samedi 14 février 2026

Un désir trop sauvage, trop incivilisé

Grand angle grand écart
Taille originale : 24 x 32 cm
« J’avais envie de poser contre elle toute la longueur de ma langue, de me baver sur le menton, d’aplatir mes joues contre le tissu et d’agiter ma tête sur les coutures de son jean comme un chien sur un bel os blanc. Mais ça aurait été trop vrai, trop cru. Bobby ne serait jamais restée tranquillement assise pour ça. Je la retenais par l’irréalité de ma soif, par ma lente langue civilisée qui la grignotait à petites bouchées.
Oh, Bobby adorait cette partie-là, tout comme elle adorait son canapé en chintz, l’armoire ancienne avec l’étagère pliante qui lui servait de bureau, l’étalage soigneusement équilibré d’alcools convenables quelle ne touchait jamais - contrairement aux bouteilles sur les étagères de la cuisine quelle vidait et remplaçait chaque semaine. Bobby adorait l’aura d’acceptabilité, la possibilité d’être enfin bourgeoise, civilisée et respectable.
J’étais l’élément incivilisé de la vie de Bobby, celui qui lui rappelait le goût de la faim, le souvenir de la sueur puante de sa mère, son propre désir. Je suis devenue du sexe pour elle. Je l’ai gardée en moi, dans la pression de mes cuisses contre les siennes, jusqu’à ce qu’elle m’attrape enfin et me traîne dans la citadelle de sa chambre à coucher. Je me suis retenue, contenue, abstenue. J’ai fait ce que j’avais à faire pour l’atteindre, pour me procurer ce dont on avait toutes les deux envie. Mais on a payé un tel prix pour ce que j’ai fait.
Ce que j’ai fait.
Ce que j’étais.
Ce que je fais.
Ce que je suis.
Un dangereux désir
Taille originale : 29,7 x 21 cm
J’ai payé le prix fort pour devenir qui je suis. Son mépris, sa terreur n’en étaient qu’une infime partie. Mon mépris, ma terreur ont pris le contrôle de ma vie, parce que c’étaient les premières choses que je ressentais quand je me regardais, jusqu’à devenir totalement incapable de me voir vraiment. “T’es un animal”, elle me disait souvent dans l’obscurité, ses dents contre ma cuisse, et je la croyais, lui répondais en grognant et avalais tout le poison qu’elle pouvait déverser dans mon âme.
Aujourd’hui, je m’assois et je pense aux cuisses de Bobby, à ses jambes qui s’ouvrent dans le noir, là où personne ne peut les voir et certainement pas elle-même. À mes propres jambes qui s’ouvrent. C’était il y a si longtemps et loin d’ici, mais pas si loin que ça, puisqu’elle a fini par s’enfuir quand elle n’a plus pu supporter, quand le désir que je lui faisais ressentir est devenu trop sauvage, trop incivilisé, trop dangereux. Aujourd’hui, je pense à ce que j’ai fait.
Ce que j’ai fait.
Ce que j’étais.
Ce que je fais.
Ce que je suis.
“Du sexe, je lui ai dit, je serai du sexe pour toi.”
J’ai jamais demandé : “Toi, tu seras quoi pour moi ?”
Maintenant, je m’assure de demander. Je garde Bobby en tête lorsque je fixe les cuisses des femmes. Je passe mes doigts sur les coutures de mon jean, je montre mes dents et je le dis franchement.
“Toi, tu t’autoriseras à être quoi pour moi ?” »
La direction décline toute responsabilité

