vendredi 18 décembre 2020

Vulgaire ou peu convenable

Avant
Après
« Je le croyais aussi. Mais tout était simulacres, comme ceux de l’alcool, comme toutes les dissimulations de ma vie, seulement c’était bien moi le plus abusé. Je croyais voir et je ne voyais rien, je croyais savoir et j’ignorais tout, je croyais avoir de l’expérience avec les femmes et c’était faux, si j’étais mort sans avoir rencontré Susana je n’aurais jamais su ce que c’est que désirer vraiment et avoir du plaisir avec une femme. Cela va vous paraître vulgaire ou peu convenable, mais cela est certain, et je ne peux pas le dire, même à elle, cela me fait honte, je jure que je ne savais pas que cela pouvait être ainsi, si doux et si fort, si facile, et pardonnez-moi d’être venu vous raconter un adultère, vous le raconter pas le confesser, ni vous demander l’absolution. Je ne me sens pas le cœur douloureux, comme vous autres disiez, je n’ai pas non plus le projet de m’amender. J’étais avec elle il y a encore un moment, c’est la première fois que je dormais chez elle.
Gauche
Droite

Je n’ai jamais connu quelqu’un qui ait autant de livres, autant de disques de tant de musiques dont j’ignorais jusqu’à l’existence, c’est pourquoi je me sentais comme un apprenti, en apprentissage de toutes choses, à mon âge, avec presque vingt ans de plus qu’elle, cela fait que je me demande à quoi j’ai vraiment consacré le temps que j’ai vécu, à part au travail, au travail et à l’alcool et à toujours dissimuler et me cacher. Une autre chose aussi qui ne m’était jamais arrivée, ni avec les femmes ni avec les hommes, l’envie d’écouter quelqu’un, d’apprendre ce que sait un autre, pas comme ces pédants qui étaient à l’université quand je faisais mes études, qui savaient tout et humiliaient celui qui n’était pas aussi vif et cultivé qu’eux. Quelqu’un qui sait quelque chose vraiment, je veux dire avec naturel, comme elle le sait, elle, Susana, même en se moquant un peu d’elle-même, elle dit qu’elle n’aurait pas lu autant de livres ni écouté autant de disques si elle s’était un peu mieux débrouillée avec les hommes. Quelle honte, et moi maintenant qui découvre que je ne sais rien, qu’en réalité je ne me suis pas préoccupé d’apprendre ni de rien comprendre, soudain je ne sais pas à quoi j’ai passé ma vie, à part avoir peur, poursuivre des terroristes et boire du whisky. Je me sentais intimidé hier soir quand je suis arrivé chez Susana je lui avais acheté des fleurs et une bouteille de vin mais dans l’ascenseur je me suis mis à penser que les fleurs devaient être très vulgaires et le vin très mauvais. Jusqu’à présent je n’avais pas fait attention à ces choses-là. C’est soudain comme si j’étais au commencement de tout. Je sais que c’est faux, en partie, mais cela me plaît de le penser, et ce qui est certain c’est que beaucoup de choses m’arrivent pour la première fois. Cela va vous sembler bizarre mais jamais je n’avais dormi avec une femme qui ne soit pas la mienne, jamais comme cela, enlacés, nus tous les deux, je m’entends vous raconter cela et je me sens un peu ridicule, mais je me sens fier aussi. »
Vulgaire…

… et peu convenable

 

dimanche 22 novembre 2020

Verte galante ?

taille originale : 29,7 x 21 cm

 

« Je ne comprends pas pourquoi certaines personnes détestent à ce point les images de bites. Souvent je n’aime pas celles qu’on m’envoie parce que ce sont de mauvaises photos, mais une bite n’est qu’une bite. Une belle photo de bite — comme celles de Mapplethorpe — peut me bouleverser. »
Source d'inspiration…

jeudi 12 novembre 2020

Culture bleue

Militance bleue
Taille originale : 21 x 29,7 cm et 29,7 x 21 cm

Nous avons décidé de célébrer des œuvres bleues. Elles seront uniquement réalisées par des artistes bleus et diffusées dans des circuits bleus. Elles ne pourront être critiquées qu’à l’encre bleue. Seuls les spectateurs bleus seront admis à les contempler, à les admirer, à les partager. Réflexions et discussions auront lieu dans des groupes unibleus. (La police, sous quelque couleur que ce soit, ne sera pas admise.)

Seul le Schtroumpf peut comprendre l’infinie solitude du Schtroumpf, sa tristesse immémoriale.


