et plus ils étaient crasseux et mal embouchés, mieux ça valait. Elle n’en avait jamais assez de se faire enfiler, sucer, fouetter, défoncer - c’était à elle seule un sacré répertoire de tous les excès sexuels – et, avec ces butors en guêtres et chemise de soie toute neuve, elle trouvait à qui parler. Elle avait eu des extases et des orgasmes à une cadence de mitrailleuse, me disait-elle le lundi à midi en repartant pour Lake Charles, les yeux creux, tenant à peine sur ses jambes, pâle comme un poisson mort, mais heureuse. C’est ce genre de femmes, avides de faire ça pour le plaisir, qui devait finir par pousser les maisons à la faillite, mais à l’époque on ne s’en rendait pas compte. Ce n’est pas que je devenais prude, mais je commençais à sentir la fatigue. »

La disparition
« En un sens, la nature a joué un vilain tour à l’homme en lui collant en même temps sur le dos un besoin et une angoisse. Les enfants grandissent ou sont déjà grands, et le voilà qui se retrouve comme un vieux taureau mis à paître, le corps empâté et les articulations qui commencent à grincer. Mais, ils me le répétaient, ils avaient toujours dans la tête le souvenir des anciens plaisirs. Et ça les prenait aux couilles et aux reins, l’envie d’en retâter avec une fille vraiment à la hauteur, de trouver quelque chose de spécial dans la maison de Z. F. C’est comme ça que ça se passe pour beaucoup d’hommes.
À la différence des célibataires convaincus ou des noceurs de la haute, ces hommes-là, ces épaves poussées par une nécessité, se transformaient d’un seul coup en hédonistes - c’est un mot qui a une belle sonorité, même si je l’ai trouvé dans un livre. Et ils étaient mortellement sérieux, sans la moindre trace d’humour, sauf pour sortir une vieille plaisanterie éculée. Tellement concentrés sur ce qu’ils faisaient qu’ils lâchaient tout leur paquet au bout de quelques câlins, sans même obtenir ce qu’ils étaient venus chercher, et qu’on était tout disposées à leur donner. » 
Taille originale : 10,2 x 14,2
« Les gens qui ratent leur vie sexuelle ratent en général tout le reste, sauf quand ils remplacent le sexe par la course au pouvoir. Prenez n’importe quel grand manitou de la politique, du pétrole ou des chemins de fer, vous trouverez un être lamentable au lit. J’en ai connu un bon nombre dans ma carrière. Le pouvoir leur tient lieu de pine, l’argent de baisage. Quand ils ont besoin de sexe, c’est pour se détendre les nerfs. Il suffit qu’ils aient mis la main sur une grosse affaire, absorbé une compagnie de chemin de fer, saisi une grosse hypothèque ou écarté de leur route un rival politique pour qu’ils aient envie de sauter sur une femme en piaffant comme un canasson fraîchement libéré de son harnais. Mais on ne fait pas l’amour comme on avale un médicament. C’est gaspiller de la marchandise. »