mardi 3 février 2026

Accueillir autrui

Performance artiste
Taille originale : 24 x 32 cm
« Ainsi, la critique de nos “sociétés analgésiques” doit forcément se formuler depuis les marges, en particulier depuis les corps qui ne répondent pas à l’impératif de “bonne santé” ou de productivisme. Des corps pour lesquels la douleur est familière, et pour qui la contrainte, les négociations, les allers-retours et les arrangements sont le quotidien. Sinon, sous couvert de critique envers l’expropriation de la santé et son corollaire, l’industrie pharmaceutique, nous courons le risque de fantasmer une société tout simplement eugéniste. C’est ici que les mouvements handis et les pratiques BDSM peuvent être mis en lien : ils comprennent la douleur non pas comme un défaut ni une chose à éradiquer, mais comme une condition de la vie. Bien sûr, à une différence (fondamentale) près : dans un cas, la douleur est choisie, et dans l’autre subie. Et pourtant, une fois de plus la distinction n’est pas si simple. Nos vies se déroulent toujours dans la douleur ; nos existences, surtout aux marges, doivent composer avec des pressions incroyablement fortes, de l’extérieur et de l’intérieur : certains mouvements deviennent impossibles, la tension s’accumule, les douleurs chroniques se banalisent dans un quotidien éprouvant. Appréhender la douleur au-delà de ce que nous en dit l’hédonisme, c’est-à-dire en refusant de l’éradiquer à tout prix, mais sans la romantiser non plus, est un premier pas vers la position masochiste que je souhaite dessiner ici. Car rappelons que l’aspiration à devenir un individu intouchable et préservé va à l’encontre de l’éthique sensible, interdépendante et relationnelle de faire-monde, au cœur du projet éropolitique. Alors, le masochisme ne s’apparente plus simplement à une préférence sexuelle ni à une pathologie, mais à une manière de s’ouvrir ; la douleur est accueillie et regardée pour ce qu’elle est. Un inconfort, une irruption d’une sensation étrangère que je n’ai ni prévue ni anticipée, qui bouleverse mon état et surtout son contrôle.
1.
Abus d’autorité
Taille originale : 29,7 x 21 cm
Il faut pour commencer dissocier les pratiques douloureuses des pratiques humiliantes ; c’est précisément parce que nous évoluons dans une culture analgésique où toute douleur porte de manière inhérente une charge négative, que nous considérons que tout ce qui fait mal est mauvais. Les fessées, les coups, les gorges profondes, sont ainsi perçues comme humiliantes et dégradantes par nature parce qu’elles font mal ou dérangent, alors qu’elles peuvent constituer un cadre de rencontre intime et puissant, car j’accueille autrui depuis un espace supposé être celui de la répulsion et de l’hostilité. En effet, si ma réaction première à la douleur est de rejeter ce que je perçois comme une intrusion menaçante, alors, transformer cette réaction de sorte à faire de la place à cellui qui s’invite de cette manière dans mon corps est un geste extrêmement puissant, qui consiste à retravailler ce qui relevait supposément d’un “comportement biologique”. Et cette douleur n’est jamais parfaitement prévisible : elle change et évolue, selon le degré de fatigue, selon l’habitude, selon la tenue que je porte, selon la communication mise en place, et un nombre incalculable d’autres facteurs. Ainsi, le BDSM constitue, dans cette perspective, un espace davantage “activant” que rassurant : il travaille la douleur comme une expérience qui dépend de la situation, et certainement pas comme une donnée qu’il est possible de quantifier et délimiter.
2.
Toute pornographie est imaginaire
Cette vision est loin d’être la norme dans les espaces où le BDSM se popularise, à savoir les milieux sex-positive, notamment queer-féministes. Le mouvement sex-positive est par nature éropolitique, puisqu’il forge un projet socio-politique d’inspiration féministe par un travail de mise à disposition, de mise en circulation de l’énergie érotique (cette énergie, rappelons-le, n’est pas nécessairement sexuelle-génitale). Toutefois, les dispositifs par lesquels est accompli ce travail ont aussi été influencés par les politiques sécuritaires du trauma ; c’est ici que se développe ma critique du BDSM. Il arrive désormais régulièrement que le BDSM soit introduit dans les milieux sex-pos par des ateliers d’initiation régis par des règles définies. Il est proposé aux participant·es de se familiariser avec certaines pratiques en anticipant et en prévoyant leurs effets et leurs conséquences : des cadres sont discutés et établis, les rapports sont formalisés, la quantité de douleur administrée est prédéterminée… Bien sûr, un “atelier introductif” fessées ou uro est indispensable lorsque l’on n’a aucune connaissance de ces techniques, et toutes ces pratiques de “sport extrême” nécessitent une certaine maîtrise, miser sur “l’inattendu” pouvant s’avérer au mieux ridicule, au pire dangereux. Toutefois, transformer le BDSM en un panel de techniques qu’il serait possible de cataloguer, apprendre, enchaîner et transmettre, lui retire toute sa profondeur et son caractère métaphysique. Par ailleurs, c’est rejouer exactement le jeu du néolibéralisme (et c’est pourquoi il faut reconnaître que le BDSM lui est si compatible) que de prévoir exactement le degré de douleur, la position, les rôles et le déroulé entier d’une session. Le BDSM est, et doit rester, une pratique du risque. »
3.
« Il faut bien se rendre compte que les concepts “masculin” et “féminin” qui, pour l’opinion courante, ne semblent présenter aucune équivoque, envisagés du point de vue scientifique, sont des plus complexes. Ces termes s’emploient dans trois sens différents. “Masculin” et “féminin” peuvent être l’équivalent d’“activité” ou “passivité” ; ou bien, ils peuvent être pris dans le sens biologique, ou enfin dans le sens sociologique. La psychanalyse tient compte essentiellement de la première de ces significations. C’est ainsi que nous avons caractérisé tout à l’heure la libido comme “masculine”. En effet, la pulsion est toujours active même quand son but est passif. C’est pris dans le sens biologique que les termes “masculin” et “féminin”, se prêtent le mieux à des définitions claires et précises. “Masculin” et “féminin” indiquent alors la présence chez un individu ou bien de glandes spermatiques, ou bien de glandes ovulaires, avec les fonctions différentes qui en dérivent. L’élément “actif” et ses manifestations secondaires, telles qu’un développement musculaire accentué, une attitude d’agression, une libido plus intense, sont d’ordinaire liés à l’élément “masculin” pris dans le sens biologique, mais il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi. Dans un certain nombre d’espèces, nous constatons en effet que les caractères que nous venons d’énumérer appartiennent aux femelles. Quant au sens sociologique que nous attribuons aux termes “masculin” et “féminin”, il est fondé sur les observations que nous faisons tous les jours sur les individus des deux sexes. Celles-ci nous prouvent que ni du point de vue biologique ni du point de vue psychologique, les caractères d’un des sexes chez un individu n’excluent ceux de l’autre. Tout être humain, en effet, présente, au point de vue biologique, un mélange des caractères génitaux propres à son sexe et des caractères propres au sexe opposé, de même qu’un mélange d’éléments actifs et passifs, que ces éléments d’ordre psychique dépendent ou non des caractères biologiques. » (ajouté en 1915).