Réappropriation culturelle
Taille originale : 21 x 29,7 cm

Micro-agression anale
Taille originale : 21 x 29,7 cm

Espace de préservation bleue
Taille originale : 21 x 29,7 cm

dimanche 9 août 2020

Sourdes aux tentations perverses


« Quelque temps plus tard, C invita Van Dijk chez elle. Cette femme était de quinze ans son aînée. Avant le rendez-vous, il répéta devant son ami M toutes les sublimes obscénités (non, plus de métaphores !) qu’il se proposait de dire à la dame C pendant le coït. Ce fut un étrange ratage : avant qu’il n’eût trouvé le courage nécessaire, c’est elle qui les proféra. De nouveau, il fut stupéfait. Non seulement l’audace de sa partenaire avait devancé la sienne mais, chose plus étrange encore, elle avait employé littéralement les mêmes tournures qu’il avait passé plusieurs jours à mettre au point. Cette coïncidence l’enthousiasma. Il la porta au compte d’une sorte de télépathie érotique, ou de mystérieuse parenté d’âmes. C’est ainsi qu’il entra progressivement dans sa troisième période : la période de la vérité obscène. »
« Son plus grand rival, N, un garçon du même âge, originaire de la même ville et ancien élève du même lycée, fut admis à l’École des Beaux-Arts et connut bientôt, de surcroît, un remarquable succès. Au temps de leurs études secondaires, tout le monde croyait Van Dijk beaucoup plus doué que N. Cela veut-il dire que tout le monde se trompait ? Ou bien que le talent est quelque chose que l’on peut perdre chemin faisant ? Comme on s’en doute, il n’y a pas de réponse à ces questions. D’ailleurs, l’important n’est pas là : à l’époque où ses échecs l’incitaient à renoncer définitivement à la peinture (époque des premiers succès de N), Van Dijk avait une liaison avec une fille très jeune et très belle, tandis que N épousait une riche demoiselle, si laide qu’en sa présence Van Dijk en avait le souffle coupé. Il lui semblait que cette coïncidence était comme le signe du destin, lui indiquant où se situe le centre de gravité de sa vie : non pas dans la vie publique mais dans la vie privée, non pas dans la poursuite d’une carrière mais dans le succès auprès des femmes. Et soudain, ce qui la veille encore paraissait une défaite se révéla une surprenante victoire : oui, il renonçait à la gloire, à la lutte pour la reconnaissance (lutte vaine et triste), afin de se consacrer à la vie même. Il ne se demanda même pas pourquoi, au juste, les femmes seraient la “vie même”. Cela lui semblait évident et indubitable. Il était certain d’avoir choisi une meilleure voie que son condisciple flanqué d’un laideron. Dans ces conditions, sa jeune et belle amie n’incarnait pas seulement pour lui une promesse de bonheur, mais surtout son triomphe et son orgueil. Pour confirmer cette victoire inattendue, pour la marquer du sceau de l’irrévocable, il épousa la belle, persuadé de susciter l’envie générale. »
Taille originale : 21 x 29,7 cm

Fadaises

Diptyque
Taille originale : 14,2 x 10,2 cm

« Pendant les années passées chez les F., j’ai appris que le sexe occupe au moins quatre-vingts pour cent de la tête et des yeux de l’homme. S’il a été trop longtemps privé de femmes par un séjour en mer ou en prison, ou par des années de fidélité à une épouse pimbêche, il se met à avoir la tête pleine de rêves à laisser baba un jeune sultan. Chez la plupart des hommes, le sexe se passe dans la tête. Lisez les “livres cochons”, comme on dit, les classiques et les ouvrages qu’on va vous chercher sous le comptoir. Tous écrits par des hommes. Rien que des idées de branleur solitaire, impossibles à réaliser, des jeux et des situations ridicules. Quand un homme se rend chez une putain, il s’est monté le bourrichon, il s’attend à voir ses rêves satisfaits. Ça n’arrive jamais. Et ce n’est pas possible. On peut exciter un homme, le sucer, le baiser, faire des tas de choses, mais ce qu’il y a dans la tête y restera, comme un pays de cocagne. Dans un bordel, une putain sérieuse a le devoir, c’est son travail, de lui faire vraiment apprécier le contact de deux corps, de l’amener par des jeux variés à avoir tous ses nerfs excités jusqu’au moment où il finira par éjaculer. Cela peut sembler bien peu romantique, mais la vérité du sexe n’a rien de romantique. C'est une chose réelle, qui se joue avec des corps réels. Un besoin absolu de détente, comme le ressort d’un mouvement de montre. Un plaisir animal extrêmement vif. Ceux qui parlent de romantisme dans le sexe confondent avec l’amour. Le moment venu, j’essaierai de montrer la différence, et de faire comprendre comment les deux, sexe et amour peuvent aller ensemble, sous le même collier. Les fadaises que tartinent les poètes, c'est simplement une manière chic de se branler et rien d’autre. »
Taille originale : 10,2 (ou un peu plus…) x 14,2 cm
« À mesure que notre entrée en guerre [1917] paraissait devenir inévitable, les filles devenaient de plus en plus difficiles à tenir. Je les recrutais où je les trouvais, et j’eus même une véritable femme de la bonne société, ce qui avait toujours été contre mes principes. Elle habitait près de Lake Charles, avec un mari et des enfants, mais elle avait toujours été attirée par les grosses brutes à grosse queue, et plus la queue était grosse, plus elle se faisait rudoyer, et plus elle était aux anges. Elle sortait d’une famille de gens très riches et très en vue. Elle se faisait appeler Alice et se délectait à venir passer une semaine chez nous dans les moments où il y avait vraiment du pain sur la planche, avec les ouvriers des arsenaux au portefeuille rembourré, les camionneurs qui s’enrichissaient tant et plus et tous ces individus bas et vulgaires pour qui la guerre était une providence. Ils n’auraient jamais pu, avant, se payer une maison de qualité comme la mienne, et à présent ils se rattrapaient, voulant essayer tout ce qu’ils avaient vu sur des cartes postales françaises, cassant tout, noyant les filles sous les bas de soie, les bouteilles de parfum et les liqueurs de marque. Quand ils étaient passés, la chambre ressemblait à un champ de bataille, mais ils payaient. C’était ce genre d’hommes qui plaisaient à Alice, elle les recherchait avec une vraie fureur, et plus ils étaient crasseux et mal embouchés, mieux ça valait. Elle n’en avait jamais assez de se faire enfiler, sucer, fouetter, défoncer - c’était à elle seule un sacré répertoire de tous les excès sexuels – et, avec ces butors en guêtres et chemise de soie toute neuve, elle trouvait à qui parler. Elle avait eu des extases et des orgasmes à une cadence de mitrailleuse, me disait-elle le lundi à midi en repartant pour Lake Charles, les yeux creux, tenant à peine sur ses jambes, pâle comme un poisson mort, mais heureuse. C’est ce genre de femmes, avides de faire ça pour le plaisir, qui devait finir par pousser les maisons à la faillite, mais à l’époque on ne s’en rendait pas compte. Ce n’est pas que je devenais prude, mais je commençais à sentir la fatigue. »

La disparition
« En un sens, la nature a joué un vilain tour à l’homme en lui collant en même temps sur le dos un besoin et une angoisse. Les enfants grandissent ou sont déjà grands, et le voilà qui se retrouve comme un vieux taureau mis à paître, le corps empâté et les articulations qui commencent à grincer. Mais, ils me le répétaient, ils avaient toujours dans la tête le souvenir des anciens plaisirs. Et ça les prenait aux couilles et aux reins, l’envie d’en retâter avec une fille vraiment à la hauteur, de trouver quelque chose de spécial dans la maison de Z. F. C’est comme ça que ça se passe pour beaucoup d’hommes.
À la différence des célibataires convaincus ou des noceurs de la haute, ces hommes-là, ces épaves poussées par une nécessité, se transformaient d’un seul coup en hédonistes - c’est un mot qui a une belle sonorité, même si je l’ai trouvé dans un livre. Et ils étaient mortellement sérieux, sans la moindre trace d’humour, sauf pour sortir une vieille plaisanterie éculée. Tellement concentrés sur ce qu’ils faisaient qu’ils lâchaient tout leur paquet au bout de quelques câlins, sans même obtenir ce qu’ils étaient venus chercher, et qu’on était tout disposées à leur donner. » 
Taille originale : 10,2 x 14,2
« Les gens qui ratent leur vie sexuelle ratent en général tout le reste, sauf quand ils remplacent le sexe par la course au pouvoir. Prenez n’importe quel grand manitou de la politique, du pétrole ou des chemins de fer, vous trouverez un être lamentable au lit. J’en ai connu un bon nombre dans ma carrière. Le pouvoir leur tient lieu de pine, l’argent de baisage. Quand ils ont besoin de sexe, c’est pour se détendre les nerfs. Il suffit qu’ils aient mis la main sur une grosse affaire, absorbé une compagnie de chemin de fer, saisi une grosse hypothèque ou écarté de leur route un rival politique pour qu’ils aient envie de sauter sur une femme en piaffant comme un canasson fraîchement libéré de son harnais. Mais on ne fait pas l’amour comme on avale un médicament. C’est gaspiller de la marchandise. »