lundi 12 janvier 2026

Surchauffées, sales et abjectes

Reinette d’amour
Taille originale : 21 x 29,7 cm
« Devenir chienne n’est pas une simple métaphore pour se dire, c’est fabriquer une subjectivité politique depuis une espèce qui continue de troubler nos histoires, et qui demeure une insulte à l’humanisme. Être une chienne : troubler l’ordre public et ses valeurs humanistes, révéler notre appartenance autre qu’humaine. Attention, chiennes dangereuses : voilà une bonne pancarte féministe.
Entre autres choses, les chiennes occupent indéniablement l’espace mental. Leurs ombres trament et planent. Ielles ne sont pas aimables et ielles sont impossibles à ignorer. Ielles bougent leurs corps librement plutôt que de restreindre, d’affiner et de limiter leurs mouvements de manière appropriée. Ielles grimpent dans les espaces, marchent d’un pas assuré et ne s’inquiètent pas de la manière dont leurs cuisses sont écartées quand ielles sont assises. Ielles sont débarrassées des convenances, de la gentillesse, de la discrétion, de l’opinion publique, de la “morale”, du “respect” et des trous-du-cul imbaisables. Toujours surchauffées, sales et abjectes, à voiles et à vapeurs, les BITCHES déferlent et ielles veulent du nouveau : ielles veulent sortir de la fange, bouger, décoller, sombrer dans les hauteurs.
L’humanité, nous dit Rousseau, se distingue par sa nature perfectible, par sa capacité infinie à apprendre. Mais devenir chienne, c’est désapprendre tout un encodage enregistré depuis l’enfance, celui qui nous enseigne à nous tenir bien, à ne pas déranger, à hocher la tête lorsque les garçons parlent, et à ne pas les froisser. Les chiennes sont fidèles et elles trahissent, elles représentent à la fois la liberté et la soumission, le sale et le respectable. Les chiennes nous apprennent non pas à considérer les animaux comme des exemples ou des métaphores, mais à produire un désir pour et depuis l’animalité. Désirer en chienne, c’est hacker le binarisme de la vierge et la putain, car les deux sont encore des femmes. »
Librairie muséale
Version primitive