dimanche 24 mai 2020

Pornographie picturale

Quand l’excitation retombe après l’orgasme, le sexe n’est plus que de la chair, de la viande pour certains, même si elle n’est pas triste comme l’écrivait le poète quelque peu pédant. Pour d’aucuns, pour d’aucunes, la pornographie n’est qu’un étalage vulgaire de la chair, de corps misérables et souvent imparfaits dont la bassesse, la lourdeur même, est au plus haut point éloignée de la liberté de notre esprit.
Et c’est vrai qu’il faut un regard capable de transcender la réalité pour découvrir l’excitation pornographique, de la même manière que l’amateur d’art est capable de voir dans les pommes de Cézanne autre chose que des pommes sur une table.
Il faut ce regard-là. Rien n’est plus beau, me semble-t-il, que le visage d’une femme avec une bite en bouche regardant directement l’objectif en avalant décidément la queue qui lui est abandonnée. Ça a la beauté de ces autoportraits en contre-jour de Rembrandt jeune au regard un peu fou et exalté.
Et quand une femme s’assied au-dessus de son compagnon pour se faire enculer par sa forte bite, alors le grand écart de ses jambes qui occupent toute la largeur de l’écran, son ventre et ses seins qui montent vers le ciel comme des monts enneigés ressemblent à un paysage sublime de Jacob van Ruysdael dominé par un ciel de nuages à peine assombri, et où se dressent, attirant immanquablement le regard, un moulin hollandais, un arbre tordu au tronc blanc brisé en son sommet d’un jaune boisé ou encore une voile solitaire, dressée pourtant sans arrogance. Et le gros plan suivant qui révèlera le cercle de l’anus défoncé surmonté de la chatte aux lèvres ouvertes et humides, bien loin d’être vulgaire, ne révèle sa véritable nature qu’à l’intense curiosité qui est celle du spectateur ou de la spectatrice cherchant à pénétrer le mystère des pommes impassibles de Cézanne. C’est ce mouvement de la chair, de la bite qui pénètre l’étroitesse du trou du cul qu’a voulu saisir le peintre à travers sa toile figée. C’est ce tremblement de la touche qui vibre comme les fesses qui s’enfoncent sur la bite, qui vibre comme la chatte qu’une main caresse avec excitation et qu’admire l’amateur d’art. La pornografia è cosa mentale.
Et comment ne pas voir que l’éjaculation faciale sur un visage de femme, que d’aucuns trouvent humiliante, est semblable à une Annonciation italienne où la Vierge reçoit avec une extase contenue ce don à la fois inattendu et merveilleux au sein de ses entrailles ? Comment ne pas voir que la bite, loin d’être orgueilleuse, s’avance comme un ange, et que le foutre qui en jaillit n’est que l’incarnation de l’Esprit Saint, une colombe blanche aux ailes déployées ? Quelle femme se refuserait, si ce n’est à ce court instant de tremblement que saisit le peintre, à l’annonce d’une telle grâce ?
Il serait trop facile de comparer une scène de bukkake à une toile de Jackson Pollock couverte de giclures peintes ! Non, le bukkake est une cérémonie, pas un emportement, c’est la station du Christ couvert d’épines, car les soldats qui l’entouraient et le couvraient de quolibets se moquaient de lui en disant « Honneur à toi, roi des Juifs », mais le visage du Christ dégoulinant de sang est pourtant bien celui d’un roi, et sa douleur se confond avec une extase ! C’est le paradoxe du bukkake qui est un hommage suprêmement pervers à un visage qui s’abandonne au destin supérieur qui lui est dévolu.
Une toile de Pollock ressemble en fait à une orgie, ce sont des corps échevelés, minces ou gras, beaux ou laids, mâles, femelles ou trans ambigus, pâles ou sombres, vieux ou jeunes, repoussants parfois au milieu de vivantes séductions. Ce sont des bites et des culs, des chattes et des bouches, indistincts, sortant partiellement de l’ombre ou du cadre, des fragments luisants qui se frottent, se pénètrent, se sucent, se lèchent, s’entrechoquent, se défoncent, se caressent, s’aspirent… Les corps s’accouplent de toutes les façons, des bites dans des culs masculins, des bouches de femmes sur d’autres bouches féminines, des langues sur des glands ou au fond d’un cul et puis d’un autre, des mains qui branlent et des chattes qui s’ouvrent et dégoulinent, du sperme, de la mouille et de la salive qui se répandent indistinctement sur les ventres et les cuisses ouvertes, des poils et des cheveux pareillement répandus aux coulures expressionnistes de Pollock. C’est bien cet expressionnisme abstrait que vise la caméra au sein des corps dénudés, exposés, exhibés frontalement sur un écran plat traversé de giclures obscènes de couleurs se superposant, se traversant, se recouvrant tour à tour sur la toile étalée sous nos yeux
La pornographie dans sa forme esthétisante est, quant à elle, l’héritière du maniérisme d’un Parmesan, de cette Madone aux courbes élégantes et sensuelles, de ces mains effilées, de ce ventre nombrilesque gonflé de désir, de ces cuisses galbées qui s’avancent au bord du cadre, de ces cous tendus et recourbés pour pratiquer la fellation d’une bite absente. Ou alors ce sont les raccourcis saisissants du Tintoret, ces corps montrés en contre-plongée, ces poitrines gonflées qui se retrouvent à hauteur du sexe, ces Vénus qui paraissent suspendues en l’air de manière magique, ces mâles virils et indécemment poilus qui semblent les martyrs de leur propre jouissance au milieu d’observateurs sidérés par leur formidable érection. Et l’on retrouve là encore cette élégance française d’un Boucher qui nous découvre en un superbe aperçu triangulaire le derrière de mademoiselle O’Murphy, magnifiquement potelé comme ses cuisses, ses épaules et ses bras, juste avant qu’elle ne se fasse enculer par un léger marquis de bleu pastel vêtu.
En réaction à l’esthétisation du monde apparaissent cependant les différentes formes de réalisme, là où l’érotisme raffiné se transforme facilement en vile pornographie. L’on pense bien sûr à Courbet et à l’Origine du monde. Et il traite effectivement ses paysages de rochers comme des fentes de femme, noires et humides, et la Source de la Loue coule comme une chatte en chaleur. Pas étonnant qu’il place quelques culs bien rebondis dans ses forêts obscures comme des toisons pubiennes ! Tout le cinéma gonzo est inspiré directement de la peinture de Courbet. Il s’agit de saisir la réalité brute sans apprêt, dans l’émotion trouble et violente qu’elle suscite en nous. Ce n’est pas l’impressionnisme qui cherche à traduire une sensation visuelle, légère et heureuse. Le gonzo chez Courbet veut voir dans l’obscurité, veut exhiber des membres luisants, des chattes trempées, des pénétrations profondes sans fioritures. Il faut que ça baise et que cela nous fasse violente impression. Mais Courbet est toujours obligé d’y revenir. En peignant ses multiples versions de la Vague, c’est bien évidemment l’orgasme qu’il cherche à saisir mais je crois qu’il essaie bien plutôt de retrouver la première excitation qui l’a tellement troublé devant sa première image pornographique. C’est pour cela que le gonzo multiplie à l’envi les images brutales de sexes en jouissance dans l’espoir de retrouver cette excitation primale à jamais disparue.
Mais le grand maître du réalisme pornographique est bien sûr Manet, non pas à cause de l’Olympia ou du Déjeuner sur l’herbe (qui sont bien évidemment des œuvres pornographiques), mais à cause de ces regards de femmes adressés directement aux spectateurs ou spectatrices ou lancé vers un ailleurs à l’extérieur du cadre qui désigne ainsi leur désir patent. C’est manifeste dans son dernier chef d’œuvre, Un bar aux Folies Bergère. On a beaucoup glosé sur les erreurs apparentes de perspective, même si aujourd’hui la meilleure interprétation suggère de décaler le point de vue de la perspective à la droite du tableau qui serait coupé de façon artificielle, le regardeur devant se positionner carrément à l’extérieur du cadre, le tableau apparaissant alors à la gauche de son champ visuel. Ce dispositif compliqué, presque millimétré, est le signe que nous sommes face à une séance de bondage qui se présente, comme c’est souvent le cas, comme une cérémonie très calculée. Appuyée sur le comptoir, elle attend son maître qui est invisible comme un dieu absent. On devine cependant qu’il a une canne à la main. Elle attend donc sa bonne volonté, vaguement inquiète mais manifestement consentante. On croit qu’elle se tient droite, mais le reflet révèle bien qu’elle est déjà légèrement penchée en avant. Elle va soulever ses jupes et exhiber son cul. Va-t-il commencer par lui administrer une claque avec ses gants ? Va-t-il ensuite lui donner une correction et lui rougir les fesses avec sa badine ? Ses fesses sont similaires aux mandarines, et les bouteilles de champagne sont des godes à disposition du maître. Elle, son regard semble flotter dans le vague. C’est le regard nonchalant, vaguement mélancolique des esclaves sexuelles qui attendent qu’on décide de leur sort. Mais l’attente fait partie de la cérémonie du bondage. Il ne s’agit pas pour le maître de satisfaire brutalement ses désirs, de relever soudainement les jupes de Suzon et de l’enculer sans délai. C’est le regard même de la jeune femme qui va décider de la mise en œuvre de sa soumission. Se faire obéir n’est rien, imposer sa volonté n’est que l’exercice d’un pouvoir obtus… non, c’est le consentement de l’esclave qui est attendu par le maître engoncé dans son costume d’apparat. Et comme les mots sont facilement menteurs, c’est bien le regard seul qui va délivrer ce message, qui va lui livrer la vérité de l’âme de celle qui l’attend de l’autre côté de la table de service.
La pornographie n’a cependant pas besoin d’extrême perversion — même si c’est une tentation constante — pour retrouver le tremblement enfoui de l’excitation primale. Non, un simple geste suffit s’il est l’expression d’une âme impudique consciente d’elle-même.
Il y a une toile de James Tissot, intitulée Croquet, que l’on peut voir comme la parfaite incarnation d’une performance pornographique. Les mises en scène de Tissot (un peintre qui n’est évidemment pas révolutionnaire ni essentiel) sont souvent artificielles et presque ridiculement posées, comme c’est souvent le cas dans le cinéma pornographique. C’est ce qu’on constate d’ailleurs chez les deux jeunes filles assise et couchée à l’arrière-plan. Mais nous retiendra la grande mince à mi-plan qui se dresse debout et qui nous regarde avec aplomb avec son maillet tenu derrière son dos. Elle est à cet instant l’image d’une parfaite liberté, d’une femme qui n’obéit — même si ce n’est qu’un moment suspendu — qu’à elle-même, qu’à son inspiration insolente face au peintre qui la regarde. Elle s’arrête pour nous fixer alors qu’elle tient une bite en main, qu’elle la caresse et qu’elle la branle à sa guise avant de donner quelque coup joyeux aux deux couilles qui sont à sa disposition à ses pieds. A-t-elle castré un mâle soumis ou a-t-elle mis sa bite en cage ? Peu importe. Son corps de liane enserré dans une guêpière noire s’offre en toute impudicité à notre regard, et son geste lubrique nous ravit par son obscénité. À moins que, comme le chien à l’avant-plan, nous ne détournions le regard devant une telle obscénité. L’actrice pornographique qui nous fascine (ou l’acteur si vous préférez) est semblable à cette jeune femme à la fois libre de ses gestes et totalement impudique au moment d’accomplir l’une ou l’autre performance anale ou buccale, ou même une vigoureuse manuellisation.



Supplément d'âme


samedi 25 avril 2020

Le serveur pourpre

Agir avec doigté
Une vraie purge !

C’est à l’âge de 63 ans que Michael Douglas apprit qu’il était atteint de la maladie de Parkinson. Jusque-là, seule l’homonymie avec un acteur célèbre, fils d’un autre acteur célèbre, l’avait distingué un tant soit peu des anonymes qui l’entouraient. En même temps, cette homonymie était surtout embarrassante sinon même ridicule lors des premières rencontres où il lui fallait citer son deuxième prénom (Anthony). Il devait également subir l’humour gras des collègues qui ne manquaient pas d’ironiser sur l’image de grande séduction de son homonyme mais dont lui-même était absolument dépourvu avec son physique quelconque sinon ingrat. Et il savait bien que le nombre de ses relations féminines (successives) se chiffrait à cinq ou six maximum en comptant même quelques baisers furtivement échangés à l’adolescence.

Lorsque le diagnostic fut posé, il pensait pouvoir jouir bientôt d’une retraite méritée (selon la formule consacrée) bien que solitaire. L’ombre de la maladie planait désormais sur cet avenir qui, de toute façon, sans même cette menace, n’aurait été, il le savait, que celui d’une fin de vie désenchantée.

Survint cependant la grande pandémie qui balaya toute l’économie du pays et qui ruina les fonds de pension, notamment celui auquel Michael avait souscrit. À 66 ans, commençant à souffrir de tremblements légers, il dut se mettre à la recherche d’un emploi après avoir épuisé ses économies. Même si l’épidémie continuait à décimer les vieux, l’activité économique avait redémarré avec des soubresauts, et petit à petit commerces, restaurants, cafés et autres lieux de loisir rouvraient à vitesse réduite. Les prétentions salariales de Michael ne pouvaient qu’être extrêmement modestes. Mais heureusement, le patron d’un bar accepta de l’engager comme serveur quelques heures par jour. Il exigea cependant qu’il porte un costume, ou un semblant de costume, même si le standing du lieu n’était pas bien élevé. Mais ce costume n’était pas fourni, et Michael arriva le premier jour vêtu d’un improbable veston lie-de-vin aux revers d’un anthracite finement perlé ! Cet antique objet retrouvé au fond d’une garde-robe n’étonna que légèrement le patron qui affirma même que cela donnerait un cachet d’originalité sinon de standing à son établissement.