vendredi 9 janvier 2026

Uniques blessures

Avant disparition
« La femme
À celui qui, aimé jusqu’à ce jour, sera toujours aimé, celle qui est entièrement sienne de fait et de cœur : la santé, la joie et le succès en tout ce qui est utile et honnête.
Porte-toi bien, si bien et si longtemps, jusqu’à ce que l’on voie s’instaurer le royaume de Dieu.
L’homme
À sa dame bien-aimée, dont aucun oubli ne peut occulter le souvenir, son très fidèle : je n’oublierai ton nom que lorsque j ’aurai perdu la mémoire du mien.
[…] Porte-toi bien, dors et repose en paix aussitôt. Dors doucement, couche-toi agréablement, dors si profondément que tu n’aies pas à te retourner. Porte-toi bien, ô mon repos. Porte-toi toujours bien.
La femme
À une lampe brillante et à une ville posée sur un mont : puisses-tu combattre jusqu’à la victoire, courir pour l’emporter !
[…] Je veux et désire avidement que, par ces lettres échangées selon ta volonté, se renforce entre nous une profonde amitié, jusqu’à ce que brille pour moi ce jour excessivement heureux où je pourrai voir ton visage désiré, appelé de tous mes vœux. Comme l’épuisé désire l’ombre et l’assoiffé l’onde, c’est ainsi que je désire te voir. [...] Rien ne sera jamais si pénible pour mon corps, rien ne sera si dangereux pour mon âme, que je ne l’accomplisse par amour pour toi. [...]
Porte-toi bien en Dieu qui est plus fort que quiconque.
L’homme
À son joyau le plus précieux, toujours rayonnant de son éclat naturel, son or le plus pur : qu’il sertisse et qu’il orne dignement ce même joyau dans les étreintes les plus joyeuses.
[…] Porte-toi bien, toi qui me fais aller bien.
La femme
À celui qui renferme le plus brillamment toutes les vertus, plus délicieux qu’un rayon de miel, sa plus fidèle entre tous : la moitié de son âme et elle-même, en toute foi.
[…] Je prends Dieu à témoin, à qui aucun artifice secret n’est caché ni ne peut l’être, de la pureté, de la sincérité, de la si grande fidélité avec lesquelles je t’aime ! [ ]
Mais à présent, puisque je n’ai plus le temps d’écrire, je crie cent fois et je répète mille fois : porte-toi bien, que ta santé soit sans égale !
L’homme
À l’ardemment aimée, qui sera aimée plus ardemment encore, son fidèle entre tous et, à dire vrai, son seul fidèle : tout ce qu’exige la règle du plus sincère amour.
Je ne pense pas qu’il soit besoin, très douce, que tu fasses valoir par des mots à ton aimé la fidélité que tu manifestes clairement dans tes actes. Si je pouvais tendre toutes mes forces à ton service, j’estimerais n’avoir rien fait, je jugerais n’avoir accompli qu’une tâche vaine en regard de tes mérites. Si l’on pouvait rassembler tous les biens du monde et les ramener à un seul, et que j’aie à choisir entre celui-ci et ton amitié, par la foi que je te dois, je n’estimerais ce bien d’aucune valeur. […] Assurément, je suis heureux de l’avoir fait.
Porte-toi bien, ma beauté, toi qui es incomparablement plus douce que toutes les choses douces ; et passe tes années, aussi heureuse que je le désire pour toi, car il n’est pas de besoin meilleur.
La femme
[…] Comme la bienveillance reconnaissante de mon esprit qui par elle-même et par devoir t’est toujours redevable n’a pu t’envoyer toutes les salutations qu’elle voulait, elle en a tu un grand nombre jusqu’à présent afin de ne pas les affaiblir toutes par l’expression de quelques- unes. Que je t’écrive souvent, en répétant encore et encore les mêmes choses, cela, je crois, ne t’est pas pénible, ni ne m’est difficile, puisque je t’aime comme moi-même, aussi ne puis-je manquer de t’aimer de tous les efforts de mon cœur. […]
Porte-toi bien, toi qui m’es plus cher que la vie. Sache qu’en toi est ma mort, et ma vie. »
De main de maîtresse
Taille originale : 29,7 x 21 cm
« Puis, longtemps après, je compris : avoir une blessure n’implique pas qu'on doive l’écrire. Ça ne signifie même pas qu’on songe à l'écrire. Et je ne te parle pas de le pouvoir. Le temps est assassin ? Oui. Il crève en nous l'illusion que nos blessures sont uniques. Elles ne le sont pas. Aucune blessure n’est unique. Rien d’humain n’est unique. Tout devient affreusement commun dans le temps. Voilà l'impasse ; mais c’est dans cette impasse que la littérature a une chance de naître. »