Les clients étaient cependant encore assez rares, ce qui permit à Michael de travailler lentement, marchant à petits pas, masquant les tremblements qui l’affectaient au côté droit. Ces clients arrivaient d’ailleurs par petits groupes, de deux, trois, quatre personnes au maximum. Mais ce jour-là, c’est une dizaine de femmes de tous âges et de tous genres, parlant haut et aux gestes larges qui s’installa autour de deux tables qu’elles avaient rapprochées. Michael prit note sur un bout de carton de la commande de multiples jus des fruits, eaux parfumées, thé vert, cocktails sans alcool et d’une bière. Il dut faire deux allers-retours au bar avec un plateau dont les verres s’entrechoquaient légèrement, mais, si le service fut lent, il était correct.

Ensuite Michael retourna s’accouder au bar en attente d’autres clients ou d’autres commandes. Il remarqua que, dans le groupe, certaines femmes avaient un fort accent étranger, français à son avis. L’une d’entre elles parlait même avec sa voisine exclusivement en français, lui sembla-t-il. Elles agitaient de nombreux papiers, qu’elles griffonnaient ou annotaient au cours de la discussion. Une seule d’entre elles avait un ordinateur portable, les autres ayant vraisemblablement renoncé à utiliser le leur de façon trop intensive à cause de la pénurie chinoise du lithium qui avait rendu (temporairement espérait-on) les batteries hors de prix. Leur humeur paraissait extrêmement changeante, parfois hilares, souvent excessivement agitées par l’énervement ou la colère.

Après une demi-heure environ, un calme relatif s’installa. Il était temps de recommander à boire. Michael prit note et revint au bar. Dans son dos, il entendit que la discussion se ranimait. Le barman avait mis un maximum de verres et de bouteilles sur le plateau que Michael emporta en le soutenant de la main gauche. Arrivé à la table, il essaya de se faufiler entre deux chaises pour commencer à servir les boissons, mais, au moment où il se penchait, la femme à sa droite fit un grand geste et cogna le coude du serveur, provoquant un renversement général du plateau. Il ne sut jamais ce qui s’était passé exactement : sa main droite avait-elle cogné le bord du plateau ? celui-ci était-il mal posé sur sa main gauche ? le choc l’avait-il à ce point surpris qu’un réflexe avait entraîné la chute des verres ? Il réussit néanmoins à rattraper le plateau, mais plusieurs verres se renversèrent sur la voisine de gauche qui poussa un grand cri. Un verre au moins se cassa sur la table. Des gestes désordonnés visèrent à mettre les feuilles étalées sur la table à l’abri de l’inondation, mais plusieurs d’entre elles glissèrent à terre.

Michael fut traité de maladroit et reçut pas mal d’injures. On lui donna même une bourrade dans le dos. Il s’efforça de réparer les dégâts, mais sa maladresse semblait à toutes particulièrement inopportune. Heureusement, le barman vint l’aider, apportant une serviette pour la femme au pantalon mouillé, ramassant les verres renversés, proposant une tournée gratuite. Le calme revint, et c’est le barman qui assura le nouveau service en tenant haut le plateau au-dessus de la tête des clientes. Michael était assis sur un tabouret à l’écart, sa main droite étant prise de tremblements irrépressibles. Son visage ridé était aussi rouge de confusion que sa veste. Son regard était obstinément baissé.

Il savait que cette maladresse allait très certainement lui coûter son poste. Il lui fallut un long moment pour retrouver son calme. Le groupe de femmes se leva et s’en alla. Il alla ramasser les verres vides. Il essuya la table, fit semblant d’épousseter les sièges. En se penchant, il remarqua une feuille qui avait glissé en-dessous de la banquette et était passée inaperçue. Il la ramassa mais le groupe était déjà loin. Il la plia et la glissa dans une poche au cas où sa propriétaire viendrait la réclamer. Mais il n’en fut rien. Michael finit sa journée en attendant le verdict du patron absent mais qui avait été certainement prévenu par le barman, déjà bien exaspéré par les lenteurs du vieil homme.

Il rentra chez lui, dans son appartement aussi vide qu’un tableau de Hopper. Sans grande qualification, il était néanmoins assez cultivé et avait une certaine prédilection pour la peinture. Il sortit le papier de sa poche et entreprit de le déchiffrer. Mais il était écrit en français, une langue dont il ne connaissait que des rudiments hérités de l’école secondaire. Et il n’avait plus d’accès à Internet pour des raisons d’économie. Il entreprit néanmoins de déchiffrer ce texte avec l’aide d’un vieux dictionnaire bilingue retrouvé au fond d’une armoire. Il lui fallut plusieurs heures pour arriver au bout. Il ne parvint pas à comprendre le sens du préambule qui lui semblait référer à une inconnue, une présidente peut-être.

Préambule

Après la grande pandémie, elle fut décidée que plus rien ne serait comme avant.

Propositions de lois

Pour mettre fin à l’oppression systémique ainsi qu’aux privilèges des blancs, hommes, cis, hétéros, bourgeois, etc., plusieurs propositions de lois et décrets sont soumises à l’approbation de l’assemblée autogestionnaire féminine, racisée, transgenre, homo, matriarcale, etc.

  • On interdira aux hommes d’entretenir des relations avec des femmes plus jeunes si la différence d’âge est de vingt ans ou plus. C’est une mesure transitoire, et, chaque année, cet écart se réduira d’un an pour parvenir à la parité parfaite. (À l’inverse, l’âge de la retraite sera progressivement retardé selon les décisions d’un gouvernement masculiniste précédent mais ce report ne n’appliquera qu’à la gente masculine.) Les couples légalement mariés avant l’entrée en vigueur de cette loi (dits « mixtes ») resteront licites, mais les épouses seront fortement encouragées à demander le divorce.
  • Une prime sera octroyée aux hommes qui entretiennent une relation stable avec une femme plus âgée.
  • Pour obtenir un consentement éclairé, l’âge des premières relations sexuelles autorisées avec un partenaire masculin pour les jeunes filles sera reporté à 16 ans puis à 18 ans, puis à 21 ans. La mesure ne s’applique pas aux relations lesbiennes.
  • Pour mettre fin à toute forme de revanche pornographique, la prise de photos ou de vidéos d’une partenaire nue sera interdite, même si elle est consentie, vu l’emprise maléfique que les pervers narcissiques peuvent exercer sur leurs partenaires féminines.
  • De manière générale, la pornographie mettant des femmes en scène sera interdite. La pornographie gay restera exceptionnellement autorisée pour autant qu’elle ne mette pas de travestis féminins en scène. La pornographie mettant en scène des femmes hétérosexuelles dominatrices ne sera pas considérée comme de la pornographie mais comme des instruments d’éducation sexuelle pour autant que n’apparaisse aucune érection masculine. Le port de cages de chasteté sera recommandé.
  • Les sports de combat seront interdits aux hommes cisgenres.
  • Les hommes surpris à consommer de la pornographie, même s’il s’agit de documents anciens, seront exhibés sur leurs différents comptes sociaux entièrement nus et soumis à des sodomies et des pénétrations diverses exercées par des exécutrices des hautes œuvres assermentées.
  • Après la tombée de la nuit, tous les hommes sortant en rue devront porter une cage de chasteté. Les zones au centre des villes, comportant cinémas, lieux culturels et de loisir, devront être déclarées non-mixtes et réservées aux femmes.
  • En rue, la distanciation sociale restera d’application en toutes circonstances pour les hommes, à l’égard des femmes mais également entre eux pour éviter tout phénomène de bande (et toute bandaison !).
  • Une profonde transformation des anciens carnavals est nécessaire : on promouvra l’exhibition grotesque et ridicule d’hommes cisgenres, blancs, flamands, sodomisés par des transgenres noires. La musique utilisée sera une version revue des Flamandes de Jacques Brel, réécrite à l’ancien genre masculin.
  • Seuls les hommes dénudés seront désormais autorisés dans les publicités. Ils devront apparaître dans des attitudes passives et des positions soumises. Au contraire des Noirs, le sexe des hommes blancs ne pourra jamais apparaître en érection et sera réduit par retouche numérique à 50% de sa taille naturelle.
  • Fellation, éjaculation faciale et toute autre pratique jugée humiliante, déshonorante ou désobligeante pour une femme (comme un analinctus adressé à un homme) devront être dénoncés comme violence systémique.
  • De la même façon que la révolution chinoise de 1912 a mis fin à la tradition barbare des pieds bandés, le port des chaussures à hauts talons et à talons aiguilles sera interdit. Seuls les transgenres pourront utiliser ces accessoires dans des exhibitions muséales.
  • Pour mettre fin au harcèlement visuel, les hommes devront adopter en toutes circonstances une attitude chaste et pudique en baissant modestement les yeux en présence des femmes.
  • L’amour est une idéologie masculiniste qui est destinée à masquer aux femmes l’oppression dont elles sont les victimes et qui vise à leur faire accepter leur propre domination : il faut donc créer une nouvelle espèce de femmes guerrières, insensibles et sans pitié pour tous les oppresseurs.
  • Les concours de beauté sont une des formes les plus archaïques de la domination masculine réduisant les femmes aux rôles d’objet décoratif : toutes les femmes sont désormais considérées comme également belles, et des concours des hommes les plus laids et les plus grotesques seront institués pour mettre à mal toute prétention masculine à juger de la beauté féminine. Toutes les figurations de Vénus seront retirées des musées d’art ancien.

Arrivé au bout de sa lecture, Michael chiffonna le papier et le jeta à la poubelle. Il ne comprenait pas s’il s’agissait d’un tract, d’un texte littéraire, d’une satire ou d’un projet politique. Mais au fond, il s’en moquait. Il était persuadé que son patron l’appellerait le lendemain matin pour lui dire de ne pas se présenter au bar. Il décongela un steak, le fit rôtir, l’accompagna de patates rissolées, d’un peu de crudités et de ketchup. Autant finir en beauté.

Au milieu du repas, il se leva et alla chercher le Colt 45 hérité de son père qu’il conservait depuis toujours sous les draps dans sa garde-robe, même s’il savait que c’était une bien mauvaise cachette. De temps à autre, il aimait le sortir ainsi, le soupeser, le manipuler, le démonter même. Il était toujours aussi admiratif devant la finesse de cet objet dont le mécanisme subtil et parfaitement ajusté était pourtant facile à comprendre pour l’observateur, contrairement à toutes les supposées merveilles de l’électronique, devenues absolument quotidiennes mais échappant irrémédiablement, comme autant de boîtes noires, à l’intelligence de leurs utilisateurs profanes. En tirant la culasse (ou glissière) dans ce geste mille fois vu au cinéma et à la télévision, l’utilisateur faisait basculer le chien (ou marteau) vers l’arrière, mais la gâchette empêchait son retour lorsque la culasse était relâchée vers l’avant. Celle-ci dans son mouvement entraînait par l’arrière la cartouche au sommet du chargeur et l’amenait dans la chambre. Ce seul mouvement exigeait en fait un ajustement extrêmement fin des différentes pièces pour que l’arme ne s’enraye pas. C’était une merveille de précision mécanique. En pressant la détente, l’utilisateur libérait alors la gâchette et le chien qui venait frapper le percuteur. C’est là que s’était manifesté le génie de Browning, l’inventeur de ce pistolet. Il s’agissait d’utiliser la force de recul générée par l’explosion de manière à recharger l’arme automatiquement, mais si la culasse avait été libre, la puissance de propulsion de la cartouche se serait effondrée. Deux tenons devaient alors servir à solidariser le canon avec la glissière qui l’enveloppait et qui assurait l’hermétisme de la chambre, le temps nécessaire à ce que la balle sorte du canon. Quand, sous la pression, la glissière commençait néanmoins à reculer en entraînant le canon, celui-ci fixé sur une biellette devait légèrement s’abaisser et les tenons se désolidariser de la glissière qui continuait son mouvement vers l’arrière en écrasant le ressort récupérateur (fixé sous le canon) et en faisant basculer le marteau, dont le retour était une nouvelle fois arrêté par la gâchette. Entretemps, la glissière dans son mouvement de recul avait retiré grâce à l’extracteur l’étui de la cartouche aussitôt éjecté (via une petite pièce — l’éjecteur donc — fixée sur la carcasse de l’arme) par la fenêtre (dite d’éjection) sur la droite de la glissière. Celle-ci revenait alors vers l’avant et entraînait dans sa course une nouvelle cartouche vers le canon. Il y avait plus d’une cinquantaine de pièces, toutes parfaitement ajustées, dans ce pistolet dont l’ensemble fonctionnait de manière souple et harmonieuse malgré le bruit de la détonation. C’était incontestablement une merveille d’inventivité mécanique. Un pur produit du génie humain.

Michael pensa qu’il pourrait faire un massacre au bar, mais ce n’était pas très satisfaisant de tuer un patron qui ne l’avait engagé que depuis un mois à peine. Et puis avec un seul chargeur, il serait loin d’atteindre les records des tueries de masse dans le pays et de mériter ainsi de faire les titres des journaux télévisés. Il pouvait éventuellement acheter une boîte de cartouches mais doutait avoir la dextérité nécessaire pour faire un grand nombre de victimes avant d’être lui-même abattu. Il était même persuadé du contraire. Il était trop vieux, il avait trop attendu. Il faut être jeune pour être un tueur de masse. Il pouvait éventuellement se rabattre sur un politicien quelconque, mais ceux-ci ne se laissaient plus si facilement approcher. Et puis c’était tout de même affreusement banal et peu enthousiasmant. Il y avait pourtant tellement de grandes gueules qu’il aurait voulu faire taire, des politiciens bien sûr, mais aussi des journalistes qui péroraient à la télévision, des intellectuels prétentieux, des spécialistes en tout genre, des sociologues, des psychologues, des sexologues, des climatologues, des criminologues, des politologues, des urologues, des néphrologues, des neurologues, tous porteurs de mauvaises nouvelles… Non, tous ceux-là ne se tairaient jamais, ils continueraient à faire un bruit assourdissant, ils continueraient à lui remplir la tête, à l’assommer de mots et d’accusations, de reproches et de certitudes, de morale et de politique, de convictions et de vérités… Ils ne se tairaient jamais… L’humanité entière se gonflait de paroles vides mais terrifiantes, de prédictions apocalyptiques, de cris d’orfraie, de discours d’effroi, de convictions amères, et tous le harcelaient, l’apostrophaient, l’injuriaient… Si, si, ils l’injuriaient, ils lui crachaient au visage, ils lui postillonnaient dessus en hurlant des gros mots… Et quand ils se calmaient, il les entendait encore marmonner à ses oreilles, murmurer dans son dos, le menacer sourdement… Il sentait la lourdeur du pistolet dans sa main, plus d’un kilo tout de même alors qu’un Glock en matériaux composites pèse 700 grammes à peine, il le pointa vers la télévision éteinte… Il aurait fallu les tuer tous… et puis il aurait fallu flinguer ce foutu virus… sans oublier son propre cerveau qui se déglinguait lentement mais inexorablement. Oui, il aurait fallu faire sauter sa propre cervelle et mettre fin à tout ça !

L’exaltation était retombée. Plus d’Internet. Il lui restait de vieux DVD pornographiques. Il y avait cette actrice très belle, adepte aussi bien de la fellation que de la sodomie ou des doubles pénétrations. Malheureusement, les mâles qui s’accouplaient avec elle paraissaient terriblement vieux et vulgaires, comme des vieux boucs choisis seulement pour la durabilité de leurs érections. L’un d’eux au visage chafouin apparaissait néanmoins dans un grand nombre de films de cette actrice, ce qui pouvait laisser supposer qu’il avait été son amant ou du moins qu’elle avait eu une prédilection pour ce misérable type. Michael fit défiler le DVD. Il ne regardait que de brèves scènes passant rapidement à la suivante. Les images n’étaient pas très nettes. Elle avait une bite en bouche. Elle regardait la caméra. Elle souriait.